‹ Maurice de GuérinChapitre 18 sur 44 · A M. L'ABBÉ BUQUET · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ BUQUET

PnÉFET DES ÉTUDES AU COLLÈGE STANISLAS.

[Paris, 1828.)

Monsieur,

Je vous dois toute ma confiance comme à mon meilleur ami, et c'est vers vous que ma pensée s'est tournée aussitôt que j'ai cherché dans mes peines celui qui pourrait les adoucir; mais ^me mauvaise honte m'a saisi. J'ai été peut-être vingt fois sur le point de me lever et d'aller vous exposer toutes mes misères , mais une réflexion soudaine m'arrêtait et me faisait dévorer mon mal en silence. Enfin j'ai ouvert la bouche, mais c'est tout ce que j'ai pu faire; quelques paroles confuses me sont échappées, ma langue est demeurée liée, et une timidité inviricibie

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OU plutôt une espèce de confusion m'a empêché de m'expliquer davantage. Mais v tre bonté m'encou rage et me fait surmonter celte répugnance que j'avais à vous faire l'histoire de mes sentiments, je vais donc la commencer, quoique, dans ie moment même cù j'écris, ma plume s'arrête quelquefois, et que je doute encore si je dois commencer mon récit.

Vous connaissez ma naissance : elle est honorable, et voilà tout; car la pauvreté et le malheur sont héréditaires dans ma famille, et la plupart de mes parents sont morts dans l'infortune. Je vous le dis, parce que je crois que cela peut avoir influé sur mon caractère. Pourquoi le sentiment du malheur ne se £omrauniquerait-il pas avec ie sang, puisqu'on voit des pères transmettre à leurs enfants des diflbrmités^ naturelles? Mes premières années furent extrêmement tristes. A l'âge de six ans, je n'avais plus de mère. Témoin des longs regrets de mon père, souvent environné de scènes de deuil, je contractai peut-être alors l'habitude de la tristesse. Retiré à la campagne avec ma famille, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie bruyante qui accompagnent nos premières années. J'étais le seul enfant qu'il y eût dans la maison, et lorsque mon âme avait reçu quelque impression, je n'allais pas la perdre et l'effacer au milieu des jeux et des distractions que m'eût procurés la société d'un autre enfant de mon âge. Mais je la conservais tout entière; elle se

gravait profondément dans mon âms et avait le temps de produire son effet.

Mon père jetait en même temps dans mon cœur ce sentiments de religion qui n'en ont jamais été effacés; et les scènes de la mort que j'aimais à aller contem* pler dans les chaumières à la suite du curé de la paroisse, qui était en même temps mon précepteur, m'instruisaient de la brièveté et de la fragilité de la vie à l'entrée même de la carrière. Ainsi, sans avoir vécu dans le monde, j'en étais déjà désabusé, tant par ce que j'entendais dire à mon père que par ma jeune expérience. J'abandonnai enfin ma solitude pour entrer dans les collèges; c'était passer d'un extrême à l'autre. iMais je n'oubliais pas dans la société d'une jeunesse turbulente les leçons de la solitude; je les avais em[)ortées avec moi pour ne jamais les perdre. Dès lors commença pour moi cette vie pénihle, difficile, pleine de tristesse et d'angoisse, dans laquelle je me trouve aujourd'hui engagé. Habitué à réfléchir, je ne regardais pas tout ce qui passait autour de moi avec l'insouciance de la jeunesse, indifférente cà tout, excepté au plaisir'

J'avais apporté de ma solitude une timidité dont je n'ai jamais pu me débarrasser, et qui m'ôte, au

1 Nous n'avons pu retrouver ronginal de cette lettre, que nous publions d'après la copie incomplète de Chopin. De là ces lacunes qui irriteront peut-être la curiosité du lecteur comme elles ont irrité la. n JU'e.

milieu de mes camarades, cette indcpeiidance d'une âme qui se sent libre et qui parle fièrement sa pensée. Je contractai aussi une inquiétude minutieuse pour tous les devoirs que j'avais à remplir, c'est-à-dire que je tremblais dans la crainte qu'ils ne fussent pns assez bien ou assez tôt faits. Cette inquiétude, je i?. conserve encore; elle me poursuit partout, elle s'empare de toutes mes actions pour en considérer la nature et en prévoir l'issue, en sorte qu'il n'est presque pas de moment dans la journée qui ne m'apporte une souffrance produite par l'anxiété et le tremblement d'un esprit sans cesse alarmé. Envoyé enfin à Paris, un plus vaste champ s'ouvrit à ma pensée; à mesure que je fis plus de progrès dans le monde intellectuel et le monde idéal, je sentis croître mes tourments, parce que ma réflexion prit une nouvelle activité. Voilà comment j'ai été amené à l'époque actuelle de ma vie, et, si je me connais un peu, je crois que la cause de mes souffrances se trouve dans l'orgueil, dans un profond sentiment de ma misère, dans ma réflexion qui n'est jamais en repos, enfin dans mes passions et ma conscience.

Mon orgueil n'est pas cette fierté indomptable qui ne reconnaît pas de maître, et qui veut tout voir à ses çieds, sans plier jamais elle-même. Mon orgueil se repaît de louanges ; il est même avide de célébrité, et plus sensible à un mépris qu'à toute autre injure. Mais, à côté de ce vice, la Providence a placé un sentiment aussi fort, aussi profond : c'est le sentiment

de ma misère et de mon néant. C'est du combat de ces deux éléments contraires que naît une partie de mes douleurs. Lorsque je lis l'histoire ou les ouvrages d'un grand homme, mon imagination et mes dosirs s'enllamment; mais une pensée survient qui me fait sentir amèrement le ridicule de mes folles rêveries : nid ne pense plus mal de moi que moimême

Une autre source de mes maux, c'est ma pensée; elle passe en revue ce qui est sous mes yeux et ce qui n'y est pas, et, emportant toujours avec elle l'image de la mort, elle jette sur le monde un voile funèbre et ne me présente jamais les objets par leur côté riant. Elle ne voit partout que misère et destruction, et, lorsque dans mon sommeil elle est livrée à ellemême, elle va eirer parmi les tombeaux. Sans cesse l'idée de la fin des êtres m'est présente; les choses même les plus propres à l'éloigner me la rappellent, et elle ne s'olTre jamais à moi avec plus de force que dans les réjouissances d'une fête et dans les émotions d'une joie vive.

Enfin, ma conscience et mes passions, vous les connaissez

Voilà quelle est mon existence habituelle ; voilà ce que je souffre, non pas d'intervalle en intervalle, mais presque à chaque moment de la journée. Enfin mon âme, travaillée par tous ces maux ensemble, ne trouvant plus rien dans le monde où elle puisse s'attacher, retombe sur elle-même, et, ne trouvant en-

coie en moi que misère et faiblesse, elle se sent saisie d'un affreux dégoût de toutes choses. Elle devient comuie inanimée, et toules ses capacités sont ai)Sorbées par la souffrance.

Me voilà tel que je suis Je me remets entre

vos mains, disposez de moi. Je ne me regarde pas encore comme perdu, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes misères et écouter ce triste récit, et je sens renaître en moi l'espérance à mesure que je me confie d'avantage à votre bonté.

A M"= EUGÉNIE DE GUÉRIN

AH CHATEAU DU CAYLA, PAR CAILLAC (tARN).

Paris, octobre 18'28.

Ma chère Eugénie,

Certes, voilà bien du temps que je n'ai reçu de tes nouvelles et que tu n'as reçu des miennes; il faut avouer que je suis bien coupable et que c'est sur m o que retombe la faute de ce silence qui n'aurait jamais dû exister entre nous. Il est temps, enfin, de le rompre et de réparer nos oublis, ou plutôt les miens, par une correspondance assidue qui nous mette dans cette intiinité qui doit toujours exister entre un frère et une sœur; qui nous rapproche, pour ainsi dire, malgré la distance des lieux qui nous sépare, et nous

fasse jouir d'un entretien d'autant plus doux (jise l'éloignement jette un double intérêt sur ce qu'on reçoit d'un objet chéj i.

Ma chère Eugénie, les lignes que je vais tracer vont t'étonner, sans doute; la conduite que j'ai tenue envers toi jusqu'à présent ne présageait rien de semblable à ce que tu vas lire, mais sois persuadée que je te parle sincèrement; ta surprise sera, je crois, agréable. Jusqu'icije t'ai témoigné peu de confiance; mais pourquoi, diras-tu? La raison n'en est pas dans mon cœur : malheur à moi, s'il avait conçu le moindre éloignement pour toi ! C'est la légèreté de l'âge, c'est cette distraction continuelle, partage de l'enfance, qui nous suit jusqu'à cet âge où la réflexion prend la place des jeux et jette ses premiers nuages sur des fronts où n'avaient brillé jusqu'alors que la candeur de l'innocence et l'expression du bonheur. Mais me voici arrivé à un âge où l'enfance n'est plus pour moi qu'un songe; toutes les illusions de la vie ont disparu, et de tristes réalités ont pris leur place. C'est alors qu'on ne se suffit plus à soi-même; c'est alors que l'humme qui pâlit d'elTroi et qui sent, pour ainsi dire, ses genoux se dérober sous lui à la vue de la carrière de la vie, de ce rude sentier où « l'on l^rimpe plutôt qu'on ne marche; » c'est alors, dis-je, que l'homme a besoin d'un appui, d'un bras seciuirable qui le soutienne dans les terribles épreuves qu'il va subir. Ce besoin s'est manifesté à moi aussitôt que, jetant un regard sur l'avenir, je me suis vu

seul prêt à affronter tant de dangers. Alors mon cœur ta nommée aussitôt; et peut-on, en effet, trouver un meilleur ami qu'une sœur telle que toi? Veuille donc bien désormais être ma confidente, et m'aider de les conseils et de ton amitié.

Mais, me diras-tu, dois-tu avoir un autre confident qu'un père? n'est-ce pas lui qui devrait être le dépositaire de tous tes secrets? Tu penses bien que j'ai fait cette réflexion; mais papa est si sensible, il s'affecte de si peu de chose, que je n'oserais jamais lui dire tout ce qui se passe en moi. Ensuite, tu es celle de toute la famille dont le caractère est le plus conforme au mien, autant que j'ai pu en juger par tes pièces de vers, tous empreints d'une douce rêverie, d'une sensibilité, d'une teinte de mélancolie enfin qui fait, je crois, le fond de mon caractère.

Ce mot, autant que je puis en juger , t'aura causé quelque surprise; mais voici ce que je veux dire : je n'avais que quatorze ans quand je t'ai quittée; à cet âge, on ne se connaît, pour ainsi dire, que de vue ; ma raison n'était pas assez développée, ni capable d'un examen assez sérieux pour saisir les traits de ton caractère. Je ne crois pas non plus que tu puisses bien me connaître, parce que j'étais trop jeune poui avoir un caractère décidé; mais combien quatre ans ont apporté de changements! Que de révolutions dans ce pauvre cœur ! On croit communément que je suis léger, espiègle, folâtre, o i du moins telle était Topiuion qu'on avait de moi quand j'ai quitté le pays;

mais mon caractère a pris une tournure toute dilférente, je puis dire même qu'il est complètement cliangé et qu'il ne me reste rien de mon enfance.

Mais comme le développement d'un caractère demande des détails qui ne pourraient entrer dans cette lettre, j'en ferai l'objet de mes suivantes. Je te tracerai l'histoire de mon cœur depuis l'âge où l'on commence à réfléchir jusqu'à présent; je te ferai connaître mes sensations, mes réflexions, ce qui occupv^ habituellement mes pensées. J'ose croire que ces détails ne seront pas sans intérêt pour toi; je t'invite à me faire part aussi de ce qui se passe en toi, si cela ne t'ennuie pas. Pour moi, il me semble que nous ne saurions avoir de correspondance plus intéressante; car je pense que, pour s'aimer, il faut se connaître parfaitement, et je ne conçois pas de plus grand charme dans la vie que cette communication de deux cœurs qui versent mutuellement l'un dans l'autre tous leurs secrets, tous leurs sentiments.

jSous nous entretiendrons aussi de littérature, car c'est la seule chose, après l'amitié, qui puisse faii« une agréable diversion aux tracas et aux enimis de la vie; c'est la seule chose qui puisse nous consoler de nos malheurs et rendre la vigueur à notre âme abattue. Donnez-moi des livres et plongez-moi dans un cachot; pourvu que j'y puisse voir assez clair pour les lire, je saurai me consoler de la perte de ma liberté. ïu trouveras peut-être que c'est pousser la chose un peu trop loin; mais c'est pour te faire sen-

tir que les livres peuvent tenir Ueu de beaucoup de choses pour celui qui sait les aimer...

A LA MEME

Paris, 7 janvier 1 829.

Ma chère Eugénie,

Tu finis ta lettre en me disant que tu voudrais avoir les bras assez longs pour m'embrasser partout où je suis ; et moi je voudrais avoir quelque expression pour rendre tout le plaisir que m'ont fait tes vers et ta lettre. Oh! que tu en sais bien plus avec ce que t'inspirent la nature et ton génie heureux et facile , que moi avec tout mon grec et mon latin !

Mais si le ciel m'a refusé les talents dont il t'a comblée, je crois qu'il nous a donné deux âmes semblables. Je pense avoir deviné la tienne, et voici l'idée que je m'en fais ; écoute : il est un sentiment qu'on a tourné en ridicule à cause de l'abus qu'on en a fait, et parce que beaucoup de personnes qui n'en étaient pas susceptibles ont voulu cependant en faire montre pour se mettre à la mode; ce qui est devenu par là minauderie et affectation. Ce sentiment, c'est la mélancolie. Mais il n'en est pas moins vrai que cette affection de l'âme, quand elle est naturelle, ennoblit liî cœur et devient même sublime.

L'homme, dit Platon, plus rapproché de son créateur, guidait autrefois dans leurs cours les sphères ce-

lestes et repaissait son âme des concerts de leur harmonie divine; mais précipité sur la terre par la jalousie des génies, il n'a plus qu'un souvenir confut de sa grandeur et de son bonheur passés. En admettant cette création brillante de l'Homère des philosophes, qui dans cette fiction sublime approche tant de la vérité, ne dirait-on pas que certaines âmes conservent un souvenir plus vif de la grandeur dont elles sont déchues, et que ce souvenir apporte dans leur cœur une noble et douce tristesse nourrie par les regrets et par les misères présentes de la vie? A los voir lever les yeux au ciel et prêter une oreille attentive, ne dirait-on pas qu'elles cherchent à saisir quelques sons lointains de l'harmonie divine? Ces âmes ne voient pas le monde comme le vulgaire et puisent à une autre source de plaisirs. Elles n'aiment pas ces joies bruyantes où le corps a beaucoup plus de part que l'âme; il leur faut des jouissances toutes spirituelles mêlées d'un sentiment de tristesse, de même que les anciens rappelaient au milieu de leurs voluptés l'idée de la mort et de la brièveté de la vie. La solitude, le murmure des vents, la contemplation (lu ciel, voilà ce qui est pour elles une source do délices.

Or, s'il est vrai qu'on se peint ordinairement dans ses écrits, tel est le caractère que j'ai cru remarquer dans tes lettres et tes poésies, et tels sont les sentiments dont je m'entretiens habituellement. S'il en est ainsi, quelle source de bonheur et de jouissances

pour nous deux ! Que de choses n'aurons-nous pas k nous dire ! Oh ! qu'ils seront doux ces épanchements de nos cœurs qui se déchargeront l'un dans l'autre des ennuis, des réflexions, des tristesses qui naissent et meurent avec chaque jour! Ainsi, dis-moi quel est léLat liai)ituel de ton àme, c'est-à-dire quel est l'objet ordinaire de tes méditations. Que penses-tu de la vie? Où places-tu tes plaisirs et tes jouissances? Enfin, si je mérite ta confiance, peins-moi ton cœur tel qu'il est. Il me semble que, pour peu qu'on ait l'âme rêveuse et sensible, on ne doit pas passer un jour sans faire une infinité de réflexions qui naissent même à la vue de certains objets que le vulgaire regarde d'un œil indilTérent, mais devant lesquels la méditation s'arrête et où elle sait trouver un côté intéressant.

Toi surtout qui habites la solitude, quel vaste champ s'offre à ta pensée dans la contemplation de la nature!

Pour moi, je trouve plus de charme à errer dans un bois qu'à parcourir les rues tumultueuses de Paris, et un sentiment bien plus doux, bien plus sublime s'empare de moi à la vue des pompes de la nature, et même de sa majestueuse simplicité, que lorsque je mesure des yeux ces trophées de l'ambition ou de la vanité, qui ne m'apprennent autre chose que les efforts qu'ont faits les hommes pour élever leur pauvre gloire un peu au-dessus de la terre. Enfant de la nature, je suis étranger dans ce séjour où tout est le

produit de Tait, même les sentiments, car on dirait que la perfection de la société est la perfection de l'art de se tromper. Mais bientôt je reverrai ma solitude chérie et ce sera, je l'espère, pour ne plus la quitter. Papa doit t' avoir communiqué ses [projets] sur moi. Oh 1 qu'il s'est bien rencontré avec mon cœur! 0 quel bonheur pour moi, ou plutôt pour nous, de travailler tous pour soulager un si bon père et de goûter en même temps la douceur d'une réunion si désirée après une si longue absence! Alors ce ne sera pi js ce papier trop étroit qui sera le messager de nos cœurs; nous pourrons enfin nous voir, nous entendre et nous comnmniquer sans obstacle tous nos sentiments.

Tu me demandes l'épître que j'avais commencée; maw permets que je t'envoie à la place une autre pièce qui t'est également dédiée, et qui, je crois, est meilleure. Elle ne tardera pas à arriver. Je ne t'envoie pas cette fois-ci les notes sur la pièce de V Absence, et d'ailleurs mon cœur s'oppose à cette critique. Cette pièce est si pleine de sentiment et de beautés de toute espèce qu'il ne vaut pas la peine de s'arrêter à quelques petites taches qui sont échappées à la célérité du travail. Je suis arrivé jusqu'au bout de la lettre sans t' avoir parlé de la nouvelle année; tu penses bien que si je ne t'ai pas encore adressé mes vœux, ils n'en sont pas moins au fond de mon cœur; reçois donc ces vœux mal exprimés et fais en part i Marie et à Érembert.

Mon cousin a jugé mes pièces dignes de concourir; ainsi tu pourras les envoyer à Toulouse. Permitlo divis caetera.

J'attends ta réponse avec impatience. Il y a eu un temps oii tu gourmandais ma paresse, mais je deviens pressant à mon tour, car il faut nous écrire un peu plus souvent que nous n'avons fait jusqu'ici. — Je suis vraiment ingrat; je ne pensais pas à vous remercier, toi etMimi, des manchettes que vous m'avez envoyées. Oh ! que je reconnais bien là votre bon cœur! Il est une autre faute dont il faut que je me confesse. Mimi pourrait m'accuser d'une injuste préférence, je t'adresse toutes mes lettres; mais Dieu sait si je vous aime toutes deux d'un amour également vif et sincère. Je suis forcé de me rendre, il ne me reste plus un pouce de terrain. Je vous embrasse donc toutes les deux en vous renouvelant mes vœux.

A LA MÊME

Paris, 18 mai iS29.

Ma chère Eugénie, Plus avancée que moi dans la vie, tu as par conséquent plus d'expérience, et tu me dis que ce passage n'est pas si pénible qu'on le dit, et que chaque jour apporte sa douceur. Pour moi, qui jusqu'ici n'ai vu le monde que dans les livres, et la société que dans mon commerce avec mes camarades, je serais témé-

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raire si j'osais porter un jugement; mais si je ne connais pas l'application de la vie, je connais la vie en elle-même, je sais d'où je suis parti, je sais où je dois arriver et je ne suis plus à cet âge où l'on vit, pour ainsi dire, sans le savoir, et où Ton ne s'est encore demandé raison ni de soi-même ni de ce qui nous entoure. En eiïet, j'ai cherché à me connaître moimême et ce qui m'environne, et peut-être me suis-je fait trop tôt cette question, car j'estime les plus heureux ceux à qui le secret n'est révélé que le plus tard possible. Quoi qu'il en soit, j'ai obtenu la réponse, et chaque jour elle m'est répétée.

Je crois que tu as conçu une fausse idée de mon caractère lorsque tu as pensé que je m'égarais en de vagues rêveries et que je me laissais entraîner à une imagination romantique. Il est vrai que souvent j'aime à me laisser aller à de douces illusions, à. nourrir ces délicieuses tristesses qui ont tant de charme pour le cœur. Mais si tu ne me connais que de ce côté-là, tu ne me connais pas tout entier. (Surtout ne va pas t'elfrayer de ce qnie je vais te dire, et, si papa le lit, dissipe ses alarmes, s'il en conçoit.) Mon imagination n'a pas étendu sur le monde ce voile illusoire qui jette dans quelques erreurs aussi douces que passagères. La réflexion a prévenu mon imagination et s'est emparée pour ainsi dire de moiaiéme et des êtres environnants, pour les étudier, les analyser, et connaître à fond tout le mode de leur existence et la destinée qui les attend. Or, il me

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semble que quiconque a fait cet examen doit avoir du monde et de lui-même une idée bien triste.

Désormais quel éclat, quel prestige pourrait éblouir ses yeux? En vain l'homme étale sa grandeur factice et tâche de cacher son néant sous un pompeux appareil; en vain la gloire et le plaisir prodiguent leurs séductions, son œil percera le voile et ne verra dessous qu'un roseau pensant, jouet de tous les vents qui souillent sur ce monde. Il lira sur son front cet arrêt de mort qu'il s'efforce en vain d'effacer, et le monde entier avec ses monuments, ses beautés, ses grandeurs, ne lui offre l'image que d'une grande et prochaine destruction. En eflet, dans ce monde où tout passe et finit, l'idée d'existence rappelle nécessairement celle de mort, et je ne sais vraiment pas comment l'on peut penser à l'une sans penser à l'autre; et puis si l'on passe de la destinée et de la fragilité de l'homme à ses misères intérieures, au trouble éternel de son cœur, aux angoisses que lui causent ses passions, à ce mélange étonnant d'orguei! et de faiblesse, de gi-andeur et de bassesse, de plaintes et d'espérances, de fini et d'infini, de périssable et d'immortel, qui pourra dire, après avoir ainsi étudié et décomposé l'homme, qui pourra dire : Je suis heureux ici-bas?

Tu ne connais pas, me diras-tu, le charme de la société et toutes les douceurs que présente la variété des i)laisirs et des amusements du monde. Mais je te le demande, dans ces entretiens, dans ces voyages.

LETTRES ET PHAGMENTS.

dans ces fêtes, pourras-tu te dépouiller de toi-même, pourras-tu étouffer l'idée de tes misères présentes et de ta destruction future? Non. La voix de la mort et de nos misères crie plus fort que toutes les voi\ des hommes et que les bruyants éclats d'une joie souvent fausse. Ce qui semble le plus propre à éloigner ces funestes images, c'est ce qui les rappelle le plus vivement, et ce sont les plaisirs et les voluptés qui réveillent le plus l'idée de la brièveté de la vie.

Mais malh-eur à l'homme qui, rebuté par tant de misères, n'aurait d'autre asile que le désespoir dans le néant! Il est un autre asile pour les âmes qui dans cet abîme de misères n'ont pas perdu de vue leur origine et leur destinée, et cet asile, c'est le sein même de la Divinité. Une seule chose peut adoucir l'exil de l'homme et lui rendre supportables ses maux présents, c'est la contemplation de Dieu, et voici ce que j'entends par ce mot contemplation. Il est peu d'individus qui ne connaissent pas les rapports qui les unissent à la Divinité, et il n'y a que la mauvaise foi ou une ignorance rare qui puisse les ignorer; mais il est peu d'hommes qui, sortant d'eux-mêmes, étudient la société, le monde moral et la législatica divine qui les embrasse; il est peu d'hommes surtout qui s'étudient eux-mêmes, qui se demandent comment ils ont été jetés dans ce monde, quelle place ils occupent dans la chaîne des êtres et quelle est la cause finale de leur existence. Mais lorsque, dédaigneux du monde matériel, on chcrcbo à se rendre rai-

son de son existence et à connaître les rapports qui nous lient avec nos semblables ou la société, et ceux qui unissent la société elle-même au suprême ordonnateur du monde, alors on cherche, on découvre, on contemple la vérité ; et contempler la vérité, n'est-ce pas contempler Dieu, source de toute vérité, qui se manifeste à nous par l'ordre moral et physique de ce monde, qui n'est qu'une réunion de vérités? Voilà, ce me semble, la plus digne occupation d'un être intelligent. Nous sommes en voyage pour l'éternité où nous verrons enfm la vérité face à face : qu'avons-nous à faire de mieux dans notre course qu'à nous occuper du bonheur qui nous attend et à chercher à en saisir comme une espèce d'avant-goût?

A LA MÊME

Paris, 2i mai 1830.

Chaque minute du temps qui s'écoule doit me rendre plus coupable à tes yeux, chère Eugénie : aussi, sans perdre un moment en cherchant à me justifier, ^e vais t'écrire tout bonnement comme à l'ordinaire. — Je suis chai'mé de ton voyage à Toulouse et de la desc."*iption que tu m'en donnes. Gomme je savais à ^i\ près l'éporue où tu devais le faire, mon imagi-

nation te suivait dans tes courses, elle t'accompagnait partout pour te servir de cicérone et jouir de ton élonnemcnt et de ton admiration. Toulouse n'est pas une ville indiiïérente; elle ne vous laisse jamais partir sans quelaue souvenir, soit de poésie, soit d'histoire.

Au xii" siècle, les comtes de Toulouse jetèrent un grand éclat : il y eut parmi eux des saints, des héros, des hérétiques; tu n'as pas sans doute oublié le vieux Raymond immortalisé par le Tasse. Quant aux souvenirs poétiques, Toulouse fut le foyer de la poésie du moyen âge ; ce fut dans cette ville que fut établie la première cour d'amour, institution dcM:it l'Académie des Jeux Floraux a tiré son origine.

A propos des Jeux Floraux, j"espère que le désir de faire éprouver h papa le bonheur qu'a dû goûter ce père dont tu me parles réveillera ta pensée qui dort depuis bien longtemps. Je ne te pardonne pas cette indifférence que tu affectes mal à propos. Dis-moi, quand tu as fait des vers pour la première fois, étaitce parce qu'on t'en demandait? Non : c'était une inspiration secrète, un besoin que tu ressentais. A l'âge où tu as commencé à écrire, il y a de ces pensées qu'on ne peut garder pour soi : il faut les confier à un ami ou les écrire, souvent l'un et l'autre. Voilà pourquoi tout ce que l'on écrit à cet cîge est empreint de cette verve de jeunesse, de cette surabondance de vie qui vous accable quelquefois et qu'il faut épancher au dehors. Tu appelleras cela visions, extravagances

de jeune tète, comme tu voudras, mais ce n'en est pas moins vrai, et, si tu es sincère, tu m'avoueras que l'expérience t'a prouvé que ce ne sont pas phrase: creuses que je te dis. Or, tu n'es pas encore arrivée à cet âge qu'on appelle mûr, mais qui doit être, selor moi, le plus sot et le plus insipide de notre insipide vie, cet âge où le peu de joie que nous avons au fond du cœur se dessèche, où ces rêves tant soit peu riants qui nous amusaient de temps à autre s'évanouissent comme fumée, où cette heureuse insouciance pour ce qu'on appelle affaires de la vie est chassée de notre cœur et de notre front par une anxiété et une préoccupation qui dévorent. Pourquoi donc laisser passer une saison qui n'est pas encore finie pour toi, sans en jouir, sans en garder du moins quelque souvenir? Je suis sûr que tu te contrains pour ne point faire de vers, et que je ne sais quel préjugé te fait étouffer, non sans violence, tout ce qui s'élève en toi de pensées qui voudraient jaillir au dehors, c'est-àdire tout mouvement poétique : car la poésie n'est autre chose que l'âme qui se révèle et se répand. Allons donc! loin, bien loin de toi ces petites pensées qui rétrécissent. Je ne te dirai pas de marcher, non, laissetoi seulement entraîner. Oh ! si j'étais toi ! Tout moi que je suis, j'ose quelquefois donner carrière à mapensée, je la laisse courir çà et Là sous la forme qui lui plaît; Dieu sait où ellevaparfois et sous quel accoutrement; mais peu importe, je serai content, pourvu que je puisse ainsi t' attirer dans la carrière. Je t'envoie donc

ici une de ces provocations. Je jette le gant, j'espère que tu le relèveras.

Pepuis bien longtemps tu me demandes des détails .sur mes lectures. Byron et le bonhomme Walter Scott m'ont occupé principalement; je ne te dis rien de ces deux hommes, leur nom dit tout. Je lis maintenant Famt, de Gœihe; M"" de Slaël a dû te donner une idée de cet ouvrage. Dieu! si tu le lisais! On dirait qu'il a été écrit par un ange sous la dictée du diable. Je ne te parlerai pas de nouvelles littéraires : Ilernani n'en est plus une; son nom et celui de son auteur sont sans doute parvenus jusqu'à toi. Pour moi, j'ai lu, j'ai vu, j'ai ri de l'ouvrage et non de l'auteur, car c'est un homme de génie. Ici, royalistes, libéraux, romantiques, classiques, tout se mêle, s'entre-choque, se combat et donne au monde le spectacle le plus curieux et quelquefois le plus burlesque.

Leurs Majestés Siciliennes sont à Paris depuis quinze jours; on a joué dernièrement Athalie devant elles; j'ai assisté à cette brillante représentation où j'ai pu les voira loisir. Dieu! que Racine est donc beau! Tu ne pourrais te douter de l'effet que produit sur le théâtre la scène entre Athalie et le petit Joas; un enfant et une femme ! et cela vous écrase d'admiration.

Adieu, chère Eugénie, embrasse pour moi papa, l^.rembert, Mimin, et ne doute plus de l'attachement

d'un frère je ne sais comment l'appeler, mais

dont le cœur ne changera ïamais.

A LA MÊME

Paris, 10 décembre 1830.

Je pense, ma chère Eugénie, que tu es de retour d'Alby et que tu vas m' écrire, si tu ne l'as déjà fait; pour moi, je prends l'initiative et je commence une lettre qui rivalisera, je crois, de longueur avec les tiennes. Que d'événements passés sur la scène de ce monde depuis que j'ai quitté le Gayla! C'est que nous allons vite, nous allons vite! Avant-hier j'apprends la mort du pape, hier celle de Benjamin Constant, et aujourd'hui la translation des ministres au Luxembourg, et la révolution de Pologne ; mais je ne viens pas commencer par faire de la politique, autrement je t'enverrais un journal. Laissons donc là un moment les affaires de l'État pour nous entretenir des nôtres.

Que je te parle de quelques visites que je fis en arrivant à Paris. Tu dois savoir que j'étais chargé d'un petit paquet de M*® Lacombe pour remettre à M'"^de Lamarlière; je redoutais beaucoup cette visite: moi, timide et gauche, devant une grande comtesse à étiquette, à grandes paroles, ou une vieille toute ridée, toute rechignée, toussant, crachant : que saisje, moi? Je ne connaissais pas le personnage, et tout ce qu'on dit des vieilles comtesses me revenait à la pensée. Je me résolus cependant à m'acquitter de la

commission. J'entre : une dame en coiffe et jupon noir, portant l'empreinte des années, mais vive et leste, vient au-devant de moi. Je dis mon nom, mon pays; la conversation s'engage, et des paroles, des paroles : c'est incroyable! des souvenirs de In cour de Louis XVI, du bon vieux temps. Cette bonne dame est tout entière dans le passé, comme tous lea vieillards; nous jeunes, nous vivons dans l'avenir, mais quel avenir ! Quoi qu'il en soit, après avoir dûment jasé et caqueté, elle me demanda mon adresse et me pria d'aller la voir quelquefois.

Quelques jours après, j'allai voir M. d'Aragon avec Auguste. Nous parlâmes politique. M. d'Aragon est un de ces hommes de l'ancienne opposition qui auraient voulu que la révolution s'arrêtât là où ils lui auraient dit de s'arrêter, et qui, se voyant maintenant débordés de toute part, se mordent les pouces, comme on dit. Il nous apprit que beaucoup de personnes de sa connaissance regrettaient le duc do Bordeaux, et jusqu'à l'abbé de Pradt lui-même. L'expulsion de cet enfant a été en effet la plus grande faute que pussent commettre les libéraux. S'ils l'avaient conservé , maîtres du pouvoir, ils auraient imposé toutes leurs volontés au parti vaincu au nom de la légitimité. Mais ils ont voulu faire table rase : la charte, qu'ils auraient dû laisser intacte, parce que l'épreuve d'une révolution l'aurait singulièrement fortifiée, ils la mutilent, la défigurent; enfin, après quarante ans de révolutions, ils nous ramènent à 89,

c'est-à-dire que tout est à recommencer, parce que tout est remis en doute...

Vous avez dû, comme nous, être ravis d'admiration pour cet admirable comte de Kergorlay! Qu'il était beau lorsqu'il jugeait ses juges et leur faisait baisser la tête! Tout l'auditoire a frémi de son intrépidité, et une rumeur sourde a couru parmi les pairs et dans les tribunes quand il a prononcé ces mémorables paroles : « Y a-t-il quelqu'un ici qui puisse dire qu'il ignore sur qui le choix du peuple serait tombé, si on lui eût donné à choisir entre Henri Dieudonné et le fils du Régicide? » Si le gouvernement gagne encore trois ou quatre procès comme celui-là, il est perdu. Quelle prodigieuse imprudence d'aller mettre en discussion devant les tribunaux son origine et ses droits, et de s'en prendre à des hommes tels que M. de Kergorlay et M. de Lamennais, ^ui va comparaître bientôt sur les banquettes de la tour d'assises! Le procès de M. de Kergorlay a été celui des royalistes : celui de M. de Lamennais sera le procès des catholiques. Tu dois savoir que l'Avenir a ouvert une souscription pour subvenir aux frais du procès; nous nous sommes empressés, Auguste et moi, de payer un tribut que doit tout bon catholique. Espérons que ce procès sera aussi un triomphe pour la cause catholique et que le beau talent de M. de Lamennais et de son coaccusé, l'abbé Lacordaire, aidé de tout ce que la vérité et la foi dDnnent de force et d'élan, humiliera et écrasera

ces parleurs hypocrites d'humanité et de tolérance.

Comptez sur ma prudence pendant ces jours critiques. 11 y a eu des troubles à l'École de droit, m lis les cours que je suis ont été complètement étrangers à ces désordres; je ne les ai appris que par les journaux. Il me semble que j'aurais encore mille choses à te dire, mille réflexions à faire sur les événements politiques, mais je crains de t'ennuyer; je ne t'ai presque parlé que de cela.

Quelle est la politique de Cahusac, de Gaillac, d'Alby, puisque tu en viens? Comment y as-tu passé ton temps? Je passe le mien à aiguiser ma plume pour me jeter ensuite dans l'arène de la polémique.

Ma chère Mimi, pourquoi ne pas laisser remplir les lettres à papa et m'en écrire une entière? Je veux me venger en ne te réservant que ce bout de papier. Écrivez-moi tous tant que vous êtes. On a besoin plus que jamais de s'aimer et de se le dire, et puis il peut arriver tant de choses! Paris est devenu bien triste : plus de bals! plus de soirées! plus de ces équipages brillants qui roulaient sur les boulevards! On est dans la stupeur et l'attente.

Étes-vous contents de l'administration du nouveau maire? Comment se porte M. F... et compagnie? C'est lui sans doute qui aura inauguré l'arbre de liberté d'Andillac; raconte-moi cette farce. Je plains bien M. le curé; j'espère que ni lui ni papa n'auront eu à souffrir de la réjouissance républicaine.

Et la république du Cayîa dont toi, l'Illustre y

formes le sénat, et dont le père est le dictateur, comment va-t-elle? Gilles, Jeannot, Trilby, tout cela... il n'y a pas de révolution là. Pauvre Illustre! que nous serions heureux, si nous pouvions nous isoler entièrement de ce monde tumultueux et vivre dant: la paix et le bonheur des affections domestiques I..,

A M. DE GUÉRIN

AU CAYLA

Paris, 4 juillet 1831.

Quand ce petit billet vous arrivera, je ne serai pas loin de vous; je pars demain 5 juillet à six heures du soir. Je passe par Bordeaux : par conséquent j'arrive à Toulouse dimanche et lundi à Gaillac. Ce ne sont que des à peu près : ainsi ne le prenez pas à la lettre. Si je ne trouve pas de cheval à Gaillac, je ferai aisément le trajet à pied : je n'aurai fait de ma vie plus douce promenade. Serai-je à temps pour voir la moisson et manger des cerises ? Voilà dix ans que je n'ai grimpé sur un cerisier. J'aurai grand plaisir à m' élancer dessus, lesté d'un gros morceau de pain. Ça me ferait oublier que je vais avoir vingt el un ans. Diable ! vingt et un ans ! je ne puis me faire à cette idée-là, je me sens si enfant 1

Dites à M. Bories, à M. le curé et à tous nos bons voisins, combien il me tarde de les embrasser, et aux perdrix, s'il y en a, de se préparer à partir à tireil' aile, parce que je leur ferai une guerre à outrance Comment diable! vous êtes donc suspects? Il fau un firman du pacha pour avoir de la poudre? Vivenila liberté, pardieu! M. le préfet et le juste-milieu! Gela ne m'empêchera pas de brûler une amorce en leur honneur...

A M"" EUGÉNIE DE GUÉRIN

AD CAYLA

Paris, 6 janvier 1832.

Pourquoi ce silence, toi qui devais me parler si souvent ? quelque sinistre nouvelle se cache-t-ellc derrière? qu'est-ce enfin? Bonheur ou malheur, disle-moi : le pire est de ne rien savoir. Voilà un bon mois et demi que je suis ici, et je n'ai reçu qu'une lettre : vous n'avez pourtant pas d'émeute là-bas, on ne ferme pas les barrières, on laisse passer les courriers : écrivez donc tant et plus, lancez lettre sur lettre. Vous êtes quatre et je suis seul, vous pouvez sans beaucoup d'effort me tenir en haleine.

Je gronde et je ne pense pas que l'année vient de com-

mencer et que je ne dois avoir au bout de la plume que compliments et douces paroles. Ne trouves-tu pas étrange qu'on soit si gai à cette épo']uc qui raccourcit toujours notre courte vie, et qu'on se dise en riant, sous la forme d'un souhait : Mon père, ma mère, mon frère, ma sœur, ina tante, mon oncle, monsieur, madame, réjouissez-vous, vous avez une année de moins à vivre. Autant vaudrait le lugubre mémento des frères de la Trappe : « Frère, il faut mourir! » Mon invincible attrait pour le sermon me mènerait je ne sais où, si je ne m'arrêtais à temps. Pour ouvrir une autre période moins désespérante, il faut que je te parle de ma vie, que j'étale à tes yeux toute mon existence, que je te retrace trait pour trait cet étrange et bizarre arrangement de pensées, d'actions, d'événements qui font une vie d'homme. Oh! j'ai fait un grand progrès, cette année : je suis parvenu à dompter l'humeur vagabonde de ma pensée, assez pour l'astreindre à un travail à peu près régulier et •resserrer dans un cadre mon existence qui se dissipait dans un champ sans limites. Aussi maintenant j'aborde intrépidement la journée qui autrefois me pesait par son vide. Mon travail est plus sérieux, plus profond, plus suivi; je vais plus vite parce que je marche d'un pas réglé. L'histoire, la philosophie religieuse, la Bible, et de la poésie pour résumet l'essence de tout cela, voilà mes études de prédilection. En dehors de cela, je fais de l'anglais que je comjnence à lire assez bien, et ouis enfin du droit, le

dernier et le plus lourd de mes travaux ; j'ai repris le code par pudeur, pour qu'il ne fiit pas dit que j'ai reculé devant un livre, et encore je ne sais pas si dans quelque moment de dépit je ne le repousserai pas, et pour toujours.

De temps en temps le découragement, le redoutable découragement retombe sur mon âme comme un poids de glace et vient paralyser tout mon courage et toute mon ardeur de savoir; mais je lutte de toutes mes forces; j'appelle à mon secours tout ce que j'ai d'espérances et de chaleur, et le plus souvent je me relève. Ce sont, je t'assure, des combats terribles, des secousses profondes, que ces accès d'abattement, ces revirements de la pensée qui devient froide, terne, positive, désespérante. C'est une véritable maladie de l'âme ; un travail de prédilection, un travail soutenu et plein d'onction peut seul la guérir.

Ma vie de ménage favorise merveilleusement ma vie intellectuelle. Tu sais que j'ai une chambre, une fort jolie chambre où j'ai mon lit, mon feu et mes livres; là je puis travailler â mon aise et longuement et silencieusement. Je m'enferme dans cette enceinte comme dans mon empire, et, en elfet, une fois la porte fermée, le monde ne m'est plus rien, je suitout à moi et à mes pensées, à ma poésie, à me.î livres chéris, et nul ne vient troubler le secret de ce sanctuaire. A présent, par exemple, je suis dans un de mes plus doux moments : il est huit heures et

demie du soir, il fait froid dehors et un bon feu brûle dans ma cheminée (la pensée des pauvres me gâte souvent ce plaisir), ma petite table est posée à côté, et je m'entretiens délicieusement avec toi.

Quand je ne passe pas ma soirée dans ma chambre, je la passe en famille avec Auguste et Félicité. Nous causons comme frères et sœur ou bien nous faisons quelque lecture en commun. Tu vois que ma vie ressemble assez à celle du Gayla, sauf vous tous de moins, et la campagne, et la physionomie si douce du pays, et l'horizon que j'aimais à contempler le soir, sur l'angle occidental de la terrasse. Il me tarde bien que le printemps revienne pour donner la vie à notre petit jardin; la promenade sera moins large que dans nos champs, mais j'aurai toujours la verdure et le petit sentier à travers les fleurs. Il y a ail milieu un grand sapin qui se fait magnifique lorsqu'il est revêtu de givre; on dirait, à voir ses branches pendantes et dentelées, de grandes draperies argentées.

Le cercle de mes connaissances s'est un peu élargi : je suis maintenant en rapport avec les rédacteurs de la Revue Européenne, et particulièrement avec M. de Cazalès. Ce jeune homme est le fils du fameux orateur de la Constituante, et il a hérité du talent de sou père. Les autres sont MM. de Joanne, deChampagny, Gouraud, de Carné, Wilson. Nous dînons ensemble tous les quinze jours, et ces réunions sont pleines de charme par la fraternité qui y règne et la tournure

ûc ..;os conversations. Dans la prochaine livraison de la Revue Europcome, qui paraîtra le 15, vous trouverez un article de moi intitulé : « Vie du bienheureux ^!ico]as de Fliie. » Cette fois -ci pour sur. Tu diras à Louise que cet article est de moi, parce que j'ai trouvé moyen d'y glisser quelque chose en parlant des montagnes de la Suisse hai)itées par le bien heureux Nicolas. Malheureusement la rédaction de la Revue est gratuite, et point d'argent encore.

Et nostro Mimin, la Toulousaine, est-elle enfin rentrée dans la solitude, son exil est-il achevé? Au fait, il est dur de briser ses habitudes de famille, de désert, de piété, pour aller vivre d'une vie étrangère ; et maintenant que je suis à deux cents lieues du foyer, je rends parfaitement justice à sa longue résistance. Pour qu'elle me pardonne mes persécutions, fais-lui deux longs et tendres baisers sur ses deux joues vermeilles, et deux autres pour le souvenir que je porte au doigt, et cent mille pour ma tendresse infinie.

As- tu reçu quelque lettre de Rayssac? Peux-tu me donner les éclaircissements que je t'ai demandés? Y a-t-il quelque autre phrase à commenter? est-ce plus clair? est-ce plus obscur? est-ce quelque chose? n'est-ce rien? Réponds à tout cela. Je voudrais savoir et j'ignore. J'ai reçu une lettre de M. de Rayne; le brave homme est désolé de la perte de V Avenir. Il me dit que Charles est allé au Cayla; rends-moi compte de cette visite.

160 LETTRES ET FKAGMENTS.

Gomment va la persécution au diocèse? La chute de r Avenir a-t-elle apaisé les haines gallicanes? Il paraît que ces messieurs redoutent beaucoup l'entrée de M. de Lamennais dans Rome. Ils ont crié alarme, comme si César passais, le Rubicon. Ils ont peur que le pape ne se laisse séduire, et il paraît qu'il y a une conspiration montée pour empêcher le pèlerin d'arri-j ver jusqu'au saint-siége. Du reste, il s'avance fort lentement à cause de sa mauvaise santé. Ici nous avons des scandales à la Chambre, des quasi-émeutes dans la rue, et une émeute, dit-on, dans les tours de Notre-Dame. On prétend qu'on a sonné le tocsin, arboré le bonnet rouge sur l'une des tours et essayé de mettre le feu à l'église. C'est un bruit mystérieux, qu'on se redit sans pouvoir l'expliquer. Peut-être n'est-ce qu'une rumeur de police. As-tu lu le discours de Fitz-James? Cette grande voix sonnait bien au milieu de tant d'abaissement.

LA MÊME

Paris, le 29 février [18321.

C'est un terrible lieu commun que la fuite du temps : que t'en semble? VoiLà que nous avons franchi le plus lestement du monde tout un hiver, toute une saison de iours sombres et tristes. Qu'allons-

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nous faire au printemps? Mais peut-être, tandis que je jette un regard de regret à l'hiver qui s'en va, toi lu lui souhaites bon voyage et lent retour, parce (ju'au Cayla il n'amène que le froid et n'apporte que l'ennui, au lieu ([u'ici il se présente avec un cortège de soirées et de fraîches guirlandes de dames. A Paris l'hiver est jeune homme; à la campagne, c'est un vieillard hargneux. Somme toute, je suis assez content de mon hiver : deux noces, plusieurs bals, une soirée musicale et dansante revenant tous les quinze jours, et quelques autres soirées et concerts semés par-ci par-là, c'est un cercle assez large pour moi qui occupe si peu de place. J'ai remporté une grande victoire sur ma timidité et ma gaucherie. L'n beau soir, poussé par caprice, par jalousie, par regret de me voir faire le pied de grue au milieu du tourbillon, et puis aussi par je ne sais quel enthousiasme d'harmonie, je me suis pris à danser, et depuis je danse, je danse tout émerveillé du succès de ma hardiesse. Au fait, j'étais cruellement tourmenté de rester immobile lorsque je rencontrais quelque physionomie comme je les aime, j'étais, dis-je, cruellement tourmenté de rester immobile et de faire l'eiïet d'une statué. La danse est un moyen de rapprochement; on se dit un mot, deux mots bien indifférents, bien communs, on entame comme on peut une conversation qui doit finir avec la contredanse ; mais au moins on a entendu une voix de femme, on s'est regardé, on s'est parlé, et le moindre petit mot est si

joli sur certaines lèvres, et puis il y a des froissements de robe qui font tressaillir, des aiis qui vous font bondir... Voilà en abrégé les avantages de la danse; ce qui ne m'empêche pas de penser à quelqu'une qui sauterait au plafond. Mais trêve de discours profanes.

Félicité t'a parlé, je crois, de quelque nouvelle espérance qui m'est advenue. Voici ce que c'est. Cazalès s'intéresse beaucoup à moi , sur la recommandation de Charles de Rivières. Or, un journal de Nancy, appelé Courrier lorrain, s'est adressé à Cazalès pour lui trouver un rédacteur qui, demeurant à Paris, donne au journal une couleur plus intéressante et plus vive. Cazalès a eu la bonté de penser à moi, j'ai envoyé quelques articles comme spécimen et j'ai été agréé. Un des rédacteurs doit venir incessamment à Paris pour régler l'affaire d'argent, ce qui fait que je ne puis te dire combien me vaudra mon griffonnage. Quoi qu'il en soit, ce sera toujours une prime sur l'avenir, quelque chose de palpable dans mes mains si longtemps vides. Le journal est entièrement dans le sens de l'Avenir. Et puis si, comme je l'espère, Auguste trompe assez d'enfants pour avoir besoin de moi, mon existence à Paris pour deux ans au moins sera assurée, et c'est tout ce que je demande.

Je t'ai dit, je crois, qu'il y avait eu réconciliation entre le code. et moi, mais il existait trop peu de sympathie entre nous pour que l'accord pût durer long-

temps. Nous nous souimes brouillés de nouveau et, cette fois-ci, profitant de la loi du divorce, nous avons solennellement et à tout jamais divorcé. Je te prie cependant de tenir la chose secrète ; lorsqu'on te demandera si je fais toujours du droit, réponds et répondez tous, alïïrmativement. Je prends tous ces mensonges sur ma conscience. — Autre bonne nouvelle : la petite part que je prends à la rédaction de la Revue Européenne me vaut la réception gratuite. Écris-moi avant le 15 mars à quelle époque finit votre abonnement, parce que je commencerai à vous l'envoyer à partir de là. Quand il y aura quelque chose de moi, un trait de plume au commencement ou à la fin de l'article l'jndiquera.

Nous n'avons pas de nouvelles intéressantes de Rome. Le pape, absorbé comme il l'est par les affaires politiques, placé entre les Autrichiens, les Français et ses sujets révoltés, ne peut guère donner son attention à une question importante, il est vrai, mais moins immédiate que celles qu'il a sur les bras, et qui demande d'ailleurs, cà cause de son extrême délicatesse, les plus grands ménagements. Je crains bien que la reprise de l'Avenir ne soit remise d'ici à longtemps. En attendant, les doctrines filtrent en secret, font moins de bruit, mais marchent tout aussi vite, parce qu'il y a certaines idées qui, jetées sur une certaine pente, ne s'arrêtent plus. J'écrirai un de ces jours à M. de Bayne pour lui parler de tout cela. Je veux insensiblement animer cette correspondance , parce

qu'il y a bien des choses qu'on ne pourrait dire au commencement et qui se disent tout naturellement à la fin.

Il faut à toute force que je fasse de la politique, [avec] Mimin, elle m'entraîne toujours sur ce terrain, je l'y suivrai. Tu veux donc, chère Mimin, que je me déclare le champion du duc de Bordeaux. Certes, je garde à ce prince toute l' affection qu'on doit à la race qu'il représente, car je ne suis pas de ceux qui voient dans les Bourbons le type de la tyrau' nie : je ne vois en eux, au contraire, que le type de la bonté, mais d'une bonté faible. Après cela, mes croyances politiques sont complètement indépendantes de cette affection , et j'ai la ferme foi que nos destinées sociales, loin de reposer sur la tète d'un enfant, n'ont pas le moins du monde besoin de lui, parce que la grande et profonde révolution qui s'accomplit se fait par les peuples et pour les peuples, et il faut bien se persuader que, si un avenir nous est réservé, il ne ressemblera que par la foi aux temps qui l'auront précédé, parce que toutes les formes sociales auront changé. C'est là, je crois, une croyance fort catholique qu'on peut soutenir en toute conscience. J'espère que tu ne m'en voudras pas pour cette profession de foi peu carliste, et que tu n'exigeras pas de moi des 2>a'i'oles qui mentent à m? conviction.

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