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LES SENTIERS DE LA THÉBAÏDE

commencé de vous écrire une lettre que mon humeur déchira avant qu'elle fût parvenue à moitié de la feuille. Cependant je ne m'étais jamais mis à écrire avec une disposition meilleure et plus féconde : j'avais beaucoup souffert dans mon esprit et, durant la convalescence, il me semblait doux de vous raconter ma maladie.

Vous connaissez cet état de Tàme, lorsque la souffrance s'est éloignée et que la vie vous reste

{Journal, éd. in 12, p. 118-120; ce qui suit est inédit:)

se détourne un moment de leur spectacle. Voilà comment en use mon intelligence ; voilà son activité avec son progrès.

Que votre promenade avec Elie aux sentiers de la Thébaïde est touchante et que j'en aime le récit ! Ce doux paysage toujours dressé dans mon imagination, et où je me retire si souvent, me remplit des larmes secrètes du souvenir, aux moindrca traits qui m'en sont reproduits par vous ou quelque autre promeneur de la même famille.

Vous ne viendrez donc pas, m'a-t-on dit, ou plus tard que nos deux amis ; pourquoi laissez-vous ce vide dans notre joie, et qui vous retient si fort que vous ne puissiez vous dérober et courir vers vos sympathies ?

Je ne vous ai rien dit de tout ce que je fais. Je me procure la vie à l'aide du peu de latin que le collège a mis dans ma tête et qui n'y a pas péri, je ne sais comment. La longueur des courses, la diversité des tâches me prennent la meilleure partie de mon temps. Je souffre des grands dommages dans les soins matériels ,

(Journal, p. 120).

pour en acheter une place parmi les hommes d'une certaine activité insupportable et d'un niveau désolant, tout cela c'est une bien grande agonie de l'âme et qui renversa étrangement le sens de ce mot, la vie.

Et vous aussi, mon cher François, quoique dans une position bien préférable à la mienne, vous aurez souvent lieu de ressentir les cruelles atteintes de la réalité, ou plutôt de la sécheresse de l'existence, dans le commerce que je vous vois forcé d'entretenir avec des cœurs qui ne battent pas toujours

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à l'unisson du vôtre. Mais vous avez une lyre qui veille à côté de vous et dont il ne faut pas laisser se détendre les cordes. Quand reprendrons-nous nos duos que vous appelez si bien nos duels poétiques ? — En attendant, pensez quelquefois aux absents et aimez toujours votre ami

Malrice.

20 avril 1837.

A EUGÉME.

Si je ne l'ai pas remercié distinctement du petit cahier que tu avais mêlé à ton dernier envoi, c'est que la crainte m'est venue de trahir peut-être un secret, en aventurant ce sujet dans une lettre permise à tous les yeux de la famille. Ce mémorandum respire un parfum si vrai de pensées secrètes et de trésor furtif qu'il n'est pas possible que tu l'aies écrit à main découverte et sans ruser un peu. Et qui peut s'empêcher, dans l'intimité même la mieux établie, de soustraire quelques lambeaux de papier qui recevront ce qui reste encore au fond de l'àme quand on croit avoir tout dit et tout secoué ? Les confidences sans réserve sont un rcve du cœur qui, en ce point comme en beaucoup d'autres, promet plus qu'il ne peut tenir, Nous ne pouvons pas nous aliéner complètement. Je regrette que notre père, d'un bon sens si noble et si étendu, n'ait pas reconnu cette loi de notre personnalité. Nos correspondances ne sont pas libres ; une habitude déplorable, qui a pris au Gayla la force cl les exigences d'un droit, y rend incoimue l'inviolabilité du cachet et toute privation imposée à la curiosité. On a voulu, dira-l-on, maintenir dans nos rapports l'abandon et la naïveté de l'enfance, empêcher dans la famille l'établissement de la froide réserve et de l'ombrageux quant-à-soi. On a voulu l'impossible. Si la fusion véritable de deux âmes qui ont fait la recherche l'une de l'autre, tombe dans le ridicule des chimères sentimentales, vingt-deux ans passés, que sera-ce du parfait mélange de quatre ou cinq ? Transvaser de l'une à l'autre toutes ses pensées, ne point recevoir de lettre qui ne soit pour tous, ne pas écrire un billet à part soi, assujettir enfin sous le nœud le plus pressé toutes les divergences d'esprit, d'humeur et de caractère, c'est contrarier la nature.

SILENCE TENEBREUX 2ÔJ

s'interdire le mouvement et faire un bon accord où l'on étoufle. Au hasard de faire passer tout ceci pour vaines couleurs dont je veux couvrir l'étendue du silence qui a séparé nos relations, je te dirai que ce qui a appesanti ma correspondance, l'a rendue traînante, rare et l'a enfin supprimée, c'est l'insupportable gêne qui l'accompagnait (sic). Elle pouvait suivre la voie secrète que tu lui avais ménagée ' et même tirer de son état caché un charme de plus. Je ne contredirai pas cela, mais si le hasard eût rompu le secret, si notre père, gâté par l'habitude dos confidences, eut reconnu qu'on volait sa curiosité, quelle aigreur n'en eùt-il point pris, et cette union dont s'entretient votre bonheur, quelle altération l'eût atteinte? Ce risque était grand, mais fallait-il s'en elTrayer au point de lui sacrifier toute notre correspondance et que j'aimasse mieux prendre sur moi l'amertume do tes soupçons et tes plaintes sans réponse et peut-être la période ton amitié ? Hélas ! quand une crainte de cette nature vous resserre, y a-t-il un degré de réserve où l'on puisse s'arrêter et en deçà duquel le danger n'existe plus, et doit on confier à l'indiscrétion du hasard une lettre plutôt que mille .'' D'ailleurs, quelle est la mesure prudente et sage où nous ne glissions, en la pratiquant, quelque peu de nos défauts ? Leur contagion est inévitable ; les torts du caractère s'associent aux plus justes causes, et l'on reconnaît le naturel fâcheux dans ce qui se fait de plus raisonnable. Ainsi dans cette occasion, quelque paresse, la fausse honte qui vous lie aux fausses positions, un peu d'humeur sauvage, et sans doute aussi certaines pointes de bizarrerie dont je souffre les retours, tout cela et ce qui m'échappe encore a infecté mes intentions saines. J'aurais dû éclairer ce silence ténébreux où tu aventurais les plus étranges soupçons, par quelques traits dont la lueur nous eût montrés l'un à l'autre aifermis dans

une amitié naturelle et dos plus inaltérables. J'aurais dû

de toutes parts on moi-même s'élèvent des remontrances sur ce que j'ai négligé de faire, car un seul devoir délaissé a mille voix qui réclament. Mais dans l'extrémité où nous sommes, je m'attache seulement à te démontrer que l'énigme de ma

I. Ces cinq mots remplacent ceux-ci qui ont été Ijarrcs: qui lui élail imposée.

25 G MAURICE DE GLEUIN

conduile couvrait l'accoinplissement d'une mesure imposée, selon mes lumières, par les coulumes établies dans la famille. Je fais ici l'apologie d'une façon d'agir qui demandait une explication plutôt qu'une défense ; c'est qu'il y a des points si délicats et d'une exigence telle qu'on ne saurait ranger autour d'eux assez de précautions. Au demeurant, je ne cherche pas à me préserver des reproches : qu'ils accoui'ent, ce sont les messagers plaintifs de l'amitié. Tous s'en retourneront pleins de mon accueil et quelques-uns peut-être, leurs armes renversées.

Cette lettre était écrite quand j'ai reçu la tienne; comme elle y répond en partie, je te l'envoie en te priant de l'accepter comme une sincère explication et le premier point, si lu n'y répugnes pas, d'une nouvelle correspondance.

Tout à toi et à .Mimi.

(Copié svir l'original).

Au Cayla, 3o novembre iSS;.

A Madame la Baronne de Maistre.

Madame,

Enfin j'ai pu sortir du Cayla! il y a quinze jours, je suis monté à cheval avec toute la joie d'un convalescent déjà fort, pour aller rendre maintes visites et faire ma tournée dans le voisinage. Tout le monde m'a trouvé si bien rétabli et portant si vives les apparences de la santé qu'à peine pouvait-on croire qu'une maladie est passée par là si récemment. Ma toux ellemême, celte irritation opiniâtre qui a bravé tous les remèdes et les plus douces influences du climat, perd chaque jour de sa rigueur et, par une contradiction fort singulière, semble diminuer à mesure que la saison se fait plus mauvaise. J'espère enfin que bientôt les dernières objections seront tombées et laisseront libre ma résolution de départ. — Eh ! quoi ? Retournez (sic) à Paris au milieu de l'hiver I Quel motif peut vous y contraindre ? Quel appel mystérieux et si puissant entendez-vous ? — Vous savez. Madame, ma vie de Paris et

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