‹ Maurice de GuérinChapitre 13 sur 44 · SUR MAURICE DE QUERIN. XXIX · texte numérisé non relu

SUR MAURICE DE QUERIN. XXIX

à plus d'>in ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de rimagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces féli cités intimes. »

Cependant ces joies de la famille, trop senties par un cœur à qui il n'était point donné de les goûter pour son propre compte, l'attendrissaient trop; il en était venu, il nous le dit, à pleurer pour un rien, « comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. » Ce calme continuel, cette douce monotonie de la vie familière, en se prolongeant comme une note suave, mais toujours la môme, avaient fini par l'énerver, par l'exalter et le jeter hors de lui ou le noyer trop avant au dedans de lui ; le trop de paix lui était une nouvelle espèce d'orage ; son âme était en proie, et il y avait danger, de ce côté, à je ne sais quelle ivresse de langueur, s'il n'eût trouvé un contre-poids, une puissante diversion dans la contemplation de la nature, de même qu'à d'autres moments il y avait eu danger que l'attraction souveraine, la puissante voix de cette nature ne l'absorbât et ne le dominât uniquement. Car Guérin était une âme merveilleuse, la plus sensible, la plus impressible, mais sans garantie contre elle-même et sans défense. Cette fols, il sut se détourner à temps et alterner dans le mode de sa sensibilité :

« Je me mis à la considérer (la nature) encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit; car il sortait des champs, des flots, des bois, une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur engendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un demi-som-

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meil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rèvtT les plus belles choses

u Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l'àme que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèri-rncnt argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en qj -Ique sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vaf;ue sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l'influence imcturnc, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans le- nuages. Le taillis qui cmivre toute la pente de la côte du Val, ret 'iitissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du piviTt et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'oflaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et l'on n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, oîi il y a, jusque bien avant dans les nuits, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe; tout aspire au n-pos, excepté ma plume, qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors qu'elle cesse; car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome. »

Certes, cela esl beau comme de beaux vers. On parle dos Lakistes et de leur poésie, et La Morvonnais, vers ce temps môme, en était Tort préoccupé, au point d'aller visiter "Wordsworth à sa résidence de Rydal-.Mount, près des lacs du Westmoreland, et de rester en correspondance avec ce grand el pacifique esprit, avec ce patriarclio do la mu-e intime. Guérin, Biins tant y songer, ressemblait mieux aux Lakistes en ne visant nullement à les imiter : il n'est point chez eux de sonnet pastoral plus limpide, il n'est point dans les poétiques pioinonades de Cowpcr de plus lransi>arcnl tableau, que la page qu'on vient

de lire, dans sa pointure si réelle à la fois et si tendre, si distincte et si émue. Lhumble sentiment qui termine, el qui lienf compte du moindre atome vivant, est à faire envie à un doux roiUe de l'Inde.

Mais Guérin dut s'arracher à cette solitude, où il allait s'oublier et trop savourpr, s'il n'y prenait garde, le fruit du lotos. Dans une dernière promenade, par une riante après-midi d'hiver, sur ces falaises, le long do ce sentier qui tant do fois l'y avait conduit à travers les buis et les coudriers, il exhale ses adieux et emporte tout ce qu'il peut de l'âme des choses. Le lendemain il est à Caen ; quelques jours après, à Paris. Sa nature timide, aussi tremblante et frissonnante que celle d'un daim effarouché, y éprouve, en arrivant, une secrète horreur. Il se méfie de lui, il a pour des hommes :

« Paris, \" février 183i. — Mon Dieu, fermez mes ycu\; gardezmoi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amèrcs, si décourageantes. Faites ((u'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui nraccablent quand je passe pirmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une im;ige, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val. quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attatlié sur ces douces formes, et je passerai saus ressentir aucun froissement. »

Ici il nous faut bien entrer un peu dans le secret de cette nature de Guérin. Il y avait une véritable contradiction en lui : par tout un côté de lui-môme, il sentait la nature extérieure passionnément, éperdument ; il était capable de s'y plonger avec hardiesse, avec une frénésie superbe, d'y réaliser par l'imagination l'existence fabuleuse des antiques demi-dieux ; par loul un autre côté, il se repliait sur lui, il s'analysait, il se rapetissait et se diminuait à plaisir; il se dérobait avec une humilité désespérante; il était de ces âmes, pour ainsi dire nées chrétiennes, qui ont besoin de s'accuser, de se repentir, de trouver hors d'elles i:n amour de pitié, de compassion; qui se sont

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confessées de bonne heure, cl qui auront besoin de se confesser toujours. J'ai connu de ces àmo-;-là , et il m'est arrivé à moimême d'en décrire une, autrefois, dans un roman que cette affinité secrète avait fait agréer de Guérin avec indulgence. Lui aussi il était, mais il n'était qu'à demi de la race de René, en ce sens qu'il ne se croyait pas une nature s^ipérieure ; bien loin de I;k il croyait se sentir pauvre, infirme, pitoyable^ et, dans ses meilleurs jours, une n.^inreplulôl écartée que supérieure :

« Pour f'tre aimé tel que je suis, se murmurait-il à lui-m(>me, il faudrait qu'il se rencontrât une âme qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade; une âme enfin douée d'une sensibilité liumble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil, si naturel même à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une aflFection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu'à l'heureuse folie du ravissement. »

Ses amis luttaient le plus qu'ils pouvaient contre celte disposition découragée, dont il leur exprimait pnrfois les accès, les flux et rellux intérieurs, avec une délicatesse exquise, avec uneluciflilé effrayante; ils le pressaient, à cette entrée dans la vie pratique, de se faire un plan d'études, de vouloir avec suite, d'appliquer et de concentrer ses forces intellectuelles selon une méthode et sur des sujets déterminés. On espéra un moment ui faire avoir une chaire de litléralnre comparée qu'il étai' nuestion de fonder au collège de Juilly, alors dirigé par MM. de Scorbiac et de Salinis; mais cette idée n'eut pas de suite, el Guérin dut se contenter d'une classe provisoire au collège Stanislas et de quelques leçons qu'il donnait çà et là. Un cordial ami breton, qui se trouvait à Paris (M, Paul Quemper), avait pris à li'tche de lui aplanir les premières dirficultés, el il y réus-

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