‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 92 sur 141 · LOIN DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LOIN DE LA NATURE

faire des réflexions à l'infini, car j'ai toujours le malheur d'oublier qu'une lotlrc n'est pas un traité de morale, mais une conversation gaie et vive où l'on dit ce qui peut désennuyer et amuser le lecteur. Mais d'un autre côté, comme je suis peu versé dans le monde, et que la vie régulière et retirée du collège ne me met pas dans le cas d'éprouver ces accidents singuliers, ces aventures plaisantes qu'on rencontre si souvent dans la société, je ne puis guère vous faire part que des réflexions qui m'occupent. Je pourrais à la vérité vous faire part des événements politiques, mais sans doute je ne vous apprendrais rien de nouveau. Et quand même vous n'en seriez pas instruits, à quoi bon vous attrister en vous apprenant tout ce qui afflige les gens de bien? Je reviens donc à moi et je ne sortirai pas du petit monde cfue je me suis créé et dans lequel je voyage tous les jours. Vous pouvez d'autant mieyx vous figurer ce que c'est que ce petit monde, que vous ^dvez comme moi dans la solitude ; mais avec cette différence que je fais quelquefois des excursions dans le monde où s'agitent les hommes et que j'en rapporte des vues, des réflexions que ne peut pas vous off"rir la vue journalière des champs et des bois. Mais si, d'un côté, j'ai l'avantage de pouvoir étudier les hommes sur ce théâtre où chacim joue son rôle avec plus ou moins d'habileté, si je puis contempler à la fois les deux: extrêmes de l'humanité, depuis le mendiant assis au coin de la borne et présentant son écuelle jusqu'au souverain traînant après lui toute la pompe de la grandeur, je suis privé d'une jouissance qui me semble bien préférable, c'est celle que présente le spectacle de la nature que vous avez tous les jours sous les yeux. Ici je ne la vois que défigurée par l'art qui s'efforce en vain de l'imiter, et qui l'enlaidit en voulant la plier à ses caprices. Mais vraiment je serais bien ingrat si je ne vous envoyais de Paris que ces tristes réflexions ; il faut que je vous donne un gage de mon amitié pour mille que j'ai reçus de vous. Je vous envoie par M. Raynaud un poète assez analogue à mon caractère et mes réflexions et qui le sera aussi, je crois, aux vôtres ; veuillez donc bien, mes chères sœurs, accepter l'offre que je vous fais des « Méditations poétiques » de Lamartine et le garder comme un souvenir de mon amitié et de ma reconnaissance. M. de G.

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Paris, 2(j décembre i83o.

A SA Famille.

Nous achevons une longue el orageuse semaine, en attendant dans le tremblement l'époque du grand procès ; elle est arrivée et l'événement n'a que trop justifié la crainte universelle. Les ministres furent transportés de Vinccnnes au Luxembourg sans que le moindre désordre se manifestât sur leur passage ; cl à ce sujet « le Temps » félicitait le peuple de Paris de son attitude calme et digne de lui. Or, à l'heure où les ministres entrèrent dans la ville, le peuple était encore au lit. C'était sans contredit l'attitude la plus calme, je n'oserais pas ajouter que c'est la plus cligne de lui. Pendant les débats, l'attention publique fut absorbée par le haut intérêt de cette grande cause ; tous les journaux couvrirent leurs colonnes de la relation des séances de la cour des Pairs. Chose remarquable, tous ces ennemis acharnés et impitoyables des accusés n'ont pas pu se défendre d'un intérêt et d'une émotion plus forts que leur haine, vaincus qu'ils étaient par l'éloquence et la grandeur d'âme que les accusés ont déployées dans leur défense. Peut-on voir rien de plus beau, de plus éloquent, de plus sublime que le discours de M. de .Martignac? Cet homme s'est immortalisé autant par son noble caractère que par son beau talent. Qu'elle était touchante, qu'elle allait au cœur cette apologie de M. de Pcyronnct, prononcée par lui-môme avec tant de grandeur, de déhcatesse et de sensibilité ; elle a arraché des larmes à ses juges, et M. de Martignac a caché son visage dans ses deux mains pour pleurer. Ce que vous ne savez pas peut-être, c'est que MM. de Martignac et de Peyronnet ont été camarades de collège et qu'ils ont parcouru ensemble la carrière du barreau. Les dissensions politiques les avaient séparés, mais le malheur les réunit et ils se retrouvent devant un tribunal suprême, l'un accusé, l'autre défenseur. Enfin M. de Polignac lui-même a été admiré ; il a prononcé un discours pathétique et les journaux libéraux n'ont pu refuser des éloges à cette âme pure, dévouée, qui a tout sacrifié à la fidélité. Vous connaissez l'arrêt qui a été pro-

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