I. Voir le Journal, p. 28 et suiv
EN FACE DE L OCEAN 2£il
avions peu de souci ; cinq lieues avec le printemps, un ami et la mer au bout, c'est un délassement plutôt qu'une fatigue. Bref nous voilà en chemin gais et dispos, prompts à la marche, et plus encore à la causerie. Quand on se trouve deux à cheminer, pas trop distants par l'âge et très rapprochés par la pente de l'âme et la tendance des études, on se dit bien des choses, et l'on trouve un grand charme à les dire. C'est ce qui nous est arrivé. D'un bout à l'autre du chemin nous avons laissé derrière nous une traînée de paroles que je serais enchanté de retrouver, s'il m'arrive de repasser par cette route ; mais le vent aura tout emporté, et d'ailleurs ce bonheur ne se rencontre pas deux fois. Sur les sept heures à la nuit tombante, nous nous ^'ouvâmes en face de Saint-Malo, vrai nid d'oiseaux de mer, posé sur une roche qui devient une île à la marée haute. Nous y arrivâmes par la plage, à la faveur de la marée basse. >'ous choisîmes un hôtel d'où l'on a vue sur l'Océan, et pour la première fois de ma vie, je m'endormis ayant la mer à deux cents pas de mon lit et sous le charme de la grande merveille. Le lendemain, à la pointe de l'aube, nous étions sur la grève, regardant les flots sans rien dire, mais n'en pensant pas moins, car cela fait penser beaucoup. Après avoir suffisamment contemplé, nous prîmes une petite embarcation qui remontait la Rance jusqu'à Dinan, emportant beaucoup de joie et une grande dévotion à l'Océan . Cazalès est non seulement un garçon plein de talent, mais une bonne et belle âme s'il en fut. Ce voyage trop court me l'a fait connaître mieux que je n'avais pu le faire jusque là et m'a donné lieu d'apprécier son excellent caractère. Il est fort impatient de voir Philibert.
La suite de la lettre a été publiée, (éd. p. 183-186) jusqu'à ces mots : au courant de la pensée, voilà tout. Ce qui suit est inédit :
Papa me demande ce que nos Messieurs pensent de la duchesse de Berry. Ils pensent que le fait de sa grossesse est malheureusement vrai et qu'il n'est plus possible de se soustraire à cette é^-idence ; ils déplorent son sort, ils détestent la brutalité du gouvernement, et ils s'en remettent à la Providence qui jettera enfin sa lumière et sa justice dans tout cela. Que voulez-vous faire de plus dans tout ce chaos au milieu du-
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quel nous vivons ? A quoi bon se cogner la tête contre des faits ([ui vont toujours plus tristes et plus désolants les uns que les autres? Je crois, ma foi, qu'il faudrait à la fin se crever les deux yeux et se mastiquer les oreilles pour vivre tranquille si l'on n'avait pas quelque espérance par delà ce présent odieux. Illusion ou non, qu'importe ! Ça vous fait toujours prendre patience et vous endort dans rindifférentlsme politique, état délicieux dans lequel je voudrais vous savoir pour voire repos. Si j'avais une croyance politique, chaque numéro de journal me donnerait un accès de fièvre quarte tout au moin'^, ou me forait monter la bile jusqu'au bout des cheveux ; au lieu que, du fond de mon indifférentisme, je les lis avec un calme imperturbable, comme si je lisais l'histoire romaine ou grecque. M. Féli s'amuse beaucoup du juste milieu ; quand il tombe sur ce sujet c'est un feu roulant de plaisanteries. Il y prend un plaisir extrême. 11 nous disait que si l'on faisait un pâté avec les gens du juste-milieu, le diable ne voudrait pas en tàter, que le justemilieu est un bâton planté dans de la boue molle, etc., etc. — Je n'ai pas demandé de l'argent à Auguste, et il n'est pas probable que je lui en demande de longtemps, car il n'y a pas ici de meuble plus inutile que l'argent ; il se rouillerait dans nos poches. Mais si le hasard faisait que j'eusse besoin de quelque petite somme, je m'adresserais toujours à Auguste. Si vous saviez positivement l'époque à laquelle Philibert doit se trouver cà Paris, faites-le moi savoir : je lui écrirai et je saurai de lui s'il doit s'embarquer à Nantes ou à Saint-Malo. .M. Féli se ferait un plaisir de le revoir. Je sacrifierais à la nécessité la douceur des vacances. C'est dur, mais la fin du sacrifice, qui est votre allégement, en adoucit de beaucoup la rigueur. Il faut ciucje mette celte occasion à profit, pour vous dire, papa, que je dois encore 258 fr. à mon tailleur de Paris, non point pour de folles dépenses, mais bien légitimement employés, je vous le dis en conscience: il m'habille depuis huit ans et j'ai passé plus de cinq ans sans lui rien donner, il n'est donc i^as étonnant qu'il reste encore cet arriéré. M. Féli ne peut rien à l'affaire de M. de Bayne. Les sociétaires de Y Avenir ont livré au Rénovateur les abonnements qu'ils n'avaient pu achever de remplir, il faudrait par conséquent s'adresser au Rénovateur qui a la liste des abonnés de l'Avenir et lui faire relever son
l'ascension du cayla 243
omission. Nous recevons ici un journal qui vous conviendrait beaucoup, je crois, c'est Y Echo français. Il donne des extraits de tous les journaux indifféremment et fait ainsi une sorte de relevé complet de toutes les opinions et de l'esprit public. 11 n'a pas un mot qui lui appartienne et c'est une grande sagesse à lui. 11 prend ses feuilletons dans ce que les petits journaux ont de plus divertissant et il n'est pas avare de nouvelles. Nous en sommes fort contents et je vous conseille de vous y abonner. Les bureaux sont rue du Croissant, n° 10, prix 80 fr. Les séances des deux chambres s'y trouvent tout au long. — Charles vient-il vous voir, t'a-t-il prêté des livres.^ Cazalès m'a appris que Gustave était prêtre. Si je l'avais suivi, je ne serais pas loin de l'être, mais ce n'était pas écrit, j'en acquiers la conviction de plus en plus. C'est tout de même singulier que cet enfant que j'appelais Gustave soit prêtre et que je ne sois rien du tout. Adieu, ma chère amie, embrasse papa comme je t'embrasse.
M" DE GuÉRIN.
La Chênaie, 21 juin i833i.
Que je rends grâce, ma chère Amie, à ce papier
quelques gouttelettes d'eau. Ce que tu me dis de tes amies, de tes correspondances, de vos nombreuses relations avec le monde environnant, me fait remarquer que le Cayla a commencé depuis quelque temps une période d'asrension. Après de longues années de décadence et d'oubli rencontrera-t-il la fortune dans ce mouvement en haut ? Je lisais hier dans Shakespeare que la fortune d'un honnête homme peut lui sortir des talons (remarque bien que le personnage qui dit cela a les fers aux pieds) : c'est que la fortune, vois-tu, c'est comme les hirondelles qui volent tantôt à fleur de terre et tantôt dans les nues. Or, l'honnête homme qui, comme le Cayla, ne l'a pas trouvée dans l'obscurité, dans la souffrance, qui ne l'a pas vue
I. Les points suspensifs représentent les passages publiés dans l'édition in-12, p. igS-ao/i. Les parties de la lettre données ici sont inédites.
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sortir de ses talons, peut esp«^rer à bon droit de la rencontrer plus haut, car la fortune et les hirondelles haussent leur vol parfois, et lui il est honnête homme. Dans tous les cas, je vous recommande la philosophie de l'homme qui a les fers aux pieds. — A propos de fortune, j'ai visité, il y a quelques
jours, les ruines d'une abbaye et d'un château
M. Fcli, qui connaît les poésies de Mikiewich, place Adam à côté de Byron pour la hauteur du génie. Pardon de ma citation et de ma digression sur ce poète ; mais c'est qu'on ne peut s'empêcher de s'étendre un peu sur les choses admirables qu'on sait être peu connues. — Auguste m'a écrit pour m'annoncer la naissance de la petite Eugénie, Toute sa joie a été convertie en tristesse et la mienne aussi, car il m'a lié tellement à lui que nous devons nécessairement être frappés du même coup. Heureusement il en a été quitte pour la peur : quand il m'a écrit, FéUcité et sa petite fille étaient en pleine voie de convalescence. Philibert venait de le quitter, il doit être maintenant dans le pays ; s'il y est, dis-lui combien je serais heureux de le voir encore une fois et que .M. de Lamennais se fera un plaisir de le recevoir. La famille des Roquefeuille ne lui est pas inconnue. Il m'a dit qu'elle était d'origine bretonne. Il connaissait Camille de réputation. Tu n'avais pas besoin de me consulter pour disposer du Benarry i ; tout ce qui est à moi n'est-il pas à toi ? Ce pauvre oiseau entreprend là un voyage de bien long cours ; j'ai grand peur que les ailes ne lui manquent. Le système d'analyse appliqué aux sermons de M. Cabane! m'a infiniment diverti. Ce système rencontre, je crois, de nombreuses applications. Décris-moi tout au long et au large le voyage de papa dans les hautes terres. — Notre cousine de Toulouse sait-elle que je suis ici ? Il aura été assez difficile à papa de le lui cacher dans son récent voyage. J'aimerais autant qu'elle le sût, cela m'éviterait une position fort désagréable quand je viendrai à passer à Toulouse. Qui diable
peut avoir le temps
est passé où l'on ressuscitait les morts ? Le petit chien pourrait s'appeler Donné. M. Féli n'a plus ses chiens de Terre- Neuve ; nous sommes réduits à un chien de garde qui porte le