‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 75 sur 141 · L EPILOGUE · texte numérisé non relu

L EPILOGUE

la mer poui- sauver le vaisseau. Cependant vous m'écrirez (mon Dieu ! et ne pouvoir pas vous répondre !) pour me tenir au courant de tout. 11 faut que je sache avec exactitude tous vos déplacements. Sauvons la seule ressource des lettres obscures par la prudence la plus vigilante et la plus minutieuse précaution. Que deviendrions-nous, je vous le demande, sans cette correspondance ?

D'Aurevilly s'est beaucoup occupé de Madame *** et de la passion de Guérin dans ses Memoranda et aussi dans sa correspondance. D'admirables pages s'y rencontrent touchant cet épisode si attirant de l'existence de son ami ; les Memoranda nous fourniront plus loin la matière de citations fécondes en révélations. Voici d'abord un extrait d'une lettre adressée à Trébutien en i8^4, qui nous apporte, à certains égards, l'épilogue de l'histoire dont nous venons de révéler quelques traits :

« Quant à Madame *** dont vous me demandez le portrait physique, elle a eu la sottise de demander le sien au Winterhalter du Pastel, et c'est une femme au contraire à qui il faudrait le solide éclat du pinceau. Le mien, qui n'est qu'une plume tenue par l'impartialité froide, ne la flattera pas. Jeune encore (trente-cinq ans) avec une beauté faite pour durer les trois quarts d'un siècle, elle n'est plus belle. Elle a été empoisonnée par un médecin, qui lui a campé au-dessous de la gorge, digne des caresses de Louis XV le Bien Aimé, un emplâtre d'émétique, qu'elle a gardé trois heures avec le courage et la stupidité d'un sauvage. C'était pour je ne sais quelle maladie de l'estomac. Ce remède assassin l'a tuée sans la faire mourir. Elle a maintenant le ventre enflé comme une Cybèle qui dénouerait sa ceinture, et la Cybèle est coquette comme toutes les Parisiennes ensemble. Dans sa rage d'avoir perdu la taille et de ne pouvoir supporter les éloquentes pressions du corset, elle invente des robes de chambre et des peignoirs qui flottent et font nuage autour d'elle, mais de la nuée de

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soie Oïl de mousseline des Indes, il sort des bras dignes du Torse perdu, façonnés à la Michel-Ange, plus grandioses que fins, des mains comme celles de Monna Lisa, des épaules à porter les quatorze enfants de Niobé, surmontées d'un cou où les signes physiologiques des instincts de la Maternité sont empreints avec une rare énergie. Voilà ce que la souffrance, le poison, les médecins, la vie clouée sur un canapé, le roc de soie de celle Promélhée-femme, ont épargné. Mais le reste est détruil ou va l'être. Le visage s'enflamme d'un sang qui roule des aiguillons de feu. La bouche est défaite, le menton lourd à force d'clre gras, les cheveux noirs et épais, plaqués en bandeaux aux tempes, perdent de leur épaisseur et de leur ténébreuse noirceur ; ils rougissent faiblement déjà, signe que la vie s'en relire. Seuls les yeux et l'arc des sourcils ont gardé la beauté la plus fièrement immortelle. Pour ma fantaisie, ils sont trop noirs et, pour être si noirs, pas assez méchants. Il n'y a qu'une manière de louer ces yeux-là, c'est de vous dire qu'ils ont pendant quelque temps fait rêver un homme qui ne voyait guère que l'œil du Monde: George Guérin. Ilacru les aimer. Quanta Madame ***, elle a aimé le poète avec une passion préparée par une vie de dix ans à la campagne avec un mari imbécile... C'est sur la main de Guérin, c'est appuyé sur le souvenir de Guérin que je suis entré dans la vie de cette femme, et j'y suis entré profondément, comme ces ancres que tempêtes et hommes ne peuvent plus soulever d'où elles sont tombées. Je suis scellé et soudé à cette àme-là comme l'épée rompue dans la blessure. »

Que de morceaux dignes de celui-là il faudrait citer : celui par exemple, où Barbey parle de la brouille qui survint entre Madame *** et Eugénie : Il y a, observe-t-il, dans la correspondance de ces deux femmes, qui s'aimèrent et se brouillèren.t sur un amour plus fort que leur amitié, des choses qui ne peuvent être lues que par les partners du drame fini et qu'aucun autre œil ne doit voir.

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