CHAPITRE II
Le paysage du Cayla doit dominer l'étude de l'œuvre guérinienne. Puisqu'il surgit toujours, dans le cœur de Maurice, comme un ami qui console ou un maître qui inspire, il est nécessaire d'évoquer l'âme de ce confident pour comprendre la douceur de ses consolations et la qualité de ses conseils.
Or, l'originalité de ce paysage se définit par les trois caractères qui le décrivent : l'harmonie qui chante dans un vallon aux courbes légères et douces, — l'abondance des effets d'horizon dans ce vallon qui ondule, — la majesté de la forêt de chênes que les habitants du pays appellent la garenne du Nord et dont Maurice et Eugénie ont tant aimé la tristesse et la grandeur.
Donc analysons l'efficacité créatrice de cette harmonie, de ces effets d'horizon et de cette farouche magnificence afin de remonter aux sources de ce génie qui a éprouvé le sentiment de la nature avec une incomparable puissance de retentissement.
Ce paysage est un paysage doux et calme, un paysage qui a le calme de la douceur, un paysage harmonieux. Le château du Cayla domine un vallon aux courbes adoucies, aux pentes molles. Du haut de la terrasse, où la rêverie du poète a déployé tous ses désirs, on voit se dérouler une conque heureuse, une véga façonnée par le rythme des ondulations. Au bas, le Santussou, ruisseau murmurant et fragile, coule le long d'un rideau de saules et de peupliers. Au fond de la vallée, des prairies s'étendent, puis gravissent la pente des collines, et la ligne dispersée des arbres forme çà et là des îlots de verdure et des oasis de silence.
Dans le calme du vallon, la paix de la prairie qu'abrite la rangée des arbres évoque le paysage où soupirait la mélancolie de Virgile. Car le souvenir de Virgile se lève ici avec la force des inévitables évocations. Les arbres du Cayla sont les arbres du paysage virgilien : le saule aux lueurs d'argent, le figuier dont le fruit a recueilli l'âme du soleil, le marronnier qui a protégé de la fraîcheur de son ombre tant de confidences fraternelles, le peuplier qui monte dans la lumière comme le plus haut rêve de la prairie.
Les sources secrètes qui nourrissent cette verdure chantent le long du gazon. L'une d'elles, la source
du Téoulé, qui murmure selon les nuances du jour sa joie ou sa plainte, c'est la nymphe de Virgile qui sort en chantant du cœur du chêne, et accompagne de son bruit éternel les âmes de Maurice et d'Eugénie, toujours renaissantes et fraîches, toujours errantes dans cet asile de la gloire et de l'amitié.
Virgile aurait aimé ce paysage.
Voici la prairie, la prairie accueillante et herbeuse : herbosa prata.
Voici la source fraîche près du bassin couvert de mousse :
Hic liquidi fontes et stagna virentia musco.
Voici les bois touffus de Septfonds qui retentissent du chant des oiseaux :
Avia tum résonant avibus virgulta canons.
Voici le ruisseau sinueux et les tendres roseaux qui voilent ses rives :
...tardis ubi flexibus eriat Mincius et tenera pra;texit arundine ripas.
On entend la tourterelle qui roucoule à l'abri de l'ormeau :
Turtur ab ulmo.
On écoute le bruissement des abeilles qui volent dans la haie de saules :
Hyblaeis apibus florem depasta salicti.
Enfin sur ces coteaux onduleux se déploie la mélancolie du soir qui apporte le mystère de ses grandes ombres :
Majoresque cadunt akis de montibus unibrx.
Le paysage virgilien revit devant nous, — un paysage tempéré et tranquille, — un paysage qui invite au rêve sans égarer le rêve dans la chimère de l'indéterminé, — un paysage qui enclôt la rêverie dans la pureté des formes claires et harmonieuses.
Dans ce vallon bienfaisant, deux sensations d'une intensité singulière frappent l'âme et soutiennent longuement la méditation : l'abondance de l'écho et la richesse des jeux de la lumière et de l'ombre.
L'écho éclate en bruits soudains et longs à travers ces vallons arrondis. Tantôt la voix descend et roule et s'abandonne à la pente de la montagne. T?ntôt la voix monte du fond du ravin comme un cri d'alouette et sillonne d'une traînée lumineuse la limpidité de l'air. Que de fois Eugénie a noté cette vie de la voix dans les parois retentissantes du vallon silencieux ! Que de fois Maurice a écouté la musique de ces bruits de la nature qui rendent si pathétique le silence !
Ce paysage qui multiplie les effets du son se prête à tous les jeux de la lumière et de l'ombre. Car, dans ces creux du vallon et sur ces coteaux penchés, le soleil déploie tous ses prestiges. Dans
la diversité des heures, les ombres délicates et çà et là clairsemées traversent ces champs et s'y reposent en groupes pacifiques et font plus intime l'hymen de l'arbre et de la prairie. On dirait que dans cette vallée heureuse la vie des sons et l'abondance des reflets viennent offrir, pour l'épanouissement d'un génie naissant, les manifestations les plus émouvantes de la vie de la nature.
Devant ce vallon d'une grâce italienne et d'une ordonnance française, devant ce paysage qui offre au regard des groupes composés et choisis, on s'explique un caractère éminent de l'art de Maurice de Guérin, Malgré les tendances romantiques de son âme, il résistera au romantisme. Dans l'élan de son plus haut délire, il acceptera la discipline de la mesure. Toujours fidèle à ses hérédités latines parce que le paysage du Cayla toujours ressenti a formé son âme à la clarté des plans harmonieux, il estimera qu'il n'est pas nécessaire de traduire dans l'indécision de l'obscurité les mystères de l'âme et l'infini du songe. Certes nous ne l'entendrons pas toujours si nous ne sommes pas capables de monter vers ses pics ardus ou de descendre dans ses cavités profondes ; mais si nous savons nous incliner dans la méditation qu'impose la vraie grandeur et comprendre que la beauté n'est pas une fontaine publique exposée dans tous les carrefours aux confidences banales des hommes, mais au contraire une source mystérieuse et lointaine
Zyromski. — Maurice de Guérin. î
qu'il faut chercher à travers les ronces de la montagne dans la région heurtée des sommets, alors son œuvre rayonnera dans la lumière des hautes solitudes ou dans la clarté encore plus éclatante des ténèbres illuminées. Il sera mystérieux, mais il ne sera pas incertain. Il sera profond, mais il ne sera pas obscur. Il exprimera dans un art classique ses ivresses les plus tremblantes. Il sculptera sur l'airain de son verbe ses sentiments entraînés par le vent des nostalgies. Le Centaure déchaîné à travers la nature saura se plier à l'ordre de la netteté latine.
Le second caractère de ce paysage est l'abondance des effets d'horizon. De la terrasse du château, le regard s'étend vers les beautés que la nature déploie sur la ligne des sommets avec la complicité du ciel. Il convient d'analyser la force inspiratrice de ces jeux de la lumière sur les ondulations des cimes.
Du fond de la vallée quand le regard monte vers l'horizon, il assiste à de féeriques aventures. Tout prend un air d'ampleur et de magnificence. On comprend et on éprouve les émotions des poètes primitifs. On revit les heures antiques des poèmes de l'Egypte et de l'Inde. Les formes des choses se revêtent de majesté et les êtres vivants ont la noblesse des épiques apparitions. La cabane la plus délaissée émerge avec éclat de la ligne lointaine
et ressemble à ces phares qui signalent les solitudes. Le bœuf penché sur la terre accomplit avec la grandeur biblique le geste éternel de son bienfaisant labeur. Le berger qui surveille son troupeau surgit dans la gloire du pasteur de Lucrèce qui goûte la joie divine des sommets inaccessibles, per loca pastorum déserta atque otia dia.
Quand nous avons gravi la montagne, nous éprouvons, dans l'émotion d'une énergie créatrice, le sentiment d'être au centre, à un centre choisi d'où les perspectives rayonnent. La vue de la voûte céleste donne à cet observatoire une puissance de projection insondable. Cette fraternité de la terre et du ciel amène la joie des dilatations, car nos limites se dissolvent à travers la pureté de l'espace ; et, dans la vision d'immensité qui nous soulève, une sensation d'infini traverse l'âme comme un éclair qui ouvre l'abîme des cieux. Signalons la puissance de ces effusions dans l'âme guérinienne toujours prête à de beaux départs, et comprenons l'efficacité de ces visions dans un cœur si épris de toutes les formes du pathétique.
La lumière déploie à l'horizon ses plus beaux prestiges. Dans la magie du lointain, les êtres apparaissent avec la majesté de l'isolement et la noblesse de la grandeur. Ces gestes humains nous émeuvent par leur simplicité et leur magnificence parce qu'ils se profilent sur l'étendue des cieux. Ces êtres nous sont vénérables parce qu'ils se dressent à la limite de
deux mondes. En se prolongeant dans la pureté de l'azur, ils empruntent de la puissance des surnaturelles évocations ; car, dans ces parages vastes et libres, la lumière a un pouvoir d'enchantement qui leur donne un éclat d'apothéose. Nous comprenons alors pourquoi la vue de l'horizon éveille au fond de nous l'ivresse des Centaures. Sur les vagues de l'air comme sur une mer sans rivages, nous errons au gré de la puissance de nos sentiments et de nos pensées ; car la sensibilité déroule ses ondes sur les vibrations de cette étendue indéfinie, et notre pensée multipliée par ce plaisir d'élargissement s'épanouit dans l'abondance de ses ressources. Le souffle des synthèses et des métaphysiques se déploie dans cette joie robuste que nous appelons l'ardeur des sommets, et l'émotion religieuse nous soulève dans un émoi de confiance et d'exaltation.
Maurice de Guérin s'est plu à projeter son rêve sur cette ligne indécise et charmante où les derniers sommets de la terre se mêlent aux commencements des cieux. « Le Cayla est au centre d'un horizon chéri. » Dans le silence de cet observatoire de choix, il a ressenti des émotions exaltantes jusqu'à la fièvre, dont l'aveu souvent obscur se précise maintenant devant notre pensée avertie : « Quand je goûte cette sorte de bien-être dans l'irritation, je ne puis comparer ma pensée qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon entre deux mondes. »
J'ai eu l'occasion d'éprouver, dans ce paysage
émouvant, la valeur poétique de ces effets d'horizon. Je savais, par les aveux de Maurice, que le coucher du soleil manifeste, dans les ondulations de cette vallée silencieuse, toutes les richesses de sa magnificence. J'ai voulu me donner la joie de cette contemplation. La douceur d'une fin de journée de septembre reposait sur la campagne enveloppée par tous les souvenirs guériniens qui affluaient de toutes parts, du cœur des arbres et de la voix des sources, du bruit du ruisseau sous les saules et du chant de la tourterelle à l'abri de l'ormeau. Le soleil se couchait derrière l'église d'Andillac et la sérénité descendait sur l'humble village. Un nuage de pourpre, un nuage d'encens rouge, qui prenait la forme d'une lyre sanglante et pourtant triomphale, montait dans l'ardeur de l'azur, comme s'il emportait dans une gloire d'apothéose l'âme de Maurice endormie à l'ombre de l'église sous le cyprès du petit cimetière. Décor propice aux rayonnements du souvenir ! C'était l'heure accueillante à nos intuitions les meilleures, quand la méditation a gravi les sommets ardus de la compréhension. L'éclat de cette vision symbolique illustrait les plus hautes pensées guériniennes. Était-ce l'esprit de Maurice qui se répandait, avec le chœur des Muses antiques, dans la lumière de Phoibos-Apollon } Était-ce l'âme de Maurice qui s'unissait enfin aux croyances ancestrales et se dilatait dans la joie de la prière chrétienne ? N'était-ce pas plutôt
tout notre grand Maurice, l'esprit du penseur et le cœur du poète, qui s'épanouissait dans l'harmonie de cette lyre céleste et chantait toute l'ardeur de la croyance chrétienne dans toute la splendeur de la nature divine ?
Ce paysage, qui séduit les sens par sa grâce virgilienne et sa puissance d'irradiation, frappe la pensée par sa grandeur. Derrière le château du Cayla surgit la forêt de chênes. Maurice aimait cette garenne du Nord. Il comprenait le tragique de la forêt. Il écoutait le silence de la forêt, silence approfondi par l'écho du murmure que le ruisseau du Santussou déroule le long du ravin.
Dans la solitude de la forêt et dans la solennité de son silence, une imagination puissante préside à la collaboration de la nature et du cœur humain. Quand le soir tombe sur la cime apaisée des forêts, il veille au recueillement des sympathies qui se rapprochent. Quand le soleil perce la voûte de la forêt, les dryades sortent du cœur des chênes et le poète se mêle au dialogue émouvant des nymphes et des arbres.
Ici Maurice s'incline devant le mystère des forces vivantes et il sent que son cœur bat dans le cœur de la nature. Devant le vallon de verdure et de lumière, il s'enivrait d'harmonie et de beauté.
Devant la gravité de la garenne du Nord, il médite dans le silence et il élabore les rites d'un culte religieux.
Car il a contemplé la majesté du chêne. 11 a aimé le grand rrbre sacré, l'arbre chargé de la vénération des humains, l'arbre de Jupiter et de l'oracle de Dodone, l'arbre chanté par Lucrèce et Virgile, Ronsard et Lamartine, Wordsworth et Maurice de Guérin.
Le chêne est le symbole de la patience. Le cœur du chêne est plus dur que le fer. Le cœur du chêne résiste plus que le fer à l'usure du temps et à la rouille de la fatigue. Le chêne est plus vivant et aussi robuste que le granit.
Le chêne est l'image de la puissance. Pourtant voyez la forme des grands chênes. Elle est tourmentée comme la bataille du Temps qui s'agite et de l'Éternité qui demeure. Le chêne est puissant et il paraît tourmenté. Le chêne a des formes douloureuses et il montre un calme éternel. Comprenons la leçon du chêne. Il a grandi parce qu'il a souffert, comme si la souffrance était la condition de la grandeur. Un auguste silence émane de ces frondaisons orageuses. Or la contemplation de la puissance qui a dominé le trouble amène toujours la sérénité. Dans la paix de la montagne, notre fragilité se fortifie, car le calme des monts survit aux tourments de la tempête. Devant le repos de la mer, nos inquiétudes s'apaisent, car ce rythme constant dans l'agi-
tation éternelle apporte le sentiment de la certitude. Devant le Moïse de Michel- Ange, le trouble imposé par tant de pathétique s'achève dans la force inspirée par tant de majesté. La même émotion de tempête et de discipline, de souffrance et de triomphe soulève l'âme de Maurice devant la forêt des grands chênes.
Il sera donc facile de comprendre pourquoi le poète s'attardait dans la solitude de la garenne du Nord, et il sera agréable d'expliquer pourquoi le chêne apparaît, dans les passages essentiels de son œuvre, pour traduire ses rêves les plus ardents. Quand il méditera sur la mort de Marie, il voudra définir la paix de son âme qui a purifié sa douleur, et il dira : « J'ai cueilli un miel sauvage et fort dans le cœur des chênes primitifs ». Dans le Centaure, il suivra le héros sur les ondulations des cimes : là, dans le silence des bois inspirés, sous le regard des constellations, dans le voisinage de Pan et des nymphes enivrées par la nuit, il écoutera le murmure de l'arbre vénérable : u L'esprit des dieux venant à s'agiter troublait soudainement le calme des vieux chênes. » Dans le Journal, quand la mélancolie l'enveloppe et le laisse dans la détresse, il tendra ses mains suppliantes vers la sérénité des forêts : « Si j'emportais ces hauteurs ! Quand serai-je dans le calme ? Autrefois les dieux, voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d'eux une nature végétale qui absorbait
dans son étreinte, à mesure qu'elle s'élevait, leur corps vieilli et substituait à leur vie, tout usée par l'âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes. Ces mortels, devenus immobiles, ne s'agitaient plus que dans l'extrémité de leurs branchages émus par les vents. N'est-ce pas le sage et son calme ? » C'est ainsi que la forêt de chênes a fait entendre les paroles inspiratrices et les conseils de la puissance.
On voit que le vallon du Cayla pouvait fournir à Maurice de Guérin non seulement des thèmes à descriptions où l'imagination du rêveur trouvait le décor réclamé par le désir, mais encore des motifs de méditation où le penseur anxieux devait chercher les raisons du calme. C'est pourquoi, dans les avenues secrètes et agitées de son paysage intérieur, les beautés de la terre natale surgissent pour offrir au poète les images pacificatrices de l'harmonie et de la magnificence.