CHAPITRE IV
En 1830, Maurice de Guérin avait vingt ans. Il a écrit le Journal de 1832 à 1835, la Méditation sur la mort de Marie en janvier 1835, le Centaure, « en 1835 ou 1836 » (selon l'indication de Trébutien), la Bacchante, qui est la sœur du Centaure, plutôt en 1836 qu'en 1835. Donc une question initiale s'impose à notre pensée devant l'œuvre de ce jeune homme ardent et replié et tout agité par les rumeurs de sa mélancolie. Quelle a été son attitude devant les œuvres triomphantes de ses grands contemporains, et quel fut son jugement dans le débat qui divisait les classiques et les romantiques ? Cette première étude nous permettra de montrer, avec la fermeté de son goût, l'un des caractères profonds de la sensibilité guérinienne.
A cette question primordiale, Maurice a répondu dans une lettre écrite en février 1834 à son ami
Hippolyte de la Morvonnais. Cette lettre est un document historique, et il en a signalé l'importance puisqu'il l'a composée sous la forme d'un article de Revue pour rendre publique l'expression d'une idée qu'il estimait essentielle. Or cette lettre est une satire du romantisme, mais une satire tempérée par l'admiration et nuancée de paroles affectueuses. Écrite avec la grâce un peu compliquée de l'allégorie, elle offre une allusion qui se prolonge dans une comparaison développée avec insistance. L'écrivain parle de l'épanouissement du printemps et il pense à l'épanouissement de la littérature romantique. Les feuilles et les fleurs sont brillantes et fraîches ; les jeunes pousses des taillis sont gonflées de sève et les oiseaux se répandent en chantant parmi les buissons. Mais cet éclat est fugitif, car ce printemps est prématuré et les frimas reparaissent. Ainsi la littérature nouvelle est l'éclosion charmante mais brève d'une imagination exaltée par une atmosphère trop brûlante.
« Dans le jardin les espaliers devenaient rouges, et tous les arbustes délicats, frileux et grands amis du soleil, dédiaient en toute confiance leur frêle feuillage à cet hiver doux et bénin qui leur souriait avec la grâce du printemps. Les bourgeons ovales et visqueux du marronnier d'Inde reluisaient au soleil ; ceux du hêtre, aigus et frêles, se dressaient en l'air avec une singulière vivacité, et ceux menus et ronds du chêne commençaient à se grouper au bout des
branches, bien que le chêne vienne toujours fort tard et le dernier en verdure. Nous voyions les jeunes pousses des taillis se colorer vivement de cette teinte rouge qui les saisit toujours au réveil de la végétation, comme si la sève qui les gonfle était du sang. Le gazon, perçant la couche de feuilles mortes et de débris végétaux étendus sur lui dans la saison de la chute, commençait à faire tapis sur les lisières des sentiers et dans les clairières, et des milliers de pâquerettes et de marguerites l'égayaient déjà de leur émail. Enfin tout semblait se préparer pour la grande fête de la nature. ))
Comme on sent qu'il aime l'éclat frais de ces pousses neuves ! Comme il voudrait les préserver de l'orage ! Comme il désire que les fleurs de ces arbres, de ces amandiers de février d'un blanc de neige, d'un blanc fragile de neige, portent bientôt leurs fruits savoureux ! Mais il tremble devant la fragilité de ce printemps et il a peur des gelées tardives qui détruiront la sève précoce. Alors sur cette nature imprudente et sur cette littérature séduisante et légère, il appelle le patronage du temps, la discipline du silence et la fécondité des méditations.
« Aujourd'hui je gage que l'éruption des fleurs et des feuilles est fort avancée, que les oiseaux sont en quête de mousse, de bûchettes, de plumes errantes et de duvet, et que vous allez promenant des rêveries de printemps sous les premiers ombrages
de vos marronniers ? Mais, mon ami, vous endormezvous bien sur ces belles apparences ? Ne soupçonnez-vous point que ce ne soit là qu'un stratagème de l'hiver, et que ce vieux despote n'ait rusé pour attirer dehors les fleurs et la verdure, et les tuer avec son haleine mortelle ? Mon ami, donnez leçon de sagesse à vos jardins, à vos bois, à vos oiseaux. Dites à vos bourgeons, que je voyais bâiller au soleil, de retenir et empêcher fortement sous l'enveloppe les feuilles qui leur sont confiées ; effrayez-les des rigueurs qui peuvent les surprendre : le plus beau soleil est trompeur. »
Peu à peu le symbole s'éclaire et l'allégorie se dénoue pour laisser passer l'idée qui éclate comme un bourgeon prêt à sortir ; mais il l'enveloppe encore et il la retient et il s'attarde avec complaisance dans le jeu de cette allégorie toujours renaissante. « Ajoutez que si quelques-uns se sauvent du ravage, ils ne donneront le jour qu'à des fruits maigres, ridés, menus, qu'aucune main blanche et délicate ne viendra cueillir, qui sécheront sur branche ou seront livrés en proie aux dents impures des bêtes. Dites-leur encore que leur feuillage rare, frappé de pâle et comme étiolé, leur attirera les dédains du voyageur haletant, des jeunes filles joueuses et des oiseaux musiciens, qui recherchent l'ombrage pour se délasser, jouer, chanter. On les prendra pour des décrépits, et peut-être la cognée sera-t-elle posée à leur pied. Oh ! si vous aviez puis-
sance sur la nature, s'il vous était donné de lui parler comme elle nous parle, quels discours je vous enverrais pour votre Thébaïde, afin de la préserver des séductions de ce printemps perfide dont je sais le danger. »
Enfin le voile est écarté et l'allégorie s'achève dans la décision d'un jugement. On apprend que cette littérature est aimée malgré ses imprudences, et que la protestation de M. Nisard est approuvée sous condition. L'adolescent se rallie au parti des classiques, mais son imagination encore enivrée retient de brillants souvenirs et se prépare à utiliser de belles dépouilles. « Vous que la vue d'un amandier fleuri réjouit tant, vous piqueriez-vous de sévérité envers ces âmes qui se sont ouvertes au grand jour et ont déployé leurs trésors avec une foi si touchante aux faveurs du ciel ? Prenez-vous-en plutôt au soleil du siècle, qui était ardent, à cette atmosphère chargée d'une chaleur funeste qui a précipité tous les développements, et réduira peut-être à quelques épis la moisson de notre âge... M. Nisard ne veut pas que la jeune Ecole périsse, mais qu'elle corrige ses voies ; c'est dans cette croyance, et, j'oserai le dire, à cette condition, que je forme des vœux ardents pour le succès de la campagne qu'il vient d'ouvrir... Non, mon ami, je ne suis épris d'aucun courroux ; je gémis seulement, à l'écart, des égarements de cette littérature qui a oublié la maison et les enseignements de son père. '>
Zyromski. — Maurice de Giiérin. S
Notre poète n'est animé d'aucun courroux, parce qu'il demeure sous le charme de cette poésie accueillante à son inquiétude. Le Journal, qui nous apporte le témoignage de cet attrait toujours vainqueur, nous permettra de montrer dans quelle mesure George Sand et Sainte-Beuve ont eu raison de voir dans Maurice de Guérin un frère de René et un compagnon de Werther et d'Obermann.
Cette sympathie secrète est révélée par des textes abondants. Maurice a lu les livres de Jean- Jacques Rousseau, de celui qu'il appelait Jean-Jacques. Ceux qui, en parlant de Rousseau, disent Jean- Jacques n'oublient pas les défaillances de cet inquiétant génie, mais ils ne sont pas insensibles à l'héroïsme de sa sincérité et au pathétique de ses malheurs. — Il a lu René de Chateaubriand, et il a senti la puissance d'enchantement qui s'élève de cette prose gonflée d'orgueil, de tristesse et de volupté. — Il a lu les Méditations de Lamartine, et il s'est bercé au chant trop berceur de la plainte lamartinienne. — Il a lu les premiers poèmes de V. Hugo, et il a goûté les contrastes de cette œuvre où soufflent déjà les Quatre Vents de l'Esprit. — Il a lu les chants de Byron, et il a entendu les aspirations et les amertumes de l'orgueil byronien. — Il a lu les romans de W. Scott, et la vie du Cayla
renaissait, heureuse et glorieuse, dans cette représentation des antiques manoirs. Car le château des ancêtres, tout délabré et mélancolique, surgissait dans la splendeur des brillants souvenirs, devant la pensée de cet enfant « Imaginatif et rêveur ».
Ces lectures et ces méditations ont laissé dans son Journal des marques profondes. Nous trouvons d'abord une définition de la poésie qui est conforme à l'esthétique romantique. « La poésie, c'est l'âme qui se révèle et se répand. » Cette effusion révélatrice des mouvements du cœur humain signale surtout la poésie romantique. Définition qui s'applique en effet à l'œuvre d'un Lamartine et d'un Byron, d'un Chateaubriand et d'un Musset, mais définition qui confond arbitrairement la poésie et le lyrisme, comme si le lyrisme contenait toute l'essence de la vie poétique ! Définition hasardeuse et brève que désavoue la noble impersonnalité des maîtres du xvii^ siècle ! Certes un Corneille exprime la vie de son âme héroïque, lorsqu'il met en scène les exploits d'un Rodrigue, d'un Polyeucte et d'un Nicomède. Et Racine traduit les souffrances du cœur racinien quand il fait parler la mélancolie de Bérénice et les fureurs de Roxane, les alarmes de Monime et la détresse de Phèdre. Mais Corneille et Racine se gardent de traduire directement les aveux indiscrets de leur cœur passionné. Donc Maurice de Guérin, qui voit dans la poésie l'effusion d'une confidence, montre qu'il a aimé le ly-
risme personnel de la poésie nouvelle. Même, il l'a tellement aimé que son Journal^ où son âme se révèle et se répand, apparaît souvent comme un poème qui déroule les thèmes principaux du chant romantique.
Voici d'abord le thème de la fatalité du malheur. Comme le héros des romantiques, Maurice de Guérin se déclare voué à la souffrance. Dès l'âge de i8 ans, il écrivait à l'abbé Buquet : « Le malheur est héréditaire dans ma famille. Pourquoi le sentiment du malheur ne se communiquerait-il pas avec le sang? » C'est la plainte de René et d'Obermann, d'Antony et de Ruy Blas, d'Hernani et de Chatterton, quand ils chantent leur infortune et se penchent, avec un mélange de mélancolie et d'orgueil, vers leur « âme de malheur, faite avec des ténèbres ». Mais la plainte de Maurice de Guérin est moins théâtrale : elle ne se proclame pas, avec l'allure de l'ostentation, comme une souffrance réservée à la grandeur du génie. Donc elle sera plus profonde, et plus émouvante. Cette première confidence du poète se détache, dans le Journal, avec la persistance d'un leitmotif. Toujours nous entendrons cette protestation contre une destinée chargée d'amertume.
Celui qui souffre aspire à ne plus souffrir. Le malheureux apaise le sentiment du malheur dans la douceur des élans vers la liberté et vers la lumière. De là, dans les poèmes romantiques, ce thème
nouveau de l'aspiration, toujours ardente, toujours vaine, toujours renaissante. — Le Journal de Maurice de Guérin est une série de dépressions qui le laissent dans le désespoir et d'aspirations qui le redressent dans la confiance. Toujours il suit le rythme de la vie romantique abattue par la mélancolie et tendue vers l'exaltation.
Voici maintenant le thème du pathétique intellectuel. La grandeur du poète romantique est dans cette énergie qui l'arrache à sa plainte pour chanter la plainte de l'humanité. Vigny a créé la poésie de ce pathétique. Hugo et Lamartine ont gravi, à sa suite, les pentes de la montagne sacrée et pénétré dans l'asile des méditetions. Musset luimême oubliait les souffrances de Musset quand il tendait vers l'infini ses mains tremblantes. Ainsi Maurice de Guérin médite sur les problèmes de la mort, et il semble esquisser les strophes de l'Espoir en Dieu lorsqu'il écrit dans son Journal : « J'ai souffert étrangement tout le long de cette soirée. L'incroyable rapidité de la fuite de la vie, le mystère de nos destinées, les terribles questions que le doute adresse parfois aux hommes les mieux affermis dans leur croyance, enfin cet état qui revient pour moi assez souvent, dans lequel l'âme, comme Lénore, se sent emportée bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres, tout cela s'était emparé de moi. » Quand nous étudierons la Méditation sur la mort de Marie, nous verrons à quelle profon-
yo MAURICE DE GUERIN
deur de réflexion peut descendre la pensée guérinienne, et à quelle hauteur de conclusion elle peut aboutir, parce que le poète a vu dans la poésie l'expression du pathétique intellectuel.
Accablé par tant de misère, l'esprit se recueille dans la douceur du souvenir et du rêve. Car le rêve est le refuge de ceux qui se sont heurtés à l'inaccessible. Donc le thème de la rêverie est essentiel à la poésie romantique qui chante les aspirations déçues et les efforts avortés. Que de fois, dans le Journal y nous trouvons ces départs soudains vers le rêve qui ressemblent à des appels dans la nuit vers l'asile inviolable ! « O souvenirs, souvenirs, douce pente qu'on voudrait descendre à l'infini, mélancolique entraînement de ce qui n'est plus à ce qui n'est plus, d'une ombre à une autre ombre, chacune ayant un mélodieux filet de voix dont elle vous appelle et vous séduit ! Où me mènerez-vous, si je continue à rebrousser ainsi le chemin des dernières années et à remettre le pied sur mes empreintes?... Vous dialoguez en moi-même, ombres chéries, sur un théâtre où je vous ramène sans cesse. » Ainsi, dans l'enchantement du crépuscule qui fait lever la rêverie du soir, Lamartine évoque les ombres qui ramènent la paix et l'amour dans son âme épuisée : « Ah ! si c'est vous, ombres chéries ; — loin de la foule et loin du bruit, — revenez ainsi chaque nuit, — vous mêler à mes rêveries. »
La condition du rêve est la soHtude, car la solitude
est le royaume du songe. C'est pourquoi le thème de la solitude est lié au thème de la rêverie, Lamartine a souvent chanté l'allégresse de la vie solitaire, parce qu'il entendait « dans la voix des déserts les oracles de Dieu ». Le Stella d'Alfred de Vigny est une élévation vers la solitude qui protège le silence où chante la Muse : « La solitude est sainte... La solitude est la source des grandes inspirations... » Victor Hugo va vers les lieux inabordables, parce qu'il se proclame « le confident de la Bouche d'Ombre et le grand prêtre fauve des forêts ». Ainsi Maurice de Guérin invoque l'appui de la solitude consolatrice : « La sohtude, le murmure des vents, la contemplation du ciel, quelle source de délices ! » — - « La foule, qu'est-ce que la foule ? Dans la nuit, j'aime mieux le bruit des vents, et, durant le jour, ces grandes assemblées tantôt silencieuses et tantôt mugissantes qu'on appelle forêts. » — « Mon Dieu, faites qu'en traversant la multitude, je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule ; et mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val. » Aussi, quand il abandonne la paix de son vallon pour aller dans les cités vers le tumulte et vers la bataille, il pousse ce cri d'épouvante : « Je perds la moitié de mon âme en perdant la solitude, et j'entre dans le monde avec une secrète horreur ».
Ce besoin de la solitude se rattache à la passion
des beautés naturelles. Nous verrons plus tard l'originalité du sentiment guérinien de la nature. Mais, avant d'arriver aux pensées sûres et fortes, il s'attarde dans les attraits du charme parce qu'il se complaît dans les voluptés de la plainte. On trouve en effet dans le Journal une interprétation romantique de la nature. Comme ses grands contemporains, il voit en elle la mère protectrice qui offre à nos fatigues le silence de ses forêts. Jean- Jacques Rousseau s'écriait avec l'ardeur des nostalgies apaisées : « O nature ! O ma mère ! me voici enfin sous ta seule garde ! » Lamartine implorait l'âme fraternelle de sa terre natale et la sympathie de ses arbres qui sont ses compagnons : « Saules contemporains, versez votre feuillage — sur le frère que vous pleurez. » Alfred de Vigny invoquait autour de la tristesse d'Éva la protection des grands bois pacifiques : « Les grands bois et les champs sont de vastes asiles », et Musset entendra « quand tout est endormi, — quelque chose qui l'aime errer autour de lui ». Ainsi Maurice de Guérin, qui écouta la cantilène romantique, apaisera sa tristesse dans l'amitié de son vallon et sous la majesté de sa forêt de chênes. Mais tous ces thèmes de la sensibilité romantique n'amènent pas le calme. Ces aspirations sentimentales, d'abord ?i enivrantes, apportent l'amertume de la déception. La solitude si douce est traversée par les mauvais fantômes. Le rêve, si accueillant, engendre la fièvre du délire. La nature, si hospita-
Hère, apparaît vite avec son air lointain et sa dureté impassible. Et les monstres que nous avons voulu chasser accourent et nous dévorent. C'est pourquoi le désir qui montait vers la paix et vers la lumière s'achève dans la plainte de la dépression. Le Journal est rempli du bruit de ces gémissements où retentit la tristesse romantique : « Une masse de ténèbres pèse sur mon âme. » — « Mon âme retombe sur elle-même et se sent saisie d'un affreux dégoût de toutes choses. » — « Je me trouve dans un désert seul avec mes pensées, sans que nul puisse me prêter main forte, contre je ne sais quelle ombre qui rôde autour de moi et qui ressemble au désespoir. »
Dans le désarroi d'une telle détresse, la mort apparaît comme la puissance libératrice. Nous entendons souvent, dans le Journal, le murmure de ces appels funèbres. Déjà, dans les premiers émois de son adolescence, à l'âge pourtant où la vie est si riche et oubHe si aisément la mort qui passe, il décrit à l'abbé Buquet la tristesse de son accablement. Déjà il dialoguait avec la mélancolie des cyprès, et il recherchait le spectacle des agonies dans les maisons que l'Intruse visite. « J'aimais à aller contempler les scènes de la mort dans les chaumières à la suite du curé de la paroisse. » — « Mon âme, emportant toujours avec elle l'image de la mort, jette sur le monde un voile funèbre. » — « Lorsque, dans mon sommeil, mon âme est livrée à elle-même, elle va errer parmi les tombeaux. «
Ainsi les thèmes des aspirations sentimentales et des inquiétudes intellectuelles, de la rêverie qui dissipe la tristesse et de la solitude qui protège la méditation, de la nature qui accueille la plainte et du désespoir qui fait désirer la mort se font entendre dans le Journal comme dans les poèmes romantiques ; mais, parce qu'ils sont murmurés au plus secret des confidents, ils unissent à la sincérité de la plainte le pathétique de la discrétion. « O mon cahier ! mon doux ami, combien j'ai senti que je t'aimais en me dégageant de la multitude. Me voici à toi, quoique la nuit soit bien avancée et que je sois tout brisé de fatigue, — tout à toi pour te conter mes peines et t'entretenir paisiblement, dans le secret. »
Le Journal est un poème en prose, et la voix du poète, souvent cadencée en couplets lyriques, module un chant soupiré dans le silence de la chambre et le secret de la solitude. C'est une plainte qui s'exhale, dans la nuit, d'un cœur qui veut rester dans le mystère.
La sobriété et la profondeur de ce chant permettent de signaler la place de notre poète parmi les poètes romantiques. Disons en effet : parmi les poètes romantiques, car il ne convient pas de dire : dans l'École romantique. Il n'y a pas d'École ro-
mantique. Par la diversité de ses manifestations, le romantisme échappe à la cohérence d'un système et interdit le groupement d'une École. Le romantisme est une manière personnelle de traduire les émotions de la sensibilité et les aventures de l'imagination. Donc nous avons vu un romantisme monarchique et un romantisme révolutionnaire, un romantisme catholique et un romantisme anticatholique, un romantisme pessimiste et un romantisme optimiste. Ajoutons même qu'il y a un romantisme antiromantique, et M. Pierre Lasserre a dressé contre le romantisme un réquisitoire tout brûlant de verve romantique.
Le poète que le romantisme du Journal évoque devant nous, n'est pas Chateaubriand, dont la mélancolie fastueuse s'enveloppe trop souvent des draperies de la vanité, — ni Byron, dont l'amertume traduit surtout une âme de pamphlétaire en opposant, dans le plus orgueilleux des contrastes, l'âme de l'Angleterre et l'âme de lord Byron ; — ni Lamartine, dont le désenchantement fut une crise passagère, puisque nous entendons, après la plainte des Méditations, les appels triomphants des Harmonies et les exaltations des Recueillements ; — ni Alfred de Musset, qui nous offre, dans le triomphe de la grâce, l'âme légère et charmante de ce gamin de génie « plus étourdi qu'un page amoureux d'une fée, sur son chapeau cassé jouant du tambourin. »
La pensée de Maurice de Guérin s'apparente
surtout à celle d'Alfred de Vigny, l'auteur de Stello et de Chatterton y — de Stello, ce beau roman philosophique où sont étudiées les antinomies de l'âme poétique et de la vie sociale ; — de Chatterton, le plus émouvant des drames romantiques puisqu'il traduit le mal romantique avec la sobriété de l'art racinien. Sainte-Beuve et George Sand soutenaient que Maurice de Guérin est un frère de Werther, de René et d'Obermann. Nous dirons avec plus de précision qu'il est un compagnon de Stello et de Chatterton, en montrant que le Journal est l'analyse psychologique du mal dont souffre et meurt Chatterton, et que le drame de Chatterton est la mise en scène dramatique du mal dont souffre et mourra Maurice de Guérin. Ainsi le Journal va justifier le drame et le drame ratifiera le Journal. Justification lumineuse et ratification éclatante, car nos commentaires peuvent s'égarer, mais l'accord de ces deux âmes qui ne se connaissaient pas et la consonance de ces deux voix qui chantaient l'une et l'autre dans une solitude séparée et lointaine aboutiront à la décision de la certitude. L'art et la vie se prêteront l'appui nécessaire. L'art trouvera le support d'airain de la vie ressentie. La vie se présentera avec le prestige de l'art.
Le Journal, écrit de 1832 à 1835, est l'illustration anticipée de Chatterton représenté en 1835.
Vigny déclare qu'il a voulu étudier » une blessure de l'âme ». Il ajoute qu'il oubliera les incidents
particuliers de la vie de Chatterton pour exposer sur la scène « un exemple à jamais déplorable d'une noble misère ». Donc le héros du drame n'est pas le personnage prétentieux et médiocre que l'érudition nous fait connaître. Gardons-nous de voir en lui ce désespéré de i8 ans, qui désespère de la vie avant d'avoir vécu, — cet adolescent frénétique et un peu pressé qu'irritent les difficultés de la vie et les lenteurs de la gloire. Chatterton est un personnage symbolique. L'action est la peinture de la vie intérieure du poète, la mise en scène de sa misère et de sa grandeur, le conflit de l'âme entraînée par le songe et de la réalité toujours décevante. Le dénouement sera la défaite inévitable du Rêve devant la Vie.
Cette idée philosophique, qui a engendré le drame, est exprimée dans la Préface avec une force émouvante. Or le Journal va nous offrir, par la convergence de ses aveux, le commentaire le plus sincère de cette pensée directrice.
Vigny déclare : « L'émotion est née avec lui si profonde et si intime qu'elle l'a plongé dès l'enfance dans des extases involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions infinies. » Ce poète, qui se complaît dans les ivresses de la rêverie et les ardeurs de l'extase, c'est Maurice, l'enfant « Imaginatif et rêveur » qui s'attardait devant la majesté du chêne et sous le feuillage de l'amandier.
Vigny cherche la cause de ces enthousiasmes
qui s'achèvent toujours dans la déception et dans la fadeur. « L'imagination le possède par-dessus tout, et cette imagination emporte ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle. Au moindre choc, elle part ; au plus petit souffle, elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez l'habitude invincible de son âme ! » Dans le Journal, nous trouvons souvent l'aveu de ces départs soudains dans la région de l'imaginaire et les hallucinations du fantastique. Départs enivrants vers l'insaisissable ! Enchantement passager comme le parfum qui passe ! Ardeurs brèves de l'exaltation qui sombrent vite dans les conflits du rêve et de la vie : « Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de V Enfer du Dante, où une foule d'âmes se précipitent à la suite d'un étendard emporté rapidement. La multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse, sans bruit, comme les ombres, s'emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d'un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées... Comme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. » (10 décembre 1834).
La Préface de Chatterton développe les effets de cette lente consomption. « Dès lors plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés et rompus
sur quelques points. Sa sensibilité est devenue trop vive ; ce qui ne lait qu'effleurer les autres le blesse jusqu'au sang ; les affections et les tendresses de sa vie sont écrasantes et disproportionnées. » Le Journal confirme cette peinture, en nous offran des aveux toujours renouvelés sur cette sensibilité qui se dévore elle-même — sur cette puissance de souffrir toujours avivée par la malice des hommes, — sur ce terrible pouvoir de la tendresse qui multiplie les formes de son tourment et se gaspille en vaines meurtrissures. Écoutons cette plainte d'une âme qui se crucifie elle-même en s'offrant sans cesse à des douleurs disproportionnées : « Ce qui me fait désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets et l'emploi toujours mal entendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement : ma vie s'échappe par des piqûres invisibles » (22 juin 1835).
Les aveux de la Préface sont de plus en plus émouvants : « Les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires agitations, dans des désolations insurmontables... De la sorte, il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même et s'y
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retourne comme dans un cachot. » Le Journal est la peinture de ce désarroi où se défait une âme chagrine. Nous plaignons cet adolescent dont la tendresse se froisse et s'agite dans les alarmes. Nous le voyons errant parmi les pièges des hommes, comme dans un sentier semé d'épines, et toujours vacillant sur une terre incertaine. Et, çà et là, éclatent des prières comme des appels à la force : le naufragé tend vers le ciel ses mains tremblantes. « Mon Dieu ! fermez mes yeux. Gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule ; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, i (ler février 1834).
Donc ce poète si assailli demande à la solitude le silence nécessaire pour élaborer les créations de sa vie intérieure. « Là, dit Vigny, dans l'intérieur de sa tête brûlée se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve sourdement et lentement dans ce cratère et laisse échapper ses laves harmonieuses... Mais le jour de l'éruption, le sait-il ? On dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela est imprévu et céleste ! Il marche consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables. » C'est le mystère et l'éclat de la vie poétique : voici d'abord son incu-
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bation sourde et lente, et ses recherches douloureuses, et ses pas heurtés dans la nuit ; puis sa marche plus sûre dans le jour qui monte ; enfin l'illumination de la pensée qui rayonne dans les sommets de l'Inspiration, de l'Inspiration conquise par le labeur et par la souffrance. Description chargée de sens, et révélatrice de ce qu'il y a de minutieux et de puissant, de contenu et de déchaîné dans les créations géniales ! Cette peinture idéale de la vie poétique, Maurice va la réaliser dans cette page admirable qu'il n'a pas conçue dans une course effrénée sur le cheval de Mazeppa ou dans un vol hardi vers les cieux sur l'aile de Ganymède, mais qu'il a écrite, dans la sincérité de la solitude, sous le regard de son âme. « Depuis quelques jours, mon esprit est saisi d'une inquiète et ardente mobilité qui le fait aller et venir de l'un à l'autre pôle, qui ne le laisse plus se poser et s'asseoir au centre d'un ordre d'idées ou de croyances, mais l'emporte rapidement de région en région et l'incline en passant sur tous les abîmes. Je goûte une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu'un ange emporta par les cheveux, et traversant d'une effroyable vitesse d'immenses étendues. Mais que me revient-il de ces voyages effrénés? Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige, et pourtant, au fond de tout cela, un bien-aise secret de l 'amour-propre qui s'applaudit du brûlant voyage et irrite sourdement la passion naissante de mon âme pour ces périlleuses aventures.
Zyromski. — Maurice de Guérin. 6
A la campagne, durant les molles journées, le ravisseur venait aussi prendre mon âme ; ils s'en allaient bien loin tous les deux, mais d'un vol plus tempéré et par des contrées plus sereines bien qu'aussi vagues et ondoyantes. » (9 septembre 1834). Ce que Vigny nous présente comme la vie idéale du poète. Maurice l'a donc ressenti dans l'enchantement et le vertige de ces éblouissements. Le Journal justifie le drame et le drame ratifie le Jourtial.
Mais ces extases et ces rêveries, ces éblouissements et ces lassitudes, ces dilatations et ces resserrements, ce labeur obstiné dans la solitude de la nuit et cette exaltation soudaine dans la lumière, quelle existence glorieuse et chargée de tourments ! Qui supporterait longtemps ce délire ? Donc, le poète, déchiré par tant de sublime, ressemble à un malade épuisé par un mal mystérieux. Et Alfred de Vigny, avec l'autorité du médecin qui signale le danger de cette sensibilité trop brûlante, prononce le mot décisif : « Il va comme un malade, et ne sait où il va. » — Les confidences du Cahier Vert garantissent la lucidité de ce diagnostic : « L'aigreur d'une existence profondément altérée par mille poisons intérieurs : telle est l'unique saveur de mes jours. » (24 mars 1835).
A la fin de cette peinture clairvoyante et terrible, où le génie du poète est montré d'abord dans le rayonnement de la vie créatrice, ensuite dans l'agitation de la fièvre et la douleur de l'accablement, Alfred de Vigny s'éciie : <* Voilà le poète. Celui-là
est retranché dès qu'il se montre : toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui ! » — Après le commentaire fourni par les aveux du Journal, nous avons le droit d'ajouter : Ce poète, c'est Maurice de Guérin. Toutes nos larmes, toute notre pitié pour le génie ravagé par sa puissance !
C'est pourquoi en lisant le drame de Vigny, nous voyons surgir la figure pensive de Maurice, et lorsque Chatterton nous dira sa plainte, nous croirons entendre l'écho des confidences du Journal.
Est-ce Chatterton, est-ce Maurice de Guérin qui définit ainsi le caractère sacré de son travail dans la mansarde où il abrite sa misère et sa volonté d'espérance : « N'ai-je pas quelque droit à l'amour de mes frères, moi qui cherche avec tant de fatigue quelques fleurs de poésie dont je puisse extraire un parfum durable ?... Si vous saviez mes travaux ! J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloître ; j'ai béni et sanctifié ma vie et ma pensée ; j'ai raccourci ma vue et j'ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge ; j'ai fait mon cœur plus simple, et ma Muse, je l'ai placée dans une châsse, comme une sainte. » (Chatt., I, 5.)
Est-ce Chatterton, est-ce Maurice de Guérin qui parle ainsi de son corps épuisé par la fièvre, et de la meurtrissure du songe sur ce corps languissant. « Ce corps, dévoré dès l'enfance par les ardeurs de mes veilles, est trop faible pour les rudes travaux. Et d'ailleurs, eussé-je les forces d'Hercule, je trou-
verais toujours entre moi et mon ouvrage l'ennemie fatale née avec moi, la fée malfaisante trouvée sans doute dans mon berceau, la Poésie. Elle se met partout ; elle me donne et m'ôte tout ; elle charme et détruit toute chose pour moi ; elle m'a sauvé... elle m'a perdu ! » (Chatt., I, 5).
Est-ce Chatterton, est-ce Maurice de Guérin qui, dans la détresse des heures noires, se plaint de voir la nature elle-même — la nature qu'il a tant aimée ! — s'assombrir sous la torpeur du voile mélancolique. « Pauvre enfant, la nature est morte devant tes yeux ! » {Chatt., II, i).
Enfin lorsque le Quaker, qui représente la pensée même de Vigny, encourage et pleure à la fois ce grand et malheureux Chatterton, nous croyons entendre les paroles d'objurgation et de redressement qui sillonnent çà et là les pages désolées du Journal. C'est Guérin qui médite devant Guérin qui soufire, Guérin qui signale la cause de son mal devant Guérin qui succombe sous ce mal même, Guérin qui veut se redresser vers la vaillance devant Maurice qui va sombrer dans le désespoir. « L'Inspiration t'a marqué de son caractère fatal. Je ne te blâme pas, mon enfant, mais je te pleure !» — « Les hommes sont divisés en deux partis : martyrs et bourreaux. Tu seras toujours martyr !» — « Ami, je t'aime parce que je devine que le monde te hait. Une âme contemplative est à charge aux désœuvrés remuants qui couvrent la terre : l'imagination
et le recueillement sont deux maladies dont personne n'a pitié. » Enfin est prononcé le mot terrible, le mot décisif, le mot qui débride la plaie et découvre le germe de l'empoisonnement : « En toi, la rêverie continuelle a tué l'action ». (Act. I, se. 5.)
Semblable à Chatterton, Maurice de Guérin a été le martyr de sa noblesse et la proie de son plus beau songe. Le poète est une âme guérinienne qui trouve dans sa misère la rançon de sa grandeur.
Dans le précédent chapitre, nous avons laissé Maurice enfant dans la paix de son Cayla. Nous avons vu que ce compagnon des Sylvains et des Hamadryades mêlait harmonieusement, dans son imagination de poète primitif, l'image des anges gargiens qu'il invoque dans sa prière matinale et l'image des nymphes qui surgissent, dans un paysage de songe, le long des prairies. Nous l'avons montré glorifiant, dans une sonate magnifique, la splendeur de l'harmonie des sphères dans le retentissement des espaces. Et il nous a semblé entendre un jeune Grec des anciens âges, épanoui dans la joie de l'aube et fier de répandre sa force et sa flamme sur la beauté fraîche du monde. — Maintenant un autre enfant, qui lui ressemble pourtant comme un frère, se dresse devant nous : c'est un enfant qui s'effarouche, un enfant chargé de langueur et porté à la plainte, un malheureux qui se meurtrit dans la fièvre,
comme s'il pliait sous le poids d'une âme insatiable et pascalienne.
Tantôt nous assistions à l'enfance d'un poète déchaîné dans un beau délire, et porté à une vie d'enchantement, dans l'amitié des Muses et la confidence de Diane et d'Apollon. — Maintenant nous trouvons un adolescent fatigué et « pleurant son antique ardeur », qui écoute la cantilène romantique parce qu'il est blessé du mal de Chatterton. Quel contraste entre le Centaure qui s'enivrait dans le déploiement de sa puissance, et ce Centaure qui s'épuise dans le sentiment de sa mutilation ! Quelle œuvre étrange et déchirée sortira de cette inspiration attirée vers la grandeur et retenue par le désespoir ! Et quelle leçon de sagesse, de mesure et de discipline se dégagera de cette œuvre qui nous offre le conflit de l'exaltation et de la détresse !
LA MÉLANCOLIE GUÉRINIENNE 87