‹ Maurice de GuérinChapitre 9 sur 16 · LA MÉLANCOLIE GUERINIENNE IO · texte numérisé non relu

LA MÉLANCOLIE GUERINIENNE IO

grandeur. L'Art est une prière, et le véritable sentiment de la nature, qui apporte l'émoi du grand art, nous fait sentir, dans le silence de la prière, la présence de Dieu.

Autrefois, dans le charme et l'élan de la maturité qui se flatte de trouver tous les appuis dans la force humaine, j'ai écrit un livre ardent où je m'inclinais devant les leçons de discipline et de stoïcienne sérénité offertes par la nature. Je demeure fidèle à cette pensée et je déclare, avec une croissante assurance, que la dignité de l'homme est liée à cette nécessité de suivre, dans le frein de nos ambitions chimériques, le r)rthme universel de la mesure et de l'ordre. Je sais que la nature, qui contient toute la vie, renferme tous les contrastes, mais je crois toujours qu'elle est divine, puisqu'elle aboutit, à travers tant de souffrances, au triomphe de la lumière et de la beauté. Aujourd'hui pourtant je m'assure que cette certitude de plus en plus méditée doit faire surgir l'image inconcevable mais iné\'itable d'un Dieu créateur, — de ce Dieu qui donne un sens à la douleur, apaise notre tourment devant l'injustice et achève notre admiration de la beauté du monde dans l'amour de celui qui fait lever sur les tombeaux l'espérance.

Ce passage du naturalisme qui se désagrège vite dans le délire du panthéisme au naturalisme qui se construit sous le regard de Dieu, l'expérience de la vie et les leçons de la souffrance l'imposent

comme nécessaire à la volonté qui veut vivre en demeurant sereine. Maurice de Guérin le franchira bientôt en écoutant la sagesse de Chiron et il ressentira soudain l'émanation d'un immense soulagement. Alors il comprendra l'une des causes essentielles de sa mélancolie et de ses ravages.

Un troisième tourment a multiplié les douleurs de la mélancolie guérinienne. Le poète, entraîné par son cœur amoureux vers la beauté de la nature, s'est perdu, atome fragile et illusoire, dans Tinfiniment grand du monde extérieur. Maintenant il va s'égarer dans l'infiniment petit du monde intérieur parce qu'il sera la proie de l'esprit d'analyse le plus dissolvant.

Rien n'est plus fécond que l'analyse quand elle précède la synthèse. Elle apparaît alors comme la condition essentielle de l'ordre, de la lucidité et de la profondeur. Instrument de précision d'une finesse incomparable, elle aide un esprit clair à déterminer ses démarches. Éclatant flambeau tenu par une main ferme !

Mais rien n'est plus meurtrissant que l'analyse, quand elle se déchaîne dans un esprit inquiet et soumis aux alarmes. Flambeau vacillant, qui ne chasse pas les fantômes et leur donne au contraire la lueur sinistre des apparitions hallucinatoires !

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Le mal de l'analyse est un mal redoutable. Dans ce travail acharné de notation minutieuse, le bond de l'élan s'amortit et la grâce de la fraîcheur se dessèche. Alors l'esprit s'épuise et l'âme se dévore. C'est le mal des consciences tremblantes et sans cesse accablées par le mauvais scrupule — car il y a le scrupule régénérateur qui manifeste une conscience exigeante, et le scrupule morbide qui est l'aveu d'un cœur inhabile aux décisions. Ce fut le mal de ceux qui méritent le reproche de Bossuet : « Être trop scrupuleux est une faiblesse », — le mal d'Hamlet qui mène à l'inertie la clarté de l'esprit et la volonté de l'action, — le mal de Joubert qui mutila, dans ce labeur crépusculaire, la puissance de son génie platonicien, — le mal de Maine de Biran, avant la découverte de la philosophie volontaire et l'énergie du sentiment religieux, — le mal d'Henri-Frédéric Amiel qui se tourmente dans le désir de la force et le chagrin de son indécision pathétique.

Maurice de Guérin n'a pas ignoré les resserrements et les brûlures de l'esprit d'analyse. Son Journal est la manifestation d'un mal qui va grandissant. D'abord il affaiblit, ensuite il tourmente, enfin il semble dévaster un génie marqué pour la grandeur. Assistons à la marche et à la victoire de cette puissance dévoratrice.

Dès 1828, à 18 ans, il écrit à l'abbé Buquet : « Il n'est presque pas de moment de la journée

qui ne m'apporte une souffrance produite par l'anxiété et le tremblement d'un esprit sans cesse alarmé ». Ainsi, à l'âge des charmants abandons, cet enfant envahi par le scrupule se surveille et se scrute et se fatigue sous cette surveillance obstinée.

22 mars 1832. « Mon élément craintif, inquiet, analytique est trop vivace pour me laisser jamais en repos. )) Il n'est jamais en repos, car l'analyse poursuit son mouvement infatigable, comme un rouage qui tourne dans l'inutile tournoiement du vide. Mais ici l'agitation redoutable surmène un cœur qui aspire au calme.

10 juin 1834. « Je me mords comme le scorpion dans le brasier pour en finir plus vite. » Image douloureuse et juste ! L'âme qui s'analyse sans cesse se meurtrit dans la torture des macérations. Sa vie est un suicide lent et sûr. Elle se désagrège sous l'action de cette vrille impitoyable qui taraude le cœur d'une morsure éternelle.

26 août 1834. « Mon âme se contracte et se roule sur elle-même comme une feuille que le froid a touchée : elle se retire sur son propre centre : elle abandonne toutes les positions d'où elle contemplait. » C'est un chef d'armée, vacillant sur la ligne des sommets, qui renonce à l'effort et à la bataille. Ainsi, à force de se contracter et de se tourmenter dans ce repliement, cette âme se mutile elle-même. Dans son désarroi, elle délaisse le gouvernail et

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tâtonne dans les ténèbres. Elle ne connaît plus le plaisir souverain des larges perspectives, cette joie des synthèses qui est la récompense des pensées robustes. Sa vie est une série de dilatations où elle s'égare et de resserrements où elle semble se supprimer. Et ces mouvements p?ssionnés et contradictoires la débilitent jusqu'à l'épuisement. « Je connais peu d'accidents intérieurs aussi redoutables que ce resserrement subit de l'être après une extrême dilatation. »

Alors la nature qu'il a tant aimée se couvre d'un voile funèbre. Sous la beauté des apparences se révèlent les germes de l'inévitable mort. Le mal de de l'analyse a corrompu et empoisonné le sentiment des beautés naturelles. De là cette pensée sinistre où se révèle tout son malheur. « Je demeure isolé, retranché de toute participation à la vie universelle. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature. » (26 août 1834).

Le martyr de l'analyse retombe dans sa solitude. La nature le délaisse et jette sur son adorateur la parole accablante du désaveu. Alors il sent que sa puissance l'abandonne, que son imagination se flétrit, que le jeu du rêve perd de son charme et que la source où son génie s'alimente se perd dans les sables : « Au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais que la poésie s'est retirée et j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà

faible et presque éteinte dans l'éloignement. » (25 janvier 1835).

En assistant au départ de ses meilleurs compagnons, le poète éprouve la détresse de l'exilé qui voit partir le navire de l'espérance. C'est pourquoi les dernières pages du Journal nous font assister au tragique d'une lente agonie morale. Cette pensée mutilée, qui sent encore sa puissance, se montre dans toute la mélancolie du dépérissement. Cet analyste n'a jamais été plus lucide, et ce malade mesure la fièvre qui le dévore, comme Trousseau notait sur lui-même les symptômes du mal meurtrier. « Il y a au fond de moi je ne sais quelles eaux mortes et mortelles comme cet étang profond où périt Stenio le poète. » (12 juin 1835). Et nous, devant ce génie qui s'épuise et nous offre l'horrible spectacle du tarissement, nous pensons, avec la tristesse de l'inconsolable, à tous les chefs-d'œuvre qui nous sont ravis.

Est-il possible d'être plus meurtri et plus malheureux ? Tous ses appuis l'abandonnent. Le sentiment de l'infini devait multiplier sa puissance de souffrir. Pour apaiser sa souffrance, il a voulu se répandre sur l 'infiniment grand du monde extérieur. En même temps, il se repliait sur l 'infiniment petit de l'analyse intérieure, et il a vécu comme écartelé entre ces tendances contradictoires qui unissaient leurs tortures pour l'amener à la mort. Maurice de Guérin s'est éteint à 29 ans, semblable à ces roseaux des

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