‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 91 sur 141 · II. — Quelques lettres inédites de Guérin · texte numérisé non relu

II. — Quelques lettres inédites de Guérin

Cette lettre date de son arrivée à Paris (à là ans).

Paris, 6 octobre 182/1.

Mes très chères Sceurs,

Je suis installé au collège* et bientôt je serai parisien. Mais i'aiirai beau le devenir qiie je ne vous oublierai jamais. Mon éloignement ne fera qu'augmenter l'amour que j'ai pour vous (s'il peut l'être), c'est tout à la fois vme douleur et un plaisir de penser à vous : une douleur parce que je suis séparé de vous pour longtemps, et un plaisir parce que je sais que vous pensez aussi à moi. Voilà toute ma consolation de ces premiers jours où je m'ennuie un peu^ car c'est le sort de tous les nouveaux. Que je serais content si je pouvais vous revoir Tannée prochaine! Quelle serait ma joie en vous embrassant, mais il n'y a pas de plaisir sans épine. Vous connaissez aussi bien que moi cette épine, c'est qu'il y en a pour longtemps. Vous ne tarderez pas à recevoir quelque petit cadeau de moi qui ne sera peut-être que la plus petite expression de l'amour et de l'attachement que je vous porte : faites une embrassade à Erembert ; dites-lui que je l'aime autant que vous et qu'il soit persuadé de mon sincère attachement pour lui, avec lequel e suis votre très attaché frère.

234 MAURICE DE GUÉUIN

Paris, 28 octobre i8a/i.

M\ CHÈRE Eugénie,

Si jamais j'ai été heureux, si dans ma vie j'ai ressenti quelque plaisir, cela a été en lisant ta lettre, qui certainement ne m'a pas fait moins de plaisir que ne t'en a fait la mienne. Je vais, selon tes vœux, te faire la description de Paris. Je ne pourrais t'exprimcr quel fut mon étonnemcnt lorsque j'arrivai. Je me croyais transporté dans un nouveau monde. Ce n'est que voitures, que chevaux, que gens qui vont, qui viennent, un bruit à casser la tête. Enfin je puis t'assurcr que Boileau n'a pas exagéré dans la satire des embarras de Paris. Combien de fois de nouveaux Guenauds ne m'ont-ils pas éclaboussé ; combien de fois ne me suis-je pas arrêté des heures entières pour laisser passer les charrettes. En ne considérant Paris que sous ce rapport, c'est une ville insupportable. Le premier jour, je vis les Tuileries et le Musée royal. C'est une salle où il y en a deux ou trois cents comme celle du Cayla. Dans la première sont les statues parmi lesquelles on remarque la statue équestre de Henri IV qui a servi de modèle à celle qui est sur le Pont-Neuf. Ensuite viennent les tableaux dontje ne me sens pas la force de te faire la description. Je fus voir ensuite le jardin des plantes. J'ai vu là toute espèce d'animaux, des cerfs, des chevreuils, des autruches, des mouftles, des aigles, des singes, des biches, des cygnes d'une blancheur à éblouir, un énorme éléphant. J'ai vu aussi l'ours Martin, des ours de Sibérie, un superbe lion. J'ai vu ensuite les plus beaux édifices: Sainte-Geneviève, Saint-Sulpice, le dôme des Invalides, le pont d'Austerlitz qui est de fer. Reste encoreà voir beaucoup de choses, entre autres le Cabinet d'histoire naturelle. Du reste j'ai vu et j'ai été au pied de la fameuse colonne qui est au milieu d'une place superbe. J'ai vu la façade du Louvre et les dehors de l'appartement du roi et du duc de Bordeaux. Tout cela est fort beau à voir, mais je l'aurais vu avec bien plus de plaisir si j'eusse pu le voir avec toi ; en admirant toutes ces merveilles je me disais : Eugénie est dans les bois et moi je suis ici cette idée empoisonnait le plaisir que je ressentais.

APRÈS l'illusion DE l'eXFANCE 235

Je le prie de m'envoyer par Armand d'Huteau, tes cheveux ainsi que ceux de Mimi que j'oubliai de prendre à mon départ. Fais-le, je t'en px'ie, ils me rappelleront toujours à ton souvenir, quoique je n'aie pas besoin de ça pour penser à toi, et je dirai en les voyant : Voilà les cheveux de tiiio. Et peut-être que tiiio considère à présent les miens. Adieu, ma chère Eugénie,, sois persuadée que je t'aime toujours.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Paris, janvier 1828.

A SON Père.

Sept ans se sont écoulés depuis que je suis sorti de la

maison paternelle et que je n'ai eu le bonheur de vous embrasser au premier jour de l'an ; quel changement, quelle révolution dans les idées et dans la raison opèrent ces années qui sont comme le passage de l'enfance à l'adolescence ! C'est alors qu'on commence à regretter ce premier âge de la vie, où par vine heureuse imprévoyance l'enfant renfermé dans le moment présent ne va pas réveiller dans le passé des souvenirs cx'uels ou se créer des maux dans l'avenir ; il n'a pas encore franchi l'horizon qui borne sa vue, une inquiète curiosité ne le porle pas à s'informer de ce qu'il y a au delà, et il est heureux parce qu'il ne connaît que ceux qu'il aime et dont il est aimé. Mais, étrange bizarrerie de l'homme ! ou plutôt fatale destinée qui l'a condamné au malheur! quand il est heureux,

1 ignore son bonheur, et ce n'est que lorsque les premières atteintes de la douleur l'avertissent qu'il s'est enfui, qu'il l'aperçoit, mais déjà loin de lui, et qu'il fait des efforts pour ressaisir ce qui lui a échappé pour toujours. Telle est, mon cher papa, la situation de l'homme lorsqu'aux premières

ueurs de la raison naissante, il commence à voir les choses sous leur véritable jour ; peu à peu l'illusion de l'enfance se dissipe, les décorations changent, les personnages ne sont plus les mêmes, et il se trouve transporté comme par enchantement dans un pays inconnu et sur un nouveau théâtre où il faut

qu'il fasse un nouvel apprentissage de la vie. Voilà, mon cher papa, ce que j'ai à peu près éprouvé depuis que je vous ai

23G MAURICE DE GUÉlUN

quitté ; telle est l'histoire de mes sentiments qui ont dû ôtrc aussi les vôtres quand vous étiez à l'âge où je suis. Dans ce moment critique, votre sagesse ne vous a pas abandonné, elle vous a soutenu dans ce nouveau chemin de la vie où l'on grimpe plutôt qu'on ne marche ; puisse-t-cUe aussi m'accompagner dans ce pénible voyage. Pnissè-je dans la recherche du bonheur, comme Télémaque cherchant Ulysse, être accompagné de Minerve, et soutenir dignement comme lui le nom et les vertus de mon père ; puissc-jc aussi après avoir erré sur la terre et la mer, après avoir visité les cours des rois, après avoir admiré les merveilles des pays étrangers, et avoir échappé aux périls de l'ile de Calypso comme aux dangers de la guerre, puissè-je regagner mon humble Ithaque, revoir les poiriers de Laërte et reconnaître mon père chez le fidèle Eumée ! Voilà, j'espère, mon cher papa, assez de raisonnements et de philosophie ; il est temps d'en venir au fait ; car je crois que pour vous dire que je vous aime, j'ai fait comme Petit-Jean qui pour en venir au chapon commençait par dire :

Quand je vois le soleil et quand je vois la lune....

Et il me semble vous entendre dire : Quand aura-t-il tout vu ? Voyons maintenant ce qui est important et nécessaire. Je n'entrerai pas dans de grands détails sur ma santé, je vous dirai en un mot qu'elle est toujours florissante. Quant à la classe, je suis, vous savez, en rhétorique, j'y tiens le môme rang que dans les précédentes, cest-à-dire dans les six premiers.

(Extrait.)

7 août 1828.

Mes chères Soeurs,

Je pourrais vous reprocher la même chose qu'à papa, mais je n'ai pas aujourd'hui le dessein de vous gronder ; je veux vous écrire comme quelqu'un qui vous aime bien et qui ne vous a pas écrit depuis longtcms et qui ne vous a pas vues depuis 4 ans. Oui, voilà 4 ans que je suis ici, et ces [années] m'ont fait faire plus de progrès dans la vie que les i4 ans que j'avais lorsque je suis parti; mais pardonnez-moi, j'allais vous

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