‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 76 sur 141 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les dernières années. — Le témoignage des « Memoranda ».

Quatre années de la vie de Guérin ; son existence, d'après les Memoranda d'Aurevilly, source inappréciable. — Fraternité d'âmes. — La journée des deux amis. — D'Aurevilly et les dames de Gervain. — Les fiançailles de Maurice, — Ses lettres à Caro et à sa tante. — Le séjour au Cayla en iSSy-SS. — Extraits des Memoranda relatifs à Maurice et à Eugénie. — Révélations qu'on leur doit. — Une lettre inédite de Guèrin à d'Aurevilly : plainte poignante entre toutes. — Les autres pièces de cette correspondance : leurs beautés. — L'ensemble constitue un vrai chef-d'œuvre. — Le Livre d'Or. — Les vers d'Amédée Renée. — Conclusion.

Il y aurait maintenant à raconter, comme une suite naturelle de ce drame intime, l'histoire du mariage de Guérin. Là encore, d'Aurevilly nous apporte quantité de renseignements imprévus, dans des pages étincelantes de verve et d'une étonnante clairvoyance. Ses Memoranda de i836 à iSSgrenfer- — ment l'histoire écrite au jour le jour de son intimité avec Guérin, de cette fraternité d'âmes qui fut peutêtre le sentiment le plus profond de l'auteur de Ce qui ne meurt pas, et qui illumina en quelque sorte et parfuma toute sa vie. Rien n'égale l'accent de cette notation vivante et subtile. Grâce aux éditions ré- (J

iSo MAURICE DE GUÉRIX

comment données (1900-1906), notre biographie de Guérin va pouvoir s'en enrichir. N'oublions point, par ailleurs, que les Memoranda — comme le Journal d'Eugénie elle-même — forent écrits sur la prière réitérée de Guérin et à son intention exclusive : d'Aurevilly constate quelque part que son ami trouva le livre « étrange «.

Pour comprendre ce que fut cette liaison, il importe de les lire d'un bout à l'autre, en rapprochant toutes ces indications fugitives qui nous révèlent les visites réciproques, presque quotidiennes, des deux amis, les sujets de leurs conversations, leurs réunions pleines de confiance et d'abandon, chez le restaurateur Copenet, rue des Fontaines, chez Véfour, — avec homard, huîtres, ail, vins de Condrieux et du Rhin sur le menu, — chez Corazza, leurs séances dans les cafés à la mode, au café Anglais, par exemple, leurs flâneries sur les boulevards. Guérin recherche les salles vastes, silencieuses et retirées de Riche. Certains jours, d'autres compagnons d'études se joignent aux deux inséparables : Quemper, plein d'entrain et d'agrément, Scudo, le musicien, Gaudin, autre familier de d'Aurevilly, et sans doute aussi Trébutien. Quand Guérin va retrouver Barbey chez lui, il aime à lui apporter quelque livre nouvellement paru : par exemple, les Mémoires de Gœthe, avec le désir de faire partager ses transports intellectuels à son confident. Souvent l 'entretien se prolonge fort tard dans la soirée : des lectures à haute voix le coupent; Volupté de Sainte-

BEAUTÉ AUTOMNALE loi

Beuve, dont les amis lisent quelques extraits, leur fournit un sujet de discussion piquante '. Guérin donne à Barbey la primeur du Journal d'Eugénie. Tous deux se retrouvent dans le monde : d'Aurevilly dédaigne la danse, mais Maurice s'y livre avec une persistance invincible, avec fureur, «jusqu'à complet épuisement », note à diverses reprises son compagnon. Un jour, d'Aurevilly contemple avec Guérin, de son balcon, la beauté automnale du temps ; une autre fois, son ami le quitte pour aller au musée du Louvre (i5 septembre i836), et nous savons assez quelles impressions puissantes une telle promenade devait susciter en lui. Quand un voyage vient interrompre cette existence quasi commune, des lettres — dont nous voudrions tant posséder le recueil complet 2 — maintiennent encore, entre l'enfant du Cayla et celui de Saint-Sauveur-le- Vicomte une communication, parfois intermittente, mais qui témoigne toujours de l'entente et de la pénétration complète de leurs esprits. D'Aurevilly va en Touraine, à Caen, dans le Cotentin, Guérin en Nivernais, en Albigeois, « où il ne s'amuse guère (8 janvier i838): chaque jour, on le devine, la pensée de l'un cherche à s'unir

1. Que de conversations curieuses, par exemple sur le caractère de Frédéric B., un ami de Barbey, si remarquablement défini dans le Premier Jl/emorandîzm, p. 187-1^0, sur la poésie des langues qui est tout autre chose que la poésie des poètes, etc. Plus d'une fois, nous trouvons dans ces pages : « Lu et causé avec Guérin jusqu'à minuit. »

2. Nous ne connaissons aucune de celles de B. d'Aurevilly à Guérin.

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à celle de l'autre ^ Chacun, même à distance, lit sans effort dans l'âme de son émule.

C'est ainsi que Barbey réussit à discerner chez Maurice des sentiments confus que celui-ci se dissimule involontairement ou hésite à s'avouer à luimême. Ce fut surtout à l'occasion des péripéties de la vie sentimentale de Guérin que l'auteur de VEnsorcelée manifesta une clairvoyance singulière : il réussit à noter de la façon la plus piquante les incertitudes de son ami, partagé entre sa passion pour Madame *** et son inclination naissante pour la jeune Indienne qu'il finit par épouser. Il y a dans toute cette histoire des contradictions apparentes, des énigmes quelque peu déconcertantes que Barbey a sans doute été seul à suivre dans tout leur détail. Il a connu de près, admiré et même magnifié les deux femmes aimées par Guérin. Aucun témoignage ne saurait valoir le sien pour toute cette histoire. Par lui nous savons que les projets de mariage de Maurice n'allèrent pas sans des heurts et des velléités de rupture qui traduisirent les hésitations de l'intéressé. De très bonne heure, Barbey conçut pour la jeune Indienne une sorte d'admiration tendre que les Memoranda ne songent pas à dissimuler. Et cependant, après le mariage de Guérin, sa jeune femme considéra un peu le grand ami de son mari

I. Quand Barbey a l'occasion de contempler, en décembre i836, à Saint-Sauveur, un beau paysage d'hiver, il note aussitôt : « Tout en causaut avec M. R., j'ai pensé à Guérin ; il aurait admiré cette nature et m'en aurait fait jouir davantage. >»

LETTRES A CARO ET A SA TANTE l83

comme une sorte de rival dans la possession complète de l'esprit de son époux. Quoiqu'il en soit, d'Aurevilly aimait à se rendre chez Mademoiselle deGervainqui, avant comme après son mariage avec Guérin, habitait avec sa tante. Il y va même pendant la longue absence de celui-ci, retenu au Cayla durant les derniers mois de 1887 et revenu seulement à Paris en février i838.

Des documents du plus haut prix, retrouvés récemment ^ nous permettent de reconstituer cet épisode de la biographie de Maurice en même temps que les circonstances qui le précédèrent. Dès l'automne de i836, Guérin avait commencé à donner des leçons de latin à un jeune écolier, neveu de Mademoiselle Martin-Laforest et frère de Mademoiselle Caroline de Gervain, qu'il devait épouser deux ans plus tard. Ces trois personnes habitaient ensemble, 36, rue du Cherche-Midi. A peine inaugurées, les leçons durent être interrompues, le jeune maître s'étant vu obligé de soigner un rhume devenu tenace ; il s'en excusa par une première lettre du 21 novembre i836. Cette pièce nous prouve qu'il s'intéressait aux lectures de la tante et de la nièce et qu'il se risquait à les diriger discrètement. Le 23,

I. Ce sont sept lettres inédites de notre écrivain, publiées sous ce titre, en 1900, par M. Marc Gillet: Quelques lettres inédites de Maurice de Guérin (Lyon, E. Yitte, 8", brochure de 38 pages). Les trois premières sont adressées à Mademoiselle Martin-Laforest, et les quatre dernières à sa nièce Caroline qui allait devenir Madame Maurice de (iuérin. Ces sept pièces vont du 31 novembre i836 au 3o janvier i338.

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nouvelle épître, pleine d'effusions de gratitude pour la visite que Mademoiselle Martin avait faite la veille à Maurice, dans sa chambre de malade, rue et hôtel Bergère.

(( ... ,Tc n'ai jamais ressenti plus vivement celte vérité qu'en repassant en moi-mèuie toutes les bontés dont vous avez nourri vos relations avec moi, depuis le jour où j'ai eu l'honneur et le bonheur de vous connaître. Ce sont des bontés vraiment maternelles et que vous avez comblées hier, en me permettant de vous marquer la confiance libre et naïve que l'on a pour une mère. Je vous avoue que je n'ai jamais été si touché qu'au moment où vous prononçâtes ces paroles : j'ai senti en moi un bonheur presque entièrement inconnu ; il m'a semblé que je retrouvais une mère. »

Nul doute qu'une partie de ces tendres assurances ne s'adressent à la sœur du jeune Charles en même temps qu'à la tante, qui est censée les justifier toutes. Peut-être Guérin, quoiqu'il fût déjà sous l'empire de sa passion pour Madame ***, regardait-il avec une inconsciente velléité d'émancipation vers la gracieuse créole. Barbey semble avoir défini — on le verra plus loin — d'une plume exacte et impitoyable les incertitudes piquantes que son ami allait manifester bientôt entre deux tendresses si difl'ércntes. Les leçons durent reprendre par la suite et Maurice continua de fréquenter l'aimable pavillon de la lue du Cherche-Midi. Mais voici que la première passion, la grande, le subjugue de plus en plus. Sa santé lui donne de nouveaux soucis. Il se livre cependant tout entier à son amour pour Madame ***, va s'as seoir quelque temps à son foyer familial et lui écrit

VOYAGE SUR LE RHO.NE ibO

alors les lettres brûlantes, quoique platoniques, selon toute évidence, dont nous avons donné plus haut le texte. Puis, il se met en route pour le pays albigeois. Son voyage s'accomplit le plus favorablement du monde, par la descente de la Saône jusqu'à Lyon et du Rhône jusqu'à Beaucaire. fVrrivé au Cayla, il écrit, le i3 août 1837. à Mademoiselle Martin-Laforest pour lui raconter le détail de ses pérégrinations :

« Vous savez que la Saône est la plus nonchalante des rivières; elle présente véritablement l'image d'un sommeil doux, paisible et tranquille. Elle ne se réveille que dans le Rhône, et quel réveil jaour une paresseuse comme elle ! » (Le poète, invinciblement, est entraîné à animer, k personnifier à la manière antique, le cours d'eau qu'il veut décrii-e :) << Voilà ses eaux emportées dans le cours du fleuve le plus actif et le plus précipité, sur lequel nous avons filé soixante-douze lieues, entre quatre heures du matin et cinq heures du soir. Pour décrire les bords du Rhône, il faudrait parcourir tous les ordres de paysage : depuis le charme des rivages les plus féconds, soit plaines, soit coteaux, jusqu'à l'àpreté des montagnes les plus sauvages. Deux regrets m'ont gâté le plcdsir de cette navigation : l'extrême rapidité de notre marche faisait perdre les plus belles perspectives à peine découvertes. Voyager ainsi c'est comme qui vivrait trop vite et trop étourdiment pour fixer en soi des souvenirs bien distincts et durables ; et puis j'étais seul. Oh ! si jamais j'ai soufi'ert de l'isolement, c'est bien dans le cours de ce voyage. Le bateau était chargé de marchands qui se rendaient à la foire de Beaucaire, et vous savez si, avec cette sorte de gens, l'échange de pensées est un commerce possible. J'ai débarqué sur le rivage où se tient cette cohue célèbre, et, après trois jours d'un pénible voyage à travers les plaines poudreuses du bas Languedoc, j'ai respiré de toutes ces fatigues et de cinq ans d'absence dans les bras de ma famille, »

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Manrice décrit d'une plume attendrie ses impressions en face des êtres et des choses qu'il n'avait pas vus depuis si longtemps. Il a trouvé toutes les santés et même tous les visages intacts ; il note cependant que son père boite par suite d'un accident.

« Le paysage seul a souffert ; des garennes ont été coupées, de grands arbres fort antiques sont tombés de vétusté et par l'clTort des vents. La physionomie d'un site que l'on aime est altérée par la moindre ruine qui s'y fait, par le plus petit objet qui vient à disparaître. Les vases et le jardin n'ont presque plus de fleurs... La volière est en deuil... »

Il se plaint d'être sous le coup d'accès de fièvre tierce et reprend, avec la quinine, « le traitement commandé à sa poitrine ». On voit par sa lettre qu'il avait été question d'un voyage de Mademoiselle Martin et de ses neveu et nièce au Cayla. Le projet venait d'être ajourné par suite d'une maladie du jeune Charles. Maurice envoie ses souvenirs respectueux à Mademoiselle de Gervain et assure la tante de la jeune fille de son inaltérable attachement. En septembre et octobre, les deux dames et le frère de Caroline vinrent séjourner au Cayla. Le résultat de cette visite fut d'amener les fiançailles de Maurice avec (( la céleste Indienne». Sa famille favorisa sûrement ce projet d'union, avec l'espoir qu'un tel mariage ramènerait à la vie régulière et traditionnelle celui qu'elle sentait, depuis quelques années, échapper à peu près totalement au joug des croyances et des habitudes chères à tous ses membres. Ce serait la fin

TENDUES ÉPÎTUES 187

de la période de troubles et de dissentiments qui durait depuis cinq ans. Les deux voyageiases regagnèrent Paris avec Charles de Gervain en passant par Toulouse et par Bordeaux. Entre Maurice et sa gracieuse fiancée, une correspondance délicieuse s'engagea aussitôt. La première lettre de Guérin, resté au Cayla, qui nous soit parvenue, est datée du 26 novembre iSSy, pendant une série de promenades à Gaillac, à Cordes et aux environs :

« Vous m'avez surpris quelquefois dans les distractions ; ah ! que j'ai dû en faire paraître à ceux qui m'ont vu depuis votre départ ! Je vous suivais, invisible et fidèle comme un bon génie ; mais, hélas ! ne poussant pas plus loin la ressemblance puisque vous avez tant souffert. Les nuits me paraissent cent fois plus noires et plus froides, depuis que je sais que vous avez voyagé grelottant et sans sommeil et que vous devez encore recommencer ces souffrances. Je vous vois tous trois, chers voyageurs, chère tante, mon excellent Charles et vous, beloved, my beloved, souffrants, tristes, transis... Adieu, mon amie et mieux que mon amie. Vous savez quelle est ma première et ma dernière pensée. Je vous embrasse tous. »

« L'ogre aimé, » Erembert, joint un mot humoristique à la lettre de son frère. Le i'"'' décembre, nouvelle lettre de Maurice, toute parfumée de tendresse et de poésie :

(( ... J'ai accompli un petit pèlerinage sur vos traces, mon amie, seul et dans toute la liberté désirable. La solitude est bien douce quand on est deux ; mais, quand on n'est plus qu'un, elle prend un autre charme dont on ne peut se passer. Voilà que le Cayla et les champs qui l'entourent ont bien changé pour moi. Autrefois je n'y cherchais que des souvenirs d'enfance ; je m'y promenais paisiblement et n'y voyais rien qui ne servît à m'égayer, si par hasard j'avais l'àme chagrine.

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Adieu les scènes d'autrefois et les traces anciennes et les parfums d'il y a quinze ans qui s'étaient conservés ! Les bois, les vallons, les collines, le grand marronnier, les cavernes sous les vieilles roches, les chemins unis, les chemins pierreux, les sentiers où les roues se croisent et que je croyais à moi seul, tout cela n'est plus à moi.

« Vous avez erré partout, vous avez touche toutes les pierres de votre pied, partout vous vous êtes assise, abritée, reposée. Je ne me retrouve plus nulle part ; partout vos empreintes ont effacé les miennes. J'éprouve mille sensations douces et cuisantes à la fois, à marcher au milieu de cette campagne. Les traces sont si fraîches que je ne puis m'imaginer que vous soyez absente et si loin, si loin. C'est un bonheur triste d'irriter ainsi ses regrets en réveillant toute la vivacité des souvenirs ; mais c'est le seul que je puisse avoir. Mon amie, il faut que je vous rejoigne. Le Cayla n'est plus bon pour moi... »

Le reste de la lettre nous fournit des détails pittoresques et savoureux sur des séjours faits par Guérin à la Courtade, chez M. de Bcllcrivc, puis à Graulhet, oii il taie de la vie de petite ville : « grandes discussions pour d'imperceptibles intérêts, fâcheries, brouilleries, beaucoup de bruit pour rien, Lilliput en colère ». Jolie psychologie de ses cousines de Bellerive. Puis, séjour de quelques jours au pied de la montagne de Cordes, chez son oncle maternel, M. Fontenilles. » Cordialité, bonne vie matérielle dans cette maison ; mais, rien de plus ; une cousine, pas jolie, esprit positif et subtil, homme d'affaires en cotillon. »

jNous arrivons au i/| janvier. Maurice est sur le point de quitter le Cayla pour regagner Paris. Il passera par Toulouse et par Bordeaux et descendra

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