CHAPITRE VI
LE REPLIEMENT ET l'EXALTATION DEVANT LA NATURE BRETONNE
A ce jeune homme anxieux, que la mélancolie dévore, la force régénératrice va être apportée par la Bretagne et pai Lamennais.
Le tumulte de Paris avait accru, dans le cœur nostalgique de notre poète, le besoin de la solitude et le goût du silence. D'autre part, son esprit agité, qui comprenait de plus en plus la nécessité de la discipline, cherchait une grande âme pour lui confier son secret. Ce cadre pacificateur et cette direction nécessaire, il les trouva dans la terre bretonne auprès de Lamennais, du farouche et secrètement tendre Lamennais, qui avait fondé une sorte d'École Normale, au milieu des bois de La Chênaie, aux environs de Dinan. Là, de décembre 1832 à septembre 1833, il passa neuf mois, dans les joies de l'amitié, de la méditation et de la prière. Ce séjour en Bretagne fut particulièrement fécond. L'esprit de Maurice connut les meilleures exaltations apportées par les beautés de la nature et la
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puissance de la pensée humaine. Les pages les plus fortes du Journal ont été écrites devant ce paysage émouvant et sous le souffle inspirateur d'un grand maître. Il convient donc de déterminer l'influence de la terre bretonne et l'action de Lamennais sur l'œuvre de Maurice de Guérin.
La Bretagne enrichit son sentiment de la nature en renouvelant sa puissance d'émerveillement. Maurice est d'abord froissé par l'âpreté de cette nature sauvage. L'enfant du Cayla, qui avait grandi dans la douceur d'un paysage virgilien, se trouble devant la mélancolie de ces « landes épineuses », de ce « ciel toujours nuageux », de ce « grand voile sombre et flottant », et il regrette l'harmonie de sa lumière méridionale.
Mais il se pénètre peu à peu de la poésie de la nature bretonne, et son sens de la nature va s'approfondir. Une âme riche révèle sa richesse par la puissance de ses réactions personnelles contre les forces qui la meurtrissent. Une pensée féconde s'agite et se renouvelle dans le bruit des contrastes. Car les contrastes nous obligent à nous définir : puis ils nous libèrent du joug de l'habitude, et, en étendant nos limites, ils nous disposent aux élans de la création.
Donc, pour assister à cet élargissement du senti-
ment de la nature, nous n'avons qu'à grouper ses sensations de Bretagne et à justifier ce jugement d'un poète de la nature bretonne : « Les confidences du Cahier Vert contiennent en raccourci toute la verdoyante Bretagne, tantôt épanouie dans la grâce unique de ses printemps, tantôt repliée sur la mélancolie sans égale de ses automnes. Et si quelqu'un me demandait qui, de tous nos écrivains, y compris Chateaubriand et Renan, a le mieux exprimé la physionomie et dégagé l'essence du paysage breton, je répondrais en décernant la palme à Maurice de Guérin ». Ce témoignage d'Anatole Le Braz doit être placé, comme un hommage et une garantie, au début de mon commentaire.
Devant cette terre primitive qui garde encore son air vénérable, Maurice a éprouvé le sentiment de la grandeur. Certes il n'ignorait pas les émotions graves et pleines que soulèvent les manifestations solennelles de la nature. Son extase sous le feuillage de l'amandier nous l'a montré en proie au souffle divin qui traverse le monde. Ses méditations sous la majesté des chênes de la garenne du Nord l'ont incliné devant le caractère sacré des forces de la nature. Sa rêverie platonicienne devant les bruits de la nature lui a permis d'écouter, à travers les murmures de son vallon, l'écho de l'harmonie des
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sphères. Mais ce sentiment va prendre, sur cette terre lointaine, un magnifique épanouissement,
La nature bretonne est empreinte de « majesté », et, dans ces « régions majestueuses », les aventures de l'aube et du crépuscule se déploient avec une « grandeur infinie ». Cette terre, qui révèle la solennité de l'antique, est triste sous le mystère de son brouillard. Or la tristesse d'un paysage lui donne, dans le trouble de l'indéterminé, la beauté pathétique d'une attente toujours provoquée et toujours déçue. Un paysage italien nous plaît par la douceur de ses lignes qui ondulent dans la clarté. Il dispose à la sérénité, en nous offrant le rythme de sa lumière organisatrice. Au contraire, un paysage septentrional, un paysage de brume qui se perd dans le mystère, impose le sentiment douloureux de l'indéfini. Une prairie silencieuse et morne, dans une lumière grise, sous un ciel bas de Bretagne, quelle sensation inépuisable de tristesse lente et grave ! C'est pourquoi un rêve infini traîne sur cette terre de songe.
Maurice a aimé cette tristesse tendrement et passionnément, comme si elle répondait à sa plainte intérieure. Aussi avec quelle ferveur il la décrira ! « Le ciel est tendu de gris et toute la nature se repose dans un calme mélancoHque. Un voile immense, immobile, sans le moindre pli, couvre toute la face du ciel. L'horizon porte une couronne de vapeurs bleuâtres. Pas un souffle dans l'air. Tous les bruits
qui s'élèvent dans le lointain de la campagne arrivent à l'oreille à la faveur de ce silence : ce sont des chants de laboureur, des voix d'enfants, des piaulements et des refrains d'animaux, et de temps à autre un chien qui aboie je ne sais où et des coqs qui se répondent comme des sentinelles. Au dedans de moi, tout aussi est calme et reposé. Un voile gris et un peu triste s'est étendu sur mon âme, comme ont fait les nuages paisibles sur la nature. Un grand silence s'est établi, et j'entends comme les voix de mille souvenirs doux et touchants, qui s'élèvent dans le lointain du passé et viennent bruire à mon oreille. »
Nous comprenons ainsi pourquoi il a été le peintre de l'automne, de la gloire triste de l'automne, de cette fatigue de l'automne qui se veut encore ardente. Jean Moréas lui-même, qui a tant aimé la mélancolie de novembre, ne l'a pas chantée avec une tendresse plus pathétique. Car la pourpre et l'or de l'automne déploient en Bretagne, sous la menace d'un ciel orageux, une tristesse égale à leur magnificence : « C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les touffes lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les
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passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l'écorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de fête, jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques. »
Écoutons, dans la mélancolie d'un paysage d'automne, ce dialogue de deux âmes qui s'accompagne du murmure de la mer. Devant l'ombre de Marie de La Morvonnais qui tout à l'heure surgira devant nous, Maurice de Guérin soupire la plainte de sa tendresse : « Un jour vous me prîtes le long de la mer. L'automne, vers le milieu de son cours, avait encore quelque tiédeur. Nous traversâmes un bois par un sentier oblique d'où s'élevait sous nos pas le parfum amer du dépérissement caché dans les feuilles fraîchement tombées. La plus grande partie des bois était dépouillée. Les branches des têtes sifflaient légèrement, tandis que les rameaux inférieurs, graves, penchés et muets, semblaient écouter. Çà et là, des arbres retenaient encore quelques feuilles dispersées aux extrémités du branchage, mais que leurs articulations sans étreinte et sans vie laissaient tomber, une à une. A travers les feuilles mortes, sous l'abri chaud et fécond des fourrés, des plantes ouvraient à la faible chaleur de ce jour quelques fleurs sans espoir... Cette dernière tentative de production, cet impuissant retour d'une
fécondité usée, ces pâles témoignages d'un reste d'amour et de force, le dépouillement des arbres, l'abandon des grèves, la chaleur mourante et l'éclat émoussé du soleil donnaient l'idée d'un printemps mélancolique, — le dernier des printemps, quand la nature caduque fera poindre avec peine un peu de verdure et laissera entrevoir son sourire suprême et défaillant à travers les ombres et le froid d'une éternelle inertie. Vous me dites : « La vie se replie dans le sein de la nature. Les germes, s 'étant dispersés et ayant fleuri sur toute la surface, vont se rejoindre et se réchauffer l'un près de l'autre dans l'asile chaleureux et profond qui les attend. » Qui a jamais rendu, avec une gravité plus ardente, la plainte de l'automne, la tendresse de l'automne, et le trouble de son recueillement, et le pathétique de son émoi devant les menaces de la mort ?
Cette nature bretonne, austère et forte, va produire ses nobles effets. Maurice s'agite moins dans le trouble du rêve. Il médite davantage sur la vie de l'humanité. Méditation féconde ! Effet d'élargissement qui va le porter à de hautes affirmations ! Le rêve dissipe et affaiblit, mais la méditation impose à la rêverie les pensées décisives.
La mélancolie de la nature en Bretagne est encore avivée par l'air anxieux de ses étangs. L'étang soli-
taire, le silence de l'étang dans la solitude, la nostalgie de l'étang dans la solitude et le silence, voilà un des motifs essentiels du paysage breton. Ce n'est pas l'étang méridional qui se pavane dans la lumière et qui mire son azur dans l'azur des cieux. Ce n'est pas l'étang de nos jardins latins, qu'illuminent les ondulations du cygne, roi de l'étang. C'est l'étang breton, avec son air recueilli, et le silence obstiné de son onde sous la menace du ciel orageux, ou sa plainte en sourdine sous les larmes du saule pleureur.
Notre poète s'est attardé avec complaisance dans la solitude plaintive de l'étang. « Je me suis promené, ce matin, le long de l'étang. Les arbres penchés sur l'eau s'égouttaient lentement et chaque goutte tombait sur la surface unie avec un petit retentissement qui avait quelque chose de plaintif. On eut dit que les arbres ayant pleuré toute la nuit laissaient tomber leurs dernières larmes. »
Ailleurs il décrit le sortilège qui émane de ces eaux dormantes, et il médite devant le silence des bois qui les environnent. Ici encore, il insiste sur les pensées que ces eaux pensives évoquent. Le poète se prépare à comprendre l'enseignement de Lamennais : « La vue des eaux me charme toujours infiniment. Cet étang, d'une belle étendue, s'épanche entre deux bois dont les lisières décrivent des lignes irrégulières, mais d'autant plus gracieuses. Au déclin du jour, c'était quelque chose d'infiniment mélancolique que cette nappe d'eau verte et vague,
et la couleur pâle des bois qui commencent à se dépouiller, et la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards sauvages. Mille pensées d'une tristesse douce me sont venues : je me suis souvenu que dans mon enfance j'aimais à m'asseoir à la même heure sur le parapet de la terrasse du Cayla et à regarder passer les oiseaux qui s'en allaient chercher un gîte
pour la nuit. »
En Bretagne, la vie du vent, — la vie de la brise et la vie de l'ouragan, — répandent sur cette terre recueillie l'émoi de tous les frissons. Dans les vieux poèmes qui ont inspiré Macpherson-Ossian, nous avons entendu le dialogue de la voix des morts et de la voix de la brise. De même, Maurice de Guérin a noté le dialogue du vent et de l'âme de Maurice orageuse et vagabonde comme le vent, et son Journal retentit de ce lamento du vent qui porte la plainte des morts et la menace de tous les malheurs.
« Aujourd'hui je n'ai vu autre chose que les ondées courant dans l'air les unes sur les autres par grandes colonnes qu'un vent fou chasse devant lui. Je n'ai entendu autre chose que ce même vent gémissant tout autour de moi avec ces gémissements lamentables et sinistres qu'il prend ou apprend je ne sais où : on dirait d'un souffle de malheur, de calamité,
de toutes les afflictions que je suppose flotter dans notre atmosphère, ébranlant nos demeures et venant chanter à toutes nos fenêtres ses lugubres prophéties. Ce vent, en même temps qu'il agitait si tristement mon âme par sa puissance mystérieuse, ébranlait au dehors la nature par son action matérielle, et peut-être aussi par quelque chose de plus : car qui sait si nous savons toute l'étendue des rapports et des entretiens des éléments entre eux ? »
Plus loin, c'est la lutte du vent et de l'arbre, la plainte de la forêt sous le mugissement de la rafale, le murmure du sapin froissé qui demande au vent qui passe pourquoi le vent ne respecte pas le silence et la majesté du sapin. « J'ai vu ce vent, à travers mes vitres, faisant rage contre les arbres, les désespérant. Il s'abattait parfois sur la forêt avec une telle impétuosité qu'il la bouleversait comme une mer et que je croyais voir la forêt tout entière pivoter et tournoyer sur ses racines comme un immense tourbillon. Les quatre grands sapins, derrière la maison, recevaient de temps à autre de si rudes coups qu'ils semblaient prendre l'épouvante et poussaient comme des hourras de terreur à faire trembler. »
Mais ce poète ne décrit pas pour décrire. Il se garde de s'attarder dans la virtuosité facile de l'art descriptif. En son âme lyrique, tous ces bruits s'enroulent autour de son chant intérieur et le prolongent dans la profondeur du chant guérinien. Car ces
murmures du vent qui passe sont tantôt des chants de plainte qui traduisent des ravages, tantôt des cris de triomphe qui disent l'ivresse de la vie. Et l'âme du poète, portée sur ces ondulations sonores, se laisse ravir en ses rêveries étranges ou s'arrête dans ces étonnements qui précèdent l'intensité des méditations. Alors, au fond de luimême, s'élaborent ces leitmotifs qui seront orchestrés dans ses poèmes en prose, car ce fragment du Journal ressemble, parmi tant d'autres, aux couplets du Centaure et de la Bacchante : « J'écoute passer l'ouragan, et mille pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s'agitent et se lèvent. Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue, qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées, ou réunis en masse dans les forêts ; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée, à partir du bruissement d'une fontaine dans la mousse jusqu'aux immenses harmonies de l'Océan ; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes ; le frôlement des feuilles sèches, s'il vient à passer un homme ou un vent follet ; enfin cette émission continuelle de bruits et cette rumeur des éléments toujours flottante dilatent ma pensée en d'étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. »
Ainsi le poète écoute l'ouragan qui se déchaîne.
et sa pensée se dilate et s'étonne. Alors il oublie de multiplier, dans les tourments de l'analyse, les causes de sa souffrance individuelle. Il se penche vers le cœur des éléments qui se plaignent ; et le paysage, de plus en plus chargé de pensées, paraît de plus en plus solennel. Sentir ainsi la nature, c'est s'incliner avec respect devant sa grandeur ; et la libération du poète s'annonce dans l'émoi de cette vénération.
Montrons surtout, comme il convient, l'action de la mer sur la pensée de Maurice de Guérin. Action si profonde que, pour en mesurer la puissance, il est nécessaire de rappeler l'influence de l'Océan sur l'imagination de Victor Hugo !
Avant la révélation de la mer, Victor Hugo est un peintre capable de tous les prestiges de la forme. Après les révélations de la mer, Victor Hugo pense comme un prophète et il parle comme un confident de Dieu. Après 1852, dans le silence de l'exil, la mer n'est plus seulement la grande Lyre retentissante qui chante la beauté de la vie comme les harpes du temple de Sion. Le bruit de la mer devient l'expression de l'âme du poète, la voix de la conscience humaine, le verbe essentiel de Dieu. Car la colère de l'Océan se mêle à la colère de l'exilé et la prolonge en un bruit d'anathème. Alors, à
travers le murmure des flots irrités, le poète entend le message divin qui apporte à son âme la terreur et l'enivrement.
De même Maurice de Guérin a éprouvé devant l'Océan l'émotion sacrée qu'impose la présence de Dieu. Le 15 avril 1833, il écrit dans son Journal : « Enfin j'ai vu l'Océan... Ce que j'éprouvai, en plongeant mes regards dans cet infini, serait assez difficile à formuler. L'âme ne suffit pas à ce spectacle ; elle s'effare à cette grande apparition et ne sait plus où elle va. Je me souviens pourtant que j'ai pensé d'abord à Dieu, puis au déluge, à Colomb, aux continents par-delà l'abîme, aux naufrages, aux combits de mer, à Byron, à René ».
Parmi ces images qui se heurtent dans le sublime, l'âme de Maurice se bouleverse comme une mer démontée. Mais son cri d'effarement est un soupir de libération. Le poète va s'arracher à lui-même. Il a vu l'Infini. Il a senti Dieu. Il s'incline devant cette nature qu'il ne s'agit plus de dompter, mais de comprendre, puisqu'elle surgit avec une majesté divine et anéantit notre orgueil.
Cette émotion sacrée est le grand effroi mystérieux que l'Infini déchaîne. Maurice l'exprime toujours, quand il parle du désordre ou de la sérénité des flots. « L'Océan vient le matin et le soir nous apporter ses accords... Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares
qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie... Les immenses harmonies de l'Océan... La mer brillait de tout son éclat et se brisait au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. » Plus loin (9 déc. 1833), il écrit une sorte d'élévation vers la mer dans une page harmonieuse et grave comme un chant de violoncelle déployé sous la voûte d'un temple pendant le sacrifice divin. Le poète surgit, « immobile » devant l'infini de la mer et le mystère de la nuit, et il laisse monter dans sa prière l'élan de son extase. Il faudrait rappeler les hymnes des Védas pour retrouver cette ardeur de supplication dans l'étonnement.
C'est pourquoi je regrette de ne pouvoir accepter ce témoignage d'un critique qui est un poète et qui mérite d'être écouté. « Devant la mer de Bretagne, dit Charles Le Gofiic, devant la mer de Bretagne Maurice de Guérin n'essaya pas de mesurer sa petitesse à son infini, car ces idées de néant et d'infini propres aux races occidentales lui sont totalement étrangères. » Je crois, au contraire, que la mer bretonne a donné à l'enfant du Cayla le réconfort qu'une grande âme trouve toujours dans la grandeur. Elle fut la bonne guérisseuse et la révélatrice, parce qu'elle lui a permis de vaincre son romantisme, en lui montrant la petitesse de l'homme devant l'infini de la mer et la vanité de nos rêves d'un jour devant la majesté de cette force éternelle.
Ne craignons pas d'insister sur cette conclusion qui paraît essentielle. Devant cette solitude sans limites, devant cette agitation sans fin et dans l'obsession de cet horizon insondable, devant ce tumulte effrayant et cette sérénité aussi formidable que ce tumulte, Maurice de Guérin a éprouvé la puissance du sentiment religieux, et son sentiment de la nature a été approfondi et pacifié. Nous l'avons vu commettre, dans le cortège des fils de Jean- Jacques, une erreur attachante mais chargée de conséquences terribles. Avec l'audace de son orgueil romantique, — orgueil toujours puni et toujours renaissant, — il avait vu dans la nature une amante farouche et belle qu'il fallait assujettir, et il était allé vers elle, avec l'élan de son délire, pour se laisser ravir par ses charmes. Cet amour, irréalisable comme la chimère, avait déposé dans son âme, avec le souvenir des ivresses trop brèves, l'amertume de l'inassouvissement. Et ce conflit sans issue — sans issue que le repentir ou le désespoir, — risquait de dissoudre son génie affamé de tendresse. Mais la mer bretonne lui sembla si harmonieuse et si terrible, si farouche et si sereine, qu'il comprit la brièveté de la plainte humaine et oublia la chimère de sa passion. Son âme, qui pliait sous une ardeur incertaine, lui apparut misérable et fragile et il éprouva ce sentiment de modestie qui est le prélude des redressements. En se fortifiant dans l'incomparable exaltation de l'humilité, il put échapper à la fièvre de l'insatiable,
et la sérénité qui suit la compréhension des lois éternelles lui apporta le renouvellement de sa force et la révélation de son génie. L'amour romantique de la nature l'avait laissé dans le désarroi. Le culte religieux de la nature lui permettra de manifester sa puissance. L'amour romantique de la nature peut inspirer les chants de l'illusion ou les aveux de la détresse. Le culte religieux de la nature, qui apporte l'apaisement à la mélancolie, dispose le génie aux élans de la victoire. Vérité bie.ifaisante, dont la Méditation sur la mort de Marie nous offrira bientôt une illustration glorieuse !
Ce séjour en Bretagne, qui enrichit la sensibilité du poète en agitant les sources profondes, devait provoquer, dans les formes de son art, un nouvel épanouissement.
Cet épanouissement se manifeste sous deux formes: d'abord par la formation du courant poétique qui suit le rythme du vers ; — ensuite et surtout par l'enrichissement de la prose qui, dans certaines pages du Journal, va s'élever jusqu'à la grandeur.
Maurice de Guérin a écrit en Bretagne les plus personnels de ses poèmes en vers. Il ne faut pas exagérer l'importance de ces effusions, mais il serait injuste d'en diminuer la valeur confidentielle.
Pour traduire la mélodie personnelle de son chant
intérieur, un grand écrivain n'a pas besoin de s'appuyer sur la cadence métrique. Il trouve dans la prose cet accent qui ouvre la phrase à une résonance infinie et peut retentir jusqu'au calme des cieux. Car la prose a son rythme secret, ses harmonies sourdes et pleines, tout le clavier des sons qui s'associent ou s'opposent. Une phrase de grand prosateur révèle toutes les harmonies et toutes les splendeurs du vers. La prose d'un Chateaubriand, d'un Michelet, d'un Maurice de Guérin respire et chante comme un tercet de Dante, une strophe de Lamartine, un appel de Victor Hugo dans la solitude de l'exil.
Disons même que la prose, plus libérée de toutes les contraintes, peut égaler, avec l'absolu de la plénitude, la profondeur de la voix humaine à la voix profonde et divine qui sort du cœur des choses, du silence de la forêt dans le calme du vent, du repos de la mer dans la sérénité du crépuscule. C'est pourquoi les vers de Chateaubriand ressemblent à des essais incertains où sa prose établira la souveraineté de son rythme. Les vers de Maurice de Guérin suivent une mélodie tremblante que sa prose pliera à son chant décisif, Michelet s'est essayé sans doute à la cadence du vers, mais il a compris qu'elle ne traduirait pas ce flux et reflux d'océan qui soutient sa phrase incomparable. On peut penser que Maurice Barrés a éprouvé la force du rythme poétique, mais il s'aperçut vite que le vers le plus chantant
Zyromski. — Maurice de Guérin. g
est moins harmonieux que sa prose nombreuse, ardente et grave, soudain émue dans le lyrisme.
Donc je me garderai d'égaler les vers de Guérin à sa prose et je m'étonne que James Darmesteter, ce grand prosateur, ait pu écrire : « On conçoit sans peine le Centaure écrit en vers. » J'estime en effet,
— avec Barbey d'Aurevilly, — que « les vers de Maurice ne sont que des ébauches », et que « l'inspiration la plus charmante tremble dans le rythme mal assuré ». Je crois, — avec Sainte-Beuve, — que « dans la prose, l'auteur du Centaure est maître de sa forme, » et que « dans ses vers, il cherche, il se souvient ». Et je conclus avec Abel Lefranc : « Je n'ose dire qu'une publication d'ensemble de ses poésies soit aujourd'hui désirable. » Pourtant il serait injuste de négliger les aveux qui brillent çà et là dans ses poèmes. Celui qui surveille l'éclosion d'un génie ne doit rien écarter de ce qui manifeste un mouvement de découverte, un effort de libération, un geste de création. Mais avouons que les vers de Maurice doivent être cités par fragments,
— détachés comme des appels qui retentissent dans le silence, — considérés comme des ébauches puissantes qu'une main plus habile eût pétries et groupées dans la solidité de l'architecture.
Les poèmes écrits en Bretagne sont les plus beaux parce qu'ils sont les plus expressifs de sa vie intérieure. On y trouve en effet la double tendance de son inquiète sensibilité ; ce goût du rêve dans la
douceur d'une solitude inviolée, et le besoin d'exaltation devant la nature infinie et divine.
Le rêve établit le poète dans la fécondité du recueillement. Là, dans le mystère de l'invisible, il élabore une vie secrète avec la collaboration de l'Amour et des Idées éternelles. Nous assisterons bientôt aux miracles de cette existence à la fois sourde et fervente. L'exaltation est ce mouvement de conquête qui répand le poète, à travers le Temps et l'Espace, sur les beautés et les grandeurs du monde. Repliement de l'esprit dans les enfoncements du rêve, déploiement de l'esprit dans les bonds de l'exaltation : tel est le mouvement, contrasté et souvent déchirant, du rythme guérinien.
Les poèmes bretons nous font assister aux premières créations de cette vie si ardente.
Voici d'abord le goût du rêve, le besoin de la solitude, le mouvement du songeur qui se recueille sous le feuillage de l'amandier ou devant la majesté du chêne :
Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage, Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
Là, dans l'amitié de l'ombre, le poète cherche les vérités secrètes que la nature confie à ses initiés :
Les faveurs de nos dieux m'ont touché dès l'enfance ;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets.
Alors, dans le silence des forêts, il écoute les confidences des nymphes, et il s'écrie comme s'il était le compagnon de Glaucus :
Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit Les racines des bois et le cours des fontaines
J'immolerai ce soir aux nymphes des montagnes, Et je me livre aux Dieux que je ne connais pas.
La paix de l'ombre, l'enchantement qu'amène le silence, l'ivresse créatrice qu'il recueille « au cœur d'un rocher » comme « un antique anachorète », ou dans l'âme des vallées profondes, comme « les Muses enivrées par la nuit », voilà les émotions que Maurice chante dans ses vers avant de les chanter dans ses poèmes en prose. Car le paysage guérinien n'étale pas l'opulence des couleurs et des formes. Toutes ces beautés plastiques, qui charment le peintre, offrent au poète qui songe des beautés criardes et inutiles. Que faut-il aux sensibilités tourmentées ? Du calme et des profondeurs.
Qu'ils sont émouvants, ces paysages où se complaît Maurice, par la vertu de leurs émanations inspiratrices ! Paysages de rêve, ardents et tranquilles parce qu'ils sont protégés par l'ombre et par le silence ! Paysages propices au recueillement et aux prestiges de la rêverie guérinienne :
S'il s'ouvrait un asile Dans la mer idéale, en quelque réservoir Calme conune un bassin des montagnes au soir,
Mon esprit y plongeant des tristes bords du monde Y ferait à couvert sa demeure profonde, Et des pensers nourris dans l'ombre de son sein, Sous le calme de Dieu, poursuivrait son dessein.
C'est là-bas, en Bretagne, que son anxiété se délivre, et qu'il se rafraîchit aux sources du calme :
Ma délivrance est là. Dans ses heures secrètes Mon esprit va toujours creusant quelques retraites, Rêvant de longs sommeils, des calmes dans la nuit. Des cieux sans mouvement et des vagues sans bruit.
Et tout ce calme, et ces formes protectrices, et ces fraternelles profondeurs, et ces découvertes silencieuses se lèvent, devant la solennité du crépuscule, dans l'enchantement du soir :
Tout ce que nous cherchons n'est-il pas au couchant ?
Après le sortilège du silence et de l'ombre-, où médite la rêverie guérinienne, voici les exaltations où se déploie sa volonté de triomphe. C'est le mouvement de la dilatation après l'immobilité du recueillement.
Mais le jour où, du haut d'une cime perdue,
Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil !)
Le monde parcouru par les feux du soleil.
Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue,
L'étendue enivra mon esprit et mes yeux ;
Je voulus égaler mes regards à l'espace,
Et posséder sans borne, en égarant ma trace.
L'ouverture du champ avec celle des cieux.
Qui parle ainsi dans le délire de la fougue ? Est-ce
le Glaucus de la légende antique ? Est-ce le Centaure qui écoute le retentissement de ses pas dans l'ivresse de sa course ? Est-ce Maurice de Guérin qui veut s'égaler à l'élan du monde dans sa marche à travers les solitudes de la lande, ou devant le murmure des grèves bretonnes ?
Voici enfin, avec la ferveur du rythme lucrétien, l'émotion de la Bacchante devant les splendeurs de la vie déroulée au souffle de Bacchus, — l'extase religieuse de la Bacchante devant la divinité de la nature et la sérénité des constellations. Le poète contemple la nature, le miracle de ses créations secrètes, le resplendissement de sa puissance sur les beautés du monde, et tout cet élan de la vie vers la grandeur de Dieu :
Et je voyais là-bas, aux entrailles du monde, La nature, échauffée à son œuvre profonde, De ses divines mains travailler et pétrir Les germes inconnus des êtres à venir ; Et ces germes confus abondaient autour d'elle, Au loin, de tous côtés, comme une onde éternelle Dont chaque flot, chantant un hymne sans pareil. Demandait à grand bruit la forme et le soleil, Et la grande ouvrière, ardente, infatigable, Sans relâche puisait à l'onde intarissable ; Et les êtres moulés dans le creux de sa main Vers le jour s'envolaient chacun par son chemin. Ils prenaient leur essor, parfaites créatures, Avec leur jeune vie, avec leurs formes pures; Et de mille côtés s'élançaient avec eux L'hosanna de la vie et le salut aux cieux.
On voit que, dans ces poétiques essais, le poète
ébauche les développements qui seront groupés dans les couplets du Centaure et de la Bacchante. Il était donc nécessaire d'en signaler l'importance dans la formation du génie guérinien.
Le séjour en Bretagne a suscité quelques beaux vers, mais il a surtout fortifié la prose et l'a menée à la magnificence. En effet, nous allons assister à l'essor d'une faculté nouvelle que nous appellerons le don des évocations épiques.
Le sentiment du sublime, provoqué par cette nature majestueuse, détourne le lyrisme intérieur vers la beauté des tableaux qui soulèvent l'admiration Alors le pathétique sentimental s'épure et s'agrandit dans la noblesse du pathétique intellectuel. Dans le poète lyrique, enfin arraché à sa plainte, un poète épique a surgi. C'est ainsi que, dans l'œuvre des grands lyriques, le ton s'élève souvent au désintéressement de l'épopée. Pensons aux tableaux bibliques de Dante, aux évocations dantesques de Victor Hugo, aux visions édéniques et solennelles de Leconte de Lisle.
Nous allons le constater dans le Journal, en montrant que le chant guérinien passe spontanément du lyrique à l'épique. Épanouissement merveilleux, mais nécessaire, si le poète, pour égaler son art à tant de puissance, doit être capable d'atteindre à la splendeur !
L'émoi religieux devant la nature réclame des formes de représentation d'une beauté singulière. Ce sentiment, qui achève l'accablement dans l'exaltation, doit se traduire avec le pathétique de la grandeur. La grandeur, c'est la majesté répandue par l'apparition du sublime. Donc ce nouveau sentiment de la nature produira des effets de grandeur et de sublime, je veux dire des effets d'épopée. Or ces sentiments de sublime et de grandeur agitaient les poètes primitifs, lorsque, dans la fraîcheur des premiers émerveillements, l'âme humaine s'exaltait devant la beauté du monde. Souvenons-nous de la solennité de la Bible, de l'éclat des Védas, de la candeur auguste d'Homère, Ainsi le poète moderne, qui accueille la révélation du sublime, se revêt soudain d'une âme de primitif. Dans son cœur ébloui, il retrouve la puissance antique, et il traduit ces émotions austères et enivrantes qui soulevaient l'esprit des prophètes et des génies inspirés par les Muses.
Maurice de Guérin va nous donner l'émotion de ce pathétique, parce que le sublime de la nature, ressenti avec plénitude, a fait surgir du fond de lui-même l'âme des anciens âges.
Écoutons ces phrases tranquilles et ardentes comme les versets des Upanishads : « Le brouillard s'élève et décoiffe les montagnes, et ce spectacle prenait un caractère de grandeur infinie. On eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever
de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. » Image solennelle où revit l'émotion d'un poète primitif, qui voit dans les mouvements de la nature les gestes de Dieu !
« Les nuages qui ont escorté le soleil vers l'occident s'ouvrevit à l'horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais, comme une compagnie de gardes aux cuirasses dorées. » Image plastique qu'on retrouve dans les poèmes de l'Inde. L'imagination du poète assiste aux spectacles de la vie céleste comme aux aventures de personnages divins.
Attachons-nous encore aux effets surprenants de ces divines apparitions. Des blocs degranit se dressent dans un enfoncement formé par une gorge marine. Parmi ces blocs, le regard du poète voir surgir des géants, et la scène se déroule dans les hallucinations du fantastique. « On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu'un géant s'est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu'ils se sont arrêtés là où un obstacle s'est rencontré ; mais encore semblent-ils plutôt suspendus qu'arrêtés, ou plutôt ils paraissent
rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s'engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. »
Ces paysages solennels et les images lointaines qu'ils éveillent au fond de nous, comme s'ils nous ramenaient aux régions les plus ancestrales, nous permettent de définir ce sentiment épique de la nature. Précisons, dans la lumière des contrastes, la qualité des émotions opposées. Le sentiment lyrique de la nature projette les désirs de notre âme sur les beautés du monde, et le monde plié à nos désirs collabore à notre joie triomphale. Le sentiment épique de la nature incline notre âme devant la grandeur du monde, et notre âme étonnée par tant de grandeur se discipline au rythme des lois naturelles. Le sentiment lyrique de la nature absorbe l'univers dans notre âme royale qui veut étendre partout son empire. Le sentiment épique de la nature dispose notre âme à cet étonnement où elle se simplifie dans le recueillement et l'exaltation. Le sentiment lyrique de la nature est l'effusion de l'orgueil humain devant l'univers que notre orgueil asservit. Le sentiment épique de la nature est l'aveu arraché à la fragilité humaine par tant de magnificence : alors l'évocation des héros et des dieux fait taire le chant de notre vanité. C'est pourquoi le sentiment épique de la nature s'achève dans le sublime de l'émotion religieuse.
Cette imagination de primitif opère les miracles des premières inventions de l'humanité. En effet la sensibilité du poète épique s'émeut si fortement qu'elle anime ses émotions mêmes, en leur donnant un corps, un visage, le mouvement des passions humaines. Alors nous assistons à la naissance d'un mythe, car le mythe est la traduction plastique des émotions fraîches qui, ne sachant pas encore s'analyser, se décrivent en tableaux. C'est pourquoi, selon la forte expression de Charles Andler, « le mythe transpose la nature en humanité ».
Voici d'abord le décor qui se lève et se dresse dans la beauté. La nature révèle sa puissance et le sublime va surgir. Devant la solennité de la mer, l'âme du poète éprouve un sentiment religieux, et sa voix exaltée par le respect prend l'accent des sacerdotales incantations. Écoutons cette voix profonde et chargée de mystère. « La brume voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d'espace à la vue pour laisser soupçonner l'infini. A droite, un bois répandu sur le penchant de la côte étalait, dans une lumière pâle, ses rameaux nus et effilés qui sifflaient légèrement. A gauche, bien loin, la tour des Ebihens tantôt disparaissait à moitié, comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au front, quand un rayon furtif du crépuscule par-
venait à tromper les nuages. Le bruit de la mer était calme et rêveur comme aux plus beaux jours ; seulement il avait quelque chose de plus plaintif. » Décor magnifique, qui prépare les effets de grandeur, puisqu'il apporte tour à tour une sensation d'infini, le pathétique des lueurs qui passent, les jeux émouvants du crépuscule et des ombres, et ce chant de la mer qui traduit la plainte d'un rêve ! Aussi les émotions épiques vont-elles naître dans un cadre d'épopée où revivent les heures antiques. Même notre surprise sera plus profonde, car le mythe n'est pas transporté, par le prestige de l'imagination, dans le mirage du passé. Il se forme soudainement devant nous. Le poète lui-même participe à la majesté de l'évocation et nous le voyons pénétrer dans la solennité du mystère. L'harmonie de l'océan mêlée au charme de la nuit répand sur ce tableau un mélange singulier de grandeur et de pathétique ; et Maurice et son compagnon apparaissent dans l'immobilité de l'étonnement, comme deux statues charmées et pensives. « L'ombre s'épaississait autour de nous, et nous ne songions pas à partir, car l'harmonie de la mer allait s 'agrandissant, à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles, comme fascinés et liés par le charme de l'Océan et de la nuit. » L'Océan qui murmure et la terre qui s'efface dans le silence,
la nuit qui monte dans le charme nocturne et l'émoi de l'horizon traversé de pâleurs, quel cadre propice aux apparitions du sublime ! La lumière de l'épopée répand soudain sa magnificence ; et Guérin le poète qui contemple tant de splendeur est à la fois le dieu Glaucus de la légende antique fasciné par la beauté de la mer, — le Centaure guérinien aussi ému par le bruit de l'onde que par le silence des forêts, — et le héros pascalien dont l'âme songe devant l'Océan qui rêve : « Oh ! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre «. Le mythe a gardé l'éclat de la légende grecque ; mais il se recouvre d'un grand sens où la pensée moderne établit son inquiétude et sa profondeur.
Écoutons enfin au fond de notre souvenir l'inépuisable écho de cette page écrite encore en Bretagne, sur cette terre vénérable qui éveillera toujours en nous les émotions des vieilles épopées.
« La mer se mit en marche vers nous. Une brise, comme une inspiration céleste, hâtait le progrès de la marée et donnait aux nappes que les lames projetaient plus de déploiement et d'écumes. Les oiseaux de marine quittaient les écueils lointains
et suivaient la mer, ainsi que les solitaires le flot montant de leurs pensées, jusque dans l'anse la plus reculée. La marée montait de l'Occident : le soleil, suivi de ses nuages comme l'Océan de ses oiseaux, y descendait. Ces divins éléments, l'eau et la lumière, qui se pénètrent avec tant d'amour dans la fumée des cascades, le calme des lacs, la pureté des neiges et l'ondoyante mobilité des nuages, se séparaient avec mélancolie et étendaient leurs adieux sur toute la face de l'Océan. Peu de temps après la chute du soleil derrière un promontoire bleuâtre, le silence universel s'accomplit. » Quelle simplicité et quelle grandeur ! Ici, comme dans les livres antiques, la nature est saisie dans le mystère de ses créations : donc elle est contemplée dans la vénération de l'émerveillement. Ici, comme dans les épopées primitives, les éléments de la nature sont des personnages surhumains qui accomplissent de magnifiques exploits. Ici la nature n'apporte pas à la vanité de l'homme le tribut de ses formes et de ses harmonies, comme un courtisan qui étend un manteau somptueux sur les épaules d'un roi : au contraire l'homme incline l'hommage de son culte devant tant de beauté où éclate tant de puissance. Ici enfin la nature ne collabore pas à l'apothéose de l'homme : au contraire l'homme admire, dans le respect de l'étonnement, la majesté de cette force divine. C'est pourquoi les paroles guériniennes semblent retentir dans le silence des
premiers jours de la création. Le souffle de la brise qui passe est semblable à l'inspiration des Muses, et il amène tout à coup un prodigieux déploiement. La mer respire comme un cœur qui s'épanouit dans l'amour et dans la beauté. Les oiseaux de mer sont des solitaires qui écoutent dans leurs méditations le prolongement des émotions inspiratrices. La marée monte et le soleil descend comme les officiants du grand rite sacré, et les divins éléments, l'eau et la lumière, qui se séparent pour laisser passer la nuit qui s'élève, donnent à leurs adieux, dans la magnificence du crépuscule, le pathétique d'une séparation qui répand sa mélancolie sur tout l'Océan. Alors le poète, qui ne pense plus à sa plainte, écarte le souvenir des tristesses passées : le spectacle révélé a tant de grandeur que tout le génie guérinien suffit à peine pour soutenir sans trembler le poids de tant de sublime !
Le séjour en Bretagne, en approfondissant le sentiment de la nature, a renouvelé l'inspiration du penseur et a produit l'épanouissement des facultés les plus poétiques. Maurice de Guérin pouvait écrire dans son Journal^ le 25 juin 1834 : « La Bretagne est le pays de mes plus doux songes ».