LA MELANCOLIE GUERINIENNE IO
fums qu'ils recèlent, pénétrer dans leur intimité, et, pour ainsi dire, leur parler dans le cœur. «
Maurice de Guérin a voulu pénétrer dans l'intérieur de la nature, pour lui parler dans le cœur et aspirer ses lointains secrets. Aussi, lorsqu'il est obligé de la quitter, il est « pris de la mélancolie du départ », et il s'abandonne à cet aveu que Barbey d'Aurevilly a dû entendre : « Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante et j'avoue que je ne puis m'expliquer l'étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées avec celles de l'amour ».
Mais cette union est irréalisable, car cet amour soulève un conflit où le cœur de l'homme est toujours vaincu. Tragique opposition d'une force finie qui se tend désespérément et d'une force infinie qui se dérobe toujours dans sa grandeur imprenable ! La douleur de cette tension et de cette défaite s'exprime, dans le Journal, avec une poignante amertume. « L'universalité des choses roule ses flots contre un point isolé comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l'écume et le bruit. Je soutiens l'assaut d'une onde infinie : combien de temps tiendrai -je ferme ? » Cette nature mystérieuse échappe à l'étreinte. L'âme isolée et incertaine n'a répandu que son trouble parmi les beautés du monde. Cet atome a voulu se dilater sur l'univers, et cette dilatation d'abord enivrante s'achève dans le choc sanglant du chimérique. Pauvre atome ballotté
sur l'infini de la nature ! Pauvre navire démâté sur une mer sans rivages !
La mélancolie guérinienne fut l'expression de cette recherche décevante et de cette passion condamnée au désespoir : l'infini de la nature ne se laisse pas absorber dans le fini du cœur humain. Donc cette souffrance fut la punition d'une grande erreur. Ne commettons pas la faute de n'admirer dans la nature que ses harmonies et ses charmes. Considérons-la au contraire comme l'aïeule vénérable et chargée de secrets. Respectons-la comme une conseillère énergique qui nous montre, dans l'ascension de la vie vers la lumière, une architecture de lois. Alors l'amour de la nature, dirigé par le savoir, apporte le calme et la force. Car ce désir effréné, qui se heurte toujours à l 'inassouvissement, s'apaise dans la conscience de notre faiblesse qui se mesure à tant de majesté, La vue de la nature ainsi contemplée nous fortifie, parce que les joies qu'elle donne s'accompagnent des énergies qu'elle inspire. Sa beauté nous élève, parce qu'elle nous paraît divine, et l'admiration qu'elle mérite engendre les émotions du sentiment religieux. Émotions surhumaines où nos énergies les meilleures trouvent leur accomplissement ! Toutes les ardeurs qui ennoblissent l'âme des hommes commencent par l'exaltation de nos puissances et s'achèvent dans la force, plus exaltante encore, de la prière cjui nous place, au delà de nos limites, devant la suprême