‹ Maurice de GuérinChapitre 20 sur 44 · DuCayla · texte numérisé non relu

DuCayla

172 LETTRES ET l-'R AGMENl S.

ferme très -réguliers, et où chantent des coqs et nasillent des canards qui de temps en temps comparaissent par-devant nous. Je vous fais toute cette topographie afin que par la suite vous compreniez mieux quelques détails qui pourront se rencontrer. Je ne sais pas encore quelles seront mes études ; M. Féli a remis de me parler de cela après ma retraite qui expire aujourd'hui. J'avais oublié de vous dire que c'est lui qui est mon père débrouilleur, mon arracheur et mon père à secrets, mon Amalric. — Je suis à peine arrivé, mes détails ne peuvent qu'être extérieurs et généraux ; à mesuie que nous avancerons ils deviendront plus intimes , plus profonds, plus intéressants. Mes entrevues avec M. Féli ont été fort courtes à cause du recueillement de ma retraite. Demain nous entamerons le [sérieux].. Savez-vous quel fut le sujet de notre première conversation? — Quel temps fait-il habituellement chez vous? fut la première question : et puis mes compagnons de voyage, mon âge, les hautes marées à Saint-Malo, Calderon , la manière de pêcher les huîtres, la poésie catholique, Hugo, les poissons les plus remarquables de la côte de Bretagne... Le grand homme est petit, grêle, pâle, yeux gris, tête oblongue, gros nez et long, le front profondément sillonné de rides qui descendent entre les deux sourcils jusqu'à l'origine du nez; tout habillé de gros drap gris, des pieds à la tête; courant dans sa chambre à fatiguer mes jeunes jambes, et quand nous

sortons pour la promenade, marchant toujours en tête, coiffé d'un mauvais chapeau de paille aussi vieux et aussi usé que celui de Charles de Bayne.

A la prochaine lettre, qui ne se fera pas attendre, nouveaux détails sur ma nouvelle vie. Pour du neuf que je vous donne, je vous demande de l'ancien. Vous savez tout ce qui m'intéresse, tenez -moi au courant. Rappelez-moi au souvenir de Philibert, s'il est encore dans le pays.

Adieu,' adieu tous, embrassade générale.

P.- S. Papa, avez-vous laissé l'asthme à Toulouse?

Voici l'adresse : A Dinan, chez le frère Paul. (Côtes-du-Nord.) C'est là que nous envoyons prendre ies lettres.

A M»* EUGÉNIE DE GUÉRIN

AU CAYLA

La Cliônaic, 18 décembre 1832.

Me voici acclimaté- au désert, ma chèie Eugénie. Mes habitudes se sont pliées à ma nouvelle vie et mes yeux se sont famiharisés avez des landes épineuses et les forêts couleur de rouille. Il doit y avoir une forte dose de sympathie chez moi pour m'êlre

si vite lié d'amitié avec des steppes incultes et la sombre ceinture de bois qui nous environne. La Chênaie est vraiment une solitude parmi les solitudes, et l'on peut dire à la lettre, sans faire de phrases, qu'on n'y entend que le sifflement du vent à travers les bois et qu'on n'y voit passer que les nuages. Souvent, malgré l'habitude, nous nous étonnons tous de notre profonde retraite, et nous ne comprenons pas qu'on puisse trouver tant de silence. Aussi le travail y est-il un besoin, une nécessité indispensable. La pensée ne trouve guère à s'ébattre dans ces âpres campagnes, elle rentre forcément chez elle et se jette dans l'intellectuel, ne pouvant toucher au réel sans se piquer.

Tout cela veut dire que je me suis mis au travail et que le travail est ici sérieux et sans distractions. M. Féli m'a jeté dans les langues modernes, en commençant par l'italien, et en même temps dans la philosophie catholique et l'histoire de la philosophie. • Je suis enchanté d'apprendre les langues modernes; elles sont un puissant instrument de science, et puis cette étude ouvre des littératures dont la connnaissance décuple les forces et le plaisir de la pensée. Parmi les langues mortes, je n'apprends que le grec; j'en ai une simple teinture qui m'aidera beaucoup à dévorer les premières difficultés. Me voilà en présence d'un grand travail, aux premiers abords de la science qu'il faut emporter comme les travaux avancés de la citadelle d'Anvers; mais nous avons un

LKTTRliS KT FRAGMENTS 175

si grand général à notre tête que je nie sens plein de confiance, et je suis comme sur de la victoire.

Nous gommes maintenant quatre jeunes gens. Chacun a sa chambre à coucher ; mais comme toute? n'ont pas de cheniinée, nous nous réunissons poui travailler dans une chambre commune, autour d'un l)on feu. Je me suis remis sans trop de peine au levei us cinq heures; je trouve même que je dors d'un sommeil plus prompt et plus sur que par le passé, j'aime bien notre petite chapelle au fond du jardin, où nous allons chaque matin entend le ou servir la messe en sortant du lit. C'est s'éveiller dans le Seigneur. Puis vient le déjeuner avec du beurre et du pain que nous faisons griller pour le rendre plus appétissant; le beurre joue un grand rôle dans nos repas. Le dîner, Uës-conforlable,a.vec café et liqueurs ^uand il y a des étrangers, est assaisonné d'un feu roulant de plaisanteries et de malices, qui partent la plupart de M. Féli. Il a des mots charmants; les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes, s'échappent de lui sans nombre. Son génie s'en va comme ça quand il ne travaille pas ; de sublime il devient charmant. M. Gerbet s'entend aussi passablement à maligner, mais il est en général plus sérieux que M. Féli.

M. Lacordaire nous a quittés deux jours après mon arrivée; des affaires pressantes l'ont appelé à Paris. M. Rohrbacher est un homme à larges épaules, à grosse tète, à gros traits, comme un bon Lorrain

ne LETTRES ET FRAGMENTS.

qu'il est; mais cette envefoppe cache une grande science et même assez d'amabilité. Il écrit une histoire de l'Église. M. Féli est en train d'écrire un ouvrage où il résume toute sa philosophie, en lui donnant des développements nouveaux. Il concentre là tous les rayons de sa science et de son génie : il n'a rien fait jusqu'ici de comparable à cela. Attendezvous à un grand étonnement et à une grande admiration dans le monde quand cet ouvrage paraîtra. M. Gerbet en fait l'introduction. Jugez ce qui doit sortir de l'association de ces deux tètes.

J'ai vu M. Féli au pelil parloir. Ce petit parloir est comme celui de M. Bories : une chaise et une commode. M. Féli vous laisse défiler votre chapelet sans mot dire; puis quand on a dit : C'est tout, il prend la parole, une parole grave, profonde, lumineuse, pleine d'onction. Sa morale, comme ses livres de piété, est pleine d'Écriture sainte, merveilleusement fondue dans son discours. Elle lui donne une grande douceur. Il nous aime comme un père, nous appelant toujours mon fils. Hier, quand le dernier venu d'entre nous arriva, il était dans la joie de son âme. « Notre petite famille augmente, » me dit-il, et il m'embrassa de tendresse et de joie. On apprend plus dans sa conversation que dans les livres. En quelques mots il vous ouvre des points de vue immenses dans la science. Ses paroles élèvent et échauffent l'âme; on sent la présence du génie.

Ce pays-ci justifie tout ce que j'en avais entendu

dire : c'est un peuple à part, une civilisation sévère et religieuse qui marche en dehors de nos idées moaernes. Les plus pauvres exercent l'hospitalité avec la générosité la plus touchante. En arrivant d Dinan à la Chênaie, nous nous égarâmes, mon compagnon et moi, à la nuit tombante. Après avoir erré quelque temps dans les landes sans pouvoir nous orienter, nous allâmes frapper à la porte d'une ferme. J'entre le premier, — tout le monde se lève et me souhaite la bienvenue. La famille était nombreuse et assise sur deux énormes poutres gisant de chaque côté perpendiculairement au foyer. Grands et petits avaient l'écuelle aux dents au moment de notre arrivée, et la mère de famille pétrissait sur la table une galette de blé noir. Nous demandons le chemin, on nous l'enseigne; mais on ne veut pas nous laisser sortir sans nous faire goûter à la galette et boire du cidre. La propreté n'est pas la vertu dominante chez ces bonnes gens ; nous refusâmes obstinément, à leur grand regret. Ils nous donnèrent un petit gars pour nous guider, et nous arrivâmes deux minutes après. La Chênaie n'est qu'à deux ;>ortées de fusil de cette ferme, mais le pays est â couvert qu'on n'aperçoit pas une maison à cent pas de distance. Telle a été ma première aventure en Bretagne. J'aurais bien d'autres petites histoires à te conter si j'avais plus de place. Je crois que j'aurai plus de choses à te dire dans mon désert que dans le tourbillon parisien. Ici, on ne perd pas une

pensée; là-bas, tout se perdait en évaporation?. — J'ai fai*. faire une redingote à la propriétaire et un gilet de même étoffe, le tout pour cinquante francs, tout payé. La vieille tire sur sa fin, et je la trouve d'ailleurs un peu légère. Ai-je bien fait?

Adieu, ma chère amie, adieu Mimin, adieu tous, je vous embrasse.

P.- S. M. le curé a-t-il reçu ses livres? Je crois m'être bien acquitté de sa commission. Rappelle-moi à son souvenir. — M. Féli n'est pas assez d'accord avec la Bévue européenne pour que je puisse y écrire. Nous ne la recevons pas ici; je suis bien fâché de cela pour vous. Demandez-la à Charles.

N'oubliez pas que Wolff est mon bon ami. Laissezlui sa place au coin du feu, et de temps en temps quelque morceau de pain en mon souvenir.

A M. DE BAYNE,

AD CHATEAU DE RAYSSAC, PAR VABRE (tARN).

A la Chênaie, le jour de Noël 1839,

Ce n'est plus du milieu de l'étourdissant tourbillon de Paris que je vous écris; c'est du sein des bois, dans la retraite la plus profonde et la plus sauvage.

LETTRES BT FRAGMENTS. 179

Ici l'imagination est libre de toute préoccupation extérieure, et le cœur et l'âme y gagnent beaucoup en ce qu'ils ne dissipent rien des souvenirs du passé, et que la mémoire de ceux qui nous aiment se conserva dans toute sa fraîcheur. Ma solitude me reporte naturellement vers la vôtre. Monsieur; la transition de l'une à l'autre est bien douce et bien facile pour ma pensée; c'est l'oiseau qui change de branche.

Me voici donc depuis trois semaines reclus, mais reclus volontaire et trouvant dans un désert ce qui y est bien rare, ce que j'ai trouvé dans le vôtre : la société la plus aimable et la plus douce amitié. Nous sommes ici quatre fugitifs du monde, qui sommes venus chercher auprès du Maître asile et lumière, et c'est vraiment ici qu'il faut venir quand on veut se réfugier dans l'étude et dans le Seigneur. — J'éprouvais, en abordant M. Féli (c'est ainsi que nous l'appelons en famille), ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes; mais bientôt ce tremblement •5e changea en abandon et confiance, et je trouvai :{ue l'imagination nous donne une idée bien fausse des grandes âmes, nous les représentant comme inaccesr.ibles et en quelque sorte redoutables pour le vulgaire; bien loin de là! la gloire, vue de près, est simple et douce comme un enfant, et nul n'est d'uii plus facile accès qu'un grand homme. M. Féli m'a, pour ainsi dire, forcé à oublier toute sa renommée, par ?a douceur paternelle et la tendre familiarité de

son entretien. Tout son génie s'épanche en bonté. Mt voilà entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. Nous suivons chacun dans nos études notre goût et notre tendance naturelle. Nous n'avons tous qu'uii but : la science de Dieu, la science catholique; maiti nous y tendons par des chemins divers, accomplissant ainsi la grande loi de la variété dans l'unité. J'ai adopté les langues modernes et la philosophie; mais cette dernière étude, dans le but que je me propose, est un moyen plutôt qu'un objet de tendance déterminée. Je ne me sens pas la tète assez forte ni l'œil assez sûr pour sonder l'abîme de la science philosophique; je craindrais quelque vertige, et d'ailleurs je n'ai pas l'âme assez austère pour m'enfermer exclusivement dans les abstractions. J'ai besoin du grand air; j'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai-je comme le plongeur qui pèche les perles : je remonterai emportant mon trésor, et l'imagination en fera son profit. Ce but est insensé peut-être, je le crains bien; et quand je me considère, je me trouve bien téméraire, et je pense que je serais bien plus sage de renoncer à toutes ces belles prétentions, ne me sentant pas aufondbonàgrand'chose. Mais celui qui veut faire quelque chose de moi est là; j'espère en lui, j'appuie sur lui mon courage défaillant, et je me remets à l'œuvre avec mes forces d'emprunt. L d aussi a besoin d'énergie; mais il la trouve en luimême, et il soutient avec un admirable courage les

orages qui l'ont assailli. Il y a bien de rameitume dans son âme ; car il est bien amer pour son génie de voir sa pensée si mal comprise, de voir cette pensée si pure, si grande, si puissante pour le bien, poursuivie, harcelée comme une pensée antisociale; de la voir si pieuse, si catholique, et chargée d'anathèmes comme une pensée impie. Cependant des consolations se laissent entrevoir; le mal n'est pas aussi grand qu'il paraît, et des yeux augustes semblent déjcà se dessiller. M. Féli a reçu ces jours-ci une lettre de M. Vilain XIV, ambassadeur belge à la cour de Rome, qui console un peu de la triste impression de l'encyclique. J'ai lu cette lettre...

Vous savez, je crois, que M. Féli travaille à un grand ouvrage philosophique. J'en ai lu des notes et des fragments qui donnent une idée générale de l'ouvrage. C'est une reprise de toute sa philosophie avec des développements plus larges et d'un point de vue plus synthétique. C'est une sublime intuition du monde, à la manière des philosophes indiens : la trinité est le type, le moule de l'univers, et va se reproduisant dans tous les détails de ce vaste ensemble, depuis l'homme jusqu'à l'être inorganique. Ce grand poème sera publié dans six mois à peu près

La Chênaie est une sorte d'oasis au milieu des

steppes de la Hretagne. Devant le château s'étend

un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de

tilleuls, avec une toute petite chapelle au fond. J'aime

beaucoup ce petit oratoire où Ton respire deux paix,

182 LETTRES ET FRAGMHNTS.

la paix de la solitude et la paix du Seigueur. Au printemps nous irons prier à travers deux rangées de fleurs. A l'orient et à quelques pas du château, dort un petit étang, entre deux bois peuplés d'oiseaux dans la belle saison ; et puis à droite, à gauche, de tout côté, des bois, des bois, partout des bois. C'est triste maintenant que tout est dépouillé, que les forêts sont couleur de rouille, et avec ce ciel de Bretagne toujours nuageux et si bas qu'il semble vouloir vous écraser; mais, au retour du printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie, et tout sera charmant. Ma solitude me reporte à la vôtre, d'autant plus naturellement qu'il y a entre elles quelques points de ressemblance. Ainsi nous avons une grande plantation de hêtres, de tilleuls, de chênes, tout comme à Rayssac. C'est là ma promenade favorite; je tâche de me faire illusion par la ressemblance et de me croire encore dans vos allées. De plus, le cliùLeau ♦ist vêtu de blanc comme le vôtre, et se laisse entrevoir comme lui dans le lointain à travers les clairières; et, pour compléter la comparaison, le teirain et la culture sont quasi les mêmes : grande abondance de lait et de pommes de terre. Nos paysans bont religieux comme vos montagnards et pleins de vénération pour leurs curés. C'est un peuple tout à part qui a conservé dans le grand bouleversement moderne ses mœurs, sa langue (ceci s'applique surtout à la Basse-Bretagne) et sa poésie. Cette vieille langue bretonne, sous ses formes âpres et sauvages,

cache les plus beaux trésors de poésie. Vous me permettrez de joindre ici une légende qui pourra vous en donner une idée, et trouvera grâce, j'espère, auprès de vos dames, bien qu'elle s'éloigne de la couleur tendre et rose, pour ainsi dire, de Lucretia^.

Veuillez excuser, Monsieur, tout ce bavardage de jeune homme. Ma lettre n'a rien qui puisse lui faire pardonner sa longueur, si ce n'est le sentiment qui l'inspire. C'est, Monsieur, le profond attachement de votre respectueux et dévoué serviteur.

Mon plein cœur d'amitiés à Charles.

A M"« EUGÉNIE DE GUÉUIN,

AU CAYLA

La Ciiùnaic, 29 avril 1833.

...* Autre histoire. Mercredi nous avons dîné chez an de nos voisins. Ce dîner m'a rappelé nos invitations de campagne, et c'était en efl'et semblable de tout point. Une maison toute simple, un hôte géné-

i. Lucrelia Davidson, Américaine et poëtc, morte à dix-sept ans, dont on s'occupait alors beaucoup dans le jeune monde poétique.

2. Le commencement de cette lettre racontait le petit voyage fait à S:u'nt-Malo, avec C..., à peu près dans les mûmes termes que ceux du Cahier vert et de la seconde lettre à M. de Bayne.

reux; deux bonnes dames, la mère et la fille, qui apâturent comme vous autres des couvées de poulets et de canards; le recteur ou curé de l'endroit; bonhomie, liberté, abondance, promenade après dîner dans les environs : c'était une vraie représentation de nos réceptions du Gayla. Tu vois que notre temps se passe assez bien, et que la monotonie de notre vie studieuse est assez agréablement interrompue. La belle saison nous amène une foule de compensations aux ennuis de l'hiver. Les visites abondent. 11 en est une que j'attends avec la plus vive impatience et que je ne donnerais pas pour mille : Sainte-Beuve nous est annoncé pour le mois de mai. Conçois-tu ce bonheur? Je tâcherai de causer avec lui, et je te ferai part de la conversation.

Je suis enchanté de ton voyage à Lisle et des distractions mondaines que tu y as prises. Il est bon de respirer l'air du monde de temps à autre, de désassombrir l'âme qui s'attriste et s'encroûte à la longue dans la retraite. Ce n'est pas être infidèle à Dieu; c'est tout simplement détendre la rigueur d'une vie sévère pour faire respirer à l'âme un air qui est pur quand on sait bien le choisir, et éviter cett fadeur, cet assoupissement, suite inévitable de l'habitude, même dans la pratique des choses pieuses. Après avoir mis seulement le bout du pied dans le monde, on revient à Dieu; je me trompe, on n'a pas quitté Dieu; on revient, dis-je, à la vie recluse et à l'œuvre de Dieu avec une énergie nouvelle, avec

LETTRES ET FHAOMENTS.

toute la force de la réaction. Peux-tu regretter d'avoir pris un peu de plaisir dans ces salons de Lisle, où tu as fait une amitié si charmante dans le cœur de cette belle et douce Antoinette? Puisque tu es en correspondance avec elle, voudrais-tu m'envoyer quelque échantillon de ses lettres? Et, à ce propos, je serai enchanté que tu me donnes la continuation des extraits. Je les ai montrés à Bore et à Gazalès ; tous deux en ont été ravis, Gazalès surtout. Il m'a répété quatre ou cinq fois que c'était admirable d'âme, de grâce, de style, etc.

On t'a relancée dans la poésie; oh! que c'est bien fait ! Je ne conçois pas vraiment comment tu as pu te laisser prendre à un aussi étrange scrupule que celui qui t'a saisie il y a trois ou quatre ans. Je sors à l'instant même de chez M. Gerbet; je lui ai proposé ton cas de conscience, qui l'a d'abord fait sourire; puis il m'a dit : « Je ne conçois pas où ces messieurs « (les missionnaires') prennent des idées aussi singu- « lières. Mademoiselle votre sœur peut s'occuper, en « toute sûreté de conscience, de littérature et de « poésie. Il n'y aurait de mal à faire des vers qu'au- « tant que ce travail entraînerait la négligence des « devoirs et des soins de famille. Il faut aussi prendre « garde à ne pas se laisser emporter par l'imagina- <( tion si loin dans l'ordre idéal, qu'on se prenne de

\. Eugénie a écrit ici sur l'original, en interligne : « Et où as-tu vu que les missionnaires me défendaient la ooésie? il n'y a que moJ qui m'en empêche. »

« dégoût pour l'ordre réel et que la vie Imaginative « nuise à la vie pratique. Il n'y a pas d'autre danger « à cela, et je suis bien persuadé que mademoiselle « votre sœur saura s'en garder. 11 n'y a pas au « monde de délassement plus innocent que la poésie. « Si Ton défend la poésie aux femmes, il faut aussi « leur proscrire la musique; la poésie et la musique « c'est tout un, elles conviennent également aux « femmes. Encore un coup, rassurez-la; il n'y a pas « l'ombre de mal à faire des vers. » 11 m'a demandé ton âge, je le lui ai dit; en es-tu fâchée? Voilà, ma chère amie, la décision de ton casuiste favori. L'en croiras-tu? Je ne crois pas qu'il puisse te rester le moindre scrupule. J'estime beaucoup les missionnaires; mais je crois qu'ils se trompaient en bien des choses, et que, ne fût-ce que par l'échaufletnent de leur zèle, ils allaient souvent trop loin. Sans vouloir altérer l'estime que tu portes à M. Guyon, je crois M. Gerbet bien plus éclairé que lui et pénétrant bien plus avant dans la science de Dieu et des âmes. Tes vers sur les enfants sont très-jolis. J'ai remarqué un sensible progrès dans l'allure de ta poésie ; elle a quelque chose de plus ferme, de plus décidé, de moins féminin. Mais je me garderai bien de te donner des conseils : la poésie ne s'enseigne pas. Chaque poëte a sa poétique écrite au fond de l'âme; il n'y en a point d'autre. Observe beaucoup la nature dans ses moindres détails, et puis écris au courant de la pensée, voilà tout.

A M. FRANÇOIS DU BRCIL DE iMARZAN.

La (Chênaie, près Dinan,, S v}£ {}5.i3.

J'ai reçu hier, mon cher ami, vos vers charmanis et votre charmante lettre*. Je n'essayerai point de vou3 dire combien j'ai été touché de ce double cadeau de votre amitié. Ce sont de ces plaisirs qui vont si avant dans l'âme et s'y prennent si bien qu'il est dilFicile de les en faire sortir après, et de les jeter au dehors sous la forme de phrases. Vous comprendrez cela, bien sûr, malgré l'obscurité et l'embarras de ma parole; car vous possédez au plus haut degré ce sens exquii qui devine les choses du cœur à demi-mot. Ainsi je me repose de la faiblesse de mes expressions sur votre amitié, qui comprendra à merveille ce que veut lui dire sa sœur. Vous savez bien que, lorsque les enfants commencent à bégayer, ils se font une langue à eux pour exprimer les mille petites choses qui leur viennent à l'esprit et se pressent dans leurs petites âmes : il n'y a que ceux qui les tiennent habituellement sur leurs genoux, leur mère ou leurs sœurs, qui aient la clef de cette langue...

Mon cher François, vous n'avez rien hasardé de

1. Cette pièce était une réponse à une épître intime, que Mauricô avait adressée à M. de Marzan, au mois d'avril précédent, et qui avait été le début de leurs rapports littéraires.

trop sur mon passé, et vous avez grand tort de faire retomber sur vous-même ce qui s'applique parfaitement à moi. — Vous aflirmez intrépidement que je n'ai ùmais cherché la paix dans les sources amères. Mcji Dieu, que voire amitié est douce et charitable 1 Le diable s'est sûrement mis à rire quand vous avez écrit cela; et, quand je l'ai lu, je ne sais pas même si je n'ai pas entendu son ricanement au fond de mon âme, dans ce coin ténébreux où se logent les mauvaises pensées, la conscience du mal, tous les péchés jeunes et vieux, qui, lorsqu'on parle d'innocence, poussent un rire cynique et effronté. Je ne reverrai pas ma vie passée pour vous prouver que vous avez pris un corbeau pour une colombe, de l'eau trouble pour de l'eau claire, du linge sale pour du linge blanc, une plaque de cheminée pour une glace de Venise, une branche d'oignon pour une tige de lis, une nuit pour midi, etc., etc. C'est trop triste à prouver; mais, pour vous parler seulement de ma vie présente, je vous dirai que je suis bien loin de ce calme, de cette sécurité que vous me supposez. Je ne suis plus dans le monde, je ne suis plus dans l'hal)itude du mal; mais combien il s'en faut que j'aie rompu complètement avec le monde et le mal ! Je vis à l'abri ici; j'ai toutes les conditions de pureté et de bonheur dans cette solitude faite à souhait pour mon âme qui veut se blanchir, se replier et oublier en Dieu. Vous avouerai-je, mon ami, que cette solitude est pour moi une sorte de Paraclet où je me

consume à regretter? — Tant que l'hiver a duré et que la nature triste et froide m'a tenu collé sur les livres, j'ai été assez tranquille, et d'ailleurs l'effort et l'exaltation qui m'avaient arraché du monde, s'étant prolongés quelque temps après la résolution décisive, maintenaient assez bien mon âme. Mais aujourd'hui l'exaltation est tombée, et mon âme, épuisée par cet acte énergique où elle a mis toute sa force, s'est rassise sur elle-même comme n'en pouvant plus. Et puis le printemps est venu. Vous devez savoir, mon ami, comme les passions sont habiles à se prendre à toutes choses, et surtout avec quelle adresse les souvenirs nouent leurs fils déliés aux objets extérieurs, insensibles et, en apparence, hors du cœur. C'est à la saison printanière, à la verdure, particulièrement aux hêtres de la plantation qui sort de l'étang, que mes souvenirs se sont attachés, n'ayant presque pas autre chose ici où ils puissent se prendre. Ainsi, depuis qu'il y a des feuilles et que je vais m' asseoir à l'ombre des hêtres, ma paix a diminué et ma pensée n'est plus ici. Ma fenêtre donne justement, comme vous le savez, du côté de la plantation, et cette petite circonstance est encore un sujet de trouble pour moi. Mon Dieu, que sommes-nous donc pour qu'il suffise d'un peu de verdure et de quelques arbres, qui ne seraient rien pour moi si c'étaient des ormes ou des chênes, mais qui sont beaucoup parce que ce sont des hêtres, pour nous ôter la paix et nous détourner de votre amour? — Pardon, mon arai, de vous apporter

190 ETTRES HT FRAGMENTS.

de ces pensées au milieu de vos saints exercices et du recueillement du jubilé ; j'ai la confiance qu'elles ne vous troubleront pas, mais qu'elles vous feront seulement prier pour le pauvre malade dont je vous conte la souffrance.

Permettez-moi une petite apologie. Vous exprimiez fort bien une grande vérité en disant :

je crois

Que voici l'âge oii tout va rentrer dans ses droits. Et qu'en soi nulle fleur, ami, n'est mal choisie Pour orner le bouquet de notre poésie.

Certes, dans les vers où j'accusais votre muse de ne pas assez regarder au choix, j'étais bien loin de vouloir énoncer des idées contraires à celles-là, qui sont pleinement les miennes et hors desquelles je ne conçois guère de poésie. Je voulais dire seulement qu'elle avait un peu trop de ce laisser-aller qui, du reste, lui sied à merveille et ne se rencontre que dans les âmes vraiment prédestinées à poétiser.

Mais je vois qu'au lieu de m' efforcer à justifier ma critique et à prouver mon libéralisme littéraire, je ferais mieux d'avouer que mes expressions étaient complètement fausses, faisaient mentir nos principes et me donnaient une certaine physionomie classique dont je prie Dieu de me garder. Quant à la critique elle-même, mon amour-propre, ce moi dont vous me parlez, voudrait la maintenir; mais pour cette fois, le 7?îoi est enfoncé, et mon humilité vous prie

LETTRES ET FRAGMENTS. IDl

d'excuser le mauvais critique en faveur du bon ami. Venez donc ici bien vite. La Chênaie, qui était bne Sibérie il y a quelques jours, est devenue tout à coup une Tenipé. Tout est fleur ou verdure, tout est chant ou amour dans la verdure et la fleur. C'est un ench'»,:.tement, un enivrement, une suavité qui nie met aur anges par moments. La nature est vierge au mois de mai, dans toute la fraîcheur de sa virginité. Venea donc respirer cette douce fleur avec vos amis.

A M. DE BAYNE.

La Chênaie, IG mai 1833.

Ma première lettre était datée, je crois, du jour de Noël, belle et joyeuse fête qui se chôme dans la plus triste saison de l'année.

Cette première lettre est restée seule si longtemps, que vous pouviez croire que j'attends la venue d'un autre Noël pour lui donner une sœur, et que je n'écris que par anniversaires. Je prie Dieu de me garder d'une aussi mauvaise habitude, et vous. Monsieur, de croire que je ferais revenir Noël cent fois l'an, si je ne craignais de sortir d'un sentiment que m'impose ma jeunesse et le peu de chose que je suis.

Il y avait bien douze ans que je n'avais passé

dMùver à la campagne. Cette épreuve de silence et de reciusion, surtout dans un pays pluvieux et morne comme la Bretagne, est assez rude pour un échappé de Paris; mais avec M. Féli , des livres et un petit bout de patience, l'hiver le plus détestable peut passer piesque sans qu'il y paraisse. Grâce à Dieu et au printemps, les jours tristes et mauvais, parce qu'ils amènent les tentations par la tristesse, s'en sont allés, et voici venir une longue file de jours luisants et gais qui font un bien infini.

Notre Bretagne me fait l'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue, par la baguette de? fées, jeune fille de vingt ans, et des plus gracieuses : tant la belle saison a paré et embelU ce bon vieu\ pays! Les chemins, enfin praticables, nous amènent de nombreuses visites. Nous attendons prochainement MM. de Montalembert et Sainte-Beuve. Il y à trois semaines, nous avons eu Gazalès, et sa venue a été pour moi l'occasion d'un petit voyage charmant. Je mourais d'envie de voir la mer, dont je n'avais pu approcher jusque-là à cause du mauvais temps et des mauvais chemins. Or, par un beau jour d'avril, nous avons fait tous deux à pied ce pèlerinage. Gazalès, qui, au premier abord, paraît froid et renfermé, se laisse aller à la causerie la plus intime, la plus confiante, pour peu qu'on pousse son âme vers cette pente. Son esprit très-étendu et très-élevé possède une étonnante variété de connaissances, et cela se combine chez lui avec une religion profonde, une

grande tendresse d'âme et une merveilleuse intelligence de la vie. C'est une félicité non pareille de faire route, d'aller voir la mer avec un compagnon de voyage ainsi fait. Notre conversation alla, pour ainsi ?iire, tout d'un trait de la Chênaie à Saint-Malo, et nos six lieues faites, j'aurais voulu voir encore devant nous une longue ligne de chemin ; car vraiment la causerie est une de ces douces choses qu'on voudrait allonger toujours. L'impression que cet entretien m'a laissée, mêlée ta celle de l'Océan, qui parle aussi prodigieusement à l'âme, pour peu qu'on soit impressionnable, a placé ce voyage à côté de mes plus doux souvenirs, qui sont, hélas! en si petite compagnie dans le coin de l'âme où ils se logent.

Pardonnez-moi, Monsieur, de vous entretenir ainsi de mes petites aventures et de ces menus détails de vie, lorsque j'ai tout près de moi un sujet de discours tout autrement intéressant : notre grand et saint homme. Mais le moi^ l'invincible moi prend la oremière place partout. C'est une infirmité à peu près incurable. On a beau enfouir son moi au fond de l'âme, il reparaît malgré qu'on en ait, comme un bâton plongé dans l'eau remonte toujours à la surface.

M. Féli est un homme admirable à étudier dans l'intimité de son caractère : bien différent de tant d'hommes à grand renom, qui ne sont beaux à voir que dans leurs livres, tout comme les araignées et les vers à soie, qui filent des toiles merveilleuses

et sont de vilains petits animaux. Plus on pratique M. Féli, plus on avance dans son intimité, plus on encontre de ces beautés intérieures, di ces perfections de l'àrae insaisissables de loin et qui ne se révèlent qu'à l'observation de la vie familière. On croit assez généralement que M. Féli est un homme d orgueil et d'un orgueil fougueux. Cette opinion, qui a détourné de lui bien des catholiques , est incroyablement fausse. Pas d'homme au monde plus enfoncé dans l'humilité et le renoncement à soimême. S'il en était autrement, il ne comprendrait pas le christianisme, qui se résume tout entier dans l'humilité; et certes il le comprend au delà de toute expression. Sa vie est une vie de dévouement et de sacrifice à la mission qu'il a reçue de préparer l'avenir. C'est là le mot de tout ce qu'il a fait; il ne faut pas y chercher autre chose. Ce que l'on a pris pour de l'orgueil de l'homme n'est que de l'intrépidité de r apôtre : certes, les martyrs et les Pères de l'Eglise étaient des gens bien orgueilleux. Tout ceci est d'autant plus vrai, que je suis arrivé ici avec un peu de ce préjugé sur son caractère, qui court le monde, et que je n'ai été détrompé que par la claire vue du fond de son âme et de toute sa vie. Sa mission est si rude et lui coûte tant, qu'il serait bien fou de l'embrasser aussi fortement, si ce n'était que de la gloire; car c'est vraiment un fagot d'épines qu'il presse contre son sein.

Ses conversations valent des livres, mieux que des

livres. Impossible d'imaginer, à moins de l'avoir entendu, le charme de ces causeries où il se laisse aller à tout l'entraîneFTient de son imagination : philosophie, politique, voyages, nnecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives, avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds; quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésie, car il est grandement poëte. Dès l'âge de sept ans, il a commencé à observer la nature aanr. ses moindres détails, et il s'est fait ainsi un prodigieux trésor d'observations, d'où il tire des comparaisons qui donnent ti ses pensées une grande lumière et une grâce inlinie. Le soir, après souper, nous passons au salon^ 11 se jette dans un immense sopha, vieux meuble en velours cramoisi râpé, qui se trouxe précisément placé sous le portrait de sa grand'mère, où l'on remarque quelques traits du petit-fils, et cjui semble le regarder avec complaisance. C'est l'heure de la causerie. Alors, si vous entriez dans le salon, rous verriez là-bas , dans un coin , une petite tétc, rien que la tète, le reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse sur son cou; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse, ' et parfois de longs éclats de rire aigus : c'est noire homme. Un peu plus loin, c'est une figure pâle, à large front, cheveux noirs, beaux yeux, portant une

expression de tristesse et de sdufTrance liabituelle» et parlant peu : c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori de tous les hommes.

Montalembert vient de publier la traduction des Actes de la nation polonaise j depuis le coîmnenccment du monde jusqu'à son martyre y par Adam Mikiewich, poëte polonais, le plus grand poëte moderne, dit M. Féli. Ce livre est admirable : c'est quelque chose qui tient du style des prophètes et de *'É\angile. Je n'ai jamais vu plus surprenante poésie. :«î Dense que tous les amis de V Avenir seront avides ile ce livre.

Les rédacteurs de X Avenir, dispersés par la cessation du journal, n'en continuent pas moins l'œuvre catholique. M. Féli compose son grand ouvrage, qui ne paraîtra malheureusement qu'au bout de deux ans, au lieu de huit mois, comme je vous l'avais d'abord annoncé, parce que le champ s'agrandit à mesure qu'il avance. M. Gerbet continue ses conférences sur l'introduction à la philosophie de l'histoire; M. de Goux, les siennes sur l'économie politique. Montalembert donne des articles à la Revue des Deux Mondes-, il en a paru un fort remarquable sur le Vandalisme en France. M. Féli a envoyé ces jours-ci à la même Revue un article sur une histoire d'Italie, par Micali. M. Rohrbacher est à Malestroit, dans le Morbihan , oii se trouve une maison semblable à celle-ci; il travaille à une histoire de l'Église. Bore étudie les langues orientales à Paris.

LETTRES ET FRAGMENTS. lOT

M. Dault-Duménil fait un travail sur Calderon, admirable poëte catholique, qu'il veut tirer du fond de l'Espagne, où il dort, pour le révéler à notre siècle. M. Conibalot se livre à la prédication. M. Jean do L T.. Mennais est tout entier à sa fondation d'écoles de Frére<«, qui comptent aujourd'hui vingt mille élèves. J'ignore ce que fait M. Daguerre. Et moi, si j'ose m<' nommer après tous ces grands noms, je ramasse les miettes qui tombent de la table où sont assis touces hommes si riches en savoir; car si ma bouche est petite, grande est ma faim, comme disait une petite fille en demandant l'aumône.

Veuille/ excuser, Monsieur, la longueur de cette lettre : j'espère que vous pardonnerez à celui qui parle en faveur de Y homme dont il parle, et que votre indulgence, grâce à ce considérant, passera au reclus de la Chênaie tout ce qu'il dit de tiop à Rayssac. C'est qu'aussi, voyez-vous, Rayssac et la Chênaie sont étroitement unis dans mon cœur.

A M. F. DU BREIL DE MARZAN

La Chênaie, 2 juin 1833.

Quand vous viendrez, apportez-moi celles de vos poésies que je ne connais pas encore. La poésie me

fait beaucoup de bien, et, au sortir de nos lectures, je suis heureux, si jamais. Je fais peu de vers pour le présent. Cent mille idées se présentent; mais je les chasse comme des tentations. Je perdrais tout ir.on temps si je les écoutais. Je fais sagement, n'est-CL pas? Cependant j'écris quelque peu, mais seulement ooiiv me tenir en haleine.

A'i v'sque de vous importuner, je vous prierai de rîi'\pjorter les Orientales à votre prochain voyage.

A M"" EUGÉNIE DE GUÉRIiN

AU CAYLA

La Chênaie, 21 juin 1833.

Que je rends grâces , ma chère amie, à ce papier si fin, si léger, si aérien, qui te permet d'écrire sans rétrécir la causerie dans le cadre d'une simple feuille, et te laisse deviser à l'aise sans crainte de dépasser le taux ordinaire de nos ports de lettre ! Mon papier n'est pas aussi délicat, et partant je ne puis pas l'écrire aussi longuement. A vrai dire, je crois que je serais assez embarrassé pour remplir ce grand papier aussi bien que toi : non que je me trouve en disette de propos et que mon cœur tarisse vite d'expressions; mais ie ne me sens pas cette abon-

dance, cette fécondité d'âme qui se répand, qui court sans perdre haleine, et toujours avec un charme infini. M;i phime est lourde et marche comme une tortue; c'est comme du plomb qui se traîne sur le papier. Ce n'est cependant pas la philosophie ni des habitudes de pensée graves, lentes, mathématiques, qui font poids et ralentissent l'allure de mon discouis, car je n'ai pas un grain de tout cela ; c'est un défaut de nature qu'il faut porter sur la longue liste des qualités privatives dont il a plu au ciel de m'enrichir. Mais, pour l'aire court, je te dirai que ma résignation est à peu près complète là-dessus comme sur bien d'autres points, et que je n'aspire à autre chose sinon à faire soupçonner par le peu que je dis ce qui me reste h exprimer. Il est des sources qui ne s'annoncent que par quelques gouttelettes d'eau.

J'ai visité, il y a quelques jours, les ruines d'une abbaye et d'un château gothique, aux environs de Dinan. Ce château lut celui des princes deLéhon, vieille famille bretonne qui n'a laissé son nom qu'à ces décombres. Six tours tronquées comme un homme qu'on couperait par la moitié sont tout ce qu'il en reste; elles sont plantées sur la plate-forme d'un monticule qui domine une belle étendue de pays. Je m'assis sur une brèche et je me chauffai paisiblement au soleil avec les lézards gris qui font les honneurs du manoir. Les ruines de l'abbaye ont moins péri que celles-là; mais c'est bien plus déplorable. Le

cloître existe encore en entier; c'est un édifice fort ordinaire. L'église seule, qui devait être remarquable» à juger par ce qu'il en reste, a été horriblement maltraitée. Elle n'a plus d'autre voûte que le ciel, et elle étale ses grands murs décoiffés et son enceinte béante avec une tristesse extraordinaire. Une vieille femme crasseuse nous introduisit dans cette pauvre nef, et nous y vîmes quelque chose de pire qu'une écurie... Les moines couchés , les bras en croix , sur leur oreiller de pierre, gisent çà et là parmi les ordures, et leurs sépulcres ouverts laissent voir, non pas des ossements, mais des débris de vases que je ne veux pas nommer. J'étais surtout désireux de voir une chapelle, derrière le chœur, où les Beaumanoir avaient leurs caveaux. Même profanation, j'ai remarqué un bon vieux chevalier qui dort sur sa pierre, une main sur son cœur et l'autre sur son épée. Il ne faut pas s'étonner de cette désolation : je ne sais quels Anglais ont fait leur gîte dans l'abbaye et y parquent comme les troupeaux sur la tombe d'Achille. En allant demander à ces Anglais la permission de visiter les ruines, nous traversâmes leur cuisine, et nous y rencontrâmes deux miss, assez proprement mises et point mal du tout, acharnées à trancher les •restes d'un roast-beef. Je t'avoue que mes idées qui. dans ce moment, étaient tant soit peu tournées à l'illusion des vieux souvenirs, éprouvèrent un rude échec à ce spectacle, et vraiment il y avait de quoi désarçonner l'imagination la plus chevaleresque et la plus

aventureuse. Nous étions deux à faire cette course. Ces sortes de plaisirs sont solitaires de leur nature, et, si l'on est plus de deux à en jouir, leur charme s'évanouit en grande partie. Mon compagnon était Élie de tertanguy, Bas-Breton, grand et beau jeune homme accompli de tout point. C'est avec lui que je cause ici , car nous avons à peu près la même tournure d'idées ; seulement, lui a une honne tête que je n'ai pas, un esprit solide que je n'ai pas, et une sagesse "^'imagination que je n'ai pas. Que reste-t-il donc poui" la ressemblance? Il reste ce qu'il y a de res- 'îemblance entre la goutte d'eau trouble et la goutte J eau ctaire.

<e ouis un pauvre concile à consulter, car je suis encore plus dénué de sagesse et de lumières spirituelles que de toute autre chose; mais on a vu des fous qui vendaient la sagesse, et c'est ce qui m'encourage à accepter ce rôle de casuiste que tu me donnes. Il est vrai qu'on ne doit pas ouvrir un livre qu'on sait être mauvais d'un bout à l'autre, et une femme moins que personne. Mais si un livre tombe entre les mains dont la lecture offre de l'intérêt, et contienne néanmoins quelques passages délicats, je ne vois pas de raison pour l'abandonner, pourvu qu'on lise avec prudence et retenue. Aux premiers mots qui annoncent ces passages, il faut s'arrêter tout court pour sauter à pieds joints par-dessus, comme on fait dans un chemin où se rencontrent des fondrières. Eh! mon Dieu, s'il fallait s'abstenir de tout livre qui n'est

pas parfaitement pur, autant vaudrait renoncer à toute lecture; tous les livres seraient à l'index. Je crois que Charles a les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre; tâche de te les procuier. Bernardin est très-pur, plein d'amour pour la nature, qu'il sent profondément et décrit avec un charme merveilleux. Son style est une des merveilles de la langue française ; tu seras enchantée de son exquise douceur. Pour tout dire, en un mot, c'est un des ouvrages qui te conviennent le mieux. Si quelqu'un, dans le nays, a acheté le Livre des PcHerins Polonais, annonce dans le compte rendu de l'Agence, fais en sorte qu'on te le prête... J'aurais vraiment du regret que tu ne pusses le lire. M. Féli en est enthousiasmé; c'est assez faire son éloge. Tu ne connais pas encore de poésie pareille à celle-là, si j'en excepte la Bible. Je te promets des larmes. Je ne puis m'empêcher de citer le passage suivant, qui me tombe sous les yeux en ouvrant le livre, au moment où j'écris. L'auteur s'adresse aux Polonais :

(( Votre pèlerinage est devenu la pierre de touche « des princes et des docteurs de ce monde; car, danp « votre pèlerinage, n'avez-vous pas reçu plus de se- « cours des mendiants que des princes?

« Va dans vos combats, et dans vos prisons, et « dans votre pauvreté, n'avez-vous pas trouvé plus « de nourriture dans une prière, que dans toute la « science des Voltaire et des Hegel, laquelle est u comme du poison, et plus que dans toute la science

« des Cousin et des Guizot, lesquels sont comme ;es moulins vides ?

« Je vous le dis, en vérité, que toute l'Europe apprendra de vous qui sont ceux qu'elle doit appeler puissants et sages; car maintenant, en Europe, le pouvoir est un opprobre et la science une folie.

Mais s'il y en a parmi vous qui disent : Nous

;( voilà sans autres armes que le bâton de pèlerin, comment pourrons-nous changer l'ordre établi dans les nations grandes et puissantes?

(( Ceux qui parlent ainsi doivent se rappeler que

:( l'empire romain était grand comme le monde, et

( que l'empereur romain était puissant comme tous

« les rois d'aujourd'hui pris ensemble.

« Et voilà que le Christ envoya contre l'empereur

( douze hommes simples; mais comme ces hommes avaient l'esprit saint, l'esprit de sacrifice, ils vainquirent l'empereur.

« Et s'il y en a parmi vous qui disent : Nous ne sommes que des soldats illettrés, comment pourrons-nous vaincre par notre parole les sages des nations les plus éclairées et les plus civilisées?

« Ceu'v qui parlent ainsi doivent se rappeler que les sages d'Athènes passaient pour être les plus éclairés et les plus civilisés du monde, et qu'ils n'en

» furent pas moins vaincus par la parole des apôtres ;

u car les apôtres ayant prêché au nom de Dieu et de

« la liberté, le peuple abandonna les sages et vint « aux apôtres. »

Quelle nation que celle à qui on peut adresser au jourd'hui de semblables paroles, et quel homme que celui qui les adresse ! Cet homme s'appelle Adam Mikiewich. Ses poésies sont peu connues, à cause que sa langue est peu pratiquée; mais M. Féli, qui les connaît, place Adam à côté de Byron pour la hauteur du génie.

Qui diable peut avoir eu l'idée de réimprimer

cette pauvre pièce sur la Pologne, qui n'a d'autre mérite que le sentiment qui l'a inspirée? Je serais curieux de le savoir. Qui que ce soit, ne sait-il pas que le temps est passé où l'on ressuscitait les morts?

A M. F. DU BREIL DE MARZAN

La Cliênaie, 9 août 1833.

Chassez donc, mon cher François , chassez loin de ^ous, avec un signe de croix, cette mauvaise pensée que j'aie murmuré de votre silence. J'étais tellement convaincu que vous aviez de bonnes raisons pour ne pas m'écrire, que, malgré toute l'impatience avec laquelle j'attendais votre lettre, je n'ai pas à me reprocher le plus petit dépit contre vous. î^' allez pas

nov- plus prendre cela pour de l'indifTérence. Gardez- Yjus-en bien, car j'aimerais mieux cent fois que vous me crussiez furieux et emporté. C'est tout simplement la confiance que j'ai en votre amitié qui me fait endurer patiemment ces trop longs intervalles qui séparent vos lettres et vos visites, sans qu'il entre en moi le moindre soupçon d'oubli de votre part, ni la moindre colère, parce que je suis aussi sûr de votre affection pour moi que de la mienne pour vous, et que cela tient tranquille.

Les vacances, qui me permettront de courir à vous, ne tarderont pas à s'ouvrir, j'espère. Mais, hélas! mon cher, à part le bonheur que j'aurai de vous voir, je les vois arriver avec bien du chagrin. A cette époque, il me faudra prendre un parti, piononcer sur ma vocation, décider de mon existence tout entière. Voilà trois semaines que je suis à cette pensée, l'œil tourné au dedans de moi pour tâcher de découvrir ce qui s'y passe, scrutant, furetant, mettant tout sens dessus dessous dans ma pauvre âme, afin de trouver cette perle de la vocation qui peut être cachée en quelque coin. Je ne sais si je cherche mal ou si Dieu ne bénit pas mes recherches; mais jusqu'ici c'est peine perdue.

Dans cette investigation, j'ai rencontré bien des souvenirs que je croyais muets, bien des débris du vieil homme dont je croyais avoir nettoyé mon âme, bien des mots, bien des noms encore écrits que je croyais effacés. 11 faut dire aussi que j'ai trouvé par-

206 LETTRES TîT FRAGMENTS.

ci par-là quelques désirs de vivre pour Dieu, oi^^-^o ques efforts pour me rendre meilleur, une petit'^ prévision , sinon de mérites , du moins de bonnes pensées; mais de vocation religieuse, pas la moindre trace. Que dites-vous, François, de cette destinée qui me chasse incessamment devant moi, sans me laisser respirer : qui, une fois, me jette sur le rivage, et tout aussitôt renvoie, comme la mer, un flot pour r.io reprendre? N'est-ce pas assez que de notre ignorance terrible sur nos destinées spirituelles? Faut-il encore que le chemin d'ici à la mort soit presque aassi ténébreux que celui par delà la mort? Vous concevez, mon cher, dans quelle fièvre de pensée tout cela me jette. Prêt à me relancer dans le monde, je ressemble à un cavalier qui met le pied à l'étrier pour enfourcher un cheval dont il se méfie et malaisé à mener. Où m'emportera cette capricieuse monture? Quel sera le dénoûment de cette nouvelle complication de mes destinées ? Point de réponse. — Il y a des moments où tout ce qu'il y a d'amer, de sinistre, d'accablant dans la vie humaine, vous apparaît à la fois; c'est la réalité de l'existence de l'homme qui se découvre, et je vous assure qu'elle se découvre à moi dans toute sa nudité depuis quelques jours. En ce moment je jette dessus le voile de votre amitié, et je ne vois rien que de doux. Mais la perspective d'une séparation, prochaine peut-être, et sans espoir de retour, si elle a lieu, me verse de l'amertume jusque dans cette consolation. Pardon, mon cher, si je vous

entretiens aujourd'hui si tristement; du moins cette fois j'ai raison de me lamenter, et si c'est dans votre sein que je jette toutes ces tristesses, prenez-vous-en à, l'abandon et à la confiance de mon amitié en voire amitié. Écrivez-moi, si vous en avez le loisir; conseillez-moi, malmenez-moi pour mon défaut de volonté.

(M. (le Maizan n^pondit à cette lettre par une L^pltre intime en vers, sn échange de laquelle il reçut les vers et la lettre qui suivent.

AU MÊME

Aveugle suis, ne sais où aller doyo :

De mon bâton, afin que ne fourvoyé, Je vais tâtant mon ctiemin çà et là : C'est grand pitié qu'il convient que je soye L'homme égaré qui ne sçait où il va.

Charles d'Ori.kvns.

Un jour, François, au fil do noire causerie Je laissiii s'en aller les secrets de ma vie. Ce fut une revue où vos yeux tour à tour Regardèrent passer beaux souvenirs d'amour, Rêves de poésie et de bien longues files D'illusions, fuyant gracieuses, agiles, Chacune au mieux parée et portant ses couleurs. Et ses nœuds de rubans et ses fragiles fleurs; Chacune, derrière elle, en sa marche floLlanlo, Laissant jouer au vent son écharpe ondoyante; Et chacune, en dépit de son air tout joyeux. Portant '^'en près d'éclore une larme en ses yeux.

Puis, à pas mesurés, sans actourner la tête, Une procession morne et toute muetle S'en venait, comme on voit les rangs noirs et profonds. De moines sur leur chef baissant leurs capuchons. Sous un cloître moisi pousser, quand minuit sonne, La tête d'une longue et pesante colonne. C'étaient mes souvenirs de deuil et de malheur, Évoqués devant vous du plus profond du cœur; Des doutes ténébreux, des croyances fatales. Qui marchaient devant moi comme des lampes pâles Au temps où je laissais sur le foyer sacré S'amonceler la cendre et la suie à leur gré; Des spectres tout honteux de passions impures, Qui portaient en passant k main sur leurs figures; Les mânes détestés de maint rêve orgueilleux, Mort de confusion dans un coin ténébreux. Enfin, comme une queue à cette marche sombre, Pêle-mêle suivaient, indistinctes, sans nombre. Les terreurs de mon âme, et ces rêves sans nom Qui creusent dans la tête un abîme profond, Ces effrois inouïs de la nature humaine Qui sent, à certains jours, une main qui l'entraîne Sur une pente immense, et puis comme une voix Qui dit : Homme vivant, dis-moi ce que tu vois?

— La gueule d'un grand puits d'où monte un air humide; La nuit, rien que la nuit dans cette gorge vide.

J'ai poussé trois grands cris et rien ne me ré[)0nd. Bien qu'une voix murmure et nomme l'homme au fond

— Vous regardiez, l'œil vif et le front taciturne, Défiler devant vous la légion nocturne,

Et peut-être admiriez, voyant ces trépassés,

Ombres de tant de vœux et de rêves brisés

Sous les pieds du Temps, lourd comme un géant de pierre,

Que dans mon cœur (le cœur est un champ funéraire

LETTRES BT FRAGMENTS. iOtt

OÙ chacun en pleurant ensevelit ses morts) J'eusse déjà creusé, comme les hommes forts, Tant de tombeaux, et fait de mon âme un lieu sombre. Un mortuaire noir que la poussière encombre.

Le passé, le pa>sé ! Si rien n'en revenais

Si dans la solitude il se tenait muet;

Grand sépulcre, si mieux lu verrouillais tes portes,

Oh! je ne verrais pas l'ombre des choses mortes,

Se dressant devant moi dans les nuits sans sommeil.

Défiler la parade en leur triste appareil ,

Nari^uer d'un rire amer les restes de ma vie

El jeter en passant la pierre à ma folie.

On verrait moins de fronts pâles et réfléchis,

Mais aussi devant Dieu moins de genoux fléchis.

Moins de coupables reins saignant sous le cilico,

El moins de pleurs lavant les souillures du vice.

François, vous avez vu. Tournons le dos, voici L'avenir; tout est pur et reluisant en lui. C'est un char qui n'a pas encor foulé la terre; Gardons-nous de pousser ce beau char dans l'ornière, Quand nous serons dessus : évitons les chemins Pétris et défonces par les torrents humains. Conduisons-le si bien qu'à la fin de la route, Lorsciue nous descendrons, personne ne se doute Que nous venons de loin, tant il sera lui?ant. Tant il aura pris peu de poussière en roulant. Mais où l'ordre de Dieu veut-il que je le mène? Comment s'orienter en cette vaste plaine? C'est l'énigme : j'attends le mot de jour en jour, Sur mon char attelé debout, au carrefour.

Vous voulez, mon ami, que mon âme, lassée

îJO LETTRES ET FRAGMENTS.

De tant de vains essors et de toute pensée, S'en aille retrouver là-bas, comme un abri, Son rêve le plus doux pour se cacher en lui; Qu'elle fasse retraite et demande le voile, Ce voile plus serein qu'une lueur d'étoile, Plus pur que la blancheur du ciel au point du jour, Dont l'âme s'enveloppe, elle et tout son amour, Comme les chérubins aux flammes immortelles, Qui se font pour aimer un dais avec leurs ailes. Allez de ce côté, dites-vous. Oh! j'irais, Plus vite que l'oiseau dans son asile frais. Quand les grandes chaleurs pèsent sur la nature; J'irais oîi veut mon cœur, faire vœu de clôture : Sainte et douce clôture, entier dépouillement. Adorable prison, portes de diamant Qui se ferment, avec de saintes harmonies Comme celles du ciel, sur deux âmes bénies Qui n'ont plus à quêter de ce bonheur qu'il faut Aux colombes sur terre, aux beaux anges là-hautl

Mais je ne porte pas cette lettre divine Qu'au front pur des élus un doigt d'ange dessine, Afin qu'au beau royaume ils puissent être admis. Je rôde comme Adam autour du paradis.

Et je n'espère pas qu'on m'en ouvre la porte. Mon amour de quatre ans, ce rayon que je porte Parmi le siècle impur, comme un rayon de Dieu, N'est dans mon pauvre cœur que la langue de fou Qui s'abattait jadis du haut du ciel en terre Pour embraser le bois du sacrifice austère.

Je suis errant, François, et longtemps le serai.

Et j'irai par pays, et je cheminerai.

Tirant à l'aventure et n'ayant d'autres guide»*

LETTUES liT FRAGMENTS. «U

Que les oiseaux du ciel, dont les ailes rapides Bruissent dans les airs, et, par leur sifllement, Réjouissent le cœur du pèlerin tremblant Que la lune a surpris dans la lande sauvage. Dieu ne m'a point tracé la carte du voyage; Il m'a mis simplement le bourdon à la main Et m'a dit : Va. Je vais au liasard du chemin : C'est mon épreuve à moi ; mais, grâce à l'habitude. Celte façon d'aller n'est pas encor si rude. Mes pieds sont endurcis, la ceinture de cuir Prête force à mes reins, les garde de fléchir. Et puis, de temps en temps, je trouve sur ma voie De secourables cœurs que le Seigneur m'envoie. Quand la lourde fatigue a grimpé sur mon dos Et sous sa pesanteur fait craquer tous mes os. Des amis comme vous, dont la main présentée Ravive mon courage et m'aide à la montée.

LaChônaic, 19 août 1833.

AU MÊME

La Chênaie, 20 août 1833.

Votre lettre charmante et vos vers charmante • i : sont arrivés, mon cher François, comme deux bénédictions, comme ces messagers de grâce dont parle Milton, qui sont les plus agiles de tous ceux que Dieu dépêche vers nous. La Sagesse, qui d'ordinaire a la parole sèche et même un peu grondeuse, discourt par

21» LETTRES BT FRAGMENTS.

votre bouche d'une façon si suave; elle revêt des conseils de formes si séduisantes qu'il y a vraiment du plaisir à èlre fou, quand on vous a pour mentor. Voilà pourquoi, dans la pièce que je vous envoie, je \ous accuse mes péchés, mes vieux péchés, en liant cette confession à nos causeries précédentes, où je ne vous avais guère conté que les belles aventures de ma vie.

Malgré vos avis si sages et si lumineux, je suis encore livré à l'indécision, à l'anxiété, au va-et-vient d'une àme faible et plus mobile qu'une feuille de tremble. Je suis en équilibre sur la question , et je n'ose pas hasarder le moindre effort pour le rompre, parce que je redoute également la chute, de quelque côté que je tombe. C'est une rude position. J'attends de jour en jour une lettre de mon père, qui probablement me tirera d'embarras en décidant la péripétie de cette espèce de drame que jouent les volontés de mon àme. Je vous informerai du dénoûment aussitôt la toile tombée, et j'attendrai aussi à cette époque pour demander à M. Féli cette chère faveur suspendue jusqu'au temps des vacances, qui ont commencé il y a quinze jours. Alors je serai libre de .oufce pénible incertitude et pourrai être tout enti^» à mon bonheur.

(Le reste de cette lettre roule sur la querelle de M. de LaMennais «vec le Saint-Siège, et sur ses démêlés avec l'évéque el le chapitre de Reuiies.)

LBTTRES ET FRAGMENTS*

A M. DE L\ MORVONNAIS

àO VAL SAINT-POTHAN, PRÈS ET PAU MATIGNON.

La Chênaie, 2i août 18^3.

Monsieur,

"Votre aimable lettre ne m'est arrivée qu'hier 23; j'espère que celle-ci n'éprouvera pas un retard aussi considérable. J'accepte avec reconnaissance l'offre amicale que vous me faites; Élie y est également sensible, mais, ne pouvant quitter La Chênaie pendant l'absence de M. Gerbet, il se voit privé, à grand regret, du plaisir de se rendre à votre invitation. M. Féli compte assez sur votre amitié et celle de François pour vous prier d'accueillir MM. Chavin et Mermet qu'il me donne pour compagnons de voyage. Puisque vous poussez la complaisance jusqu'à venir vous-même nous prendre à Dinan, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous nous y trouverez lundi, à neuf heures, chez les Frères. Gomme celte lettre n'a pas de temps à perdre pour ne pas manquer le courrier de Plancoët, je retiens au bout de ma plume une infinité de choses qui sont forcées d'attendre à nos prochaines causeries.

Veuillez , Monsieur, présenter nos hommages à madame de La Morvonnais, et agréer l'expression do ma respectueuse amitié.

tu LETTRES ET FRAGMENTS.

AU MÊME

La Chênaie, 4 septembre 1833.

Monsieur,

Me voici de retour dans ma cellule et accoudé, comme par le passé, sur ma table chargée de livres. Le silence et l'étude sont revenus se placer l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, comme deux anp:es gardiens; mais, en dépii de leur surveillance, ma pensée s'échappe, s'en revient au Val et repasse partout où j'ai passé avec vous. Eh! mon Dieu, que serait-ce de nous si nous n'avions pas la faculté de prolonger, par les souvenirs et les retours de l'âme sur le passé, la durée si courte des jours joyeux?

J'ai perdu tout espoir de rester à La Chênaie. M. Féli m'a dit que les nouvelles persécutions qui s'élèvent contre lui le contraignaient de se mettre en dehors de toute association, et qu'il nous fallait par conséquent déloger d'ici. C'est désolant, mais qu'y faire ? Le mieux est de sortir de La Chênaie avec résignation, comme j'y suis entré avec joie, et de doubler mon sacrifice de bonne grâce; car, après avoir renoncé au monde, il me faut renoncer à une solitude qui m'était plus douce que le monde. C'est la vie. Il paraît que nous partirons d'ici au commencement de la semaine prochaine, pour aller faire une retraite de huit jours à Saint Méen, et que de là nous

LRTTRES ET FRAGMENTS. 815

irons nous confiner à Ploëimel. Mais, aprè?5 tout, en quelque endroit qu'on m'envoie, n'y a-t-il pas moyen de se l'aire partout un petit bonheur? Le mal est qu'il faut recommencer sur nouveaux frais, et qu'on est Iongten)ps à se tourner et retourner avant que de se trouver à l'aise. Priez Dieu pour que j'aie la constance des oiseaux qui bâtissent un second nid quand on hur a défait le premier.

Je ne puis rien vous dire encore sur le parti que ) rendra M. Féli relativement à sa lettre. Comme il n'aime [pas] qu'on jette ces sortes de sujets dans la conversation, nous avons chargé Élie de lui en parler en particulier. Aussitôt que je saurai quelque chose, je m'empresserai de vous le communiquer.

Je vous envoie mes couplets sans musique. C'est un corps sans âme. L'abbé Gaudin s'étant absenté ces jours-ci n'a pu noter l'air, mais il le fera, et l'àme rejoindra le corps prochainement.

M. Féli vous envoie Turquety avec mille amitiés. Comme il est un peu minutieux pour ses livres, il vous prie de veiller à ce qu'il n'arrive pas malheur à ce volume. Il m'a chargé de vous le dire, et je le fais en esprit d'obéissance.

' V<^3 trois hôtes vous renouvellent leurs remercîinents et vous prient de faire accepter leurs hommages à madame de La Morvonnais.

Votre dévoué serviteur et ami respectueux.

A M. FRANÇOIS DU BREIL DE MARZAN

Plocrmel, maison des frères La Mcnnais, 2 octobre 1833.

Mon cher François,

!1 y a un mois que je vous dis adieu sur la grande route et que je vous vis piquer des deux votre petit coursier qui vous emporta avec la rapidité d'un hippogrifle. Il y aura un mois dans cinq jours que je montai, vers quatre heures du soir, chez M. Féli, pour lui dire adieu, et que les portes du petit paradis de La Chênaie se fei*mèrent derrière moi. Enfin, après trois semaines de séjour à Saint-Méen, il y a trois jours que je suis ici dans une petite chambre assez {aie, ouverte sur un horizon qui réjouirait ma vue si j'avais en ce moment assez de cette liberté et de cette douce nonchalance d'âme qui vous laisse une heure durant en contemplation devant un horizon. Il n'y a pas eu moyen de détourner de moi cet exil : c'était absolument impossible, vous allez le voir.

L'évêque de Rennes ne savait pas que M. Féli fût à la tète de la congrégation, il ne l'a appris que dans ces dernières affaires, et il a aussitôt exigé qu'il se démît de son autorité; il est évident qu'après cola nous ne pouvions pas rester à La Chênaie. Ëlie seul y est demeuré.

Ne parlez pas de cela, et ne faites pas semblant de le savoir quand vous irez voir M. Féli. Ainsi, grâce à

des manœuvres et à de tristes hostilités dont vous connaissez la source, les destinées de la congrégation, d'une œuvre dont la portée était immense pour le bien de la religion, sont à demi ruinées. Il est vrai que M. Jean a succédé à M. Féli, mais vous comprendrez bien que ce n'est pas la même chose, et que rien ne peut remplacer un génie aussi large et qui comprend si bien la vertu de la liberté. Aussi, depuis qu'il n'est plus notre chef, le rétrécissement commence-t-il à se faire sentir, et je crains bien que la congrégation ne rentre dans l'ordre banal de toutes les congrégartions du monde. Ce sera une réunion d'hommes pieux, et voilà tout.

On nous a dit, dans la retraite de Saint-Méen, que nos vœux emportaient obéissance complète, passive, tandis qu'on aurait dû, ce me semble, appliquer là surtout cette admirable alliance de l'ordre et de la liberté, de la variété dans l'unité, en nous liant par un lien commun qui laisscât à chacun sa sphère d'expansion dans le monde. Pour moi, je vous assure que j'aime mieux courir la chance d'une vie aventureuse, que de me laisser ainsi garrotter par un règlement. M. Jean est bien un homme de liberté, comme son frère, mais sa position ne lui permet pas les mêmes hardiesses. L'esclavage ne nous viendra pas de là, mais de plus haut; on lui force la main pour nous serrer, et vous comprenez bien que, si la congrégation dans son enfance ne suce pas le lait de la liberté^ autant valait ne pas la mettre au monde.

Pour moi, en attendant que les choses prennent une tournure plus décidée, j'irai faire un cours à' histoire de la littérature à Saint-Méen. Le métier de professeur ne va guère ni à mes goûts ni à mes moyens. Mais j'ai pris ce parti, afin d'achever mon travail qui va toujours lambinant, et aussi pour donner le change à la tournure de mes idées qui s'en vont je ne sais où, comme des folles. Quoique ce soit peut-être faire injure à votre discrétion, je vous prierai encore d'enfermer dans la loge aux secrets tout ce que je vous dis ici touchant la congrégation.

Je vous renvoie Dante avec mille remercîments.

A M. DE LA MORVONNAIS

At VAL SAINT-POTHAN.

Ploërmel, chez les frères de l'instruction chrétienne, 1 novembre 1833.

Monsieur, Je m'accuserais le premier de mon silence en vous priant de me le pardonner, si je ne me l'étais imposé moi-même à cause des événements étranges qui sont survenus. J'ai voulu attendre que mes destinées, qui se sont singulièrement compliquées depuis quelque temps, commençassent à s'éclaircir.

afin de vous apprendre quelque chose de positif. Ce positif est enfin venu, mais hélas! bien triste et bien désolant. Voici le mot de ce mystère. Les cris qui se sont élevés il y a quelque temps contre M. Féli ont d'abord nécessité notre départ de La Chênaie. Mais une épreuve bien plus rude m'était réservée. La congrégation s'est trouvée dans une position si critique, et obligée à ménager des susceptibilités si irritables, qu'on a jugé prudent de ne plus y admettre de laïques et d'en éloigner ceux qui s'y trouvent. Cette mesure me relance dans le monde et me contraint à recommencer l'œuvre si dure de mon avenir. Tout cela est venu si soudainement que j'ai à peine eu le temps de me reconnaître pour chercher à me caser quelque part. J'ai écrit à la hâte pour demander à entrer au collège de Juilly, et j'attends de jour en jour une réponse qui me fera partir aussitôt. Si ce n'eût été tout ce qu'il y a eu de précipité dans cette affaire, et s'il m'était possible de soustraire quelques jours à cette terrible nécessité qui me poursuit si vivement, ma plus douce consolation, en ces tristes jours, eût été d'aller au Yal vous faire mes adieux, et vous témoigner ma reconnaissance pour toutes vos bontés. Mais, devant partir pour Paris peut-être au premier jour, je ne puis guère me promettre ce bonheur. Je vous prie donc de recevoir ici, bien en raccourci, l'expression de tout ce que mon cœur vous dit. Les sentiments et les regrets dont je suis plein trouveraient ciflicilement des paroles assez vives

SOUS ma plume, je les livre avec abandon à votre amitié qui les comprendra. Ce pauvre François, moD Dieu, quelle n'eût pas été aussi ma joie de le voij une dernière fois! Je ne puis que lui écrire. Noue vous rendons bien tard les livres que vous avez eu la ûonté de nous prêter, mais les occasions pour vous les faire passer sont si rares que vous voudrez bien nous excuser en cette considération. Je fais partir à l'instant Y Antiquaire ti Ronsard; ils vous arriveront sans doute quelques jours après cette lettre, mais ils feront le voyage en sûreté, car je les ai bien recommandés. Mille remercîments pour ces livres. Je ne partirai pas probablement avant le quinze de ce mois. Si vous aviez la bonté de me donner de vos nouvelles après cette époque, vous pourriez adresser votre lettre chez M. Raynaud, à Paris, rue d'Anjou- Saint-Honoré, v\° h'o.

Veuillez, Monsieur, faire agréer mes souvenirs et mes hommages respectueux à Madame de La Morvonnais, et me croire pour la vie votre fidèle ami et votre serviteur dévo»

P. S. Il pourrait se faire à toute force que je vinsse vous faire mes adieux dans le courant de la semaine prochaine, la lettre que j'attends en décidera. Tous ces Messieurs me chargent de vous présenter leurs souvenirs. Mille amitiés à François, je vais lui écrire.

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