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LE RETENTISSEMENT DE LA VOIX DE LAMENNAIS

Or, dans cette nature bretonne que sa majesté antique rendait si émouvante, retentissait la grande voix de Lamennais.

Le privilège le plus souhaitable pour un génie naissant est d'être placé soudain devant un grand esprit qu'éclaire une âme fervente. Un grand esprit porte en lui-même l'architecture du monde ; et, dans le rayonnement de cette âme, la force du génie qui s'éveille aspire à un haut destin.

L'adolescence d'un poète est toujours agitée. Un double besoin la tourmente. Elle cherche à s'évader dans l'immensité des espaces avec la liberté du déchaînement. D'autre part, effrayée par l'avidité de son désir, elle appelle l'âme clairvoyante et sûre qui établira l'ordre dans son tumulte.

Au moment où Maurice de Guérin s'agite dans ces troubles qui signalent la puissance, Lamennais survient pour contenter à la fois son besoin de discipline et sa volonté d'épanouissement. C'était une âme fougueuse et tendre, brûlante et candide :

Zyromski. — Maurice de Guérin. 10

âme contrastée qui enveloppait de sa flamme un esprit rectiligne et passionné d'excellence. Le mélange de cette logique et de cette ardeur donnait à sa parole, avec un accent de conquête, une force prodigieuse de retentissement. Il fut donc un de ces esprits fécondants qui sèment autour d'eux une contagion de vaillance intellectuelle. Ils réchauffent et ils élèvent par la beauté vers la grandeur. Une puissance inspiratrice émane d'eux comme un fluide inévitable. Une alliance singulière d'autorité et de charme assure leur empire, car l'autorité devient irrésistible quand elle se pare de ce charme qui est l'aisance dans la force et qui ajoute à la décision de la force l'invincible attrait de la douceur.

Lamennais fait partie de ce groupe souverain. Aussi les esprits les plus hauts du xix^ siècle ont-ils subi son ascendant. Alfred de Vigny, comme l'a montré M. Dorison, a senti sa puissance. Victor Hugo, comme l'a déclaré M. Renouvier, lui doit l'armature de sa philosophie. Grâce à Lamennais, comme l'a signalé M. Maréchal, Lamartine abandonne la plainte des Méditations pour s'élever au lyrisme généreux des Recueillements. Grâce à Lamennais, comme l'a prouvé M. Michaut, Sainte- Beuve délaisse la manière charmante et fragile de sa critique romantique pour suivre une méthode plus ouverte et plus décisive. Jusqu'au bout, et malgré la rupture, un Montalembert, esprit généreux, âme de flamme, aflirme la hauteur morale du soli-

taire qui persiste dans sa révolte. Jusqu'au bout et malgré l'anathème de l'Église, un Lacordaire, cœur loyal que la tendresse illumine, proclame la noblesse de son grand frère égaré.

Maurice de Guérin fut le disciple ardent de Lamennais. Et ce disciple ardent se montra un disciple docile parce qu'il était déjà un maître. Pour un esprit chargé d'avenir et porté vers les grands horizons, l'influence de la force n'apporte pas la contrainte d'une servitude, mais l'épanouissement d'une révélation. Les âmes fragiles s'écartent de la discipline, comme d'un fardeau qui pèse lourdement sur une ardeur vite lassée. Les âmes fortes la recherchent comme l'indispensable armature.

Avant même de se rendre à La Chênaie, Maurice avait aspiré à la sympathie de celui qui avait fondé l'Avenir. Par le séjour en Bretagne, il réalisa donc un rêve longtemps caressé. Timide et secret, il alla vers le maître, avec ce mélange de réserve délibérée et d'involontaire effusion qui trahit l'ardeur du désir et l'intensité du respect. La modestie du disciple n'ose s'offrir, mais son enthousiasme jaillit spontanément et se donne. C'est le commencement de ce premier émoi où l'autorité va exercer son empire.

Rien n'autorise à dire que Lamennais n'apprécia pas la valeur de Maurice de Guérin. L'affirmation de François du Rreil de Marzan, sur laquelle on se fonde, me paraît arbitraire. Les adolescents qu'agitent

les touiments généreux discernent vite ceux qui peuvent les soutenir et les consoler. Ils s'inquiètent, quand leur confiance est écartée. Ils se replient, quand ceux qui devraient les comprendre se retirent dans le mystère. Un Maurice de Guérin, dont la sensibilité si aiguë était ouverte 3ux pressentiments, eût souffert de l'indifférence de son guide, et nous entendrions, dans ses Lettres, la plainte de son affection mutilée. Or, il parla toujours de Lamennais avec une ardeur de gratitude qui traduit le souvenir de ces confidences, si émouvantes pour le maître qui les reçoit, si douces au disciple qui les offre.

« J'éprouvais, en abordant M. Féli (c'est ainsi que nous l'appelons en famille), ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes ; mais bientôt ce tremblement se changea en abandon et en confiance. » (25 déc. 1832).

« C'est lui qui est mon père débrouilleur, mon arracheur et mon père à secrets. » (14 déc. 1832).

« Hier, quand le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme. « Notre petite famille augmente », me dit-il, et il m'embrassa de tendresse et de joie. » (18 déc. 1832).

« Tout son génie s'épanche en bonté. Me voilà entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. » (25 déc. 1832).

« Celui qui veut faire quelque chose de moi est

là ; j'espère en lui, j'appuie sur lui mon courage défaillant, et je me remets à l'œuvre avec mes forces d'emprunt. » (Ibid.).

Un texte particulièrement important montre la profondeur de l'influence, acceptée et recherchée par Maurice de Guérin. A la lumière de ce texte, nous dirigerons nos recherches et nous établirons les fondements de nos conclusions. « J'ai lu des notes et des fragments de son grand ouvrage philosophique : c'est une sublime intuition du monde, à la manière des philosophes indiens. » (25 décembre 1832). Il s'agit de V Esquisse d'une Philosophie, qui devait paraître en 1840, en quatre volumes. Cette œuvre, toute éclatante d'idées, est animée comme une confidence de poète et austère comme une synthèse de philosophe. Malgré ses lacunes et malgré ses audaces, ce livre, caduc et toujours puissant, est un livre essentiel. C'est un grand livre, et l'on s'explique qu'il ait répandu sur le cœur et la pensée de Maurice le mouvement et l'éclat de l'illumination.

J'ai lu et médité ces quatre volumes. En les méditant, l'esprit se donne la joie d'évoquer le maître et le disciple, sous les ombrages de La Chênaie, — le maître révélant les secrets de la sagesse, — et le disciple écoutant, avec une attention fervente, la parole révélatrice.

Dégageons d'abord les idées maîtresses qui sillonnent d'un sillon lumineux ce grand ouvrage, et laissons retentir ces aveux qui reviennent sans

cesse, avec la solennité des refrains, dans les entretiens d'un grand esprit. Car un grand esprit redit toujours, dans la diversité des mots et la multiplicité des développements, quelques pensées décisives. Ces idées maîtresses ne seront pas trahies, je l'espère, si nous les traduisons par ces affirmations capitales :

Il ne faut pas s'enfermer dans les limites du « moi solitaire », mais s'élever à la compréhension des vérités générales, où le moi trouve sa place, sa raison d'être et sa méthode de discipline.

Le « moi solitaire » est le plus terrible adversaire du moi. L'orgueil humain est le voile brillant et fragile qui dissimule nos faiblesses et nos ignorances.

La plus haute des idées générales, celle qui forme la clef de voûte de la Vie et de la Pensée, est l'idée de Dieu. Au commencement est Dieu. Sans cette affirmation primordiale, aucune pensée ne peut être pensée, aucune existence particulière ne peut vivre.

Les éléments essentiels de l'essence divine sont « la puissance, l'intelligence et l'amour ». La puissance est la force qui s'exprime, l'intelligence est la force qui se dirige, l'amour est la force qui crée.

La Création est le déploiement, dans le Temps et l'Espace, de cette puissance, de cette intelligence et de cet amour.

Chaque chose particulière est à la fois bornée et inépuisable. Elle est bornée, puisqu'elle est un

fragment de l'Infini. Elle est inépuisable, puisqu'elle se rattache à cet Infini même.

Chaque chose particulière est à la fois matière et esprit. Par la matière, elle se limite. Par l'esprit, elle tend vers l'Infini, car le grand souffle de l'Esprit divin qui mène le monde la traverse et lui imprime, avec un élément d'énergie divine, un commencement de grandeur.

La matière est le domaine de la nécessité. L'esprit est le domaine de la liberté.

Au plus bas degré de la vie, la matière domine. Au plus haut degré de la vie, l'esprit triomphe. Mais partout et toujours, l'esprit, c'est-à-dire le souffle de Dieu, réchauffe, éclaire, anime.

Donc dans la matière même, si impénétrable et muette, l'amour opère ses miracles, et cette force d'attraction qui rapproche les éléments et lie les parties et compose la figure des choses est une forme déjà invincible de l'amour divin.

Ainsi Dieu se révèle, directement, dans les apparences de la nature.

Le Beau, c'est la manifestation de l'Infini dans le fini.

Elevons-nous par la contemplation du Beau à la compréhension de l'Être Infini qui est la cause et la raison de toutes les formes de l'être. « Connaître, c'est pénétrer au delà des phénomènes jusqu'à la raison des phénomènes et les embrasser d'une même vue ». Et le maître reprend cette pensée de conclu-

sion. Il détermine avec insistance cette mission sacrée de l'esprit humain. Il s'attache à montrer dans cette vision de l'Infini notre suprême démarche et notre récompense. « C'est le caractère de l'intelligence que la perception de l'Infini ou la vision directe de l'Être un qui renferme en soi, avec les éternels exemplaires des choses, leur loi, leur raison, leur cause substantielle. »

Telles sont les idées générales qui reviennent toujours dans les entretiens du Maître, groupent les remarques divergentes, soutiennent l'ordre des méditations, mènent à la simplicité et à l'unité, c'est-à-dire à la force, les désirs qui se dispersent et les pensées qui s'égarent. Pensons à la joie de Maurice de Guérin qui commence à calmer son inquiétude, à diriger dans la clarté ses recherches incertaines, à discipliner ses velléités dans le rythme d'une volonté décisive. Et comprenons ces élans de gratitude qu'il marque dans ses Lettres.

« En quelques mots il ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'âme : on sent la présence du génie... Il a des mots charmants ; les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes s'échappent de lui sans nombre. » (18 déc. 1832).

« Ses conversations valent des livres, mieux que des livres. » (16 mai 1833).

« Nous sommes venus chercher auprès du Maître asile et lumière, et c'est vraiment ici qu'il faut venir

quand on veut se réfugier dans l'étude et dans le Seigneur. » (25 déc. 1832).

« N'est-ce pas une fête continue qu'une vie studieuse et cachée. » (2 fév. 1834).

Ces premières ivresses d'une pensée qui s'illumine ouvrent d'abord la source de l'admiration : c'est la période si heureuse de l'expansion où le disciple redit à tous les échos la parole pacificatrice. Ensuite elles amènent la douceur du recueillement, en provoquant un travail intérieur, lent et secret : c'est l'œuvre de la personnalité, qui s'opère dans la fusion des énergies intérieures et des forces étrangères apportées par l'admiration. Dans l'âme de l'adolescent chargé de beaux dons et appelé à un haut destin, cette fusion manifeste toutes les formes d'un enfantement.

En utilisant les quatre volumes de l'Esquisse et ces similitudes qui prolongent dans le courant guérinien le courant de l'onde mennaisienne, nous allons suivre cette opération si subtile de l'influence intellectuelle, de l'admiration qui féconde, de l'incubation qui combine, de la méditation qui transforme, de l'hymen de deux esprits qui aboutit au miracle de la création.

Le disciple, guidé par les idées générales, va vers le maître avec une ardeur de sympathie de plus en plus ouverte au labeur de la réflexion personnelle. Et Lamennais dit, avec l'autorité que donne l'affection, avec l'affection qui rend l'autorité si prenante :

Enfant avide et ardent, l'homme est petit et la nature est immense. Il faut opposer la fragilité de l'homme à la grandeur de la nature. La nature ne se laisse pas étreindre par nos mains avides et frêles. La nature est formidable. La nature est divine. Et il ajoute (tome III, p. 23) : « Perpétuelle effusion de Dieu, la Création sort de lui, s'épand hors de lui comme un Océan immense, et les êtres s'y enchaînent aux êtres dans leur production successive, sans repos et sans terme, comme les flots naissent des flots, en élargissant toujours plus leur cercle vers des rivages qui fuient éternellement ».

Il dit encore (t. I, p. 150) : « Sortie de Dieu, la Création aspire à retourner en lui... Elle se dilate au sein de son immensité par un progrès sans fin, qui n'est qu'un don perpétuellement inépuisable de lui-même. Il l'attire à lui en s'épandant en elle ; il la pénètre, il la féconde, il se prodigue à elle pour accomplir incessamment une union toujours plus intime qui ne sera jamais consommée ».

Et le disciple voit surgir devant lui, non plus une nature qui se pare pour nous charmer, mais une nature vénérable et chargée d'un message divin, et il commence à éprouver non plus le délire d'un sentiment romantique, mais la gravité d'un sentiment religieux. Il ne songe plus à cet hymen extravagant de la nature et de l'homme qui commence dans la déclamation et s'achève dans le désespoir. Il médite sur cet hymen sublime de la nature et de Dieu

qui déroule devant lui ses rites sacrés, et il se dispose à y participer avec une piété fervente.

Lamennais, qui veut être l'adversaire le plus décidé de l'indiscipline romantique, va parler comme s'il entendait au fond de lui-même la grande leçon de Montesquieu dans V Esprit des Lois, comme s'il voulait prolonger le geste décisif de Montesquieu dressant au début de VEsprit des Lois l'image incorruptible de la Loi universelle, de la Loi qui s'impose à la vie physique et morale, de la Loi qui s'impose à Dieu même. A cet enfant trop préoccupé de la beauté du monde, il déclare : La nature n'est pas seulement un objet d'art créé par le caprice d'une divinité qui demeure lointaine. Par tous ses gestes, la nature proclame les volontés de Dieu, et ces volontés sont les lois. Donc, au lieu d'énumérer les beautés de la nature dans vos énumérations fragiles et prétentieuses, comprenez cette architecture de lois, et le maître ajoute : « Observez ce merveilleux enchaînement des êtres et de leurs lois, qui ne sont que les mêmes lois fondamentales se modifiant de proche en proche suivant les divers modes d'existence, de sorte que toute science qui néglige cet enchaînement est incomplète , et toute science qui le méconnaît spéculativement est fausse. Tout se tient par des liens étroits, toutes les racines s'entrelacent pour puiser au sein du même sol la même sève : la force est une, l'intelligence une, la \de une et les formes seulement diverses... » (T. I, p. 275).

Il dit encore, t. IV, p. 447 : « Les lois de la force deviennent dans l'homme les lois de la volonté. Les lois de la forme et de la vie deviennent dans l'homme les lois de l'intelligence et de l'amour. Et ces lois sont les lois mêmes de Dieu «.

Le disciple médite sur cette leçon de synthèse qui déroule l'univers sur le plan de la Loi unique et souveraine. Il s'abandonne à ces larges courants d'une pensée qui montre dans l'évolution du monde le triomphe progressif des lois, et il éprouve un commencement d'apaisement. Son esprit a trouvé enfin la lumière. La fièvre des rêveries inutiles tombe, et, quand il s'égare dans les bois de La Chênaie vers la solitude de l'étang, il écoute avec moins de complaisance la voix de son propre cœur et le murmure de sa plainte. Il répétera et prolongera l'enseignement de son maître et il se dira : La Nature est une discipline vivante. L'orage même a sa loi. Tout a sa loi. Et cette idée de Loi lui offre un appui inébranlable, comme un pilier d'airain. Elle l'arrache à lui-même et le place à son rang dans le plan de la vie. Elle l'enrichit et le renouvelle La pensée de Lamennais a dressé l'idée de loi sur l'univers. Soudain l'univers se revêt d'une grandeur divine, et l'esprit du jeune poète se dilate à travers ces splendeurs hiérarchisées.

Le maître développe et précise son enseignement. Il tient de plus en plus sous le charme cette âme secrète et contenue, mais ardente. Il incline de plus

en plus, dans le silence de la méditation, cet esprit qui voit s'ouvrir des perspectives brillantes de clarté. Après avoir montré dans le monde l'effusion de l'amour divin et dans la Loi qui se soumet tous les êtres l'ordre inéluctable imposé par Dieu même à l'ascension de la nature vers la justice et vers la lumière, le maître dit au disciple de plus en plus pensif : il ne suffit pas d'admirer, il s'agit de comprendre. Il ne suffit pas de décrire vos contemplations, ni même de classer les lois : il faut remonter à la source de ces beautés et à la racine de ces lois. Il est difficile et nécessaire de traverser le voile des apparences et d'aller à l'âme de la vie. Vous n'y trouverez pas la joie de l'amour humain, car cet amour auquel vous aspirez, enfant imprudent, est l'insoutenable désir de votre orgueil. Vous voulez que la nature vous caresse, mais elle vous laissera dans l'effroi de la solitude. Donc, par un effort créateur et douloureux, — car on n'enfante que dans la douleur, on ne crée que par la souffrance, — il faut vous arracher à vous-même et vous transporter dans le cœur de l'être pour écouter le cœur même de Dieu. Alors vous sentirez Dieu, et Dieu se lèvera devant vous dans la lumière. Et voici les fortes paroles, d'une longue résonance, que le maître dépose dans l'esprit de son disciple, de cet enfant merveilleux, qui chantait, à onze ans, le retentissement des globes dans l'espace, — de cet enfant qui éprouve déjà les émotions qui font les poètes immor-

tels. « Les poètes immortels ont eu l'instinct profond de ce qui fait la grandeur de l'homme, l'instinct des choses que l'œil ne voit pas, et ils ont senti la vie palpiter sous l'écorce prête à se détacher du vieil arbre. » (T. III, p. 420) — « Tout être, quel qu'il soit, participe à l'amour. Il y a quelque chose de l'esprit divin dans tout ce qui est. » (T. I, p. 174).

Alors cet enfant se rassure et s'exalte. Il se rassure, car il trouve, dans ce nouveau sentiment de la vie, l'inébranlable appui qui lui manquait. Il s'exalte, car il vient de découvrir la source des plus hautes émotions poétiques. Il voit, dans l'union de la discipline et de l'amour, le principe des plus belles créations. Il saisit, dans ce sentiment religieux de la nature, l'axe de sa morale et la garantie de son génie encore incertain. En marchant, dans les sentiers de la recherche, vers la région des sources, il monte, douloureusement et triomphalement, vers les sommets où l'esprit rayonne.

L'enseignement du maître se poursuit de plus en plus fécondant. Il ne se contente pas de donner au disciple les directions générales qui préviennent les égarements de l'inquiétude. Il va peut-être lui fournir les motifs de son inspiration, car il lui fait comprendre la grandeur de ces mythes antiques où l'imagination des premiers hommes traduisait, dans la beauté des formes plastiques, leur sentiment de la Loi et leurs plus beaux désirs.

Jupiter Zeus, c'est la Loi qui gouverne le monde.

Minerve Athéna, c'est la Pensée qui crée la civilisation et qui triomphe des Barbares.

Apollon Phoibos, c'est la lumière de l'esprit qui chasse les fantômes, et la lumière du cœur qui poursuit les Erinnyes sanguinaires.

Hercule Héraclès, c'est la force libératrice qui assure le triomphe du droit sur les puissances ténébreuses.

Vénus, la Vénus d'Homère et de Platon, de Lucrèce et de Virgile, la Vénus que Lamennais invoque avec la ferveur de sa pensée qui cherche les sources du monde, n'est pas la divinité qui trouble le désir humain ni le symbole décevant de nos passions capricieuses, mais « la grande force divine par qui tout sent, tout respire et tout aime. »

Lamennais, qui explique la portée morale de ces symboles, remonte plus haut dans le lointain des âges. Il dévoile le sens ésotérique des mythes de l'Inde. Il ouvre devant son disciple ces grands livres, presque aussi solennels que la Bible, qui s'îippellent la Mahabbarata et le Ramayana, et il déclare (t. II, p. 359) : « Cette poésie de l'antique Orient se distingue par une puissante vertu plastique et par une étonnante grandeur de pensée... » Retenons ces paroles qui définissent la poésie antique et s'appliqueront si bien aux poèmes du Centaure et de la Bacchante.

Ici le disciple sent enfin la joie qu'apporte la lumière, et le calme qui engendre la force. Il éprouve

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cette chaleur d'âme qui soulève le génie, dans le silence des heures créatrices, quand les formes de l'art et le rythme léger des mots s'offrent spontanément pour traduire ses pensées les meilleures. Une première ivresse, une première vague d'inspiration le ravit dans l'imaginaire. Les linéaments de ses œuvres futures se dessinent et ne s'effaceront plus. Cette nature dominatrice qu'il ne convient plus de mêler à nos petites mélancolies, — cette nature divine qui dispose de l'éternité du temps et de l'espace, — cette nature qui est une magnifique et permanente illustration de l'idée de Loi, — cette nature qui signale dans ses manifestations les plus brèves l'empreinte même de Dieu, — ces mythes antiques qui traduisent cette puissance naturelle et divine, — et ces symboles plastiques qui mettent l'art au service de ces pensées religieuses, — quelles évocations surprenantes ! Quelle grandeur dans le déroulement de ce paysage intellectuel ! Quel programme inépuisable se déploie devant ce jeune homme qui sent grandir son génie avec sa volonté ! Et les symboles du Centaure et de la Bacchante commencent à se lever, et les leitmotifs de ces poèmes, qui sont des effusions lyriques, murmurent dans les avenues mystérieuses de son âme, avec le charme des incantations.

Donc l'action de Lamennais fut profonde. Laissonsla se révéler dans la lumière des multiples rapprochements qui s'imposent.

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Quand Lamennais répand autour de lui l'ardeur de son libéralisme, Maurice ressent l'effet de ces appels généreux, et il écrit dans son Journal : (( Nous devons tous au bien général le sacrifice de nos passions. » (4 mars 1833.)

Quand Lamennais, signalant le danger de la solitude, montre que le bonheur de l'homme est lié à sa puissance d'expansion dans l'universelle harmonie, la mélancolie de Maurice s'apaise dans le sentiment des nécessaires solidarités. « Il n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle. Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu. )) (21 mars 1833.)

Quand Lamennais, s'élevant à l'éclat biblique, décrit la Création comme une effusion perpétuelle de Dieu qui aspire à retourner en Dieu, Maurice contemple ce mouvement de bonté et ce mouvement d'ascension, et il s'écrie : « Oh ! c'est un beau spectacle à ravir la pensée que cette immense circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la nature ; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers. Obéissant à son mouvement d'ascension, elle monte, de règne en règne, toujours s'épurant et s'ennoblissant, pour faire battre enfin le cœur de l'homme qui est le centre où ses mille courants viennent aboutir de toutes, parts. Là elle est mise en contact avec la divinité ; là, comme sur l'autel où l'on brûle l'encens, elle

Zyromski. — Maurice de Guérin. ii

s'évapore, par un sacrifice ineffable, dans le sein de Dieu ». (30 mars 1833.)

Quand Lamennais chante la participation de la nature entière à la beauté d'une œuvre d'amour, Maurice admire celui qu'il appelait un grand poète, et il entonne son hymne à cette puissance d'amour qui soulève le monde. « L'amour qui parle, chante, gémit dans une partie de la création, se révèle dans l'autre moitié sous la forme des fleurs. Toute cette floraison qui resplendit dans la campagne, c'est l'expression de l'amour, c'est l'amour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans le sein de chaque fleur. » (31 mars 1833.) — « Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité. » (22 mai 1833.)

Quand Lamennais oppose, à l'art qui décrit la beauté des apparences, la méditation qui pénètre au cœur de la vie et aspire le souffle même de l'esprit divin, Maurice comprend le danger de cet amour de la nature qui nous attache aux formes passagères et dérobe l'esprit à la pensée de Dieu. " Nous ouvrons largement nos yeux terrestres et nous ne comprenons rien à la nature. Nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu. » (15 mars 1833.)

Enfin, quand Lamennais, définissant les poèmes antiques de l'Inde, révèle cette union singulière

de la beauté plastique et du symbolisme moral, Maurice apprend que la poésie française peut être renouvelée par cette association de l'Art et de la Pensée, et il méditera bientôt les poèmes du Centaure et de la Bacchante.

L'action du Maître fut féconde. Dans le Journal trop ouvert à la plainte, elle insère çà et là les interventions souveraines de la vaillance. Donc en quittant La Chênaie (septembre 1833), Maurice emportait une pensée plus ferme et un cœur moins replié. Quelques mois plus tard, le 16 juillet 1834, il signale, par un aveu décisif, l'efficacité de cette influence que les espérances du journal V Avenir (183 1) ont fait naître, et qui se prolonge, pendant neuf mois, dans le charme et l'exaltation d'une retraite studieuse. « Je commence à remarquer au-dedans de moi une chose qui adoucit un peu mes misères intimes : c'est le progrès de mon âme dans l'amour et l'intelligence de la liberté. C'est en 1831 que mon cœur a tressailli pour la première fois à ce nom... J'ai passé deux ans et demi borné aux rêveries timides et vagues d'un premier amour qui s'ignore lui-même et se nourrit de peu. Mais, depuis quelques mois, j'éprouve des mouvements d'âme violents, et, de temps à autre, il me vient comme des bouffées d'une chaleur puissante et enivrante qui se répandent dans mon sein. Les rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance et deviennent actifs ; ils se transforment insensiblement en pensées fortes et pleines. »

Cette page, qui est l'aveu d'une influence persistante, apporte le témoignage de la gratitude de Maurice de Guérin. Nous comprenons maintenant tout ce qu'il a mis de ferveur dans cette plainte où nous allons entendre l'appel d'une âme en détresse. Lamennais, condamné par ses chefs, va partir pour un long voyage, et le disciple, qui ne reverra plus son maître, pousse ce cri de douleur qui retentit là-bas, au cœur d'Eugénie, dans la solitude du vallon : « Ma chère amie, je pleure et m'abandonne à la douleur comme un orphelin. Que deviendrons-nous sans lui, nous, jeunes gens qu'il guidait vers la science et l'art, qu'il nourrissait de son lait, qu'il réchauffait contre son sein ? Qui guidera mon âme comme il faisait ? Qui m'enveloppera de la paix et de la solitude dont il m'avait couvert } Où sera mon asile .'' » (19 janv. 1834.)

Comment a-t-on pu dire que Lamennais n'a pas compris et n'a pas aimé le génie naissant de Maurice

de Guérin }

Il nous a semblé juste de soumettre notre esprit à l'effet de cette évocation qui permet d'assister à l'éclosion d'une pensée et d'une volonté sous le souffle créateur d'une grande âme. Là-bas, à travers la solitude des landes bretonnes, dans ce paysage recueilli qui a entendu les désirs des Lamennais et des Lacordaire, des Montalembert et des Gerbet,

SOUS ces beaux ombrages qui offrent à l'imagination d'un Pu vis de Chavannes les motifs inspirateurs des Bois sacrés et des Visions antiques, nous pouvons contempler le spectacle d'une sensibilité qui se libère, d'un esprit qui se lève dans la clarté, d'un cœur qui renaît à la vie. Car un ordre nouveau se manifeste dans la pensée de l'adolescent et va diriger sa puissance. Précédemment nous avons vu en lui la victime du désir indiscipliné. Il s'attardait dans le sortilège du rêve. Il se dévorait dans le tourment de l'analyse ; et, si nous n'avons pas oublié de le plaindre, nous n'avons pas manqué de déplorer son erreur. Mais il a entendu la leçon d'une nature qui lui montre la grandeur, et d'un homme qui lui révèle la force de l'esprit humain ; et ce double enseignement, loin d'accabler sa faiblesse, fait jaillir du fond de lui-même les sources de la régénération et de la vaillance. Alors, il se juge et il se condamne ; et, avant les suprêmes atteintes du mal qui va l'épuiser, il écrira des pages nobles et belles. Ainsi nous pouvons apprendre, par cet exemple éclatant, comment un mélancolique se redresse, comment un romantique se corrige, comment un malade domine son mal.

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