AU CAYLA
Paris, 30 octobre 4835.
Je voudrais, s'il était possible, ma chère Marie, te détromper de l'étrange erreur où tu es à mon égard. Tu penses que je t'oublie, que je vous oublie ; il n'y a qu'à ouvrir ta lettre pour voir que c'est là ta persuasion intime, que tu exprimes d'une manière assez indécise, il est vrai, mais qui n'en laisse pas moins démêler le fond de ton idée. C'est une véritable douleur pour moi que cette pensée existe chez toi, surtout si quelque chose de ma part en a été l'occasion. Que serait-ce? La rareté de mes lettres? Mais j'écris régulièrement tous les mois. Leur forme? Mais je n'y vois rien d'extraordinaire et qui porte à tirer les conclusions que tu semblés en avoir déduites. J'écris le plus souvent rapidement, entre deux
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leçons, quand je peux, dans les moments qui me restent et qui, la plupart, sont fort courts. Comme je pense que l'attachement que j'ai pour vous ne peut être l'objet d'un doute, il arrive, faute de temps quelquefois, et pour aller au plus pressé, que je passe sur les formules et termine brusquement ma lettre. Quant au reproche de la largeur des marges, avoue-le, n'est-ce pas un enfantillage, et peut-on sérieusement accuser qui que ce soit de froideur pour deux doigts de papier laissés en blanc ? C'est regarder les grandes choses à la loupe. Le procès que tu me fais est basé sur des observations microscopiques. Eh ! mon Dieu, à regarder les gens de trop près quelle amitié pourrait subsister ? Je ne crois pas que personne gagne à être observé : les allures secrètes de tous les hommes sont si misérables ! A cette accusation, une autre vient se joindre, encore plus hasardée, si cela se peut : je vis, dis-tu, dans le vague, dans les nuages, ne songeant ni au
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passé, ni à l'avenir, pas même au présent. Si cela était, à l'âge où me voilà venu et après l'enseignement pratique que j'ai reçu, je serais, en vérité, un bien pauvre garçon et dont il faudrait à peu près désespérer. Pour peu qu'on soit muni de sens, on est descendu de ses nuages à vingt-cinq ans, et l'on s'applique tout de bon à se faire un avenir positif. Les chimères s'en vont avec l'âge : c'est bien commun, tout le monde le sait et le répète ; les miennes m'ont été ôtées comme aux autres, je ne suis point privilégié et ne voudrais point l'être pour cela. Si je savais qu'il m'en fût resté quelqu'une, je me l'arracherais violemment comme un ridicule. Et d'ailleurs, ma façon de vivre ne m'interdit-elle pas toute espèce de vague ? Crois-tu qu'on en puise beaucoup dans Lhomond ou la Méthode grecque, et qu'en courant dans la crotte de Paris on rêve au septième ciel ? — Je ne dis rien de ma vie. — C'est qu'elle ne fournit rien à dire. Je vais et viens du fau-
bourg- Poissonnière au quartier du Luxembourg-, donnant des leçons. C'est toujours le même retour des mêmes choses et rien hors de ces choses. Je ne vais pas dans le monde ; je ne vois personne qu'Auguste. Ma vie est aussi monotone ici qu'elle pourait l'être au fond d'une campagne, et même plus stérile en choses à raconter, car il n'arrive rien à qui va par mesures rég-lées comme l'aiguille d'un cadran. Autre accusation encore, mais celle-ci vient de papa : je persiste dans des systèmes de politique, de religion. Une fois pour toutes, et, je vous en prie, ajoutez foi à mes paroles, je ne pense jamais à ces choses-là ; elles me sont totalement étrangères et me le seront toujours. Croyez-moi enfin sevré de M. de La Mennais : on n'est pas éternellement à la mamelle; je suis aussi libre de lui que possible. Je ne suis, grâce à Dieu, de l'école de qui que ce soit. J'aime mieux n'être rien que disciple; car, en fait d'idées, c'est le cas de dire :
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Ne soyons rien pour rester quelque chose. Adieu, ma chère amie ; je t'embrasse, et donne-moi l'absolution, avec Eugénie, de ma très vénielle faute.
Paris, 5 décembre 4835.
C^ ette impatience de savoir la disposition À de mes journées et comment tournent les cheminsque je suis, afin que votre pensée puisse s'y engager avec moi, m'a touché d'un sentiment bien doux et de ceux qui ne peuvent guère prendre leur expression dans le langage. Mais vous élevez beaucoup trop ma vie et lui attribuez une dignité dont elle n'est pas investie, en parlant, à mon endroit, de souffrances, d'épreuves et de courage à les supporter. Non, mon cher Hippolyte, ma part n'est pas si belle que vous la faites. Les diffi-
cultes de ma vie consistent dans quelques fatigues matérielles, à quoi le corps s'endurcit vite et prend même un surcroît de forces, et dans les dégoûts d'une profession [jui a déjà beaucoup gagné sur mes répugnances par Faction lente, mais irrésistible, ie l'usage, qui apprivoise les plus sauvages esprits et les range, presque à leur insu, à une entière soumission. Tout s'émousse, tout se dissout insensiblement. Les résumions les plus fermes abandonnent chaque jour quelque chose d'elles-mêmes au cours des heures. Toutes les rébellions rentrent par degrés dans le sein commun. Il y a une pente de toutes choses, qui ne souffre pas qu'on la remonte longtemps.
J'ai pris mon cours dans la vie ; je vais et viens conduit par l'habitude, tenant mon esprit au milieu du chemin, et le gardant avec soin de ces pensées qui le tirent à côté et ne servent qu'à altérer la monotonie des jours qui est si belle et prête quelque chose à l'existence même la plus menue.
Rendu à ce point, je n'ai plus lieu d'appliquer aucun courage. Il a fallu, il est vrai, quelque résolution pour y arriver, mais de peu de valeur dans le fond et empruntée aux circonstances. Voici les principaux traits de l'ordonnance de mes journées : je suis sur pied dès sept heures pour une leçon à donner dans le voisinage ; de là je cours au collège Stanislas, à l'autre bord de Paris, et j'y suis retenu jusqu'à six heures du soir. Il me reste alors une heure et demie pour dîner et repasser à l'autre extrémité de la ville, où m'attend une dernière leçon qui se clôt à huit heures et demie. Ma liberté se lève dans la nuit. L'accoutumance ayant usé les aspérités de cette vie, il ne lui reste guère qu'un défaut, mais capital : c'est de réduire à quelques débris le temps, dont les études qui doivent me porter au-dessus de la condition présente réclament de grandes portions.
Accorder le soin de la subsistance avec des travaux si exigeants me paraît un pro-
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blême insoluble à Paris. Mais le temps est pi fécond en meilleurs conseils et dénoue
Î)arfois si aisément des nœuds qui eussent léfié une épée, que je me suis retiré dans a sécurité à cet égard. Vous me portez à produire quelques essais de composition, à découvrir quelques côtés de prix que vous estimez qui se trouvent dans mes facultés. Mon ami, pourquoi rompre le cours d'une résolution sage et altérer son œuvre, qui e forme si lentement et qui est si coûteuse? Laissez rentrer les eaux dans leur cours naturel et caché, et se ranger aux destinées tranquilles d'un lit fort mince et sans nom. Mon esprit est casanier et fuit toute aventure ; celle du monde littéraire répugne directement à son humeur , et même, soit dit sans la moindre suffisance, il la dédaigne. Elle lui semble imaginaire, soit dans son essence, soit dans le prix qu'on y poursuit, et partant mortellement blessée d'un secret ridicule. Envisager la vie à l'œil nu, dans l'étendue sévère et
monotone qu'elle présente à quelques-uns, me paraît plus conforme à l'intérêt de l'esprit et rentrant mieux dans les règles de la sagesse que d'appliquer sans cesse ses yeux au prisme de l'art et de la poésie. Pour embrasser l'art et la poésie je voudrais qu'ils me fussent démontrés éternellement graves et hors de doute comme Dieu. Ce sont deux fantômes douteux et d'un sérieux perfide qui cachent sous leur lèvre un rire moqueur. Je ne veux pas essuyer ce rire...
Paris, 30 juin 1836.
tes-vous au Val, mon ami ? Puisez-
vous, dans les aspects de cet horizon consacré par tant de souvenirs, de quoi suffire à l'entretien secret de votre âme? Mais pourquoi vous adresser cette question ? Ne sais-je pas qu'entre vos douleurs et ces
lieux c'est à jamais un échange de rapports consolants et intarissables? Là, votre tristesse est dans sa naturelle demeure, chez elle ; car la douleur a une patrie, un foyer, et n'est heureuse qu'aux lieux qui l'ont vue naître. Le règne des beaux jours, la vivacité redoublée des vertus de l'air et de l'expression du paysage peuvent ébranler les plus pesantes afflictions. Vous donc, de qui les chagrins participent de la nature poétique de votre esprit, c'est-à-dire se mêlent à la rapide circulation de vos pensées et de vos rêves, et par là sont plus exposés et plus tendres aux bonnes influences, pourriez-vous résister à la beauté du soleil et aux impressions de vos bords qui vous tiennent ce langage si bienfaisant, mêlé de tristesse et de joie? Mais, quelque confiance que j'aie aux influences naturelles pour adoucir vos souffrances, je ne suis pas dans une entière tranquillité sur le calme de votre état. Il est des douleurs auprès desquelles les plus belles saisons et
les plus puissants paysages perdent leur crédit : ce sont les douleurs de l'esprit, et je crois que vous y êtes en proie. Votre avenir littéraire vous inquiète ; des doutes vous apparaissent, des aigreurs vous altèrent, mille nuages vous assombrissent.
Pourquoi vous prêter à ce surcroît de tourments, tandis que, dans la valeur de votre esprit, vous avez de quoi vous rassurer pleinement, si vous étouffez des inquiétudes qui empêchent vos forces ?
Aucune œuvre ne peut grandir que dans le calme et par des moyens employés avec une claire conscience de leur étendue. Vous troublez ce calme et cette vue intérieure par les questions inquiètes dont vous vous fatiguez. Ecrire comme sous les yeux du public est, je crois, une mauvaise méthode, bien qu'on la conseille. A mon avis, l'insouciance de ce public et, l'interdiction à toute préoccupation d'avenir de pénétrer dans le sanctuaire du travail garantissent bien mieux la bonté de l'œu-
vre. Si nous jouons à la renommée, que ce soit en joueurs superbes ou railleurs, toujours au-dessus de la fortune bonne ou mauvaise, en gardant un éclat de rire à tout événement. Poète, que me demandezvous des conseils sur la forme? Je n'en ai pas une plus vive intelligence que vous. Mais on ne l'accomplit qu'au prix d'un assez long attachement au même ouvrage et de lois sévères imposées à l'imagination. Que vous répond votre conscience sur ces deux points ?
Je ne puis obtenir de ma fortune, la plus capricieuse des sibylles, une réponse à votre aimable question : quand viendrezvous ? La sévérité de ma position me retient à Paris cette année, bien qu'il y ait quatre ans que je n'ai vu ma famille. Les études qui me conduisent à l'agrégation sont si difficiles et d'un succès si peu assuré que je ne puis prévoir l'époque de ma liberté. Je renouvelle dans une fréquentation journalière avec Paul et Fran-
çois les anciennes causeries ; votre nom et celui de Marie y passent et repassent.
Nous avons adressé des circulaires à un grand nombre d'éditeurs pour l'impression Wordsworth. Nous attendons la réponse d'un moment à l'autre.
A JULES BARBEY D'AUREVILLY
Jeudi, 3 heures, 2 août [1836].
Je vous dirais bien des choses du fond de l'ennui où je suis plongé, de prof undis clamarem ad te, mais il faut que je m'interdise ces folies ; elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas, qu'il faut, du moins autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes.
Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé
toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais vrai et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah ! n'en doutez pas. Si je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon sens de l'esprit, et rien à mon jugement n'est plus choquant, surtout à notre âge, que ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble assez peu à ce que j'étais dans ce temps-là, et si j'affectais quelque chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors. J'ai le malheur de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous les grilles de Stanislas, voilà la ressemblance; à cette époque de mon ennui, j'en disais plus qu'il n'y en avait, aujourd'hui, j'en dis moins qu'il n'y en a, voilà la différence. Voulezvous savoir ma vie ? Je me couche à neuf heures du soir pour me lever à neuf heures du matin ; le reste de la journée va comme il peut.
(i) Maurice de Guérin s'appelait George-Maurice. Il
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Vendredi, 5 heures, 5 octobre.
Je suis arrivé paisiblement, paisiblement j'ai dormi, et pas le plus petit malaise n'est venu rompre le bien-être que j'avais gagné à notre souper. C'est ainsi que tout ce que je goûte avec vous est sans mélange et que la vie ne m'est bonne qu'avec vous. Le reste des jours se passe misérablement; de singulières souffrances s'en emparent, et le plus âtre dégoût est la seule saveur que je tire de la plupart des choses. Mon imagination ne mord plus à aucun appât : il lui faudrait quelque reste d'illusion, et tout ce qu'elle en avait s'est dissipé jusqu'au plus faible atome. Je ne suis plus en peine que d'une chose, c'est de vivre sans être cruellement affecté par les plus petites por-
a signé des lettres de l'un ou l'autre nom. G. Sand, dans sa notice, le nomme George. On a substitué partout Maurice, pour ne pas dérouter le lecteur. (Voir Appendice), sauf au bas des lettres.
tions du temps. Mais quelle matière peut entretenir une préoccupation capable de lier mes esprits inquiets et de m'affranchir du sentiment de la durée comme fait le sommeil? Il faudrait aimer une chose pour elle-même ou pour ce que l'esprit peut y ajouter; mais quel sujet possède assez de charme qui ne soit pas desséché après quelques jours, et qui est assez épris de son imagination pour ne pas découvrir en elle mille ridicules d'où part le désenchantement ? Hélas ! rien n'est beau comme l'idéal, mais aussi quoi de plus délicat et de plus dangereux à toucher? Ce rêve si léger se change en plomb souvente fois, dont on est rudement froissé. Que ne suisje né propre à traiter la réalité sérieuse, ou plaisante? L'esprit doit être content d'une façon égale et sûre, s'exerçant sur des sujets solides et positifs comme un champ à labourer. Ou bien encore quelle belle carrière, ferme et sans horizons trompeurs, que celle où l'on va ramassant les
ridicules et tirant quelque parti des sottises qui nous font souffrir, au lieu qu'il faut pâtir et se taire quand on a reçu ce genre d'esprit malencontreux qui absorbe et ne rend pas.
Adieu, mon ami. Je finirai ma complainte par un vers du Juif errant :
Hélas ! mon Dieu !
Je vous laisse sur cette jolie chute.
Ma sœur arrivera dimanche dans l'aprèsmidi.