‹ Maurice de GuérinChapitre 19 sur 44 · AU GRILLON · texte numérisé non relu

AU GRILLON

DU FOYliR DE HAVSSAC.

S-^ptembre 1838.

Si, comme h toi, douce fortune M'avait donné, petit Grillon, Un petit nid dans ta maison, Point ne suivrais l'erreur commune Qui prend et consume nos jours A poursuivre richesse ailière, Contentement et joie entière, Loin du pays de nos amours.

Enveloppé dans ma retraite.

Assis à l'ombre du bonheur, Je voilerais mon humble li^to Et je dévoilerais mon cœur.

Inspiré par un doux sourire.

Les soirs d'hiver, je chanterais Et doux maintien et doux attraits.

Ou regarderais sans rien dire.

Il ne me faudrait, comme à toi, Qu'un peu de chaleur à la Qammo, Et puis un regard pour mon âme.

Qui ne veut pas transir en moi.

0 bonheur caché sous la cendre, La paie cendre du foyer.

Beau rt>ve si doux à rêver, A mon chevet viens te suspendre'-

J«fl LETTRES ET FRAGMENTS.

Et toi, fortuné possesseur Du simple asile que j'envie, Toi qui vis oii vivrait ma vie, Deviens à ton tour voyaj^eur; Voyage par la terre immi-nse :

Tu trouveras fisurs et gazon, Et legue-moi, durant l'absence, Ton petit nid à la maison.

(Automne de 1832.]

Les siècles ont creusé dans la roche vieillie

Des creux oii vont dormir des gouttes d'eau de pluie ;

Et l'oiseau voyageur qui s'y pose le soir

Plonge son bec avide en ce pur réservoir.

Ici je viens pleurer sur la roche d'Onelle

De mon premier amour l'illusion cruelle;

Ici mon cœur souffrant en pleurs vient s'épancher...

Mes pleurs vont s'amasser dans le creux du rocher...

Si vous passez ici, colombes passagères.

Gardez- vous de ces eaux : les larmes sont amères.

[Automne de 1832?)

Vous m'avez invité

A passer sous ce toit des semaines d'été;

Et moi, pâle jeune homme accablé de la ville,

Qui me chargeait de mal, i'ai dans ce corn tranquill*

LETTRES ET FRAGMENTS. Iffï

Apporté, comme un pauvre, au rendez-vous du soir, Mon bâlon, ma fatigue et mon faix de pain noir. Car aujourd'hui, sur tous les chemins de la France, Se rencontrent beaucoup de passants en souiïranco. De jeunes voyageurs qui vont de tout côté Quètimt de porte en porte un peu de vérité : Car beaucoup d'entre nous ont reçu des messages Qui les ont fait lever comme les anciens Mages, Si bien que chacun d'eux, chantant et souriant, A quitté sa demeure et son vieil Orient. Nous ciieminons depuis, levant toujours la Ic^te : Mais nous ne vovons point que l'étoile s'arrête. Mon Dieu, par quels chemins ta lueur nous conduit I Nous y foulons toujours la ronce et le granit; Pas un sentier joyeux, pas une pauvre place, Où pour un peu de temps notre âme se dél-isso; Pas un homme, le soir, qui, de quelque haut lieu, Se dise : Voici donc les voyageurs de Dieu I Descendons dans la plaine et vers notre rabane Guidons pieusement la jeune caravane.

A peine quelques-uns, nous secouant la main, Nous ont, comme en passant, souhaité bon chemin

Oh! qu'il est douloureux de traverser la terre Et de la voir pai tout comme un désert austère, Où le pied large et fort des hommes généreux Ne fait que soulever un nuage powdreux! Douleur d'user sa force et le plus beau de l'âge A traîner rudement ses pas de plage en plage, Pour voir si cette mer qu'on nomme humanité N'a pas sur quelque bord roulé la vérité I

A M. DE GUÉRIN

AD CAYLA

[Paris] mercredi 5 décembre [1832],

Je vous écris à la hâte et un peu courtement, mon cher papa, parce que le court séjour que je fais à Paris et les commissions dont j'étais chargé me laissent à peine un moment de répit. J'ai fait mon voyage à bon port, mais avec accompagnement de pluie et d'ennui. Je suis enfin arrivé dimanche au soir et suis descendu chez Bore, qui m'a reçu comme un frère, avec tendresse et elTusion. Nous n'avons qu'une table et qu'un lit. Nous avons beaucoup causé de la Chênaie, J'y serais reçu absolument gratis, je n'aurai pas même à payer le blanchissage. Les premiers vœux ne se prononcent' qu'après un an. Ainsi vous voyez que la marge est large autant que possible. Je me trouverai là avec MM. Féli^ Gerbet, Lacordaire et un jeune homme appelé Elie. La compagnie n'est pas aussi nombreuse que je le croyais, mais elle eat choisie. Je pars aujourd'hui mercredi à quatre heures. J'arriverai vendredi matin à Rennes; j'y coucherai, et samedi prochain, vers les deux

1. Ces mots sont raturés dans l'original ; mais nous ne voyons pas d'inconvénient à les rétablir.

heures de raprès-midi, je prendrai terre à la Chênaie. — Auguste et Félicité vont tous deux parfaitement Dt leurs aiïaires sont aussi prospères que leur santé. Les confitures ont été trouvées excellentes. — J'ai vu hierCazalès, à Chaillot, dans une maison de santé; il a encore un mois à faire. Je ne lui ai pas parlé de la Revue. Bore m'a conseillé de consulter plutôt M. de Serre. Il ne savait pas mon cousin Philibert en France. Il a été très-agréablement surpris. Je lui ai annoncé sa venue à Paris. — Je me suis acquitté de la commission de M. le curé. Le libraire accepte les conditions énoncées. L'envoi est déjà fait; les lïvrea arriveront au premier jour.

Pardon si je passe rapidement sur tout ce qui vous intéresse le plus. Ceci n'est qu'un signe de vie. Présentez mes souvenirs affectueux à mon cousin Philibert. Mille baisers à vous et à tous.

AU MÊME

La Chênaie, ce 14 décembre 1832.

Je suis parti de Paris, comme je vous le disais, le mercredi, à quatre heures du soir. J'y avais trouvé M. Jean de L., frère de M. Féli , et comptais faire le voyage avec lui ; mais il me conseilla de partir seul, ses affaires le retenant indéfiniment à Paris. Cette

no LETTRES ET FRAGMENTS.

seconde moitié du voyage a été aussi heureuse que Ja première, avec un attrait de plus, celui de la nouveauté. Je suis arrivé à Rennes le vendredi soir et j'ai reçu l'hospitalité dans une maison de mission naires fondée par M. Jean : le lendemain la voiture de Brest m'a porté jusqu'à Dinan, à deux lieues de la Chênaie. Â Dinan, j'ai eu le bonheur de rencontrer un de mes nouveaux condisciples et j'ai achevé avec lui mon long voyage.

M. Féli m'a reçu comme un bon père qu'il est, et moi je l'ai embrassé avec l'aflection d'un enfant et une émotion dont vous devinez la cause. MM. Gerbet et Lacordaire m'ont également témoigné beaucoup d'amitié. Le lendemain j'ai commencé une petite retraite de trois jours que j'achève aujourd'hui. J'avais bien besoin de cette eau lustrale. Notre train de vie est fort doux. Le lever est à cinq heures (je suis sûr qu'ici il sera fait des réflexions sur ma paresse et qu'on rira d'aise la voyant en si fâcheuse situation) ; la prière avec une méditation ou lecture; dîner à midi; souper à huit heures; à neuf et demie ou dix, nous sommes au lit. Voilà l'esquisse de notre journée. Nos récréations se passent en promenades dans le jardin ou dans les bois, un bâton à la main et devisant gaiement. Il y a ici un nouveau venu comme moi et nous en attendons un autre du côté de Be-^ sançon. Nous serons en tout quatre élèves; c'est à peu près tous ceux que la maison peut contenir.

Nous sommes entourési cernés, pressés et comme

étouiïés par les bois; les mouvements du terrain sont si légers que c'est presque une plaine, en sorte qu'il est rare de trouver un horizon un peu large, et, quand on le trouve, c'est l'immense uniformité que présente la surface des forêts ; les arbres gris se perdent dans un ciel gris. A l'occidenl de la maison est un étang encaissé comme une rivière entre deux bois qui le dominent; il a la largeur du Tarn et s'allonge à peu près dans l'espace de la croix au moulin*. On me dit que c'est un enchantement pendant la belle saison, tant il y vient d'oiseaux à cause de la fraîcheur et de l'ombre épaisse de ses rives. La maison est coiiïée d'un toit aigu k mansardes. Elle est blanche comme Rayssac, on l'aperçoit de même à travers les bois, et les grands arbres qui l'entourent doublent encore la ressemblance. La chapelle est située vis-à-vis la maison, au fond du jardin; elle est toute petite et toute simple et sied bien à la solitude. La paroisse étant trop éloignée, nous célébrons Là une messe basse, les dimanches et fêtes. Le jardin est vaste, bien cultivé et percé de larges allées bien sablées; quelques-unes sont plantées d'arbres verts. Une moitié du jardin débr)ide la maison à gauche et se trouve séparée de l'autre par une large terrasse plantée de tilleuls à jambe haute et nue et à tête ronde. Au nord, correspond à. ce jardin une vaste cour formée par des bâtiments de

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