A SAINT-MALO
Le Val Saint-Potan, 16 décemtre 1833.
Mon cher ami,
Si j'étais riche et fécond en discours d'amitié, si j'avais cette éloquence du cœur qui s'en va à grands (lots, roulant pêle-mêle tous les trésors du dedans, j'aurais grand sujet de m'en applaudir aujourd'hui, car j'ai bien des choses à répandre qui demeureront renfermées, faute d'abondance et d'entraînement d'expression. On respire au Val un si grand parfum d'amitié, vous y en avez laissé vous-même comme un nuage si suave, que l'àmè en tire toute sa nour-
riture et ne veut pas autre chose. C'est que vraiment le Val est tout à fait semblable à ces heureuses demeures dont nous parlent les romanciers : pas un bois, pas une grève, pas un rocher qui ne soit consacré par un souvenir d'amitié, à qui l'on ne pût donner des noms tels que ceux-ci : le bois de» amis, le rocher des causeries, la grève des adieux. Oh ! si je faisais l'histoire de cette solitude, avec quel bonheur je retracerais ces pastorales de l'amitié, et, entre toutes, cette scène si douce qui nous mit la main dans la main et nous fit donner nos âmes chacun à chacun. Oh ! cependant, l'échange était bien inégal : je pris là votre âme toute belle et tout ornée, et vous n'eûtes en retour qu'une pauvre âme faible et nue comme un enfant qui vient en ce monde, mais qui se donnait à vous bien abandonnément : vous lui tendiez si bien vos bras! Encouragé par cette franchise et cette simplicité antiques, qui ont présidé à la naissance de notre amitié, je n'ai pas balancé à vous appeler à mon secours presque au sortir de notre premier entretien.
Ma destinée est devenue toute ténébreuse, de claire et limpide qu'elle était, il y a quelques mois. Je suis un peu de ceux qui, je ne sais par quelle étrange maladie de l'âme, nourrissent un grand dégoût pour toute fonction sociale, pour tout emploi de la vie dans une sphère spéciale et à contours bien tracés. Je redoute prodigieusement tout rapport avec les hommes dans un ordre autre ^ue celu"'. de l'amitié et
dn commerce ordinaire de la vie. \oilà le fond de mon âme. A la surface flotte la raison qui va sans cesse me prêchant qu'il faut gérer sa part de cette immense exploitation du monde par les hommes, qu'il faut labourer son sillon, faire comme tous, etc.; et quelquefois la voix de la nécessité vient prêter aide à celle de la raison. Voilà mon âme entière. Qui l'emportera du fond ou de la surface? Je n'ose pronostiquer. Pour mettre d'accord les deux principes qui luttent en moi, en leur faisant une part égale, j'avais choisi la vie religieuse, mi-partie active et mi-partie contemplative. Mais voilà que la retraite me renvoie au monde, parmi les travailleurs, et c'est en m'en allant de la solitude à la foule que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Oh ! prenez-moi par la main, mon ami, car j'étoufferai dans la cohue, si vous ne me faites faire place. Logez-moi dans quelque petit coin d'où je puisse prendre part au monde sans en être trop contus. Un bureau de journal me semble la chose la plus désirable pour moi. L'enseignement sous toutes ses formes, soit publiques, soit particulières, me répugne invinciblement. C'est étrange ce que je vous dis là; mais je vous parle du fond de mon âme, et je me dis tel que je suis; de cette façon , on évite les désappointements à ses amis.
Veuillez rappeler M. Duquesnel à mon souvenir en lui présentant mon amitié.
Hippolyte vous eubrasse bien tendrement, et moi
je savoure au fond de mon âme le moment où je m'inscris, pour la première fois, votre ami tout dé-;'OUé»=
AU MÊME
Mordreux, 28 décembre 1833.
Mon cher ami, Nul ne peut dire où il a appris à aimer ici-bas, car cela s'apprend dans le sein de Dieu d'où nous venons; mais chacun peut dire où il a rencontré les amis qui lui étaient prédestinés, comment leurs âmes se sont embrassées et ont célébré cet hymen mystérieux de l'amitié que Dieu bénit de sa main invisible. C'est une histoire merveilleusement douce, et que je vais me contant sans cesse à moi-même, que celle de cette sainte alliance qui m'a fait membre d'une famille d'amis tels que vous, Hippolyte et Duquesnel. Je me connais si pauvre et si faible, que je suis à me demander ce qui mérite en moi le don d'une triple amitié; mais quand je creuse un peu cette pensée, je vois qu'il y a de la providence là dedans, que Dieu ménage aux plus débiles la plus grande mesure de secours, et que mon mérite réside dans ma faiblesse même. Si je me prends à songer à mon passé si languissant, si traînant, si vide de toutes choses, fors de misères; si je me scrute moi-même, si je compare
mes forces à l'immense lutte de la vie, si je pense cjiic j'ai mille fois demandé des secours à ma volonté, et que je l'ai toujours trouvée plus engourdie, pluliée de sommeil que le loir ou la marmotte dans le froides cavernes des Alpes; oh! alors une grande défaillance me prend, car je me suis éloigné de mon âme pour aller avec ces pensées, car je me trouve dans un désert seul avec elles, sans que nul puisse me prêter main-forte contre je ne sais quelle ombre qui rôde autour de moi et qui ressemble ar désespoir, d'après ce que m'ont dit quelques hommes qui l'ont connu, et à qui j'ai tracé la peinture de cette ombre. Mais depuis que je me sens souf l'égide de l'amitié, sous la protection spéciale de cette sainte, la tentation a moins de pouvoir sur moi, bien qu'elle ait encore au moins le double de mes forces, et qu'elle me terrasse avec une étonnante facilité. Mais je sens que son empire n'est plus aussi absolu, et c'est un grand point d'obtenu. Je vous ferais des volumes et je vous ennuierais dix ans avec cette histoire qui remplit toute ma vie; c'est le seul sujet pour lequel ma plume soit abondante, car, chose dont elle rougit, elle a moins d'expressions pour l'amitié, quoique mon âme lui en dise tout autant; mais c'est que, voyez-vous, le premier sujet est un malheur et le second un bonheur, et que notre langue humaine est merveilleusement féconde pour le premier, et ne sait presque pas parler du second. Mon cher ami, il faudrait pouvoir mesurer tout le bonheur que je
goûte ici pour vous dire combien je sème de larmes pour la moisson prochaine des douleurs et des regrets. C'est une grande faiblesse, n'est-ce pas? Mais je pleure toujours au sortir d'un bonheur, surtout de celui de l'amitié, et je ne sais pas rougir des larmes. G'esf, encore là une autre histoire pour laquelle je suis conteur comme un vieillard; si je l'entamais, je crois qu'elle prendrait à peu près la tournure d'un discours de Nestor, moins l'éloquence charmante et naïve du bon vieux Pylien. — Mon Dieu! j'oubliais que cette lettre doit vous arriver avec les dernières heures de l'année. Recevez, mon cher ami, des vœux dont l'étendue ne peut se trouver sur ce papier, mais que vous trouverez au fond de mon cœur, pour peu que vous regardiez dedans. Veuillez faire part de mes amitiés et de mes sentiments bien sincères à Duquesnel, et me croire your most offectionately and failhfully,..