AU PARC
beau nom de Polydore : c'est un chien plein d'esprit. Et le bon Wolf est-il toujours l'Attila, le fléau des lièvres ? Il ferait de belles campagnes ici : le pays foisonne de gibier, mais nous n'avons pas le temps de chasser. — Si le petit chien a la queue courte, tu pourras l'appeler Bobtail, qui veut dire écourté ; s'il l'a en gimblette, ce serait Triindle-tail, qui signifie queue arrondie ; s'il est espiègle, son nom serait Pinchar qui pince ; s'il est petit, Mice souris ; s'il est gentil, le grec dirait Charis ou Kalos qui ferait pendant à Philos. J'espère que tu me sauras gré de mes profondes recherches pour trouver un nom convenable à cette petite créature ; j'ai quasi épuisé mon érudition. — Adieu, ma chère. Si je ne t'écrivais pas, je grelotterais, nous avons une saison détestable, il gèle encore la nuit. Embrasse tout le monde.
Malrice.
Au Parc, près Nogent-le-Rotrou, aS juin i83i.
(A M. DU Breil de Marzan.)
Eh bien, mon cher malade, avez-vous enfin sauté à bas de votre lit ? Tandis que j'erre hbrement dans les bois et que je jouis d'une plénitude de santé et de vie que j'aspire dans l'air pur et nourrissant de la campagne, peut-être êtes-vous encore, non pas aux prises avec le mal, car il vous avait à peu près quitté la veille de mon départ, mais dans les langueurs et le régime délicat de la convalescence. Que je sache donc bien vite que vous marchez au grand air et que cette bonne nouvelle ne me laisse plus aucun regret aux douceurs de l'existence que je mène ici.
Vous dirai-je ce que j'ai éprouvé en me trouvant*. . . ^ Cependant la pensée inquiète que vous me connaissez. . ,
va toujours demandant du nouveau.
Mais pourquoi me livré-je toujours avec vous à ces divagations sur moi-même, et sais-je toujours vous trouver aussi
1. Ici se place un développement qui se trouve à peu près reproduit ms le Journal (éd. in-12, p. 85-80.)
2 4ti MALIUCE DE GLEUIN
bien en Bretagne que dans le grand Village? Je ne crains donc pas de vous ennuyer ? Non, car je connais votre bonté et votre inépuisable complaisance à écouter mes contes qui sont toujours fous ou tristes. Quand est-ce donc que je subjuguerai mes vaincs pensées et que je viendrai à la bonne et simple raison ? Si je vous écoutais, si j'écoutais Paul, ce meilleur des conseillers et des amis, si je me rendais à tant de sages avertissements qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles imaginations et je me mettrais, dépouille de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.
Je ne vois pas de journaux et je n'en suis pas fâché ; j'aime assez de me retirer ainsi du monde, de n'entendre rien, plus rien de ce qui s'y passe pendant un certain temps et de me jeter ensuite subitement au milieu du fracas. Ces rentrées soudaines sont si piquantes. Quoiqu'il en soit de mon goût pour cette vie coupée de silences et de bruits, je vous prierai de m'envoyer un petit écho de votre Paris et de la tumultueuse politique. Les élections ont excité ma curiosité ; quel en est le résultat général ? L'opposition a-t-elle grossi et dans quelle proportion avec les ministériels.^ Dans lequel des partis, républicain et carliste, s'cst-elie le plus recrutée? Enfin le nom des hommes remarquables qui .sont sortis de l'urne électorale : tel est le progranmie de mes questions auxquelles je vous prie de satisfaire, en implorant votre indulgence pour mes mportunités.
Avez-vous des nouvelles d'Hippolyte, d'Amédée, quelle décision a été prise au dernier conseil de la Revue ', enfin la marche de notre petite politique à nous ? Mais il faut que j'arrôle mes interrogatioris que j'ai reprises une seconde fois et qui s'enfileraient à l'infini si je ne faisais le nœud. Je vais donc vous dire adieu et vous embrasser bien tendrement. — J'ai laissé notre cher Quemper souffrant : comment va-t-il? Faites-lui bien mes amitiés ainsi qu'à Elie et Eugène [Bore]. Tout à vous.
La lievue Européenne.
LE TOMBEAU DE CIIAÏEAL BUIAXD 'J^J
Avcz-vous reçu des nouvelles de M. Féli .'' L'édition populaire Ccelle des Paroles d'un Croyant) se fait-elle ? — Je vous dis bien peu de choses ; je vous accable de questions, comme si j'étais absent depuis un an, et je ne vous écris pas quatre mots de tendresse ; mon cœur n'est pas content de celle lettre. Je ne puis m'empècher de consigner ici sa plainte. — Elle a-l-il déterminé le jour de son départ ? Ce bon, ce trois fois bon, ce discret Elle, quand le reverrai-je ? Et vous, n'allez pas partir avant mon retour. — J'écrirai ces jours-ci à Paul. Adieu, Adieu, mon doux. Cliez ^I. Vacher, au Parc, commune de Soizé, par Nogent-le-Rotrou.
Paris, i3 décembre i83.'i.
Lettre publiée (éd. in-12, p. SSa) depuis Quand cette lettre
vous viendra
jasquà : ma pensée dans les intervalles *.
Ce qui suit est inédit:
J'ai porté à Gouraud votre article sur le tombeau de Chateaubriand : il paraîtra dans le prochain numéro de la Revue '^. Cet article est admirablement bien écrit, plein de verve, de mouvement, d'originalité. Il y a dans votre manière des accidents de pensées grandioses et imprévus comme ceux de vos cotes. Gouraud a été d'avis de retrancher le morceau sur Y Aristocratie, comme ne se liant pas assez bien au sujet principal. Vous allez clore la Revue, mon cher ami, du moins la vieille Revue. Le numéro de votre article sera le dernier. Elle va passer sous la direction de M. Dulac ^, sans perdre son nom probablement, mais en commençant une nouvelle série. C'est l'essai d'un dernier remède, un prolongement d'agonie ; car quelle espérance peut-il rester quand on en est réduit à un