VOIX DES CYPRÈS
pelle, qui, en dépit de la symbolique interprétation que j'ai donnée, ne cessera pas sans doute, grâce à son élégance, de faire, pour beaucoup, l'étrange efTet d'un pieux boudoir posé sur une tombe. Mais j'ai aussi en vue le dedans des galeries latérales, qui admettent trop de jour par leurs cintres ouverts sans mesure et sans égard de la poésie intérieure des tombeaux, qui demande des scènes mélancoliques d'ombre et de lumière. La nature venait ici à l'aide des artistes. Le terrain du cimetière était marécageux et si bien détrempé qu'on a dû bâtir sur pilotis. Mais la moiteur n'a pas laissé de s'élever du creux des fondations, en rampant le long des pierres, et a imprégné les parties basses de l'édifice de son haleine épaisse et froide. Des moisissures vertes germent sur les parois ; l'opiniâtre fécondité d'un terrain gras et regorgeant de sucs, perce à travers la pierre dont chaque pore a donné passage à une tête de mousse. Or il me paraît que si les architectes avaient obscurci ces galeries, la nature, de son côté, ayant revêtu leur nudité de draperies de mousse comme d'un velours lugubre, et même fait suinter des larmes qui sillonnent les murs et auraient lui au demi-jour, le visiteur eût été saisi en marchant sous ces voûtes d'une grande impression de deuil mêlé d'effroi, et se fût imaginé parcourir une galerie du palais de la mort.
Le monument couvre une partie de l'ancien cimetière ; il n'a laissé de vide qu'une partie étendue sur le devant, et deux allées sur les côtés. Une rangée de cyprès d'une assez belle venue, suit de tous ses contours l'enceinte qui embrasse le tout. Ces pyramides touffues qui vivent autour de ce tombeau, balancent leurs cimes au moindre vent, et rendent un murmure qui circule comme le bourdonnement du prêtre récitant les paroles funèbres autour d'un défunt. C'est la prière de la nature qui prie aussi sur les morts. Je voudrais bien qu'un voyageur nous racontât comment siffle le vent des tropiques dans la longue chevelure du saule de S "-Hélène.
Le soir, qui nous apporte du ciel toutes sortes d'harmonies, répand sur le monument de Louis Seize un deuil céleste qui rehausse et spiritualise la tristesse grossière et lourde des pierres du tombeau. Si l'horizon est sans nuages et le
202 MAURICE DE GUEIUN
crcrusculc assez vif, la duveté des formes s'émousse et sur toutes les crêtes et saillies court une lueur bleuâtre, qui change les lignes de l'édifice, si fermes, si arrêtées durant le jour, en linéaments vagues et doux. Les contours de ce monument funèbre s'évanouissent dans le.crépuscule, comme pour nous enseigner que l'élan suprême de nos pensées les plus lugubi'cs, et de nos plus mortelles douleurs, doit s'élever et se perdre dans les nobles clartés d'une espérance céleste. Le jour ne trouble guère le silence et le recueillement de ce lieu. Le dimanche seul y attire un petit concours de fidèles qui viennent entendre la messe des aumôniers. Le reste de la semaine, le tombeau voit seulement quelques rares passagers qui traversent sans s'arrêter, et de tout petits enfants du voisinage que leurs mères mènent sous son ombre pour y essayer les premiers pas.
{UUnivcrsité calhoUqnc, i83/i, février, p. 21.)