‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 74 sur 141 · LA SEPARATION · texte numérisé non relu

LA SEPARATION

charmant dont la tendresse puisse disposer. Donnez-moi cette promesse et que vous userez du petit signe -(-. Adieu, le tensps m'échappe — j'achèverai à **.

A ••, Samedi, minuit.

***, demain nous serons séparés ! Je n'ai plus que des larmes et d'afFreux déchirements. Mais je ne veux pas dans cet adieu ajouter ma douleur au poids de la vôtre et vous ôter tout courage par l'exemple de ma défaillance. Recueillons-nous plutôt dans ce reste de tant de jours heureux et causons d'avenir comme ceux qui vont mourir parlent d'immortalité. Il y a deux vers admirables que vous aimerez à redire sans doute ; ils renferment une sublime consolation :

Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme. Car l'âme est immortelle et la vie est un jour.

On n'a jamais mieux exprimé le toujours du cœur. Mon amie, tout est vaincu et renversé en moi, hors cette pensée que notre amour, exposé à toutes les douleurs, échappe à tout, brave toutes les lois de souffrance et de destruction dans son existence et sa durée. ***, résignons-nous à tous les accablements, notre destinée est ouverte à d'innombrables atteintes; mais comme cette pauvre fille naufragée qui, en périssant, pressait sur son sein un portrait chéri, souffrons, la main posée sur notre cœur, et tenons toujours recueillie en nous-mêmes la pensée que vous m'aimez, que je vous aime ; nous en éprouverons du bien en vivant, comme elle en mourant.

Je vous laisse dans votre solitude ; que l'image de votre ami vous demeure, non point tel que vous le voyez aujourd'hui, si morne et si abattu qu'un enfant de cinq ans en a pris de l'étonnement, mais animé de ce contentement qui éclaire son visage lorsqu'il vous parle seul à seul et que ses pensées suivent sans alarmes leur cours qui va se perdre en vous. Mais votre image, o ma tendre *", dans quelle expression l'arrètcrai-je devant mes yeux ? Quelle préférence exercer dans

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la loucliaiilc mobilité qui se varie de toutes les émotions de votre cœur inépuisable. *** échangeant une rose avec moi dans le jardin de ^%, et *** pleurant un soir sur son ami qui souffrait. Oh ! combien de degrés pleins de charme mènent de celle-là à celle-ci ! Bien peu de temps s'est passé depuis certain soir dans le salon de *, et j'ai pu comprendre, autant que nous le pouvons, nous autres hommes, quel bien c'est que la tendresse d'une femme. Je me perds quand je songe combien la durée de l'absence est longue à se consumer ; mais chaque minute étant vivifiée par un souvenir, les heures passeront plus légères, si cette expression peut s'appliquer à ce qui ne laissera pas de m'écraser encore. Hélas 1 en ce moment, je fais espérance de tout, je me rattache à tout comme un honnne qui tombe ou qui se noie. Mon Dieu ! mon Dieu ! dites-moi donc ce que je vais devenir ? Etre emporté loin de vous, ***, ô ma chère ***, songez que ce sera dans quelques heures le dernier mot, le dernier regard entre nous qui nous aimons tant ! Non, je ne comprends pas cela. Pourquoi le ciel nous a-t-il montrés l'un à l'autre d'un penchant à nous aimer, ouvert par tant d'harmonies dans notre nature, par tant de convenances dans notre vie ? Ne sait-il unir que pour déchirer! Mon amie, espérons dans notre amour. L'amour n'est-il pas plus fort que tout.^ adieu, ***. Laissez votre ami presser tout son bien sur son cœur. Adieu, ***,' adieu ! — que nos yeux soient stériles dans le moment fatal ; une larme peut tout perdre.

Vous serez Madame ^ au bas de la lettre cfui m'annoncera votre voyage à **, vous mettrez le signe O si vous consentez à cette façon de correspondre. Quand il faudra que vous montriez vos lettres, laissez une large place pour le post-scriptum, que vous remplirez aj^rès qu'on aura lu. De cette façon, il n'y en aura pas où vous ne puissiez me parler à découvert. Quand vous devrez aller à Z, ou votre mère chez vous, vous m'en préviendrez ainsi que de la durée du séjour. Suivant les circonstances et l'humeur de votre mère, vous réglerez la forme et la nature de mes lettres; s'il le faut ordonnez une suspension pendant ce temps. Nous jetterons à

I, Suit une initiale conventionnelle.

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