CHAPITRE IX
Quand le génie réalise l'harmonie souveraine de la beauté et de la profondeur, il apporte au patrimoine de l'humanité une œuvre rare, éclatante et pathétique, — rare comme l'apparition de la puissance, — éclatante comme la pensée qui vient des sources où chantent les secrets de la vie, — pathétique comme la grandeur qui s'est approchée de Dieu.
Le poème du Centaure mérite d'être placé dans le groupe de ces œuvres étincelantes.
Dans la mythologie grecque, les Centaures sont les enfants d'Ixion et de Néphélé. Ixion est ce Titan qui a levé les yeux vers Héra l'épouse de Zeus, mais Zeus a puni son audace en l'attachant à une roue ailée qui l'emporte dans un tourbillon infatigable. Néphélé, c'est la Nuée orageuse où Ixion répand le délire de son éternel tournoiement.
Les Centaures sont donc les enfants du Vent qui tourbillonne et dé la Nuée que tourmente ce tourbillon.
Le héros de Maurice de Guérin est semblable à cet ouragan de vent et de flamme déchaîné, à travers l'espace, dans un perpétuel frémissement.
Pour représenter cette énergie terrible du Vent, l'imagination des Grecs avait conçu un être merveilleux qui avait le corps du cheval et la tête de l'homme. Association singulière et chargée d'un grand sens ! La beauté du cheval semble incomparable. Devant le cheval au repos, on admire la sérénité de la force qui se détend. Devant le cheval qui galope, on sent l'enivrement de la force qui se déchaîne. Mais ce corps du Centaure s'achève dans le rayonnement du visage humain. Ce cheval pense. Cette fougue est capable de réfléchir. Ce délire acceptera le frein de la discipline. Fusion admirable, où nous trouvons l'expression visible de l'union invisible de la pensée et de la force, — du génie qui médite son élan et de la puissance que ce génie va répandre sur le monde !
Tel est le sens philosophique de ce mythe du Centaure, mythe si émouvant que notre imagination voit dans ce cheval-centaure le frère de Pégase, — et Pégase est le cheval ailé, le cheval animé des ardeurs apolliniennes, le symbole magnifique de l'Inspiration.
Comme le mythe antique, le poème de Maurice de Guérin est un symbole, puisqu'il est la traduction plastique de sa sensibilité et de sa pensée. Et ce poème se développe comme un drame, qui renferme une action et des caractères dont il faut signaler la portée confidentielle.
L'action est le déroulement de la vie intérieure du poète, et les personnages expriment tour à tour son déchaînement, ses angoisses et ses aspirations. Macarée est l'amant de la nature qui déploie, à travers les formes de la vie, le délire de sa fougue. Mélampe est le penseur qui se tourmente à la poursuite du secret des cieux. Chiron est le sage qui s'incline devant les lois révélées par l'observation de l'univers.
Ce poème, d'un sens condensé, suggère et soutient l'évocation de cinq tableaux. Le premier tableau montre l'enfance du poète dans la paix de son Cayla. Enfance mystérieuse, enivrée et déjà inquiète : — mystérieuse, parce que l'enfant vit, près des sources, dans le voisinage des dieux, — enivrée, parce que les joies de l'enfant sont fraîches et pures comme la simplicité, — déjà inquiète, parce qu'il éprouve, dans les agitations de la sensibilité qui s'éveille, les premières alarmes de la vie poétique. « Il est répandu parmi nous qu'il faut soustraire
et envelopper les premiers temps de l'existence comme des jours remplis par les dieux. Mon accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des fraîcheurs et des troubles soudains. »
La cause héréditaire et fatale de ces alarmes est signalée, quand le poète évoque le souvenir de sa mère qui n'a pas longtemps protégé son enfance. Et cette évocation ne nous surprendra pas. Celle qui mit au monde Eugénie et Maurice — Eugénie attirante par sa tendresse, mais émouvante par sa grandeur, et Maurice, si puissant et si mutilé, — J dut connaître les troubles d'une âme chargée de pathétique, je veux dire ardente et nuageuse, comme Néphélé la mère des Centaures. « Quelquefois ma mère rentrait, environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais des vallons ni des fleuves, mais suivie de leurs émanations, inquiétaient mes esprits et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils, me disais-je, ces dehors où ma mère s'emporte, et qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour diversement émue ? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, et tantôt triste
et traînante et comme blessée. » Ces ivresses rapides et ces lentes tristesses agitent l'enfant dans ses profondeurs, et provoquent déjà ces conflits d'une sensibilité qui se replie et d'une imagination attirée vers ces beautés secrètes. C'est le drame silencieux des effrois et des éblouissements de la fragilité. C'est le mystère de l'enfance où l'ombre du Destin répand déjà le tragique de l'incertitude.
Le souvenir de cette enfance, traversée par le trouble mais enchantée par la beauté des visions, a suivi le poète comme un parfum rafraîchissant et a bercé la fatigue de sa vie vagabonde. Il aspira toujours à la paix de ces heures illuminées. Il regretta toujours, avec la douleur du désir nostalgique, la simplicité de cette vie primitive où il écoutait dans le murmure des sources la confidence des dieux. « Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure, et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux ! » Comprenons ce cri d'un cœur envahi par la tendresse de sa terre natale. Tout le charme de son Cayla se lève comme une émanation impérissable, et se répand sur la blessure de ce cœur anxieux qui mêle sa tristesse à la mélancolie du Centaure. Ici les confidences du Cahier Vert s'enroulent d'elles-mêmes autour de cet appel, qui sera
toujours entendu, vers les fraîcheurs et les illuminations de l'enfance.
L'acte II met en scène le poète dans l'éclat de l'adolescence. C'est la vie éblouissante et neuve qu'il découvre, à travers sa vallée, dans le silence de ses coteaux, devant la magnificence des effets d'horizon, sous la solennité de sa forêt de chênes.
Le jeune poète se mêle aux arbres et aux sources. Il désire absorber toutes les énergies de l'univers. Même, avec une ardeur qui se crut indomptable, il voulut s'unir à cette nature si belle et se fondre en elle dans un hymen chimérique. Ce Centaure- Guérin est le Sylvain des premiers âges qui se mêle au cortège d'Apollon, — et le fidèle de Dionysos qui répand ses clameurs à travers la montagne. Euripide, dans ses Bacchantes, avait déjà décrit cet enchantement et ces ardeurs. « Sous l'action du Dieu, la montagne entière entre en délire, et les animaux se déchaînent, et rien n'échappe à cet élan irrésistible :
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Le bruit de ces acclamations retentit dans le poème du Centaure, et les phrases surgissent, comme des strophes, pour traduire cet élan vainqueur.
« L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de bornes à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m 'étendant de toutes parts dans ces déserts. »
« La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents : elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. »
« Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. »
« J'ai noué mes bras autour du buste des centaures, et du corps des héros, et du tronc des chênes ; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air. »
« Autrefois j'ai coupé dans les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête ; la vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage qui ne rendait plus qu'un frémissement léger ; mais, au moindre repos, le vent et l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières impétueuses que je fournissais à travers les vallées, frémissait dans tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait pris dans l'espace ardemment
franchi. Mes flancs animés luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble et irritée. » Quelle ardeur dans cette force qui jouit à la fois de son emportement et de sa maîtrise ! et quelle splendeur dans cette langue qui mêle à l'harmonie du chant lyrique la beauté plastique du bas-relief ! C'est l'évocation de l'adolescence enivrée et qui se croit invincible.
Ce jeune Centaure, qui se plaît à parcourir les ondulations des cimes et à mêler son souffle au souffle du vent, recherchait aussi l'apaisement de son délire dans le calme des soirs : alors il se délassait dans le lit des fleuves. Ici nous entendons le confident de l'onde et l'amant de la mer, le solitaire des côtes bretonnes et le contemplateur de l'Océan sur le rocher de l'Arguenon. « Je m'oubliais au milieu des ondes, cédant aux entraînements de leur cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence nocturne des dieux ! »
Le poète continue à mêler les souvenirs de sa vie passée et les désirs d'une existence de songe. Il s'attarde avec complaisance dans l'évocation de ces
images, car il regrette, dans la mélancolie du déclin, cette vie heureuse et si lointaine où l'homme ne se distingue pas des forces de la nature et s'adapte à la douceur de la mesure éternelle. « Ma vieillesse regrette les fleuves ; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, j'étais suivi de leurs dons qui m'accompagnaient des jours entiers et ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums. »
L'adolescence qui connaît tant d'exaltation peut ressentir l'allégresse d'un sentiment divin : alors un dieu se dresse devant son émoi. Souvent Maurice de Guérin a fait allusion au pathétique de ces « immobilités soudaines » devant le surgissement d'un dieu fraternel, ou à la beauté de cette exaltation qui anime une force triomphante. Dès lors faut-il s'étonner si le Centaure, dans le rythme ascensionnel de son impétuosité victorieuse, chante son chant de triomphe avec l'élan d'un poète lyrique ? « Moi seul j'ai le mouvement libre et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l'onde ; c'est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même. »
Mais ce délire, qui semble si glorieux, est inconstant et fragile. Il ne suffit pas de bondir, à travers la nature, comme une puissance déchaînée. Après les heures de l'adolescence emportée dans l'ivresse de la force, le Centaure a connu les heures plus enivrantes de la jeunesse pensive émue devant la beauté du monde. Suivons-le au sommet de la montagne ou sur ce roc, fouetté par les vents, d'où il contemplait la mer. L'acte III met en scène son étonnement devant les splendeurs de la nature.
La nuit monte, dans la solennité de l'ombre grandissante, sous l'enchantement du crépuscule qui protège la méditation du soir. C'est l'heure propice aux rayonnements du cœur visité par les dieux. Tout ce qui ne vient pas des sources profondes se dissipe. L'inutile tourment des imaginations humaines s'efface, comme l'image des fantômes devant la soudaineté des flambeaux. Le poète ressent la simplicité première et cette harmonie de son enfance, quand il vivait auprès des dieux, sous le feuillage de l'amandier. Il revit cette vie divine en contemplant la beauté de la nature dans l'ardeur du silence sous le dôme de la nuit. Alors éclate la grandeur des émotions qu'Alfred de Vigny éprouve quand il a gravi la montagne pour écouter la confidence d'Éva dans la Maison du Berger.
C'est l'épanouissement de la sécurité enfin reconquise. « Lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à l'entrée des cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer... On dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs palais profonds, et, s 'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je sortais de naître. »
Le Centaure sort de naître : il est rendu à la plénitude de la vie primitive et adaptée au rythme divin. A ce moment, le Cheval- Centaure devient le Cheval d'Apollon qui ouvre ses grandes ailes, bondit sur les pics de l'inspiration et répand la volupté de son ardeur au milieu de la nature qui l'écoute, dans le voisinage des Muses et du dieu Pan qui fait retentir sa syrinx. La solennité de cette scène héroïque se déploie dans le silence des sommets, — silence traversé par le vol des aigles qui sont les confidents de Jupiter, — silence troublé par le frémissement du chêne qui est l'arbre de l'oracle de Dodone, l'arbre sacré aux émanations prophétiques, l'arbre chanté par Lucrèce et Virgile, Ronsard et Maux-ice de Guérin. Ici le cheval Centaure s'émeut comme le cheval Pégase : c'est Guérin le poète surpris dans le pathétique de l'heure où le
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génie resplendit. « Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus éloignés... Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel, et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes. » Jamais l'ivresse tranquille de l'inspiration n'a été traduite avec plus de grandeur. Jamais l'identité de la vie poétique et de la vie divine n'a été proclamée avec plus de magnificence. L'imagination humaine, franchissant les espaces, monte aux régions sublimes où la majesté de Dieu se révèle. Le génie humain se manifeste dans la révélation de Dieu. Le génie, c'est la vision de Dieu qui répand son
rayonnement.
Ces inspirations font briller, dans les ténèbres des chemins, les lueurs divines. Mais elles n'arrêtent pas l'anxiété de l'esprit qui renouvelle toujours son tourment. Donc, après le tableau des exaltations enivrantes mais brèves, se lève, à l'acte IV, le tableau de l'angoisse philosophique qui nous poursuit d'une sourde et longue douleur.
Le Centaure, qui vient d'éprouver le ravissement de l'extase, s'arrête soudain. Sans transition, il passe de l'expression de son ivresse à l'aveu de son trouble, et notre surprise s'accroît par le sentiment de l'obscurité qui monte dans ce silence. Mais il convient de comprendre l'allure imprévisible des grands poètes.
Méditons la parole d'Alfred de Vigny : « La poésie vit d'ellipses ». Les poètes lyriques montent d'image en image, comme Pégase vole de sommet en sommet. Ils ignorent l'art subtil et médiocre des transitions qui tourmente l'écrivain dans ses exercices de littérature. Tourment honorable et indispensable souci ! Car les transitions sont les appuis nécessaires de nos pensées fragiles et la lumière toujours tremblante qui nous empêche de tomber dans le gouffre de la nuit. Mais le génie traverse ce gouffre, les ailes toutes grandes, pour rejoindre l'île lointaine où jaillissent les sources. Si nous ne pouvons l'accompagner dans ces départs triomphants, sachons le suivre dans son vol et comprendre son ivresse. Pourquoi désirons-nous qu'il s'arrête pour nous dire où il va ? Pourquoi souhaitons-nous qu'il s'attarde et ménage notre faiblesse ? Pourquoi exigeons-nous que sa grandeur se mesure et se réduise à notre niveau ?
Y a-t-il des transitions dans les versets de la Bible, heurtés et puissants comme les élans du sublime, — dans les odes de Pindare où les images
Zyromski. — Maurice de Gucrin. i4
lyriques se suivent si impétueusement, — dans le monologue d'Hamlet où la méditation de Shakespeare se trouble sur les sommets de la douleur ? Y a-t-il des transitions dans les strophes bondissantes du Vent d'Ouest de Shelley, — dans les Pensées de Pascal, où la misère se déchire aux assauts de la grandeur, — dans la Maison du Berger de Vigny où les thèmes de la poésie élégiaque, de la poésie philosophique et de la poésie sociale se lèvent et retentissent comme des chants distincts et qui montent ? Y a-t-il des transitions dans les sonates de Beethoven, que brise un soudain silence ? Comprenons les silences de Beethoven, ces gouffres d'ombre où son âme médite. Tantôt murmure une mer démontée, roulant des flots qui se courroucent. Puis un silence, — et la sérénité plane sur ces flots en tumulte, car l'âme de Beethoven s'élève de la souffrance à la joie dans ces rythmes qui bondissent, dans ces rythmes coupés de soudains silences.
Dans le poème du Centaure, on entend çà et là, après l'expansion de cette grande voix, la rumeur profonde qui résonne dans ces silences tragiques.
Tout à l'heure le poète se laissait ravir dans le songe, protégé par le bruissement du chêne. Maintenant il se replie sur lui-même et nous écoutons son angoisse. Car il a vite compris que ces exaltations bercent notre ignorance sans éclairer le mystère qui nous inquiète. Il a désiré pénétrer les ombres.
Il a prétendu connaître Torigine et la fin de la vie. Mais les dieux se dérobent dans un mystère inabordable. Leur voix semble éclater dans le silence des cimes, mais quand l'esprit de l'homme soumet à l'ordre de sa brève analyse ce chant divin qui parcourt les espaces, il n'entend plus qu'un indistinct murmure, et la pensée humaine orgueilleuse et fragile se brise comme un arc trop tendu et qui éclate, — qui éclate en sanglots.
Nous entendons ici le bruit de ces sanglots. Le Centaure fatigué par la recherche inutile proclame la vanité de son tourment devant Mélampe qui n'a pas ignoré l'angoisse de ce labeur, car Mélampe le devin s'est égaré longtemps dans le trouble de ce vagabondage. <( Vous poursuivez la sagesse, ô Mélampe, qui est la science de la volonté des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la touche, rend un son semblable à celui des co^^des d'un instrument qui se rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette mélodie. O Mélampe ! les dieux errants ont posé leur lyre sur les pierres, mais aucun, aucun ne l'y a oubliée ! » Qu'elle est triste, cette voix qui proclame la fatalité de notre incertitude ! C'est la plainte de la métaphysique présomptueuse, et l'appel éperdu de nos synthèses mouvantes. C'est le désespoir de la pensée
humaine qui se perd dans le tumulte des contradictions . Les vérités qui semblent émaner des choses ont la fragilité des lueurs fugitives et l'obscurité des balbutiements. Nous aspirons à la science des dieux, et nous écartons le voile qui couvre le destin, mais les dieux, qui n'aiment pas l'audace des hommes, les abandonnent à leur impuissance. « Au temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les songes, perdrait quelques secrets ; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves. » Ici encore les confidences du Cahier Vert accourent pour mêler à l'angoisse du Centaure la plainte de la nostalgie guérinienne : « Le monde roule harmonieusement, et, parmi toutes ces harmonies, quelque chose de triste et d'alarmé circule : l'esprit de l'homme qui s'inquiète de tout cet ordre qu'il ne comprend pas. » Toujours, dans toutes les œuvres de Maurice de Guérin, retentit le chagrin du Centaure devant la déception de la pensée et les avortements du désir.
Ici le poème s'arrête sur une nouvelle ellipse,
et l'acte V va montrer l'apaisement du désespoir
dans le triomphe du véritable sentiment de la nature.
Un vieillard, majestueux comme la vieillesse, s'avance vers nous dans le cadre émouvant que forment les hautes solitudes. Et nous évoquons les paysages où résonnent, à travers les siècles, les appels de la Sagesse : les ombrages de La Chênaie où Lamennais médite devant Maurice de Guérin, — ^ les charmilles de Port-Royal où Pascal se tourmente sur l'énigme de sa grandeur et de son néant, — les bois de l'Ombrie où saint François d'Assise écoute la prière des oiseaux et des fleurs, — les vallons de l'Attique où Socrate apprend à Platon le rythme de la dialectique idéale, — l'antique forêt thessalienne où Orphée, soumis au souffle de Bacchus, répand l'harmonie sur la nature charmée.
Ce vieillard, c'est Chiron. Il convient d'expliquer le choix de ce héros, qui est le personnage essentiel puisqu'il prononce les paroles du dénouement et donne au poème sa portée morale.
Dans cette famille de Centaures qui manifeste les triomphes de la fougue, Chiron représente le calme souverain de la force disciplinée. Chiron est le héros qui panse les blessures. Dans ses courses sur les pentes du Pélion, il a recueilli les vertus des plantes et sa main habile a dégagé les sucs bienfaisants. Ce Centaure apaisé par les ans, ce sage qui a médité sur les égarements des hommes et les bienfaits de la nature, met sa puissance au ser\4ce de l'humanité. Caractère glorieux qui accomplit avec grandeur le rôle que lui a donné la légende ! Il fut
en effet le maître d'Achille et d'Esculape, — d'Achille qui déploie dans l'épopée homérique son âme de flamme, — d'Esculape qui apprit aux hommes l'art de retarder la mort. C'est pourquoi ce Centaure était devenu, dans l'imagination reconnaissante des peuples, une divinité tutélaire qui recevait, sur les montagnes de la Thrace et dans les vallées de la Thessalie, les prémices du printemps.
Tel fut Chiron que sa grandeur rendait bien digne de se pencher vers la tristesse de Macarée et d'apporter le calme au délire de Maurice de Guérin.
Chiron annonce le message conçu par la Sagesse après les révélations de la bataille et de la souffrance. D'abord il signale le mal qui accable la jeunesse du Centaure, les causes de son agitation sans fin, les manifestations de ce chagrin intérieur où se dévore cette énergie toujours égarée. Le mal, c'est le trouble d'une sensibilité indisciplinée et le tourment d'une volonté démontée comme une mer sans rivages. Le mal, c'est cette fatigue fatale de ces mortels aventureux qui se répandent dans l'infini des solitudes sans diriger l'audace de leurs désirs, et qui veulent s'égaler à l'élan du monde parce qu'ils ont respiré le sortilège si tôt rompu des enchantements de la nature. « Vous êtes semblable, dit Chiron à Maurice de Guérin, vous êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments du
chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées par les vents dans la Scythie la plus lointaine ne sont ni plus farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est retiré. »
Le danger, c'est encore la recherche prétentieuse d'une science inaccessible. Qu'ils sont imprudents les mortels qui veulent pénétrer l'énigme des cieux, parce qu'ils ont surpris, dans les modulations qui traversent les espaces, quelques aveux du verbe éternel ! « Cherchez- vous les dieux, et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes du feu universel } Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un chœur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes par le sommeil Donc proclamons que cette recherche est condamnée à l'inépuisable tourment. Il faut mettre fin à ces souffrances stériles. Les mortels fatigués par la déception peuvent bercer leur ignorance dans la douceur des chants harmonieux. Ils peuvent encore oublier leur chagrin dans les charmes du songe. Mais qu'ils renoncent à lire les secrets impénétrables et qu'ils se contentent de trouver dans la nature
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les semences de vie qu'elle nous abandonne pour l'apaisement de nos maux ! « Les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable. »
Le mal est profond, et la guérison semble cruelle si elle est achetée par la mutilation de nos plus belles ardeurs. Mais Chiron a voulu d'abord éteindre le foyer de nos fièvres avant d'offrir les découvertes de sa clairvoyance. Apaisons d'abord ce délire qui entraîne vers l'insaisissable, afin d'accueillir le remède qu'apporte la sagesse.
La sagesse, c'est la soumission aux disciplines naturelles, — l'acceptation du travail libérateur, — l'apaisement mérité par le don de soi, — la robuste exaltation garantie par le sacrifice. Chiron a renoncé aux emportements de la sensibilité, à tout ce tumulte d'une âme jouissant d'elle-même dans l'égoïsme de sa solitude. Il s'est incliné devant les Lois pour comprendre le rythme de l'ordre. Il a étudié la nature pour répandre la fécondité de ses dons parmi les souffrances des humains ; et, s'il ressent encore les inquiétudes qui l'ont égaré dans la fièvre, il écarte vite l'appel de la chimère et il retrouve la paix dans la douceur de l'âme qui prouve, en se donnant, sa force et sa grandeur. « Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants.
Depuis, j'ai gardé fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me détournant sans cesse à la quête des simples et communiquant les vertus que je découvre. »
Ici le poème s'éclaire et la lumière de la pensée perce le voile du symbole. Macarée qui écoute la sagesse de Chiron, c'est Maurice de Guérin qui recherche la confidence d'un grand maître pour apaiser son tourment dans la méditation d'une pensée qui a conquis le calme. Il a senti l'importance de ce message et la solennité des vérités qu'il annonce. La grande voix de son guide le précède maintenant dans sa solitude et signale les promesses des prochaines sérénités. Cette voix pacificatrice illumine les ténèbres des chemins, et le mélancolique rasséréné en éprouve l'émanation comme d'un parfum répandu. Alors, il la recueille pieusement. Il l'écoute religieusement. Il la fait retentir au fond de lui-même, comme un chant d'espérance qui soutient la volonté de la guérison ; et la voix de Maurice de Guérin et la voix de Chiron se mêlent dans le charme de l'indiscernable. Charme enivrant qui montre la fusion enfin opérée des âmes fraternelles ! Laissons parler cette voix guérinienne qui s'enroule autour de la voix du Centaure, et la pénètre, et la prolonge et ne distingue plus ce qu'elle reçoit et ce qu'elle apporte : O Centaure égaré et nostalgique, arrachez-vous à la mélancolie qui vous dévore et montez vers la gloire et vers la
lumière. Admirez la vertu de mes grands disciples dont vous pouvez égaler la puissance : Achille, le héros de la vaillance et de l'amitié ; Esculape, le conseiller bienfaisant qui dissipe la souffrance et triomphera peut-être de la mort.
Mais quittez vos chimères, et dominez les désirs insatiables. Pensez à Prométhée cloué sur son calvaire. Pensez à Ixion frémissant sur sa roue. Voyez l'infortune de ces héros qui furent grands, mais orgueilleux, et méditez sur leur angoisse éternelle. Écoutez leur appel éperdu et inutile vers cet Olympe qu'ils ont voulu gravir et vers ces dieux qui n'entendent pas.
Hélas ! je sens en vous le délire de Prométhée et le trouble d 'Ixion. Vous avez voulu étreindre la Nature et la dompter sous vos mains mortelles. Vous êtes allé vers elle avec les pensées coupables de votre cœur trop amoureux, et vous avez aspiré à l'hymen du Centaure et de Cybèle ! Mais Ixion gémit encore et souffrira toujours, dans le vent et dans la tempête, pour avoir osé regarder Héra.
J'ai connu vos inquiétudes, et je les ai tant ressenties qu'elles me troublent encore dans ma vieillesse apaisée. J'ai recherché le charme de la chimère, tous les charmes de la chimère. Je me suis mêlé aux montagnes et aux fleuves et il m'a semblé que le retentissement de mes pas sur les ondulations des cimes était plus beau que le murmure de la forêt et le tumulte de la mer. J'ai éclaté de
joie dans le déploiement de ma force que je croyais invincible. Dans l'ivresse de mon délire, j'ai même senti un dieu près de moi, et je lui ai dit : Mon frère ! et je l'ai accompagné comme un compagnon. Mais combien ces ivresses sont courtes et ces chimères accablantes ! Qu'elles sont dures les amertumes de la déception et les mélancolies de la défaite !
Enfin j'ai trouvé le repos dans la mesure et dans le labeur. J'ai goûté la joie de la paix dans la sévérité de la méthode et le sentiment de la discipline. A l'appel d'Apollon, du dieu de la clarté, c'est-àdire de l'ordre, j'ai incliné mon orgueil vers la majesté des plantes, et la Nature m'a paré de ses dons, car elle est douce à ceux qui lui parlent avec un cœur filial et respectueux. Allez vers elle dans la joie d'une âme conquise, et elle apaisera vos fièvres, en vous donnant les pensées claires et pures qui protègent le calme.
Cette voix bienfaisante devient la voix émancipatrice et la messagère de la sérénité. Nous avons le droit de le proclamer, quand nous lisons dans le Journal les aveux qui révèlent le désir de la guérison dans l'élan d'une volonté impérieuse. Car ces aveux trop clairsemés nous font entendre comme un prélude ou comme un écho de la parole chironienne.
Lorsque Chiron blâme la tristesse de Macarée et la vanité de sa chimère et ce dépérissement d'un cœur épuisé par le songe, Maurice entend
au fond de lui-même le murmure de sa plainte mélancolique : « Ma vie intérieure dépérit chaque jour : je m'enfonce je ne sais dans quel abîme. » (17 juillet 1833).
Lorsque Chiron déplore l'anxiété de Mélampe et l'orgueil de sa curiosité, la pensée de Maurice écoute, dans sa détresse, l'appel des inutiles interrogations : « Les plus douces études ne peuvent assoupir en moi cette pensée inquiète qui fait le fond de l'humanité. » (5 octobre 1833).
Quand la sagesse de Chiron s'incHne vers l'observation de la nature et trouve dans ce labeur l'accomplissement d'un noble destin, Maurice se souvient qu'il a lu la Physiologie végétale de Candolle et qu'il écrivait, dans l'émoi des vérités nouvelles qui se levaient devant lui : « Un monde tout nouveau s'est ouvert devant moi... une nouvelle perspective dans la contemplation de ce monde. » (24 avril 1833).
Quand la douceur de Chiron répand, pour le soulagement des humains, la fécondité des sucs bienfaisants, Maurice revit les heures heureuses de l'exaltation sous les ombrages de La Chênaie, et il médite l'enseignement mennaisien : « La nature obéissant à son mouvement d'ascension monte de règne en règne, toujours s'épurant et s'ennoblissant pour faire battre enfin le cœur de l'homme. » (30 mars 1833).
Quand la force de Chiron discipline son inquié-
tude et se soumet au rythme de la mesure et de l'ordre, Maurice éprouve ces mouvements de vaillance qui font retentir, à travers les lamentations de son Journal, la joie d'un chant de triomphe : « Mon âme pressera contre elle-même, avec amour, dans le temple intérieur de l'indépendance, ses opinions libres et généreuses. » (4 août 1833).
Le chironisme est l'exaltation des meilleures tendances guériniennes. Chiron le Grand, c'est Maurice de Guérin qui recueille, dans ses souvenirs et sa volonté, les révélations les plus efficaces.
Le poème du Centaure apporte la leçon que donnent les grands livres. Les grands livres sont ceux qui apprennent aux hommes à conquérir la sérénité. Or ce poème, si attachant par sa beauté morale, est un chef-d'œuvre de l'art où se combinent l'ardeur du lyrisme, la grandeur de l'épopée, le pathétique du drame.
Ce poème est un chant lyrique. Nous avons entendu la confidence de l'âme guérinienne, la tendresse de son enfance portée à l'extase, l'enivrement de sa jeunesse dans le vallon de son Cayla, vers les landes bretonnes et sur les grèves de la mer, le cri de triomphe de sa sensibilité répandue sur le monde. Nous avons écouté l'appel de son angoisse vers le calme de la force et la maîtrise de la volonté. Et tous
ces motifs lyriques s'expriment lyriquement, avec des résonances profondes, dans cette prose nombreuse, harmonieuse, plus harmonieuse que la mélodie de Chateaubriand.
Ce poème surgit, avec le relief de l'épopée, dans la simplicité de la grandeur. Comme les héros épiques, les personnages du Centaure se lèvent puissants et sommaires et dressés en traits abrupts, mais l'ampleur de l'horizon leur donne un air de magnificence. Macarée devient le symbole des âmes guériniennes, enivrées et farouches, enivrées par le besoin de l'exaltation et farouches dans leur tourment qui les pousse à l'inaccessible : âmes vagabondes et mélancoliques, comme ces cavales, flattées par la douceur des brises, et si tristes le soir, quand l'Aquilon les a quittées. Mélampe apparaît comme une ombre inquiète et fugitive. Désireuse de percer le mystère des choses, elle passe mystérieuse elle-même et comme égarée dans l'incertitude de sa recherche inutile : image émouvante du désarroi de la pensée humaine toujours avide et toujours déçue ! Chiron surtout se manifeste avec la noblesse de l'épopée. Dans ce poème qui décrit l'emportement de la rafale, il apparaît soudain comme le symbole de la paix, de la force et de la grandeur. C'est Chiron le grand, majestueux comme la vieillesse qui juge la turbulence,
— Chiron le sage, qui comptait parmi les sept Sages,
— Chiron le doux, avec son geste d'imploration
vers la nature chargée de sucs bienfaisants, — Chiron le calme, dans la maîtrise de ses inquiétudes disciplinées. Ainsi nous apprenons que la force souveraine est grave et tranquille, parce qu'elle a connu et dominé les orages.
Enfin cette œuvre, passionnée comme un chant lyrique, noble comme une évocation d'épopée, est traversée par le pathétique du drame. Le poète met en scène le conflit de sa sensibilité et de sa raison, de son romantisme en tumulte et de son stoïcisme enfin triomphant. Dans ce poème qui a la majesté d'un bas-relief, une vie intérieure palpite avec une intensité pascalienne. Le tragique du guérinisme murmure et gronde sur un rythme ferme comme l'airain. Nous voyons d'abord l'égarement de la jeunesse et l'exaltation du génie dans l'allégresse des sommets ; puis le trouble du pathétique intellectuel ; enfin, après tant de fièvre, l'appel au calme est réclamé, comme le réconfort nécessaire dans une insoutenable amertume. Alors ce poème de plus en plus dramatique se façonne en drame, et un dialogue se fait entendre sur une scène soudainement apparue : Chiron qui redresse la fatigue de Macarée, c'est Guérin qui médite devant Guérin qui souffre, c'est le penseur qui proclame la nécessité de la discipline devant le rêveur dispersé dans le songe et dans la chimère.
Ainsi les formes les plus diverses de l'art sont associées et fondues dans ces pages essentielles.
La richesse de l'idée est égalée par la puissance de
l'évocation.
Ce chapitre était composé, quand j'ai reçu, de mon ami Francis Jammes, à propos du Centaure, une lettre si belle que je n'ai pas le droit de la garder pour moi seul. Ecoutons les poètes quand ils nous parlent de leurs compagnons et de leurs rivaux, et méditons cette page qui nous permettra de préciser notre pensée sur la portée de l'œuvre guérinienne. « Le poème du Centaure est l'explosion splendide, mais marquée de mort, d'un arbre en automne. N'ayant point mis en pratique cet axiome de Lacordaire que rien n'est fort comme un homme qui se sent faible et qui prie, Maurice a recherché, dans l'expression d'un paganisme artificiel, un tonique. Il ne faut pas trop voir un symbole dans cette œuvre, mais un somptueux et éphémère déploiement d'images que l'auteur enveloppe de mélancolie. J'ai observé chez certains malades cet extrême désir d'être forts physiquement. De là l'inspiration du Centaure : elle est d'un grand soufiie ; mais, à la moindre tension nouvelle, l'hémorragie se produirait. Encore une fois : c'est un arbre d'automne qui s'enflamme comme un bûcher, au moment même qu'il ressent qu'il va quitter le monde. Il fait alors miroiter le prisme des éléments dont il s'est nourri. Les feuilles du Centaure, c'est cela.
Elles éblouissent parce qu'elles agonisent. — Quant à la forme, elle est telle que c'est l'une des rares formes qui, avec celle de Pascal et de l'entomologiste Fabre, ont impressionné le moins adaptable des écrivains modernes, Claudel. »
Ainsi le poème de Maurice de Guérin est un arbre d'automne éclatant et marqué de pâleur. L'image que dresse devant nous la sensibilité d'un poète — d'un grand poète dont j'espère que la simplicité protégera toujours la puissance — cette image opulente et triste ne symbolise qu'une partie du Centaure. Elle retient notre pensée sur la mélancolie de ce chant passionné et sur la fièvre de ce délire. Plaignons, avec Francis Jammes, cette force qui se tourmente, et sentons ce qu'il y a d'émouvant dans cette grandeur mutilée. Mais n'oublions pas ce qu'il y a d'exaltant dans son appel à la puissance et dans cette volonté qui souffre encore et n'abdique pas.
La plainte inapaisée qui traverse le poème du Centaure retentit, certes, au fond de moi : c'est la plainte guérinienne qui gémit dans tout ce qu'a écrit Maurice, dans les premiers aveux de son génie naissant, dans les appels de l'exilé, dans les évocations infatigables du Cayla et de la Terre promise, dans les souffrances d'une sensibilité toujours meurtrie et d'une pensée toujours errante vers le mystère. Cette beauté dans la mélancolie qui donne tant de magnificence à la plainte, je la contemple
Ztromski. — Maurice de Guérin. iS
et je l'admire dans le Journal, et je respire avec respect cette fleur éclatante au parfum d'encens qui s'épanouit dans une atmosphère de funérailles. Et je n'ignore pas que nous serons toujours moins sensibles à l'apaisement de la guérison qu'au trouble de la détresse. Ces œuvres douloureuses où pleure la grandeur ont des résonances éternelles, parce qu'elles traduisent la vérité la plus répandue et l'amertume la moins méritée. Nous savons bien que, dans l'histoire et dans la nature, reff"ort de la vie s'achève presque toujours dans la blessure de la brièveté et le scandale de l'injustice.
Mais ne diminuons pas la portée du Centaure. Ce poème inépuisable n'est pas seulement l'expression d'un fulgurant délire. Ce chant aux modulations infinies n'est pas seulement l'explosion de l'enchantement illusoire qui s'éteint si vite dans le rythme monotone de la plainte automnale, — de la plainte qui n'accueille plus l'espérance. Dans ce poème élégiaque surgit soudain le pathétique d'un drame. Écoutons le bruit de ce drame qui agite la plainte dans une secousse de bataille, et déchire le fond de cette œuvre et l'ouvre jusqu'à ces profondeurs secrètes où l'homme qui se sait grand révèle toute la beauté de son destin. Car l'âme de Maurice, se montrant tout entière, nous dévoile les deux courants qui jaillissent de ses sources : le courant de mélancolie qui troublait le mouvement de ses
audaces, et le courant de puissance qui entraînait sa fatigue aux élans vainqueurs.
Si Maurice de Guérin n'avait voulu décrire que le tragique déclin d'une force trop vite meurtrie, il n'aurait composé qu'une œuvre lyrique qui mériterait certes, par la richesse de vibration de son chant douloureux, de tenir une place glorieuse parmi les monuments de la tristesse humaine. Mais n'oublions pas l'enseignement de Chiron et la solennité de ce geste de vaillance qui ajoute à l'émotion du pathétique le prestige de la grandeur. Macarée est un romantique, fatigué par son romantisme ; toujours vagabond et porté d'un dessein mystérieux, il entraîne son désir dans le délire de la chimère, et sa « fureur secrète » qu'il prend pour un appel divin l'égaré dans les ténèbres de l'impénétrable. Mais Chiron apporte à ce malade le réconfort tant souhaité. Parce qu'il a observé la nature, il a dissipé les mensonges. Parce qu'il a souffert et regardé sa souffrance, il a trouvé le repos. Alors il condamne l'erreur de ce romantisme qui nous exalte et nous abandonne dans la déception ; et, par la révélation de son exem.ple, il nous apprend que le cœur humain peut éprouver, dans le rythme de la mesure et la douceur des actes bienfaisants, ces joies inviolables qui sont les récompenses de la sagesse. C'est pourquoi le message de Chiron arrête, par l'apologie de la force qui se discipline, l'inutile et brève chanson de l'énergie indisciplinée.
Le calme va renaître dans ce cœur assombri. Le sacrifice illumine cette fougue que l'orgueil allait dévorer.
Est-ce à dire que le poème du Centaure s'achève dans la plénitude d'une paix garantie ? Pouvons-nous prétendre que la méthode de Chiron assure la fin de notre tourment ? Retenons ici la parole désespérée de Chiron lui-même : elle obligera le poète à chercher le remède souverain et à gravir des sommets plus rudes. Chiron nous avoue qu'il ressent toujours, parmi les sérénités de sa vie nouvelle, l'agitation de l'inapaisé. « Inquiet encore, mais me détournant sans cesse vers la quête des plantes ! » Aveu déchirant, comme un sanglot mal étouffé ! Ainsi la sagesse l'a porté dans la lumière des sentiers paisibles, mais la mélancolie le surprend encore et l'égaré dans le mystère. Il ferme l'oreille à la mélopée romantique ; mais, du fond de son cœur toujours orageux, s'élève la rumeur des aspirations qui ne veulent pas mourir. Il s'abandonne à ces ivresses tranquilles dont il a vanté la douceur ; mais il écoute, dans les battements de son âme qui pleure, le bruit d'une plainte inconsolable. Toujours curieux et toujours errant, il suivra, comme le Centaure qu'il voulait guérir, la marche symbolique des nuages « sauvages et inquiets », et il répandra dans le trouble des cieux l'âme orageuse qu'il a reçue de son aïeule Néphélé. Alors, dans le silence des cimes qui ne par?îtront plus sereines.
il entendra l'inquiétude des mondes dans la plainte des espaces.
Ainsi Chiron apporte une discipline encore incertaine, puisqu'elle apaise le tourment sans pouvoir le guérir. Dans l'ascension si douloureuse vers la paix et vers la lumière, le poème du Centaure nous réconforte, puisqu'il franchit une étape difficile : mais il ne nous établit pas dans le port. Qui calmera le trouble de Chiron ? Qui apaisera l'inquiétude de Maurice de Guérin ?
La Bacchante va nous apprendre à prier et à trouver dans la prière la paix des certitudes.