‹ Maurice de GuérinChapitre 7 sur 16 · LES CAUSES ET LES RAVAGES DE LA MELANCOLIE GUÉRINIENNE · texte numérisé non relu

LES CAUSES ET LES RAVAGES DE LA MELANCOLIE GUÉRINIENNE

Le poème lyrique déroulé dans le Journal nous fait entendre la mélopée continue de la mélancolie guérinienne. Pour saisir les caractères de cette souffrance obstinée, nous analyserons les causes de cet accablement. Parmi ces causes, les unes sont générales et s'appliquent à tous les romantiques. Les autres sont particulières et définissent plus précisément la sensibilité de Maurice de Guérin. Nous indiquerons les premières et nous insisterons, comme il convient, sur les secondes.

Les causes générales sont littéraires et historiques. Elles sont littéraires quand elles traduisent l'action des livres. Elles sont historiques quand elles manifestent l'action des mœurs. Ces influences difi"uses et inévitables déterminent le caractère d'une époque et l'esprit d'une génération. Tantôt

proclamées, tantôt invisibles et d'autant plus puissantes, elles s'insinuent partout et renversent les plus solides barrières : c'est ainsi qu'elles pénètrent dans la solitude du Cayla et dans le petit séminaire de l 'Esquile , dans la cour des grands du collège Stanislas et sous les ombrages de La Chênaie, où passait le bruit d'orage du vent romantique quand retentissait la grande voix mennaisienne.

Maurice de Guérin ne s'est pas dérobé à l'action de ces causes victorieuses. Parce qu'il les a subies, il a pu réaliser, avec une sincérité émouvante, le type du héros des romantiques. Ce héros se distingue, par des traits accusés, du héros classique et cornélien. Le héros de Corneille et de Descartes apparaît avec une admirable santé morale, parce qu'il possède une sensibilité disciplinée, une raison ordonnée, une volonté organisatrice. Au contraire l'âme du romantique est incertaine et troublée, parce qu'elle est complexe et contradictoire. Elle est contradictoire et complexe, puisqu'elle est incapable de dominer son tumulte. Elle ne sait pas se maîtriser, car elle désobéit à la loi souveraine de l'ordre. Le romantisme — dans les œuvres du moins qui précèdent le redressement — est l'exaltation dans l'indiscipline et la dépression dans le désarroi.

C'est pourquoi le héros des romantiques est, tour à tour, un ardent qui aspire et un fatigué qui renonce, — un ambitieux qui se révolte et un mélancolique qui se plaint, — un Centaure dont le

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désir s'égale à l'élan du monde et un Chatterton qui trouve dans la mort la fin de son désespoir.

Le héros des romantiques est la proie de ses tendances incohérentes, parce qu'il est la victime de ses origines contrastées. La diversité de ses sources explique son trouble intérieur. Depuis la fin du xviii^ siècle, la sensibilité littéraire de la France a été soumise à un surmenage eff"rayant, et l'âme française a entendu les plus discordantes paroles, puisque les appels à la gloire se mêlent aux lamentations sur la vanité du désir.

Voici les inspirateurs de l'ambition et de la révolte, Figaro et lord Byron. Le Figaro de Beaumarchais — - non pas le Figaro du Barbier de Séville qui n'est encore qu'un Scapin, mais le Figaro du Mariage — est bien le précurseur de ces ambitieux dont les drames et les romans exalteront les audaces. Avec son insolence de valet révolutionnaire, il répand à tous les échos la protestation de ses rancunes. Il revendique les droits du mérite personnel et il se dresse en justicier contre les injustices sociales. Il traduit les menaces de l'individualisme romantique, car ce fils du hasard veut être l'ordonnateur de son destin. Ne soyons pas étonnés si le bruit du monologue de Figaro retentit sur le théâtre et dans le cœur de ces Centaures déchaînés à travers le monde dans les ardeurs d'une âme effrénée qui ne dirige pas ses désirs. -^ A son tour, lord Byron, ce Figaro lyrique, jette contre l'hypocrisie humaine un défi

si farouche que le chant byronien est devenu le chant de révolte des indomptables fiertés. Une âme nouvelle, soulevée par l'ironie de Figaro et la colère de Byron, surgit parmi les hommes et proclame des exigences si audacieuses que la gloire et l'amour ne pourront pas les assouvir.

Après les ambitieux qui n'acceptent pas le frein des limites, voici le cortège de ceux qui renoncent : Werther et René, Obermann et le Lamartine des Méditations. Ils ont trop aspiré vers l'insaisissable et ils se lamentent dans la défaite. Ils se sont attardés dans le sortilège du songe, et ils s'épuisent dans la fièvre et la dépression. « J'ai trop vu, trop aimé, trop senti dans ma vie. »

Mais les uns et les autres, les révoltés et les élégiaques, aboutissent à la mélancolie qui est la rançon des aspirations indisciplinées et la punition du désir qui se croit infatigable. D'abord ils semblent différents et séparés, mais ils se rapprochent dans une égale amertume, ici plus arrogante, là plus désespérée. La révolte est une mélancolie qui s'exaspère et la mélancolie est une révolte qui n'aboutit pas.

Dans les effusions des personnages romantiques, nous entendons, avec les différences inévitables dans le ton et dans la manière, le murmure des ambitions byroniennes et le prolongement des plaintes de René et d'Obermann. De même, dans l'œuvre guérinienne, nous signalerons l'exaltation de l'orgueil dans le déploiement d'une force qui se

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croit toute puissante, et les défaillances d'une volonté qui ne peut pas réaliser son espoir.

Ces influences littéraires sont fortifiées par l'action des causes historiques. Trois grands faits expliquent les tendances de la sensibilité romantique et vont s'inscrire, par leurs effets douloureux ou redressants, sur l'œuvre de Maurice de Guérin. La Révolution de 1789, en réalisant le rêve de Figaro, préside à l'éveil de tous les désirs : c'est pourquoi l'âme romantique veut se déployer dans la gloire. Les guerres de l'Empire, en répandant à travers l'Europe le triomphe du nom français, ont exalté la sensibilité française : donc la sensibilité romantique est avide d'émotions fortes et rares. Enfin l'apparition de Napoléon, en dressant devant les yeux éblouis une figure de légende, a placé devant l'imagination un idéal de grandeur où la réalité est sculptée par la chimère : ainsi les Antony et les Ruy Blas, les Rastignac et les Julien Sorel voudront connaître les ivresses de la force, et le Centaure de Maurice de Guérin, qui fait retentir le roulement de ses pas dans le silence de son vallon, aura je ne sais quelle allure napoléonienne.

Mais, par une contre-partie inévitable, ces grands faits constructeurs de l'Histoire, ont déposé au fond des cœurs autant d'amertumes que d'espérances, car ces déploiements d'énergie amènent bientôt la fadeur et l'épuisement. Tout se paye, et les victoires sont plus difficiles à supporter que les défaites.

Donc ces personnages si glorieux, qui surgissent d'abord dans l'éclat de leur panache et s'abandonnent aux frénésies de tous les espoirs, paraîtront vite des mélancoliques qui se plaignent et des fatigués qui abdiquent. De même, dans le Cahier Vert, nous saisissons ces mouvements si émouvants de l'ardeur à l'inquiétude, de l'enthousiasme au désespoir : c'est l'âme romantique égarée dans tous les vertiges.

Ces causes générales, qu'il a suffi d'indiquer, expliquent les caractères principaux de la sensibilité romantique, mais ne font pas comprendre le pathétique singulier de la tristesse guérinienne. Il faut aller aux sentiments où l'âme s'abreuve dans le silence, aux désirs où l'âme s'exalte dans le secret de la solitude, à cette région sacrée des sources où ne pénètrent pas les conventions des gestes contemporains. Alors nous apprenons que cette mélancolie est entretenue par le trouble qu'amènent le sentiment de l'infini, l'amour passionné de la nature et l'esprit d'analyse.

Le mal de l'Infini, qui a exalté et troublé l'âme moderne, n'a pas agité la sérénité des anciens.

Pour un moderne, l'infini est le caractère éminent du divin. Pour un ancien, l'infini est le caractère incertain de l'inachevé.

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Pour Pascal, l'infini est le parfait, l'Être souverain qui échappe à toute limite et déborde le plan de la raison humaine. Pour Aristote, l'infini {-zo aTtsipov) est l'indéterminé, le chaotique, la forme mouvante qui n'a pas subi l'empreinte de l'ordre, de la loi, de la mesure, de la raison.

Pour un moderne, le sentiment de l'infini est l'apanage de l'homme et le témoignage de sa grandeur, puisqu'il élève l'homme au-dessus de l'homme dans l'aspiration de l'infini qui est l'aspiration du divin. Pour un ancien, le sentiment de l'infini est une manifestation de faiblesse et un aveu d'impuissance, puisqu'il retient la pensée dans le désordre et l'incertitude.

C'est pourquoi un moderne, un Pascal, un Malebranche, un Maine de Biran tend vers ce parfait, si lointain et éternellement désirable, le geste implorateur de ses mains tremblantes ; mais un Grec dédaigne cet infini que la raison humaine n'a pas encore élevé à la puissance de l'ordre et à l'éclat de la beauté.

Qu'il est aisé de comprendre pourquoi l'art moderne, traversé par le tourment, nous offre toutes les images du pathétique, — et pourquoi l'art grec, qui associe l'ordre à la grandeur et la mesure à la puissance, nous donne les plus beaux exemples de force et de sérénité !

Quelle est l'origine de ce sentiment de l'Infini qui agite l'âme moderne et qui a meurtri d'une meur-

trissure incurable l'âme de Maurice de Guérin ? Ici la pensée philosophique doit écouter les ordres du sentiment. Si la critique littéraire est amenée sur le terrain religieux où l'on aboutit toujours dans l'examen des questions suprêmes, elle doit aller jusqu'au bout de son pouvoir, c'est-à-dire de sa méditation. D'ailleurs il est facile de garder, dans ces hautes régions, le calme nécessaire, car il suffit de comprendre la grandeur des problèmes pour être sûr, sinon de les résoudre avec exactitude, du moins de les examiner avec la gravité du respect.

La source de la mélancolie moderne est dans l'enseignement du Christ. Le Christ est venu dire aux hommes : Rentrez en vous-mêmes et vous trouverez Dieu. Dieu le Père vit dans vos âmes. Priez Dieu et vous vous unirez à Dieu. La prière est la fusion de l'âme dans l'âme infinie de Dieu. — Dès lors une source intarissable a jailli de l'âme des hommes : la source du sentiment de l'Infini. Enrichissement incomparable et dilatation prodigieuse ! Exaltation qui a été si féconde, dans le domaine de la morale et de l'art, qu'elle n'a pas été payée trop cher par la mélancolie qu'elle a déchaînée !

Cette source nouvelle, qui a créé tant de sublime, a répandu le torrent de la mélancolie moderne. Méditons le sens de cette parole solennelle : la prière est la fusion de l'âme dans l'âme infinie de Dieu. Parole divine qu'un esprit chargé de divin pouvait seul faire entendre ! Parole pacificatrice

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qui apporte aux croyants la joie des certitudes ! Tant que la croyance est sereine, tant que la prière apporte la réponse consolatrice, tant que notre âme épuisée trouve dans le Dieu qu'elle invoque l'appui qui la maintient debout, alors la victoire est tranquille et le secours qui envahit l'âme et le sentiment de l'infini qui la soulève l'arrachent aisément à l'inquiétude et à la fatigue. Que valent en effet nos souffrances les plus douloureuses quand elles sont purifiées, dans cette vision de l'Infini, par le Dieu de justice et de miséricorde ? Notre brièveté si anxieuse s'épanouit dans cette puissance souveraine, et notre fini qui se désespère participe soudain à cet infini de lumière et de vérité. Mais quand la foi se trouble dans les angoisses de la croyance incertaine, quand le Dieu que l'on prie ne répond pas, quand la fusion si désirée ne s'achève pas, quand l'âme de l'homme qui s'est ouverte pour recevoir l'infini se referme sur sa misère, quelle déception après tant de promesses ! quel vide après tant d'illusions et tant de désirs ! L'âme antique n'a pas été emportée dans cette immense espérance qui a traversé la terre, et, si elle n'a pas connu les triomphes de la sainteté, elle a ignoré le pathétique de l'incroyance et les troubles de la conscience affamée et inassouvie. Elle a été moins profonde, mais elle a été moins agitée, et la vie présente n'a pas été assombrie par la pensée de l'au delà et la méditation obstinée de la mort. La mélancolie moderne est le

malaise qui s'insinue dans l'âme quand le désir de l'infini n'est plus soutenu par l'ardeur de la foi. C'est la sécheresse répandue dans le désert du cœur, quand les eaux qui le fécondaient sont taries. C'est le gouffre creusé dans l'esprit par le départ des croyances mortes. Le mélancolique est presque toujours un chrétien qui ne croit plus, — un exilé qui ne peut plus rentrer dans la patrie de ses pères, — un naufragé qui voit s'éloigner le navire où il avait déposé ses plus beaux espoirs.

Les aveux de Maurice de Guérin justifient ce commentaire, en nous apportant les causes de sa confiance, de son trouble et de son désespoir. Quand il s'appuie sur le Dieu de ses ancêtres, sa mélancolie s'apaise et il prononce les paroles de l'espérance. « Mon Dieu, pourquoi nous plaignonsnous de notre isolement.'' Il n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette harmonie. Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu. » (21 mars 1833). Ici le poète mêle sa vision de Dieu et sa vision du monde, et il éprouve avec la joie de la plénitude le sentiment de l'Infini. Mais, quand la croyance se trouble, il s'agite dans sa solitude et il tâtonne dans les ténèbres. « Il se révèle au fond de mon âme une sorte de désespoir tout à fait étrange : c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. Mon Dieu ! comment se fait-il que la paix

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de mon âme soit livrée au caprice des vents ? C'est que ma volonté n'est pas unie à la vôtre, et, comme il n'y a pas autre chose où elle puisse se prendre, je suis devenu le jouet de tout ce qui souffle sur la terre. » (i^^mai 183 3). Enfin quand la croyance l'abandonne, il se sent en détresse, et il cherche autour de lui, avec l'égarement des aveugles qui regardent et ne voient plus. « Quel est le vrai Dieu ? Le Dieu des cités ou celui des déserts ? L'homme des cités se rit des rêves écartés des solitaires ; ceux-ci s'applaudissent de leur séparation et de se trouver, comme les îles du grand océan, loin des continents et baignés par des flots inconnus. Les plus à plaindre sont ceux qui, jetés entre ces deux contradictions, tendent les bras de part et d'autre. » (11 juillet 1835.)

Le Journal prend un caractère dramatique parce qu'il traduit le conflit de l'espérance et de l'anxiété. La mélancolie guérinienne est l'expression de cette croyance affaiblie et du doute qui la menace. On entend la plainte d'une âme que l'Infini attire et qui est de moins en moins sûre d'apaiser son tourment.

Par l'abondance et la précision de ses aveux, Maurice de Guérin nous montre que ce sentiment de l'Infini est chargé d'une terrible magnificence. Il apporte à l'esprit l'enivrement des grandes aspirations ; mais il ne peut être supporté que s'il trouve en nos âmes une force divine capable de le soutenir.

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Si cette force manque, l'abîme s'entr'ouvre et notre sécurité s'engloutit.

Pascal l'a compris, parce qu'il fut à la fois l'esprit le plus tourmenté et l'âme la plus enivrée de certitude. Pascal l'a proclamé, pour nous apprendre que les ambitions sans mesure ne peuvent être guéries ou disciplinées que par la présence de Dieu. Donc il semble avoir prévu la mélancolie moderne, le jour où il a prononcé cette parole : « Le gouffre de l'infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire par Dieu même. » Aveu émouvant, qui traduit le trouble enfin apaisé d'une grande âme mélancolique ! Quand Pascal disait : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », il méditait dans l'effroi de ce silence et il ressentait cette angoisse qui fait trembler çà et là son livre qui est le plus beau des drames, — le drame où se joue le destin de l'humanité. Mais la foi de Pascal veille sur le trouble de Pascal. Dans l'éternité de ce silence et l'infini de ces déserts, l'incroyance humaine tremble et s'étonne, mais Pascal le croyant se rassérène. Car la pensée de Dieu emplit soudain l'immensité de ce gouffre, et la grande ombre du Crucifié traverse les espaces et couvre ces abîmes. Alors l'esprit de Pascal s'épanouit dans l'extase de la prière.

Maurice de Guérin n'a pas toujours connu la certitude pacificatrice dont Pascal a chanté l'ivresse : de là le caractère de la mélancolie guérinienne qui

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n'est pas l'expression d'une fatigue sentimentale, mais l'aveu d'un désarroi intellectuel. La grandeur de la vie morale de Maurice éclate dans la nécessité où nous sommes d'expliquer sa souffrance par le tragique de la pensée pascalienne.

Pour apaiser ce tourment de l'infini et combler ce gouffre qui se creuse au fond de lui-même, notre poète a demandé à la nature le calme et la force que la foi ne fournissait plus. Mais sa demande était sans doute irréalisable, puisque la nature lui offrit des ivresses passagères sans lui apporter le remède tant souhaité.

Son erreur — qui fut l'erreur des romantiques, — fut de croire qu'il suffit d'aimer la nature d'un amour passionné pour surprendre le secret de son mystère et dégager l'enseignement qu'elle nous donne. Cette erreur sera bientôt dissipée par les réflexions qu'imposera la mort de Marie, mais elle répand sur le Journal son effet douloureux et explique l'accent désolé de ses confidences. Montrons dans ce sentiment romantique de la nature l'une des sources de la mélancolie guérinienne, et signalons ce qu'il avait de dangereux et de décevant, car nous ne séparons pas dans le cours de notre labeur, le goût de la vérité et le souci des conclusions morales que la vérité illumine. L'œuvre de la critique

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serait bien vaine, si les erreurs des maîtres ne servaient pas à éclairer notre marche dans les sentiers de la vie.

Maurice de Guérin a vu d'abord dans la nature une amante belle et farouche qu'il faut assujettir, et il s'est mêlé à la nature comme le malheureux qui cherche l'oubli de sa souffrance dans le délire de l'ivresse et l'exaltation des sens. Délire coupable ! Exaltation hasardeuse ! Cet amant égaré a aimé la nature dans l'enthousiasme déréglé de la passion romantique. Il est allé vers elle avec l'élan de son corps fiévreux, comme s'il était agité par les ardeurs de l'envoûtement. Mais cet amour ne connaît que les fièvres de la passion et ses longues amertumes : il n'apporte pas cette joie profonde, grave et silencieuse, des sentiments créateurs de calme et ordonnateurs d'équilibre.

Laissons-nous guider ici par un guide clairvoyant qui a reçu les confidences de notre poète. Barbey d'Aurevilly, l'ami de Maurice, ne fut pas seulement un écrivain somptueux et trop préoccupé de luimême : il fut aussi un psychologue d'une lucidité impitoyable et l'on trouverait aisément, dans ses œuvres coquettes et surchargées, la matière d'un livre de maximes qui off^rirait tour à tour la vigueur morose d'un La Rochefoucauld et l'ironie étincelante d'un Rivarol. Dans un de ses romans, intitulé Amaïdée, il met en scène son ami qu'il appelle Somegod, d'un nom mystérieux et symbolique.

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Somegod, le héros qui est presque un dieu, va traduire devant nous l'âme de flamme de Maurice de Guérin. Dans un passage essentiel, qui a l'accent d'une confidence, il définit ainsi son émotion devant la beauté du monde :

« Moi, j'aimai la Nature, et toute ma vie fut dévorée par cette passion ! Je l'aimai avec toutes les phases de vos affections... Ce ne fut d'abord qu'une douce rêverie au sein des campagnes... Je la revis avec des larmes, avec des bonheurs sanglotants et con\ailsifs... Les hommes les plus éloquents, dans leur culte de la Nature, n'en ont parlé que comme on parlerait de beaux-arts. Ils l'ont admirée, la grande Déesse, la Galatée immortelle, sur son piédestal gigantesque, mais ils n'ont jamais désiré l'en faire tomber pour la voir de plus près ! Ils n'ont jamais désiré clore avec la lave de leurs lèvres la bouche de marbre dédaigneusement entr 'ouverte !... Posséder ! crie du fond ténébreux de nous-même une grande voix désolée et implacable. Posséder ! dût-on tout briser de l'idole, tout flétrir et d'elle et de soi ! Mais comment posséder la nature ? A-t-elle des flancs pour qu'on la saisisse .-* Dans les choses, y a-t-il un cœur qui réponde au cœur que dessus l'on pourrait briser ? Rochers, mer aux vagues éternelles, forêts où les jours s'engloutissent et dont ils ressortiront demain en aurore ; cieux étoiles, torrents, orages, cimes des monts éblouissantes et mystérieuses, n'ai-je pas

tenté cent fois de m 'unir à vous ? N'ai-je pas désiré à mourir me fondre en vous, comme vous vous fondez dans l'Immense dont vous semblez vous détacher?... Souvent je me plongeais dans la mer avec furie, cherchant sous les eaux cette Nature, ce tout adoré. Je mordais le sable des grèves, comme j'avais mordu le flot des mers. La terre ne se révoltait pas plus de ma fureur que n'avait fait l'océan. Autour de moi tout était beau, serein, splendide, immuable ! tout ce que j'aimais, tout ce qui ne serait jamais à moi ! »

Cette page, où s'épanouit une fougue de Centaure, traduit avec un romantisme extravagant la forme romantique du sentiment guérinien de la nature. Le Journal nous offre, en effet, dans un vocabulaire aussi surprenant, l'effusion d'un désir aussi déchaîné. « Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité. Il y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela ! » Il veut donc s'unir à la nature dans un hymen profond et silencieux, et cet amour-passion prend le langage de l'amour humain : « J'écartais les branches des bois, des buissons, des fourrés épais, et j'enfonçais ma tête dans l'intérieur pour respirer les sauvages par-

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