MARTIN DE GALLARDON
Il était dans la Beauce un laboureui- nomme Martin, hommesimple et naïf dans sa foi, comme étaient les patriarches. La. religion en s'cmparant de cette âme l'avait dégagée des affections matérielles qui dominent exclusivement, chez les hommes pauvres et grossiers, les cœurs fermés à la foi, et avait spiritualisé une vie que le travail courbait vers la terre ; car le Christianisme imprime un mouvement d'ascension aux existences les plus pesantes ; et qui pourrait calculer son. action merveilleuse et secrète sur les âmes ?
Le i5 jam/ier 1816, Martin travaillait seul dans son champ, Soudain un homme se pose devant lui comme s'il eût surgi du sein de la terre ou s'y fût abattu dans un vol invisible. Martin lève les yeux et voit un homme d'une taille un peu audessus de la moyenne, aux cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus, au teint calme et serein, mais empreint de si merveilleux reflets qu'il semblait servir de voile à une substance lumineuse. Martin le voit et tressaille : il ne sait s'il a devant
I. On connaît celte histoire qui fit, en son temps, couler pas mai d'encre. Voir, par ex. : Silvy (L.), Relation concernant les événements . qui sont arrivés au laboureur de la Beauce, dans les premiers mois de 1816. Paris, 1817, in-8° de 8G pages. Autre édition en 1801. Le nom de Silvy est cher, on le sait, à tous les amis de Port-RoyaL Au moment où- Guérin écrivit ce morceau, empreint de quelque naïveté, — et peutêtre aussi le suivant, il restait encore sous l'iniluence de convictions religieuses qui ne tardèrent pas à subir la crise décisive que nous avons racontée. Il faut voir dans ces pages, selon les vraisemblances,, un des premiers écrits de Guérin.
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lui un messager céleste ou un esprit des ténèbres, car les démons revotent souvent des formes ravissantes.
Cet homme dit i\ Martin : « Allez trouver le roi et dites-lui que le génie du mal se relève, qu'il aiguise les poignards et que les trônes les mieux affermis reçoivent d'invisibles ébranlements, parce que les rois ont mis leur appui dans des brag de chair et qu'ils laissent s éteindre dans le désordre de la Corruption la foi qui sauve. »
Et l'apparition était immobile pendant ce discours, mais ses gestes accompagnaient ses paroles et sa voix avait une douceur que n'a pas la voix humaine.
Martin lui répondit : « D'où vient que je suis choisi pour une pareille mission, moi qui puis à peine m'expliquer ? Allez vous-même trouver le l'oi, puisque vous en savez si long. » — « Ce n'est pas moi qui irai, répondit l'inconnu, ce sera vous ; faites attention à ce que je vous dis, et vous ferez tout ce que je vous commande. »
Après ces paroles, les pieds de l'étranger paru[rent] s'élever de terre, et il s'éleva à quelque hauteur, bercé dans les airs qui semblaient le soutenir avec une merveilleuse élasticité. On eût dit le tableau de la Transfiguration. Les formes du gracieux fantôme s'effacèrent insensiblement à mesure qu'il montait, et bientôt il s'évapora dans l'azur du ciel. Martin resta quelque temps la bouche béante, et les yeux immobiles, dans une sorte d'extase mêlée de feri'eur, et il ne pouvait détourner ses regards du ciel.
Martin confia à son curé cette apparition et ses terreurs secrètes, et celui-ci crut le tranquilliser en rejetant tout sur son imagination. Cependant les apparitions se renouvelaient, et Martin, flottant enti-e l'inspiration divine et l'incrédulité humaine, reculait toujours devant sa mission.
Une nuit, Martin descendit dans sa cave; l'homme aérien était là et pour donner à Martin la foi de sa mission, il ouvre ses vêtements, et le souterrain est soudain inondé de lumière, comme le fut la prison de saint Pierre lorsque des anges descendirent du ciel pour briser ses fers. Martin crut voir un Dieu cl il fut épouvanté jusqu'au fond de l'âme. Cependant ce n'était qu'un pâle rayon : jugez du reste.
Vaincu par cette invincible obsession, Martin se résolut à
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accomplir sa mission. Il est présenté à l'Évêque de son diocèse et au préfet de son département, et les hommes accablaient Martin de questions perfides et tentaient son intelligence pour le convaincre de folie. Mais alors sa langue devenait savante et il confondait les docteurs.
Enfin Martin est appelé à Paris et la police le prend par la main pour l'y conduire, Avant son départ, l'apparition se présente et lui dit : « Je suis l'archange Raphaël, ange très célèbre auprès de Dieu : tu auras à traverser bien des épreuves avant d'arriver jusqu'au roi et ton âme est bien faible : je viens lui donner la force, touche cette main et tu puiseras dans ce contact une invincible énergie. » L'ange tendit sa main et Martin la toucha... Oh ! je ne dirai pas ce qu'il éprouva, car qui peut savoir tout ce qu'il y a dans le contact d'un ange, qui peut comprendre les mystères de volupté et de ravissement qu'il renferme, lorsque la passion et jusqu'à l'ombre de l'attouchement d'une main humaine ébranle l'âme de plaisir
Martin arrivé à Paris fut livré aux médecins afin que sa raison qu'on croyait malade fût guérie. Il fut réputé pour insensé et relégué parmi les insensés. Martin, à Charenton, eut à subir la plus cruelle éiireuve, celle de la dérision, mais son rapprochement avec les fous ne servit qu'à faire ressortir la plénitude de son intelligence et il parut enfin, après avoir épuisé toutes les [épreuves] de l'incrédulité humaine, en présence du roi. Autrefois les hommes de Dieu avaient un accès plus facile auprès des monarques. Un prophète se présenta à David et lui dit : « Il y avait un homme qui convoita la femme de son voisin et qui la lui enleva, un homme qui voulut cimenter l'adultère : par le sang et se rendit homicide, un homme qui se complut dans ses pensées, se trouva fier d'être roi et brava Dieu par son orgueil. Et cet homme c'est toi. »
Martin salua le roi, comme on salue son voisin et l'entretien mystérieux commença. On dit que Louis voulut toucher la main qui avait touché celle de l'ange. Il croyait peut-être qu'elle avait gardé quelque parfum divin, quelque empreinte de la vertu qui sortait de l'ange. Ainsi les amants gardent précieusement et pressent sur leur sein ce qui a appartenu à l'objet aimé, comme s'il avait laissé une émanation, quelque chose de lui, à une chose insensible. Pour moi, je n'aime
rien tant que de poser [ma] main sur une place encore chaude de l'atlouchemenl d'une main chérie.
A la fin de l'entretien, Louis s'écria : « Martin ne me trahissez pas ! ce secret est entre Dieu, vous et moi. » Quel était ce secret? Je ne sais, mais Louis pleura et Martin aussi.
On dit que dans le carrefour d'une forôt. Monsieur, frère de Louis XVI, tira sur le roi. Monsieur prit-il son frère pour un cerf ou pour un roi.^ c'est encore ce que je ne sais pas. Tout ce que je puis dire c'est qu'il le manqua.
Une femme fut en grande faveur à la cour de Louis XVIII et sa fortune s'accrut rapidement. \ quoi faut-il l'attribuer? Les uns disent à sa beauté, les autres racontent l'histoire suivante : Madame du Cayla était l'amie de Madame la marquise do Favras dont le mari avait été à la chasse du carrefour et fut pendu par la suite, malgré la protection de Monsieur dont il se croyait le favori. Madame du Cayla, qui sans doute étudiait l'histoire, pria Madame de Favras de lui prêter ses papiers relatifs à l'histoire de la révolution. Elle les obtint et se rendit chez le roi qui brûla ces papiers en disant : « Vous me sauvez l'honneur. » Comment l'aurait-il perdu ? ("est ce que je ne sais pas.
Un horrible assassinat épouvanta [Rodez] et toute la France. Fualdcz fut égorgé au couteau. Les égorgeurs étaient ses débiteurs, dit-on ; on dit aussi que Fualdès avait été en correspondance avec le marquis de Favras et que ses assassins enlevèrent des papiers dans son cabinet. Le fait matériel de l'assassinat a été constaté : demandez à M. de Ronald ce qu'il pense du fait moral.
Une grande rumeur court depuis quelque temps en France. On prétend que Louis X^'1I n'est pas sorti mort de l'antre de Simon.
Et maintenant comprenez.
Copié sur (rjautographc de l'auteur, autographe illisible en plusieurs endroits, ce qui fait qu'il s'est peut-être glissé quelques erreurs dans cette copie. — A revoir sur le manuscrit. (Note de la main de Cliopin.)
LA CHAPELLE EXPL^TOIRE
En 1793, le cimetière de la Madeleine était le plus voisin de la place de la Révolution : il y a pour aller de l'une à l'autre, à peine un quart d'heure de chemin. A cause de ce voisinage il s'établit entre la place et le cimetière une voie fatale, sanglante, comme entre deux loups qui hurlent et qui s'appellent dans la nuit quand l'un d'eux a rencontré sa proie. Ainsi qu'au temps de la fenaison, du pré à la grange, il se creusa une ornière profonde qui partait de la place et aboutissait au cimetière ; c'était là que les terribles faucheurs entassaient l'herbe de la journée. Le 21 janvier de cette année même, un corps y fut apporté et descendu dans une large fosse, plié et comme accroupi sur lui-même. Quelque chose de plus dévorant que le ver du tombeau l'y attendait : une couche de chaux vive et fumante était préparée pour réduire en poudre dans le plus bref délai les restes de Louis Seize. L'espèce de fatalité qui le poursuivait ne fut pas assouvie par la mort ; elle suivit son cadavre comme une hyène et se précipita dans sa tombe pour dévorer ses os. Les factieux d'alors donnèrent une effroyable parodie des funérailles des rois barbares. Un chef de horde, Hun ou Goth, venait-il à mourir ? On massacrait quelques centaines de ses esclaves ; et la horde entière tournait en rond autour de l'immense tombeau, se balafrant le visage et poussant de longs cris sauvages. Louis Seize fut couché au milieu des siens tues au 10 août, et nombre de ses serviteurs le suivirent de près comme pour doubler les rangs de cette garde funèbre. Quant au reste du rite barbare, il fut aussi observé de point en point ; car gS n'apparaît-il pas comme la ronde furieuse d'une nation courant autour d'un tombeau, en se tailladant largement le visage et jetant des clameurs inouïes ? Après moins d'un an, le cimetière de la Madeleine ouvrit une autre grande fosse à côté de Louis Seize ; c'était pour la reine qui rejoignait le roi après quelques mois d'absence. Marie-Antoinette fut aussi ensevelie dans la chaux vive, ce suaire dévorant. Le lieu de la tombe de Madame Elisabeth est demeuré douteux, entre la Madeleine et Pic-Pus.
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M. Ducloseaux, propriétaire du terrain du cimclière, épia les fossoyeurs, et quand tout fut fini, il alla sur les tombes du Roi et de la Reine placer un signe qui pût les faire reconnaître un jour. Il planta sur chacune un pied d'if qu'il arrosa et cultiva longtemps. Autrefois, on détourna le cours d'un fleuve pour creuser un tombeau et y enfouir un roi. Le roi enterré, le fleuve rentra dans son lit, et tous ceux qui avaient travaillé à cet ouvrage furent égorgés pour la sûreté du secret ! Que de peine inutile ! On eût dû, sans autre forme, porter nuitamment ce roi dans un cimetière, le couvrir do terre ni plus ni moins que le commun des morts. Assurément le secret fût demeuré tout aussi impénétrable. Sans la pieuse précaution de M. Ducloseaux. qui eût pu démêler les cendres de Louis Seize et de Marie-Antoinette parmi tant de cendres > En i8i5, on fouilla aux places marquées et l'on trouva, à l'endroit du Roi, quelques ossements et comme un mélange de poussière d'homme et de chaux; à celui de la Reine, la même chose, et de plus une boucle de cheveux et une jarretière. Saint-Denys reçut dans ses caveaux ces débris qui n'avaient reposé que vingt-et-un ans sous le ga/on des tombes', et l'ombre d'un if qui ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de l'iierbe. leur tenait lieu de tout monument.
Louis XVIIJ a ordonné, sur les deux tombes du cimetière de la Madeleine, un grand mausolée C[ui porte une chapelle à son chevet, pour que la prière, qui n'oublie jamais les morts, s'y ti-ouve sans cesse agenouillée, tâchant de pui'ilier avec les larmes, et sinon avec la rosée du ciel qu'elle appelle, ce cimetière ensanglanté. Ce monument, dont MM. Fontaine et Percier ont mutuellement tracé le plan, est d'un style assez remarquable, et, chose surprenante aujourd'hui, conforme à sa destination religieuse et funéraire. Ce n'est pas qu'il laisse beaucoup de peine à l'imagination pour inventer une physionomie de tombeau encore plus grave et plus affligée ; mais toujours est-il qu'il s'avance un peu dans la pensée du deuil et la poésie de la mort ; ses pierres respirent quelque chose, et expriment, sinon hautement, du moins à demi-voix, les soupirs du tombeau.
I. Le texte porte « repose vingl-cl-un ans que sous le gazon des tombes ».
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Les deux galeries latérales qui joignent le vestibule du monument avec la chapelle, sont, à mon gré, la partie la plus remarquable de l'édifice. Cette série de cintres, graves et mornes, surmontés de saillies presque à angle aigu portant des sabliers en cimier, présentent un profil vraiment original. Il y a de ces rapprochements du lourd et du grêle, de ces entrelaccmens de formes contrastantes, de ces chocs de lignes d'où jaillissent des harmonies étranges, des beautés inusitées, et qui apparaissent comme des caractères mystérieux ou les découpures de la couronne de la mort. Chaque cintre couvre un cénotaphe scellé dans le mur et dont la plaque de marbre devait présenter les noms des victimes du 10 août. Pour aller du vestibule à la chapelle, on traverse une terrasse en plein air qui n'est qu'un grand entassement de toutes les poussières du cimetière. Au pied de cette chapelle s'est évanouie la bonne inspiration qui jusque-là avait animé les architectes. C'est ici proprement la tête du tombeau, le reste n'en est que le torse ; ici l'expression triste répandue dans l'attitude des membres devait se ramasser, doubler de puissance, devenir suppliante, mystérieuse, se spiritualiser, s'exulter. C'est au visage de l'homme que l'expression des sentiments de l'àme se concentre et s'idéalise. La face d'un homme agité de passions fières et triomphantes est un soleil : je regrette c[ue les architectes l'aient oublié en construisant la tête du monument, le lieu destiné à loger la prière qui est l'àme de ce tombeau. 11 est vrai qu'à l'extérieur la coupole de l'oratoire est assez lourde et affaissée, et les trois saillies de chapelle qu'elle porte à ses flancs, la chargent assez fort pour qu'il y ait dans son maintien de la tristesse et de l'accablement. Mais je pense que l'imagination des architectes aurait pu facilement monter vers une [forme] moins banale et de physionomie plus expressive que la coupole. Et qui peut savoir^^aujourd'hui ce qui demeure à l'ombre de la coupole i^ Aux Invalides, elle couvre Dieu, de vieux soldats et de vieux drapeaux ; au Panthéon, la mémoire des grands hommes ; à la halle au blé, des sacs de farine. — Malheureusement l'intérieur de la chapelle pèche encore plus que le dehors. Ce petit oratoire est tout reluisant d'or, de cuivre et de marbre. D'élégantes moului-es, de belles sculptures en relief serpentent çà et là tout autour : la coupole est
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toute fleurie de rosaces. L'ensemble est frais, poli, délicat et d'un art exquis. \ droite et à gauche, deux socles, portant écrits en lettres d'or les testaments du Roi et de la Reine, attendent (peut-être vainement) deux groupes de M. Bosio : Louis XVI et l'abbé Edgeworth, et Marie-Antoinette soutenue par la Religion. La chapelle est desservie par deux aumôniers.
Gomment s'expliquer la pensée qui a élevé sur une tombe un oratoire sans emblème de deuil, tout inondé de lumière et coifFé d'une coupole qui est un véritable chapeau de fleurs ? Serait-ce un symbole ? La prière ne s'emmaillottc pas de crêpes, elle ne va pas s'accroupir sur le pavé et sangloter profondément comme la douleur humaine dont l'humeur est farouche et solitaire. La prière a l'instinct du ciel, sitôt éveillée elle y vole. C'est un oiseau mélodieux qui va faire sa plainte au sein de la lumière et de la sérénité. Cette interprétation me paraît d'autant plus nouvelle qu'il y a au-dessous de cet oratoire si gai, si resplendissant, et dans les profondeurs, une étroite chapelle toute nue. toute austère et désolée, dont l'autel lugubre est posé à l'entrée même de la tombe de Louis Seize. La douleur humaine serait là ; la douleur chrétienne et la prière au-dessus.
Dans l'épaisseur des murs qui supportent l'oratoire supérieur, on a mis des ossements de toutes les victimes qui furent inhumées au cimetière de la Madeleine. Il y a là des débris d'hommes de tous les partis ; c'est une fusion, un pêle-mêle de cendres qui déconcertent l'imagination. — Avezvous ouï dire qu'on ait entendu dans les entrailles de cet ossuaire des tressaillements et comme un bruit d'ossements qui combattaient entre eux ? — Ils sont devenus frères, ils dorment paisiblement les uns sur les autres, comme les grains de blé dans le grenier. — Ces ossements s'appellent-ils Girondins, Montagnards, Royalistes .■'Tous n'ont plusqu'un nom, iln'y a phis là que des ossements d'hommes. Prenons exemple de la cendre des morts : cessons d'être les serviteurs de telle ou telle haine pour devenir les hommes de l'humanité !
J'ai déjà dit que le corps du bâtiment vaut mieux que la tête ; j'ajouterai que le dehors vaut mieux que le dedans.
Les formes de ce grand sépulcre sont atteintes de tristesse, le cœur ne l'est pas. Et je ne parle pas seulement de la cha-