‹ Maurice de Guérin, d'après des documents inéditsChapitre 96 sur 141 · M.VURICE DE GUKniN · texte numérisé non relu

M.VURICE DE GUKniN

sysloir.c tel que celui-ci ? On tâchera de paraître régulièrement ainsi, de recruter quelques abonnés (il vaudrait mieux dire : pour ne pas perdre ceux qui restent) ; les finances seront administrées avec la plus sévère économie, les rédacteurs ne seront plus payés. Tels sont les moyens de résurrection. Avec de pareils agents, ils ne parviendront pas môme à galvaniser le pauvre mort. J'ai visité le lit funèbre de la France catholique '. Elle est tombée en léthargie depuis un mois. Le collègue de M. Jean est en tournée pour recueillir ça et là des éléments de vie, mais la tournée se prolonge tant qu'elle me donne beaucoup plus d'alarmes que d'espoir. Ils parviendront peut-être à injecter quelque peu d'argent dans les veines du journal moribond, le pouls reprendra, mais ce reste d'apparence vitale s'évanouira bientôt. Je ne sais quelle décrépitude a atteint tous ces journaux le lendemain de leur naissance. Espérons que ces trépas sont providentiels et que tovit cela ne disparaît que pour faire place. Adieu, mon ami, mon espéré ; je voulais vous distraire avec ma lettre et je ne vous annonce que des sinistres. Je vais vous achever de tristesse avec tous mes sombres récits, mais que voulez-vous ? Nous sommes dans le temps où tout tombe, ajoutons, comme le gland de Dodone, pour donner naissance à des chênes plus vigoureux et qui rendront mieux les oracles.

Veuillez faire agréer mes hommages respectueux à Madame de la Morvonnais, mille baisers à Mario, mille amitiés à François. Je vous embrasse bien tendrement.

1. Feuille liebdomadairc dirigée par M. Jean et qui subsista pendant quinze mois. Guérin, Morvonnais et quelques autres amis lui donnèrent des articles littéraires et des poésies. (Note de M. du B. de yi.)

UNE UECONCILIATION 2^9

Paris, 2 janvier i835.

A SON Père.

Le début de celte lettre a été publié (éd. in-12, p. 33): Voilà, je crois plus de douze ans

Ce qui suit est inédit :

Ainsi l'agrégation est un pas très difficile à franchir, il est rare qu'on sc*t reçu la première fois qu'on se présente. Mais quand on a, comme j'ai maintenant, pied dans un collège et des relations assez bien établies, on peut subir ces ajournements, sans autre inconvénient que celui de la perte d'autant d'ancienneté, ce qui recule nécessairement les droits à la retraite.

Voici, mon cher papa, une petite mission fort délicate dont je vous prie de vouloir bien vous charger, sachant que vous avez la main sûre pour les rapprochements. Or, puisque main il y a, prenez la mienne que je vous donne et mettez-la dans celle d'Eugénie qui, j'espère, voudra bien la serrer en oubli de la faute qui m'a attiré sa colère. Vous devez la connaître : c'est une lettre de trop courte taille, en quoi ma chère ennemie a cru reconnaître un grand refroidissement de cœur. Comme je serais désolé qu'à l'avenir le plus ou moins d'étendue d'une lettre fût regardé comme la mesure de mon alTection, qui irait croissant ou décroissant avec le papier, je vous supplie tous de n'attacher aucune signification de refroidissement ou défaut semblable, à la grandeur de mes pages passant de l'in-S" à rin-i2. Nous sommes tous d'un âge assez mûr pour ne plus douter de l'afTection qui nous lie les uns aux autres, nous susceptibiliser et nous quereller pour des enfantillages.

Adieu, mon cher papa, je vous embrasse bien tendrement de mes bras et de mes vœux. J'embrasse en vous toute la famille.

:ijo MAUiuct: de gukiun

Paris, 18 février i835'.

A. H. DK La Mobvonnais.

Depuis que je vous ai qiiitlé, mon ciicr, mon doux Hippolytc, ma pensée n'a guère laissé passer de jours sans être avec vous. Initiée aux habitudes de votre vie, aux sentiers secrets de votre âme, elle était heureuse de vous suivre dans tous les détours de votre journée, d'assister invisiblcment devant vous de vous épier, mon doux ami, dans votre solitude. Mais si, dans ces jours fortunés, il lui arrivait de se détomner un moment de son observation, si elle s'éloignait pour un peu d'une compagnie si chère, aujourd'hui elle ne s'écarte plus, rien ne peut l'interrompre ; jamais le plus léger assoupissement ne suspendra sa veille auprès de vous. Je suis présent à vos douleurs, à vos prières, aux mystères profonds de votre sacrifice. Je ne perds pas une des empreintes de voire âme quand elle se retire au loin cl se plonge dans ces déserts sans bornes, à des distances infinies de toute consolation. Mais cette présence invisible et silencieuse, ces messages continuels et muets de mon âme à la vôtre, l'issue que je donne en moimême à ma douleur, le vif entretien de mes souvenirs, les retours aux sites et aux émotions, les recherches dans l'invisible, les abandons en Dieu, ne suffisent pas. Il reste toujours une plainte profonde et qui ne s'interrompt point, que je ne puis satisfaire. Il me semble cependant que si j'étais dans vos bras, elle cesserait un peu, étouffée par des voix plus vives et plus douces, ou plutôt qu'il me viendrait de vous une énergie religieuse qui me ferait surmonter toutes les plaintes. Je m'incline donc d'ici vers vous, mon ami, laissez-moi vous abandonner mon âme, me répandre dans votre sein longuement. — Tout mon ôtre est dans une pensée; ma vie puise à

I. Celle lettre a élé publiée par Amédéc Duqucsnel clans la seconde édition (ibG4) de la Théba'ùle des Grèves de H. de La Morvonnais. Comme ce volume est devenu très rare et q\ie cette pièce y est, en somme, perdue pour les fervents de Maurice, je crois devoir la reproduire. La seconde partie de la lettre ligure dans le Journal{éd. in-12, p. 1 1 i-i 12).

LES DEMEURES DE L ESPRIT PUR 20 l

de nouvelles sources, mon imagination se dirige vers de nouveaux côtés ; une époque entière de ma vie s'est révolue en moi dans quelques instants. Par quelle terrible divination vous disais-je dans une lettre écrite dans l'ignorance, et qui a dû vous faire bien du mal ? « Au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais que la poésie s'est retirée de moi, et d'ailleurs j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte par l'éloignement. Tantôt je crois qu'elle m'appelle, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité, car aujourd'hui j'espère tout des côtés impénétrables, et tantôt il me semble qu'elle me dit ses adieux. » Marie, c'était vous dont j'entendais la voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte par l'éloignement! C'était vous qui m'appeliez, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité ! C'était vous qui d'un accent presque évanoui me disiez vos adieux ! Voilà pourquoi, mon ami, désormais je n'espère plus rien que des côtés impénétrables; voilà pourquoi mon âme quitte ses vieux chemins. N'a-t-elle pas entendu d'un autre côté et distinctement un appel d'un irrésistible attrait ? Telle est la pensée où est tout mon être et la source d'où se nourrit ma vie. Quel monde rêverions-nous : quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les régions où Marie s'est évanouie ? Nous savons qu'elle est là, que le monde des esprits tout enveloppé d'obscurités la possède et nous la cache. Combien ces obscurités deviennent attrayantes, et quel charme pour nous à hasarder les approches de ce monde inconnu ! Je vois, j'imagine comme je peux, les demeures de l'esprit pur ; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément, les secrets de la vie nouvelle et tous les points de la condition impérissable ; l'imagination, apportant dans ces rêves ses habitudes terrestx-es, enveloppe de formes l'âme chérie, et je vois ÏMarie avec ses traits d'ici-bas renouvelés dans le ciel. ÎNIais souvent, delà formation môme de ces doux fantômes, la douleur un moment écartée renaît ; elle se précipite sur moi du milieu des plus consolantes visions. — Elle n'est donc plus qu'une pensée, me dis-je; elle n'est donc plus accessible qu'aux rêves de mon âme. Je me soustrais difTicilcment à la tristesse pesante et humaine de cette idée. Quelquefois je lui échappe, et recommençant le

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pèlerinage des souvenirs, les pas légers et silencieux de mon imagination reprennent les sentiers que nous avons parcourus. Comme Paul errant dans son île, je reviens conduit par un attrait inévitable au lieu du naufrage. — 11 y a quelques jours, j'ai rencontre, dans une bibliothèque, où j'étais seul, un livre dont nous faisions des lectures dans nos soirées intimes et prolongées ; je l'ai ouvert... vous rendrai-jc, mon ami, ce qui s'en est élevé et la vivacité des souvenirs qui dormaient dans ces lignes comme dans autant de sillons? Combien j'ai versé de larmes sur ce bon Colin d'Harleville, si gai, si charmant ! Ainsi tout devient deuil. Revenez tous, souvenirs, douces émanations du passé, ombre de ce qui s'est évanoui, rentrez dans mon âme, comme, à la tombée de la nuit, les petits oiseaux et les abeilles qui s'étaient écartés dans la campagne revoient vers leurs retraites et s'y ramassent. Revenez tous, la nuit est tombée. ^C'est ainsi, mon ami, que je donne le change aux regrets extrêmes et dont aucune consolation n'ose s'approcher. Je les entoure de cette multitude murmurante de souvenirs. Ils écoutent leurs voix mêlées et considèrent leurs traits marqués de mille nuances ; le cours précipité des pensées douloureuses se ralentit par degrés et s'adoucit, pour un temps, jusqu'à marcher comme un fleuve traînant et mélancolique. Mes entretiens avec Paul sont fréquents, s'échappent toujours de la même source et s'écoulent dans le même lit. A chaque fois que je le revois : « Mon Dieu, me dit-il, je ne puis en revenir », et nous nous tendons mutuellement la main pour nous relever de ce coup, mais vainement. J'ai écrit à Eugénie. Pauvres amies ! elles feront leur première entrevue dans le ciel I Adieu, mon doux ami, je vous presse bien tendrement sur mon cœur.

Maukige.

Paris, 3 avril i835.

A FuA^çoIS B. de Maiizan.

Me voilà bientôt presque aussi paresseux que vous, mon cher François, mais je neveux pas vous égaler et j'arrête là ma paresse tout court. Il y a quinze jours à peu près, j'avais

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