CHAPITRE VIII
L'influence de la nature bretonne et de l'enseignement de Lamennais, si marquée déjà dans le Journal^ est particulièrement saisissable dans un poème longtemps inédit que M. Anatole Le Braz a publié dans la Revue de Paris (i®^ août 1910), sous cette désignation : Pages sans titre, — pages si émouvantes par la richesse de la pensée et la splendeur de la forme qu'elles s'élèvent à la beauté du Centaure et de la Bacchante.
Après la condamnation de la doctrine mennaisienne (sept. 1833), Maurice de Guérin quitta l'asile de La Chênaie. Il passa quelques semaines, jusqu'au 21 janvier 1834, au Val, à l'embouchure de l'Arguenon, auprès de son ami Hippolyte de La Morvonnais, devant un paysage ennobli par la tristesse des landes bretonnes et le murmure de la mer. Un an plus tard, le 22 janvier 1835, Madame
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de La Morvonnais mourait, à 26 ans, d'une fièvre foudroyante. C'était une âme rare et profonde, toujours agitée par le frisson du scrupule et les ardeurs de la fièvre, et désignée par sa délicatesse à la mélancolie des longues consomptions. Eugénie de Guérin, qui l'a bien connue, l'appelle « une âme sauvage, triste, orageuse, enveloppée de brouillards comme sa Bretagne », et Maurice fut si sensible à tant de charme dans tant de pathétique, qu'il l'a aimée d'une tendresse respectueuse, avec ce mélange d'ardeur et de pureté qui donne à l'amour le caractère d'un culte dans la noblesse d'un sentiment religieux.
Cette disparition agita l'âme du poète dans ses profondeurs. Il médita son chagrin avec l'énergie de la souffrance inconsolée. Lamartine, à la mort de Julie, composa ses chants les plus mélodieux. Maurice de Guérin, à la mort de Marie, écrivit ses pages les plus émouvantes. Dans l'âme de Maurice et dans l'âme de Lamartine, la mort détermina l'éclosion du génie dans l'explosion de la douleur.
Nous possédons une lettre de Maurice, écrite, sept jours après la catastrophe, à son ami Amédée Duquesnel. Cette lettre en partie inédite a été publiée dans le Correspondant (10 juillet 1912) par M. l'abbé Barthès, si éclairé sur l'œuvre guérinienne. Cette lettre semble annoncer, par un résumé puissant, une longue méditation, comme si elle était le prélude du chant que nous allons entendre.
Ace titre, elle mérite d'être connue. « ... J'ai recouvert de deuil la scène charmante de mes souvenirs. Le doux visage dont les contours tremblaient légèrement dans ma mémoire s'est établi devant mes yeux, mais mon imagination a fait comme la mort : elle l'a couvert de pâleur, elle a frappé ses lèvres d'une teinte rose expirante et fermé ses yeux pour jamais. J'ai rompu l'idée de son existence terrestre, je l'ai effacée du monde extérieur... Tout est substitué, tout un ensemble de vie actuelle s'est retiré de mon âme, et j'ai vu venir à sa place les images et la forme du monde incorruptible, du monde inconnu qui nous avoisine. Je presse avec amour dans mon sein et je considère attentivement ces nouvelles apparences qui portent des traits chéris. J'invoque pour attirer à moi le plus que je pourrai de ces hôtes secrets autour desquels la douleur s'empresse et qui la confirment dans son espérance. Cependant le ressentiment du coup terrible ne s'affaibHt pas ; l'âme a beau vouloir se retirer dans ses ombres pour gémir à part sans aucune marque au dehors, la nécessité des larmes l'opprime. »
La Méditation sur la mort de Marie, où la douleur concentrée de cette lettre va s'épanouir en un chant retentissant, est une méditation lyrique : elle nous offre en effet l'expression d'un certain nombre de thèmes qui traduisent la pensée et la sensibilité du poète.
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Cette méditation s'encadre dans un paysage chargé de magnificence. Toujours Maurice de Guérin exprime le chant de son âme sous le regard de la nature, comme s'il ne pouvait séparer sa vie intérieure de la vie même de l'univers. Sa souffrance et son allégresse se déroulent dans la sympathie des choses qui vivent autour de lui et qui le dominent ; car le courant de sa vie sentimentale se mêle toujours au courant de la vie universelle, comme s'il avait besoin, pour se répandre sans contrainte, d'être soulevé par le souffle qui mène le monde. Dans ce constant souci de fondre sa vie dans la vie des choses, gardons-nous de voir l'adresse d'un artiste qui élève autour de son âme des images somptueuses pour embellir dans l'éclat de ces formes ses brèves agitations. Saisissons plutôt le mouvement, à la fois modeste et puissant, d'un cœur qui se place au cœur de la vie et atteint ces régions profondes où le pathétique de la nature et le pathétique humain s'accordent, parce qu'ils manifestent l'énergie vitale dans l'ardeur de ses plus beaux rayonnements. Une grande âme qui vit dans un paysage paré de grandeur réalise soudain et fait éclater l'harmonie de ces deux pathétiques.
L'âme défunte renaît dans la clarté de ce paysage. Le long des grèves bretonnes, Maurice et Marie
ont éprouvé la puissance des hautes pensées qui surgissent toujours, dans les cœurs bien nés, devant la splendeur. Émus par la solennité qui monte de la mer, ils s'élèvent aux sommets de leur âme. Ainsi, quand le poète accablé par le chagrin évoquera celle qu'il ne voit plus, il la replacera dans ce brillant cortège, sans dissocier l'harmonie de cette âme et les harmonies extérieures qui chantent dans le souvenir. C'est pourquoi, au début de cette méditation, le poète a décrit un tableau si émouvant.
C'est une marine d'une beauté surprenante, puisqu'elle éclate d'un éclat singulier dans le voisinage des tableaux d'un Bernardin de Saint-Pierre, d'un Chateaubriand, d'un Pierre Loti. Dans cette marine incomparable viennent se fondre et s'exalter ces quatre motifs de nos émotions les meilleures : la grandeur du soir sur la mer, la majesté de la solitude, l'étonnement de la pensée humaine devant tant de magnificence, la mélancolie de l'amour que la mort va briser. « La mer s'était retirée avant notre venue : nous attendîmes son retour. Comme une pensée qui s'est longtemps balancée dans le lointain de l'âme se soulève enfin et fait avancer ses ondes, la mer se mit en marche vers nous. Une brise, comme une inspiration céleste, hâtait le progrès de la marée, et donnait aux nappes que les lames projetaient plus de déploiement et d'écumes. Les oiseaux de marine quittaient les écueils lointains et suivaient la mer, ainsi que les
solitaires le flot montant de leurs pensées, jusque dans l'anse la plus reculée où le dernier pli des eaux s'éteint avec un léger frisson sur quelques palmes de sables unis. La marée montait de l'Occident : le soleil, suivi de ses nuages comme l'Océan de ses oiseaux, y descendait. Ces divins éléments, l'eau et la lumière, qui se pénètrent avec tant d'amour dans la fumée des cascades, le calme des lacs, la pureté des neiges et l'ondoyante mobilité des nuages, se séparaient avec mélancolie et étendaient leurs adieux sur toute la face de l'Océan. Peu de temps après la chute du soleil derrière un promontoire bleuâtre, le silence universel s'accomplit. Nous n'entendions guère plus que le froissement léger de nos haleines qui alternait avec le bruissement clair et régulier des vagues. — C'est au milieu de ce spectacle que je me ramène de préférence pour engager mes pensées dans cette issue étroite, par où nos rêves s'élèvent dans le monde que vous habitez, comme un filet de fumée incertaine. C'est là que mon esprit se déroule, silencieusement, comme le soir, et vous enveloppe, vous et les grandes questions, dans les ombres d'un culte secret. »
Il faut remonter aux poèmes de l'Inde et jusqu'à la Bible pour trouver des accents de cette qualité et des images d'une telle ampleur. La mélancolie du poète, qui se déploie sous ses voiles de plus en plus gonflées par le vent de l'émotion lyrique, demande à la nature ses formes les plus opulentes
pour se traduire avec une grandeur égale à son
retentissement.
Nous ne sommes pas surpris si nous ne retrouvons plus, dans ces pages ardentes et calmes comme une prière, l'agitation d'un cœur égaré. La qualité du sentiment qu'il éprouve l'arrache à cette agitation. Le poète a franchi les régions de la fièvre, et la beauté de l'âme qu'il contemple dirige son élan vers les méditations les plus hautes. Au lieu de s'attarder sur la beauté des apparences, il va interroger le cœur de l'univers, et la nature lui paraîtra divine parce qu'elle est embellie par le souvenir glorieux de l'âme défunte.
Un sentiment nouveau se déploie dans ces pages méditées. Le poète ne voit plus dans la nature les enchantements ou les révoltes d'une amante romantique. Il ne va plus vers elle avec le délire de son orgueil. Il ne se mêle plus à elle avec la folie d'un cœur amoureux. Il s'incline devant sa grandeur, parce qu'elle est illuminée par le rayonnement d'une grande âme, et il lui apporte son hommage ardent et pieux, — ardent comme l'ardeur imposée par le mystère et pieux comme la prière inspirée par le sentiment du divin.
Le sentiment de l'amour qui envahit son cœur accablé est projeté sur le monde, et le monde apparaît comme soulevé par l'amour. Alors l'identité
de l'Amour et de la Vie est proclamée, et le poète montre les triomphes de l'amour dans l'agitation des océans et la sérénité des cieux. Cette métaphysique vivante, où l'amour construit l'univers, unit la profondeur de la pensée à la beauté de la poésie. L'art de Platon est retrouvé, puisque l'éclat de la vérité se confond avec la splendeur du Beau. « Un appel puissant et secret convie les éléments les plus vifs de la matière à se former, pour s'y développer, autour d'un point désigné. Pleins d'amour, ils se composent et s'ordonnent dans la plus étroite union. Cette étreinte ardente des éléments, c'est la vie de toute forme généralement, soit qu'elle renferme un organisme, soit que, privée du mouvement intérieur, elle ait reçu une vie compacte insensible ou plutôt l'organisme indissoluble de l'immobilité. La forme, c'est le bonheur de la matière, l'éternel embrassement de ses atomes ivres d'amour. Dans leur amour, la matière jouit d'ellemême et se béatifie. C'est pourquoi l'âme, pauvre molécule d'intelligence, séparée de l'unité des esprits, contemple avec tant d'avidité, à travers les sens, la forme bienheureuse. L'âme dans ce monde est condamnée au spectacle de la volupté. »
Ici les formules verbales ne présentent pas, dans le durcissement des abstractions mortes, les synthèses desséchées de la métaphysique. Elles vivent d'une vie ardente, parce que le poète qui médite est un poète primitif, qui répand son âme dans l'âme
des choses. Donc il ne dissocie pas ce qu'il sent et ce qu'il pense, mais il confond, au contraire, dans l'ardeur d'une sympathie traversée par l'élan du monde, l'amour qui rapproche deux cœurs humains et la force d'attraction qui compose dans la beauté les énergies dispersées des atomes.
Écoutons la suite de ce chant de l'amour triomphant, qui nous apporte l'écho des pensées les plus révélatrices auxquelles s'élevait l'inspiration des Parménide et des Pythagore, — dans ces temps lointains où l'esprit de l'homme ne se mutilait pas dans le heurt de ses distinctions arbitraires. « Quant aux corps organisés dont les éléments se rassemblent, se séparent pour aller s'entrelacer de nouveau, ils sont semblables à des groupes qui se forment et qui se rompent, qui se ferment et qui s'ouvrent. En se fermant, ils emprisonnent quelquefois un esprit immortel ; en s'ouvrant, ils lui rendent la liberté. Ainsi, à la surface de la terre, tout se dénoue et se renoue. La loi de la vie est un accord animé et gai ; la loi de la mort est un accord mélancolique qui l'accompagne. Le chœur des êtres règle ses pas sur cette mélodie. »
Celui qui pénètre les secrets de la vie avec cette ferveur va s'élever au sentiment religieux de la nature. Le rythme universel découvre sa beauté divine, et les détresses du poète se calment devant les vérités révélées. Rassuré par cette force d'amour qui organise le monde, et fortifié par cette collabo-
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ration des lois qui montre partout ia victoire de l'ordre, l'esprit du poète éprouve l'ivresse des stoïciens antiques devant la beauté du Cosmos. Donc nous allons retrouver l'optimisme d'un Marc-Aurèle et l'inspiration d'un Cléanthe, — de Cléanthe le véritable fondateur de la morale stoïcienne, — de Cléanthe qui fut le poète de l'amour universel, — de ce Cléanthe dont Cicéron déclare qu'il était ivre de divinité « quasi delirans », tant il sentait dans les apparitions de la vie la présence même d'un Dieu. Dans cette méditation guérinienne, nous entendons la même gravité dans le même mysticisme. Le poète se sent enfin libéré, et il proclame sa délivrance parce qu'il a porté la lumière dans son cœur assombri. Nous comprenons pourquoi sa gratitude s'exprime çà et là en des phrases cadencées comme des strophes. En les détachant dans le relief de l'isolement, je ne trouble pas l'ordre ascensionnel de la pensée, mais je souligne le mouvement lyrique de ces élévations vers la nature.
« Qu'importe la vie, sinon pour rechercher ce qu'elle est ! Frère de toute existence, une voix cachée et persuasive me dit de les visiter toutes, de porter les joies naïves de l'être et les félicitations sublimes de la vie jusqu'au pied de l'organisation végétale la plus simple et la plus foulée. »
« J'ai longtemps détourné mon esprit de ces vues pour dégager un point douteux dans un coin sombre de ma nature. Je refusais l'oreille aux accents qui
résultent de l'intérieur du monde, pour me pencher en moi-même et y saisir la vibration subtile d'une fibre inquiète. Je m'ensevelissais dans un oubli profond des lois dont je dépends de toutes parts, ou, si j'en entrevoyais quelqu'une, je frissonnais et cachais ma tête dans le sein horrible de la peur.
« Je fermais mon être et le contractais pour le rendre impénétrable. Douce respiration, flux et reflux de la vie universelle dans le sein de l'homme, reprise continuelle d'un embrassement maternel entre la nature et la vie qu'elle a créée et cachée en nous, je me défiais de toi ! Retranché dans une personnalité craintive et jalouse, ennemi de toute chose par frayeur, j'étais possédé de tout l'égoïsme de l'être que dût ressentir une molécule vivante et ayant conscience d'elle-même, s'il s'en trouve de perdue dans le chaos.
« Insensiblement ma confiance s'est dilatée. Elle est lente à croître comme les jours, mais ainsi que la leur, son développement est vital et répand dans mon sein une chaleur féconde. Qui a ménagé ce rapprochement gradué entre mes frayeurs cruelles et l'entrée de mon intelligence dans la société paisible et sublime de l'ordre où je vis ?
« Aujourd'hui, je me mêle, comme au chœur des Muses qui appelaient les poètes antiques sur le sommet des montagnes, à ces lois morales et physiques dont je repoussais les embrassements avec terreur. Je les appelle douces et bienfaisantes, et
Zyromski. — Maurice de Giiérin. 12
leurs mains étendent sur mes lèvres amères un miel sauvage et fort cueilli dans les antres secrets de la nature ou dans le cœur des chênes primitifs. «
Quelle sincérité dans la plainte et quelle gravité dans la joie de la guérison ! Quelle force dans cette clairvoyance qui dissipe les anciens prestiges et quelle ardeur de gratitude vers ces Lois qui apportent la sérénité ! La fièvre est apaisée par le mouvement bienfaisant de ce sentiment religieux. Ainsi, dans sa vie si brève, ce douloureux et puissant génie a su accomplir cet acte de redressement que nous admirons dans l'œuvre des poètes romantiques. Comme ses grands rivaux, il s'est rendu digne de suivre ce mouvement de l'inspiration qui se libère et s'épanouit. Car ceux qui lancent contre le romantisme un réquisitoire sans nuances oublient que les plus grands ont reconnu leur erreur et apporté le remède aux maux qu'ils ont propagés. Victor Hugo n'a pas maintenu longtemps le ton arrogant de cette Préface des Orientales qui abandonne le génie à tous les vents du caprice, et il n'a pas tardé à considérer le poète comme le Mage qui se soumet au souffle des prophètes pour guider l'humanité vers le meilleur destin. Alfred de Vigny a condamné la révolte inutile et la mélancolie prématurée du jeune Chatterton pour faire entendre, dans la Bouteille à la mer, la proclamation de sa foi dans la puissance de l'Idée et pour chanter, dans V Esprit pur, les victoires de la poésie philosophique. Lamartine a désavoué la
plainte individuelle des Méditations pour ouvrir son âme aux souffrances de la foule et gémir toutes les douleurs sociales. Le poète des Nuits ne s'est pas contenté d'exhaler son gémissement : le compagnon inquiétant de Rolla connaîtra le trouble d'un cœur plein de pitié pour des maux inconnus, et Musset, oubliant le chagrin de Musset, montera vers les sommets de V Espoir en Dieu.
Comme ses contemporains les plus glorieux, Maurice de Guérin a vaincu ses tendances romantiques ; et l'enseignement de son Cayla, qui lui avait montré la beauté disciplinée de son paysage virgilien, s'est fortifié dans cette leçon d'énergie et de classicisme qu'apporte le véritable amour de la nature dans le respect des lois universelles et la contemplation de l'architecture du monde.
Les deux thèmes que nous venons d'indiquer, — le paysage confidentiel et le sentiment religieux de la nature, — se retrouvent dans le Journal et reparaîtront dans les Poèmes. Trois thèmes nouveaux, encore inexprimés, vont donner à cette méditation une originalité singulière : la douleur est créatrice, — l'ombre et la nuit répandent la clarté des révélations, — l'amour triomphe de la mort.
La douleur a une puissance créatrice. Quand nous
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sommes accablés par un de ces chagrins qui laissent une meurtrissure incurable, quand la disparition d'un être qui possédait tout notre être égare dans le désespoir notre âme désemparée, alors la vie, en nous et hors de nous, subit une pathétique métamorphose. En nous, c'est un désert semé de ruines, et, devant ce désert et ces ruines, se répandent le tumulte de la plainte et le trouble laissé par le départ de l'espérance. Hors de nous, la nature se recouvre d'un voile funèbre, parce que nous lui imposons le respect de notre chagrin. Les mouvements des hommes qui se détournent de notre misère nous paraissent ressembler aux mouvements insensés des agitations inutiles, et nous croyons vivre parmi des ombres. Seule, à travers ce paysage dévasté, se dresse dans une lumière d'auréole l'image aimée que nous portons en nous, l'image que la douleur anime et qu'elle projette sur le monde.
Mais si nous sommes capables de regarder en face la souffrance pour comprendre l'enseignement qu'elle donne toujours à la force, alors cette douleur, qui nous dispersait dans le bruit de la plainte et la vanité des protestations, s'écarte des régions bruyantes et descend dans les cryptes intérieures ; et là, dans le mystère, elle pénètre l'âme et la façonne à son tourment infatigable et désormais silencieux* C'est la vie véritable de la douleur qui commence. Car la douleur sculpte en nous une âme neuve, en élaborant dans le secret une vie écartée qui paraît
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à la fois éblouissante et mélancolique. Elle élimine les parties inférieures de notre vie passée. Elle met en relief les motifs essentiels de vivre. Sous l'ardeur prolongée de son feu brûlant, elle assainit les marécages de l'âme, et, sur ces terres renouvelées, elle fait jaillir les sources profondes. Alors une vie nouvelle, purifiée par la souffrance, s'épanouit dans la lumière et fait rayonner l'espérance qui nous semblait abolie.
Cette force informatrice de la douleur, notre poète, qui a regardé et médité sa souffrance, l'a décrite dans cette page émouvante : « La douleur a une puissance occulte... Tandis que l'élément pesant et grossier de la douleur s'échappe par les larmes et tous les signes d 'affliction qui éclatent d'abord, la partie pure, spirituelle et vraiment de durée se retire dans le fond de l'âme, sans bruit, sans émotion des sens, pour y séjourner jusqu'à la fin, recueillie et vigilante. De cet asile, elle gouverne secrètement la pensée et la vie tout entière. Par une puissance qui agit avec précaution et dans le mystère, elle entreprend la transformation de l'âme. Placée au centre de la vie spirituelle, elle peut disposer de toute la vie intérieure par les origines, et régir l'âme, comme Dieu le monde, par la science et la possession des premiers principes. »
Ainsi la douleur possède une force d'élan qui dissipe autour d'elle les apparences qui tremblent. Spontanément, parce qu'elle est une puissance
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directe et emportée par sa puissance même, elle plonge au fond de la vie. Elle renouvelle nos perspectives en créant dans nos profondeurs des pensées plus clairvoyantes et des volontés plus décisives. Avec quelle tranquillité dans le dédain, elle trouve légers nos quotidiens soucis ! Avec quelle noblesse elle vit dans l'ardeur des cimes ou dans le repliement des ténèbres ! Avec quelle puissance elle concentre dans le sublime nos désirs purifiés ! La pensée de la mort surélève la vie et la porte aux régions où l'absolu silence laisse entendre la voix divine. C'est pourquoi une âme que la douleur a ravagée nous paraît si auguste. La majesté l'enveloppe, et, sous l'auréole de sa couronne d'épines, sa grandeur s'impose à notre respect.
Nous comprenons pourquoi la douleur de celui que la douleur renouvelle paraît si étrange à nos regards que la vision de la mort n'a pas encore éclairés. Imprudents que nous sommes ! Nous plaignons ce solitaire qui paraît s'épuiser dans sa douleur. Nous le trouvons semblable à une ombre qui poursuit le fantôme d'une ombre. Et pourtant, il vit avec plénitude dans la paix de ses profondeurs illuminées, quand nous tâtonnons dans le trouble de nos demi-ténèbres. Soyons capables de comprendre, avec l'appui des confidences qu'il faut pénétrer, les prestiges de cette existence secrète. <( L'âme (que la douleur va transformer) éprouve le sentiment d'une existence double et mystérieuse.
d'une existence qui se retire et d'une existence qui monte. Ou bien encore c'est une habitude solitaire de recherche interne ou de spéculation écartée, qui se détache des profondeurs où elle aimait à \dvre en creusant, et cherche avec inquiétude des ténèbres plus fécondes que celles de la personnalité humaine. De tout ce qui vivait dans la substance de l'âme une partie est dans le dépérissement et bientôt mourra : l'autre a gardé la vie, mais sous des conditions nouvelles. »
Remarques profondes et qui expliquent les miracles de ce renouvellement! La vie de la douleur est créatrice, parce qu'elle déplace les valeurs des choses et surprend des correspondances insoupçonnées. Le geste de la douleur a la beauté souveraine du geste créateur qui perce tous les voiles et fait apparaître sur nos sentiers ténébreux l'éclat de la vie véritable. Toutes les grandeurs se rapprochent et se rassemblent sur les sommets où les synthèses se découvrent et d'où partent les rayons libérateurs : le savant qui découvre des rapports cachés et illumine les lois encore obscurcies ; — le poète qui prononce les paroles prophétiques en montrant les chemins qui mènent à la Terre promise ; — le héros qui répand la clarté du sublime sur les ombres et les fadeurs de la réalité ; — le grand désespéré qui fait sortir de son désespoir la magnifique espérance. C'est pourquoi les poèmes de la Douleur, quand ils traduisent une âme héroïque, sont les
triomphes de l'exaltation. Le livre de Dante, où l'on croyait entendre la plainte de l'exil et de la défaite, a créé l'Idéal qui doit construire les nations latines. Les chants de Vigny, où semble retentir la détresse, offrent, dans leurs sentences d'oracle, le bréviaire du stoïcien. Les pensées de Pascal nous annulent dans le néant pour diviniser notre souffrance et la redresser vers le ciel.
Maurice de Guérin a donc le droit d'ajouter : « Les facultés détournées de leurs sujets accoutumés se dirigent sur des points plus élevés et plus nébuleux. Déjà de mélancoliques impatiences pressent en secret l'esprit renouvelé de commencer ses recherches dans la nuit grande et attrayante. »
La nuit est grande. La nuit est attrayante. L'âme endolorie comprend cette grandeur et subit le charme de cet attrait. Car les révélations de la nuit sont à la fois mystérieuses et éclatantes.
Cette douleur se complaît dans le silence et s'attarde dans les ténèbres. Car l'ombre et la nuit sont les compagnes fidèles de la douleur qui se nourrit de sa douleur même, — de la douleur qui s'attache à son mal parce que ce mal toujours ressenti maintient dans l'âme charmée la pureté d'un grand souvenir. C'est alors que l'ombre et la nuit
tapportent à la sensibilité des poètes les secrets don elles sont chargées.
L'ombre et la nuit ne sont pas seulement inspiratrices, parce qu'elles favorisent la fécondité du silence. Elles sont révélatrices, parce qu'elles nous dérobent au mensonge des apparences pour nous placer devant le mystère. Dans la solennité de l'ombre et la gravité de la nuit, la vie véritable répand ses plus beaux effluves et fait entendre la chanson des sources. Qui sait si l'obscurité n'est pas le sombre creuset où s'élaborent les rayons des clartés futures ? Qui sait si l'œil perçant du génie ne voit pas dans les ténèbres les ébauches de l'avenir et les directions du destin ? N'est-ce pas dans l'ombre que surgissent nos aspirations les plus hautes .'' N'est-ce pas dans le silence de la nuit que se fait entendre le bruit léger des mots qui traduisent le mieux nos pensées les meilleures ?
Dans le déroulement de notre vie coutumière, notre esprit tremble et tâtonne, parce qu'il est chargé de chaînes. Les bruits du désordre nous accablent et nous empêchent de nous libérer dans le sentiment des vérités simples et claires qui apportent le calme. Nous nous laissons envahir par l'inutile, et nous nous absorbons dans l'éphémère, parce que nous n'avons pas la force d'écarter de nos âmes ces agitations qui nous dépriment dans le malaise obstiné de leurs tiraillements. Malheureux que nous sommes ! Nous amortissons nos énergies qui pourraient être
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invincibles, et nous énervons notre sensibilité qui devrait être si lumineuse, parce que nous arrêtons l'audace de nos générosités pour écouter le murmure de notre fatigue. Nous ne savons pas gravir le dur sentier du silence et retenir autour de nous la majesté de la nuit d'où émanent les éclairs. Comprenons pourtant la leçon que nous donne toujours la grandeur. Tous les héros de l'action et de l'art ont mérité leurs triomphes, parce qu'ils ont déchiré les voiles longuement tissés par la faiblesse des hommes entre la vie profonde si insoutenable aux médiocres et la vie quotidienne qui s'adapte aisément à nos médiocrités. Pour écouter la voix de Dieu, l'héroïsme ferme l'oreille aux bruits discordants du monde. Pour voir le chemin qui conduit la force à la gloire, les vainqueurs n'ont pas regardé les sillons des routes humaines, mais ils ont contemplé, dans l'espace où brillent les étoiles, les phares célestes qui signalent l'entrée du port dans les ténèbres de la nuit. C'est pourquoi, aux heures graves de la vie, nous recherchons le silence et la solitude et nous essayons d'accomplir les rites des génies créateurs : nous nous replions sur nous-mêmes, et nous écoutons les voix qui parlent dans l'ombre.
Nous sommes ici dans la région du mystère, et je n'y entre qu'en tremblant, et pourtant je sens autour de moi des appuis qui ne sont pas incertains, puisqu'ils me sont offerts par les plus grandes âmes, Rembrandt et Alfred de Vigny,
Lamartine et Victor Hugo, et Maurice de Guérin.
Rembrandt tire de l'obscur la magie de sa profonde lumière.
Alfred de Vigny parle du « silence sacré des heures noires », et il écoute la confidence d'Éva dans l'ardente pâleur de la nuit qui monte : « Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre, — où tu te plais à suivre un chemin effacé, — à rêver, appuyée aux branches incertaines. »
Lamartine, dans le mystère du soir, chante ses plaintes les plus mélodieuses, et, sous le baiser du rayon nocturne, il sent des transports inconnus : « Viens-tu révéler l'avenir, — au cœur fatigué qui l'implore ? — Rayon divin, es-tu l'aurore — du jour qui ne doit pas finir ? »
Victor Hugo est grand, parce qu'il est le confident de l'ombre et l'interprète de la nuit. Rappelons-nous qu'il a tremblé devant ce qu'il appelle « la grandeur crépusculaire », à l'heure où les lignes se dissolvent en ébauches de féerie, pour égaler la réalité à la beauté de la légende. Rappelons-nous le prestige de cette nuit traversée par l'aile des anges, de cette nuit caressante et majestueuse qu'il suspend sur la paix de Booz endormi : « Car on voyait passer, dans la nuit par moment — quelque chose de bleu qui paraissait une aile. » Rappelonsnous surtout que l'ombre et la nuit ont été les collaboratrices de ses visions les plus glorieuses. Le poète, qui entend ce que dit la Bouche d'Ombre,
discerne ce que la nuit cache sous ses voiles, et, dans la troisième Légende des Siècles, il construit avec des surgissements d'ombre et des blocs de nuit des palais fantastiques que traversent des paroles étranges, des pensées annonciatrices d'un monde nouveau.
Et je n'ignore pas qu'on a dit en riant que ces visions sont les hallucinations d'une imagination délirante. Critique facile et courte ! Sourire d'enfant qui n'a pas compris ! Sur le bord du mystère, devant la magie de l'ombre et dans le noir de la nuit, si notre vue débile n'aperçoit que des simulacres, ayons du moins l'attitude du respect dans la pudeur du silence, et ne rions pas de ceux qui écoutent ce que nous n'entendons pas, et regardent ce qui échappe à notre vue. Le rire est la réponse un peu niaise de l'incompréhension qui ne peut pas comprendre. L'ironie est une échappatoire hasardeuse et légère.
Ce qui est sûr, c'est que Maurice de Guérin a senti, avec une intensité singulière, les révélations de l'ombre et les illuminations de la nuit. Ce mot, « les ombres », ce mot profond et chargé retentit souvent dans sa prose avec la solennité d'un refrain. Celui qui a dit : « Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie » ; — celui qui a écrit : « Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure
et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux » ; — celui qui, dans l'enchantement du crépuscule et à travers a les lueurs mal essuyées par les ombres », entendait la flûte du dieu Pan et le chœur des divinités secrètes ; — celui qui s'écriait dans la détresse de la douleur : « La nuit est grande et attrayante », celui-là aurait compris l'allégresse de Victor Hugo devant les illuminations de la nuit. « C'est le noir, disait Victor Hugo mourant, c'est le noir, et c'est la lumière ! » Parole émouvante à laquelle répond en écho cette parole mystérieuse de Maurice de Guérin : « La nuit est remplie du calme des dieux ». Écoutons maintenant et prolongeons au fond de nous-mêmes la confidence guérinienne, quand la douleur se purifie au charme des heures nocturnes. u De toute grotte d'anachorète part un sentier qui s'évanouit dans les ombres les plus secrètes de la forêt. Tel est ce chemin où je rentre ; il plonge dans l'obscurité et le silence des retraites les plus dérobées, et j'y descends avec une lenteur plus austère et une plus secrète joie que ne fit jamais aucun anachorète, car une âme qui sortait de ce monde me l'a révélé : c'est à sa lueur, tandis qu'elle fuyait dans les ombres, que j'y ai marqué les premiers pas. » Dans cette contrée mystérieuse, le poète est « saisi d'un parfum doux et pénétrant ». C'est le souvenir de Marie qui monte et préside à la douceur de l'incantation. « Marie, qui était la forme apparente de notre idéalité, est rentrée dans l'invi-
sible. Aussitôt mon âme a pris à sa suite dans les sentiers sourds et obscurs : poursuite longue d'où je ne la rappellerai pas, où elle apprend à reconnaître des marques empreintes hors de la matière et aspire avidement le parfum des ombres que son amie a traversées, »
La puissance informatrice de la douleur et les illuminations de l'ombre engendrent un nouveau thème qu'on peut définir : le triomphe de l'Amour sur la Mort.
La douleur éclairée par les lueurs de la nuit a suscité une vie intérieure d'une intensité singulière. L'objet de la douleur, qui a grandi dans le silence, se déploie dans l'empire d'un rayonnement illimité. La douleur d'abord accablante apparaît enfin victorieuse, puisqu'elle impose au monde la survie de l'être qui semblait anéanti par la mort. Miracle psychologique devant lequel il ne suffit pas d'incliner notre étonnement !
Nous l'expliquerons peut-être en accueillant les aveux des sensibilités créatrices. Car les grands maîtres ne sont éclairés que par les grands maîtres. Platon, Dante et Pétrarque nous aident à comprendre cette manifestation surprenante de l'âme guérinienne. Nous sommes élevés ici dans les régions inaccoutumées, et nous gravissons les plans succès-
sifs de la dialectique de Platon, du symbolisme de Dante et du mysticisme de Pétrarque.
Platon nous a révélé le triomphe de l'Idéalisme, en montrant que l'Idée est plus réelle que la matière. Le monde des corps est fragile comme la neige qui tombe sur le courant des ondes. L'Idée est le type souverain qui rayonne éternellement à travers les agitations des Temps et de l'Espace. Devant les aventures de la vie quotidienne, écartons l'apparence pour aller au cœur de l'Idée : alors la vie individuelle sera absorbée par la permanente giandeur de la vie essentielle, et l'Amour, qui crée l'harmonie des sphères, conduira les hommes vers la triple splendeur du Vrai, du Beau et du Bien.
Dante a pu renouveler le miracle des Prophètes en prouvant que la vie coutumière peut se plier à l'ordre des grandes pensées ; avec son verbe d'une puissance bibUque il a défini le destin d'un peuple et il a sculpté l'image de Béatrice pour élever audessus de la réahté douloureuse la beauté d'une figure divine qui inspire les énergies de l'humanité. C'est pourquoi la prophétie dantesque prolonge l'aspiration platonicienne, et le Paradis s'achève par un vers qui est la glorification de l'amour : « l'Amour qui gouverne le soleil et les autres astres ».
Pétrarque à son tour vient nous dire que l'amour véritable est l'épanouissement impérissable de l'âme dans l'ardeur du sentiment reUgieux. Ainsi le cœur
enivré s'unit à l'âme divinisée qu'il invoque. Cet amour est une extase, parce qu'il est une religioni
L'amour guérinien, que soulèvent ces souvenirs de Platon, de Dante et de Pétrarque, s'exprime avec cet éclat dans la certitude. La souffrance se dresse en énergie, et la mélancolie monte vers les sommets où Dieu fait sentir sa présence. Alors tout est renouvelé par le soudain émoi de l'allégresse. Dans le cœur enfin apaisé, surgit l'image de Marie de plus en plus glorieuse. Sur l'univers qui a rejeté son voile de deuil s'épanouit une vie d'émerveillement. Car la nature, qui devient le symbolisme inépuisable de l'amour infini, prête ses formes à la glorification de l'amie perdue. Les arbres ont des frémissements qui sont des acclamations. Les fleurs se recourbent comme des encensoirs, et les bruits de la nature composent un cantique où l'univers retentit de toutes les émotions de l'amour.
L'amour qui semblait si dévastateur apparaît maintenant comme la grande force créatrice. Invincible et tout-puissant, il se soumet le monde, et le monde soumis est offert comme un hommage à la beauté et à la grandeur de l'âme disparue.
Pétrarque disait : « Il me semble l'entendre, lorsque j'entends les branches, les feuilles, les vents, les feuilles, les oiseaux et l'eau fuir en murmurant à travers l'herbe verte. » Lamartine prolongeait l'appel de Pétrarque dans son cœur apaisé par la méditation du soir : « C'est toi que j'entends, que
je vois — dans le désert, dans le nuage : — l'onde réfléchit ton image, — le zéphyr m'apporte ta voix. — Ah ! si c'est vous, ombres chéries, — loin de la foule et loin du bruit, — revenez ainsi chaque nuit — vous mêler à mes rêveries. » Dans cette page de Maurice de Guérin, nous entendons le même chant de triomphe qui traduit l'élan d'un cœur enfin apaisé :
« Marie, il y a un an à peine, je vous voyais au milieu de cette familière réalité d'ici-bas qui nous captive par la triste sympathie du fini pour le fini. Maintenant, il faut pour vous trouver que je monte aux sources mêmes de l'être.
« Ma douleur sera soustraite aux hommes, mais emportée avec mon âme dans mes fuites profondes au sein le plus retiré de la nature.
« Ne trouverai-je pas le parfum de votre souvenir caché dans les herbes, et les vibrations de votre douce voix se propageant encore et remuant secrètement les anthères de quelque fleur ignorée ou le duvet d'une feuille sauvage ? Je découvrirai, dans un sein fidèle qui ne perd pas les empreintes, les mouvements que vos lèvres, votre main, votre pied léger ont imprimés aux éléments, et sur ces empreintes l'auréole de l'esprit qui les couronne et les protège.
« Vous n'êtes plus de la nature : vous avez abandonné le point de l'espace que vous occupiez visiblement, mais en devenant esprit pur, vous avez tout rempli.
Zyromski. — Maurice de Guérin. 15
« Vous êtes pour moi grande comme la nature : l'étendue visible s'est remplie à mes yeux de la lumière de votre souvenir. »
Ce passage de la plainte à l'exaltation, de l'ombre où l'on pleure l'âme défunte à la lumière où l'on contemple son âme transfigurée, de l'angoisse sur l'abîme creusé par la mort à cette ardeur mystique qui répand sur l'univers l'illumination d'une âme toujours vivante, tout ce beau rj'thme de la douleur qui monte vers l'allégresse a été rendu, avec autant de force que de délicatesse, par un poète contemporain qui se plaît à rester dans le mystère. Pour mieux comprendre l'exaltation guérinienne, méditons ce poème si digne d'entrer dans cette littérature mortuaire qui offre à notre admiration les œuvres les plus émouvantes.
A chaque instant de chaque jour, la même main Sème ici-bas la même et divine semence; Mais plus d'un grain se perd, tombant sur le chemin, Sur le roc, dans le sable ou dans la mer immense.
Votre grain m'a d'abord percé comme un poignard, O mon Dieu ; je n'en ai senti que la blessure. La vérité se dérobait dans un brouillard, Et mon cœur se gonflait de visions obscures.
Quand l'automne assombrit le sol rasé des champs, La terre s'ouvre au fer qui la fouille et la blesse. Travaille, ô laboureur, de l'aurore au couchant ! C'est d'un sein déchiré que les moissons renaissent.
Ainsi mon cœur fut labouré par la douleur. Faites, Seigneur, qu'il germe et fructifie et croisse,
Le grain de Vérité, sans forme et sans couleur, Qu'enfonça dans mon cœur le glaive de l'angoisse !
Atome infime, imperceptible à tous les veux, Pareil au sénevé de votre Parabole, Qu'il devienne bientôt l'arbre mystérieux Dont la ramure atteint la céleste coupole !
Assemblez-vous, oiseaux du Ciel, beaux oiseaux blancs ! Faites-moi voir, Seigneur, sur la plus haute branche, La chère âme qui chante et m'appelle en tremblant, Au bruit léger que font ses grandes ailes blanches !
Les cinq thèmes lyriques engendrés par la méditation du chagrin — le paysage confidentiel, le sentiment religieux de la nature, la force informatrice de la douleur, la puissance révélatrice de la nuit, le triomphe de l'amour — s'entrelacent et se fondent pour donner à ce poème en prose une force singulière de retentissement. Le malheur, qui agite les sources profondes, a condensé les énergies géniales, et l'âme de Maurice a composé un chef-d'œuvre en groupant, dans la grave harmonie de cette complainte, les plus hautes inspirations dispersées dans le Journal.