CHAPITRE III
l'enfance MERVEILLEUSE DANS LE VALLON DU CAYLA
Accompagnons le poète enfant dans ce paysage dont nous avons montré l'efficacité créatrice, et assistons à ses premiers étonnements devant la beauté du monde. Car il convient de se pencher, avec l'attention du respect, vers l'enfance des grands poètes, si l'on veut surprendre le secret des origines dans les manifestations du génie naissant.
Une âme d'enfant est jaillissante et directe comme une force de la nature. Elle n'a pas été altérée par les incohérences de nos pédagogies. Elle n'a pas subi l'empreinte des mains imprudentes et lourdes. Sa sensibilité est intacte et pure. Son imagination se déploie avec la spontanéité de ses élans. Hâtonsnous de la saisir avant les déformations et les artifices.
Pour nos esprits surchargés, la nature a souvent perdu le charme de sa fraîcheur. Entre elle et nous
s'interposent l'écran de nos souvenirs et le voile de l'habitude. Mais la sensibilité d'un enfant se mêle amicalement à l'harmonie et à l'éclat du monde. L'imagination d'un enfant se fond fraternellement dans les formes les plus heureuses de la vie. Aussi le regard de l'enfance semble-t-il enivré dans un perpétuel émerveillement.
Donc attendons-nous à des manifestations surprenantes s'il s'agit d'un Maurice de Guérin qui s'avance vers nous avec une auréole. L'enfance de cet enfant est merveilleuse et divine. Elle est merveilleuse, puisque les plus nobles ardeurs de la vie ancestrale, qui semblent éteintes dans nos âmes amorties, vont renaître et s'épanouir dans cette âme triomphale avec la grâce de l'aube et la vivacité du printemps. Elle est divine, car l'enfance d'un enfant de génie permet d'entendre le bruissement des sources lointaines. Le divin dans la nature et dans l'humanité est la manifestation soudaine d'une source longtemps mystérieuse. Une source est un élan de la vie créatrice. Une source est un geste de Dieu. Proclamons que l'enfance d'un poète est vénérable comme une source et sacrée comme un message divin.
Évoquons le poète dans les sentiers de son Cayla. Mais, pour éviter les erreurs des évocations, recher-
l'enfance merveilleuse au cayla 45
chons l'appui des confidences et la sanction des textes. Il faut que notre goût, consolidé par le savoir, assure la justesse de nos sentiments et de nos intuitions.
Il est difficile d'accepter sans contrôle les récits composés dans le mirage de la gloire. Les écrivains recomposent le tableau de leur enfance avec la collaboration du souvenir. Or le souvenir, le plus subtil des magiciens, forme la trame de nos songes, et les créations de nos songes sont arbitraires et décevantes. Nous avons dû surveiller les affirmations d'un Lamartine et d'un Chateaubriand : doit-on se défier des aveux d'Eugénie et de Maurice de Guérin?
Il convient de dissiper le prestige des récits de Lamartine et de Chateaubriand. Le livre des Confidences de Lamartine est construit comme un poème où se combinent les souvenirs et les créations, car le poète obéit toujours à son besoin d'idéaliser qui transforme la réalité quotidienne. Lamartine adolescent n'a pas été cet Éliacin mélancolique, cet élégiaque plaintif et toujours mêlé au cortège de ses sœurs : il fut un enfant vigoureux et indiscipliné, fier de sa force, souvent déchaîné dans la véhémence. Et cet enfant robuste, après avoir traversé la mélancolie des Méditations, écrira les Recueillements et imposera à l'admiration des hommes la grandeur de sa vieillesse meurtrie et infatigable. De même il a fallu écarter les récits trop séduisants
de Chateaubriand. Son livre, concerté comme une apologie, mêle aux créations involontaires de l'imagination poétique les inventions d'un orgueil toujours préoccupé. Les Mémoires d'Outre-Tombe sont le monument glorieux qu'a élevé une vanité insondable. Les Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand sont le panégyrique de Chateaubriand, — un panégyrique somptueux et obstiné.
Au contraire nous pouvons accueillir avec confiance les effusions d'Eugénie et de Maurice. Eugénie est l'esprit le plus spontané et le plus incapable de mensonge. Son regard est neuf et frais. Son jugement est incorruptible. Elle ignore la détestable habitude de l'homme de lettres qui écrit, dans l'obsession du public toujours évoqué, avec les soucis littéraires qui amènent l'artifice.
Ils sont rares ceux qui écrivent comme si rien n'avait été écrit avant eux ! Ils sont rares ceux qui écrivent comme s'ils écrivaient au fond d'un désert, dans le silence de l'isolement, devant le regard de Dieu !
Eugénie fait partie de ce groupe souverain. Avec l'audace magnifique de la candeur, elle se tient sur la ligne inflexible de la sincérité, et elle s'y maintient sans effort parce que les délicatesses de la femme sont en elle fortifiées par les scrupules de la chrétienne. Accueillons avec confiance le témoignage d'Eugénie.
Le témoignage de Maurice semble aussi garanti
et indiscutable. Un Lamartine est enclin aux formes qui embellissent, parce qu'il écrit loin de son enfance, sous l'action déformatrice des poétiques imaginations. Un Chateaubriand nous égare parce qu'il est la dupe de sa vanité. Il altère les événements parce qu'il songe moins à la vérité qu'à la gloire. Il transforme les caractères parce qu'il compose une image qui doit avoir l'harmonie d'une œuvre d'art. Au contraire le passage que nous utiliserons a été écrit dans l'effusion de la première enfance, quand le poète se distinguait à peine des bergers qui l'accompagnaient dans les sentiers de son vallon. Donc allons, avec un esprit rassuré, vers le mystère des sources, et laissons-nous prendre et illuminer par la sincérité des aveux d'Eugénie et de Maurice de Guérin.
Eugénie nous a laissé, sur l'enfance de son frère, ces précieuses confidences : « Maurice était un enfant imaginatif et rêveur. Il passait de longs temps à considérer l'horizon, à se tenir sous les arbres. Il affectionnait singulièrement un amandier sous lequel il se réfugiait aux moindres émotions. Je l'ai vu rester là, debout, des heures entières. — Il est, à la campagne, aux beaux jours d'été, des bruits dans les airs que Maurice appelait les bruits de la nature. Il les écoutait longuement. — Une de ses
jouissances, c'était encore d'improviser en plein air, et, comme il avait du penchant pour l'état ecclésiastique, c'était des discours religieux qu'il faisait. Il y a dans les bois du Cayla, sous un enfoncement, une grotte taillée en forme de chaire, où il montait, et qui fut appelée pour cela la chaire de Chrysostome. Maurice avait toujours ses sœurs pour auditoire ».
Ces révélations bienfaisantes éclairent les mystères du génie naissant. « Maurice était un enfant imaginatif et rêveur », puisqu'il trouvait au fond de luimême une source d'enchantement. L'enfance de ces enfants prédestinés à chanter la beauté du monde est le déroulement d'une féerie intérieure. Les plus beaux désirs de l'âme des ancêtres revivent dans ces âmes chargées d'avenir, parce qu'elles sont pleines des richesses du passé. Les songes qui ont soulevé les premiers hommes se prolongent dans ces imaginations retentissantes. Cette puissance de création, qui étonne nos sensibilités fragiles, s'explique par le charme de ces souvenirs renaissants. C'est pourquoi les grands poètes se plaisent dans l'évocation de ces heures illuminées par ces rayonnements qui viennent peut-être du fond des âges. Pensons à la joie de Victor Hugo revivant les rêveries du jardin des Feuillantines, — à l'exaltation de Leconte de Lisle décrivant, dans l'amertume de son désespoir, la splendeur de son île natale, — aux visions édéniques de Pierre Loti signalant,
l'enfance merveilleuse au CAYLA 49
dans la mélancolie de sa maturité finissante, les premiers éblouissements de sa sensibilité ouverte aux féeries de l'univers.
« Maurice passait de longues heures à considérer l'horizon. » Car l'horizon était le cadre nécessaire de sa vie intérieure soulevée par l'envol des songes. A cet enfant Imaginatif et rêveur, l'horizon offrait ses couleurs, ses formes de rêve, sa lumière d'apothéose. Il voyait se lever là-bas, dans la magie du lointain et l'éclat des créations naturelles, le décor propice à ses effusions les meilleures. C'est pourquoi nous avons jugé nécessaire d'analyser l'efficacité créatrice de ces effets d'horizon.
« Maurice passait de longues heures à se tenir sous les arbres. Il affectionnait singulièrement un amandier sous lequel il se réfugiait aux moindres émotions. )i Cet enfant aime à se tenir sous les arbres qui sont ses compagnons tutélaires. Geste charmant du tendre et du fragile vers l'appui ofïert par la force ! Retenons ce geste de tendresse et d'imploration. Jamais cette image aimée des poètes — le sein de la nature où l'humanité fatiguée se rejette éternellement — jamais cette image antique n'a vécu d'une vie plus touchante que dans l'âme guérinienne. Toujours Maurice de Guérin sera cet enfant qui se calme dans le sein maternel de la terre et demande aux arbres le secret de leur sérénité. Toujours il viendra déposer sa plainte dans le cœur du chêne et de l'amandier pour s'informer du
Zyromski. — Maurice de Guérin. 4
cours de la nature en écoutant le rythme des lois de la vie.
Quand Eugénie ajoute : « J'ai vu Maurice rester là, debout, des heures entières », nous comprenons ce qu'elle nous laisse entendre. L'enfant s'abandonne au charme des beautés qui l'entourent, comme le croyant s'abandonne à son Dieu. Ce sentiment de la nature répand au fond de son âme l'enthousiasme secret du mysticisme. Maurice est en extase. Pendant ce temps, Eugénie agenouillée dans l'ombre de sa chapelle éprouve la même ardeur dans le même élan de la sensibilité conquise par le divin. L'extase de la sœur devant l'image de la Vierge n'est pas plus enivrante que l'extase du frère devant la majesté du grand chêne ou la tendresse de l'amandier.
Le dernier aveu n'est pas le moins éclairant. « Une de ses jouissances était d'improviser en plein air. Il y a, dans les bois du Cayla, une grotte taillée en forme de chaire, où il montait et qui fut appelée pour cela la chaire de Chrysostome. » On montre, dans les bois du Cayla, sous un enfoncement, la grotte taillée en forme de chaire, et l'on peut encore entendre les improvisations du jeune poète, si l'on écoute au fond de soi-même les souvenirs de ses Lettres et de son Journal.
Donc il improvise. Mais l'improvisation n'est pas une effusion désordonnée et arbitraire. L'improvisation n'est jamais une création. Création, mot formidable qui déborde par son caractère infini
la portée toujours finie de la puissance humaine ! L'improvisation est l'apparition, imprévue mais nécessaire, d'une vie intérieure longtemps amassée dans le silence. L'enfance d'un Mozart et d'un Maurice de Guérin offre le spectacle surprenant d'une force à la fois enfantine et héroïque. Dans leur âme émerveillée, la sensibilité souple comme un fluide s'ouvre à la beauté et à l'harmonie du monde. Leur imagination, que le moindre souffle soulève, retient et multiplie ces apparitions plastiques et chantantes. Peu à peu ce travail intérieur façonné dans la pénombre s'organise, et jaillit enfin en une inspiration qui paraît soudaine et qui est l'explosion de sentiments longtemps caressés. On n'improvise jamais : on accueille l'heureuse abondance des souvenirs. Cet enfant qui improvise dans la grotte inspiratrice, c'est la nature du Cayla ressentie par une sensibilité prenante, et exprimée par une âme évocatrice et sonore.
Cette confidence d'Eugénie est fortifiée par le plus précieux des témoignages. Nous possédons en effet un poème en prose qui est un chant lyrique composé par Maurice à onze ans.
« Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs, qui se lèvent avec le soleil et le suivent, qui suivent le soleil comme un grand concert suit un roi.
« Ces bruits des eaux, des vents, des bois, des monts et des vallées, les roulements des tonnerres et des globes dans l'espace, bruits magnifiques auxquels se mêlent les fines voix des oiseaux et des milliers d'êtres chantants ; à chaque pas, sous chaque feuille, est un petit violon. — Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
« Comme les jours d'été en sont pleins ! Quels retentissements lorsque les campagnes éclatent de vie et de joie comme les grandes jeunes filles ; lorsque, de tous côtés, s'élèvent rires et chansons, cadence de fléaux sur l'aire, avec accompagnement de cigales, et, le soir, les tintements des cloches de V Angélus qui annonce Dieu parmi nous. — Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
« Entendez-vous ces battements de feuilles qui s'agitent comme de petits éventails, ces sifflements des roseaux, ces balancements des lianes, escarpolettes des papillons, et ces soufiles harmonieux et inexprimables que font sans doute les anges gardiens des champs, ces anges qui ont pour chevelure des rayons de soleil ? — Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs !
« Je vais toujours les écoutant. Quand on me voit rêveur, c'est que je pense à ces harmonies. Je tends l'oreille à leurs mille voix, je les suis le long des
l'enfance merveilleuse au cayla 53
ruisseaux, j'écoute dans le grand gosier des abîmes, je monte au sommet des arbres, les cimes des peupliers me balancent par-dessus le nid des oiseaux. — Oh ! qu'ils sont beaux ces bruits de la nature, ces bruits répandus dans les airs ! »
Soumettons ce poème à l'ordre de l'analyse, parce qu'il apparaît chargé de révélations.
Nous remarquons d'abord, dans le rythme si chantant et si sûr de cette confidence, la qualité musicale de l'inspiration lyrique. Maurice écoute les bruits de la nature, parce qu'il est surtout sensible à l'harmonie de son Cayla. Signalons dès maintenant la tendance heureuse à dépasser la beauté des apparences pour écouter la musique qui retentit au centre des choses. La musique est le fond même de l'être. Le son est l'expression du cœur des êtres. Un son est une âme qui chante. L'enfant qui écrit ce poème émouvant écrira plus tard cette page où résonne la symphonie de la musique universelle. « Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue, qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées, ou réunis en masse dans les forêts ; les eaux qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée, à partir du bruissement d'une fontaine dans la mousse jusqu'aux immenses harmonies de l'Océan ; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes ; le frôlement des feuilles
sèches s'il vient à passer un homme ou un vent follet ; enfin, car il faut bien s'arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continuelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d'étranges rêveries. » Un second caractère se révèle dans ces strophes : la puissance d'envergure qui soulève cette sensibilité d'un enfant de onze ans. Un enfant, d'ordinaire, s'attache au détail joli, et, quand il est bien doué, il exprime cette vision claire mais brève en des remarques gracieuses. Signalons, en passant, ces notations enfantines : « le petit violon qui chante sous chaque feuille », — « les fines voix des oiseaux » — « les petits éventails des feuilles qui s'agitent ». Mais, parmi ces remarques agiles, jaillissent de grandes images capables de se déployer sur le monde. Cette mélodie frêle se prolonge en une puissante harmonie. Car, dans une âme de poète, le son le plus léger éveille les plus riches résonances. La sensibilité d'un poète retentit comme ces résonateurs qui multiplient la force de la voix et la répandent au loin sur le glissement infini des ondes sonores. Ainsi cet enfant merveilleux écoute dans le silence de la prairie non seulement le chant des oiseaux que nous pouvons entendre, mais ces « souffles harmonieux et inexprimables » que seuls les poètes peuvent sentir. Ainsi encore la chanson du Santussou qui coule dans le ravin lui permet d'entendre « le grand gosier des abîmes > : une sorte d'hallucina-
tion auditive, aussi créatrice que les épiques évocations, prolonge soudain le bruit léger du ruisseau dans le murmure formidable des gouffres. C'est pourquoi enfin le chant du vent dans la vallée le soulève d'une émotion solennelle, comme s'il écoutait l'harmonie des sphères ; et cet enfant qui ignore le nom de Platon trouve cette grande image platonicienne : « les roulements des globes dans l'espace, bruits magnifiques ». Le petit solitaire du Cayla pourrait dire déjà ce qu'il écrira plus tard à Barbey d'Aurevilly : « Ma sensibilité ne va prs au détail mais à l'ensemble, d'après la manière orientale ». Le déploiement de ces strophes sur des images pleines de magnificence nous montre encore l'imagination d'un poète primitif dans l'éclat de son allure créatrice. Il écoute la voix des choses. Il vit au cœur de la nature. Il voit dans les formes de la vie la manifestation de forces divines. Donc il revit les meilleures heures d'un Homère et d'un Virgile et de tous ceux qui ont retrouvé au fond d'euxmêmes la sensibilité des anciens : tels un Ronsard, un André Chénier, un Jean Moréas, ou ce grand poète primitif qui fut le peintre des visions antiques, Puvis de Chavannes. Voici une image digne d'Homère : « Les bruits répandus dans les airs suivent le soleil comme un grand concert suit un roi ». Ce soleil et cette harmonie qui monte vers la gloire du soleil, n'est-ce pas Phoibos-Apollon qui éclaire le monde et qui parcourt les solitudes du ciel dans le
cortège des Muses qui chantent ? Voici un tableau digne de Virgile : « Quels retentissements lorsque les campagnes éclatent de vie et de joie comme les grandes jeunes filles ! » Cette image d'une magnificence plastique nous permet de comprendre l'origine d'un mythe, puisqu'elle nous fait assister, dans l'imagination d'un poète enfant, à l'éclosion de ces mythes gracieux et puissants : les nymphes qui parcourent les campagnes, les sylvains qui frémissent dans l'ombre des bois, le grand Pan « toujours solitaire » qui jette le trouble de sa syrinx dans la solitude du soir. Devant les campagnes qui éclatent de joie comme les grandes jeunes filles, les poètes anciens évoquaient les formes heureuses et belles d'une humanité divine. Ainsi notre jeune poète, dans l'ardeur d'un jour de printemps, évoque ces visions harmonieuses, parce que l'intensité de son sentiment de la nature l'égale aux poètes primitifs. Le triomphe du Centaure et l'exaltation de la Bacchante traduiront, en de magnifiques symboles, ce pouvoir créateur de l'imagination poétique devant la beauté de la terre natale.
Ce naturalisme des anciens âges exprime avec tant de plénitude les profondeurs de sa vie sentimentale que les images où se décrit la sincérité de son sentiment religieux s'ofl^'rent spontanément pour symboliser ce culte antique de la beauté. Quand le poète déclare : « Les anges gardiens des champs ont pour chevelure des rayons de soleil », il est
permis de remarquer que son naturalisme vient se fondre dans les émotions de sa foi. Une croyance chrétienne se revêt d'une forme païenne. Ce compagnon des Syl vains et des Hamadryades, ce charmant petit faune, cet enfant de chœur du culte de Diane associe au fond de lui, dans l'aimable indécision des apparitions mystérieuses, l'image des anges gardiens qu'il invoque dans sa prière matinale et l'image des nymphes qui surgissent le long des prairies ; car les nymphes et les anges forment un chœur fraternel dans l'âme de cet enfant qui, le matin, sert pieusement la messe dans l'église d'Ardillac et se mêle, le soir, au cortège d'Apollon dans la paix de son Cayla et le silence de sa forêt de chênes.
Enfin ce passage nous permettra de définir un caractère original de la rêverie guérinienne : « Je vais toujours écoutant ces bruits répandus dans les airs. Quand on me voit rêver, c'est que je pense à ces harmonies. » Rêverie singulière qui n'a pas l'allure nonchalante du rêve, mais l'intensité d'une méditation ! Cette rêverie le distingue des romantiques, et la distinction semble si importante qu'il convient de la signaler dans le relief des comparaisons. Une rêverie de Lamartine traduit le murmure de sa plainte. Rappelons-nous le poème intitulé le Soir, — poème si émouvant parce qu'il est l'expression à la fois élégiaque et dramatique de la sensibilité lamartinienne. Le poète décrit d'abord
le décor d'un songe : la majesté de la solitude, la solennité du silence, la grandeur de la nuit qui monte. Il entend le frémissement des rameaux et il écoute le passage des ombres dans le feuillage qui tremble. Il s'émeut surtout à l'effusion soudaine du rayon nocturne : car ce rayon éclaire moins les ténèbres de la nuit que les avenues mystérieuses de ce monde intérieur où sommeille, avant le réveil de l'exaltation, la vie sentimentale et poétique. L'éclat du rayon fait lever, en les illuminant, les images de la douleur ou de l'ivresse, les abattements de la fatigue et les redressements de l'espérance chrétienne, la mélancolie des apparitions ossianesques et les élévations de l'ardeur de Pétrarque. Alors surgit, dans un murmure d'amour, l'Amante consolatrice. Ainsi la rêverie du poète, qui s'enroule autour de ce rayon, n'a été que le déploiement de son chagrin et l'enchantement de son désespoir. C'est la rêverie lamartinienne, le murmure d'un cœur replié sur lui-même et agité par l'émoi de sa vie secrète.
A la lumière des contrastes, il est'facile de signaler les différences et de comprendre les créations de l'originalité. Lamartine est le poète qui songe : Guérin est le poète qui médite. Lamartine écoute, en songeant, le chant de son âme : Guérin écoute, en méditant, la mélodie de l'univers. La rêverie lamartinienne est la mise en liberté de ses rêves et de ses espérances ; la rêverie guérinienne est une élévation
philosophique vers les beautés du monde. La méditation lamartinienne est l'illumination de son paysage intérieur : la méditation guérinienne est l'illustration de la puissance de la Vie dans les agitations des Espaces. Lamartine est le poète romantique qui s'attache à soi-même et se complaît dans la mélancolie des souvenirs : Guérin est le poète primitif et soulevé par le souffle des Védas qui s'exalte devant les forces divines de la Nature.
Nous avons pu surprendre Maurice de Guérin dans la fraîcheur de ses sources et l'ingénuité de ses premiers épanouissements. Nous avons signalé la qualité musicale de son inspiration qui le portera toujours à dépasser les apparences pour écouter la voix même de la Nature. Nous avons entendu le retentissement de cette sensibilité qui prolonge la mélodie de la terre natale dans l'harmonie des globes qui roulent dans l'Espace. Nous avons admiré cette puissance d'imagination qui lui donnait une âme de primitif et le rendait capable d'aimer dans la nature des forces vivantes et belles. Et nous avons pu définir le caractère de la rêverie guérinienne qui le dérobera aux virtuosités de l'art descriptif et le disposera aux méditations. Il semble donc facile d'évoquer ce poète enfant dans la solitude de son Cayla. Il traduit l'hymne glorieux qui résonne dans l'univers. Il chante, et il surgit dans l'amitié des arbres qui l'environnent et le murmure des sources qui accompagnent son chant.
6o MAURICE DE GUÉRIN
Nous voyons ce fidèle du culte d'Apollon dans le chœur mélodieux des Muses et dans le cortège de Diane, et nous nous penchons, avec un mélange de tendresse et de respect, vers ce jeune compagnon du Centaure qui s'épanouit dans la joie de l'aube en répandant la flamme de sa sensibilité et l'éclat de son lyrisme sur la douceur de son vallon, sur la majesté de la forêt de chênes, sur les sommets où s'illuminent les effets d'horizon.
LES THÈMES DU LYRISME ROMANTIQUE 6l