‹ Maurice de GuérinChapitre 29 sur 44 · AUX BORDS DE LA RANGE · texte numérisé non relu

AUX BORDS DE LA RANGE

Mordreux , 4 janvier 1834.

Cn vent frais a chassé les nuages brumeux Qui rendaient le soleil malade et soucieux

160 LETTaBS BT FRAGMENTS.

Et nous voilaiont, la nuit, les célestes paupièrea

D'où découlent, avec d'ineffables mystères,

Ces regards complaisants dont la douce clarté

Fait et fera toujours rêver l'humanité.

Le jour est pur et gai ; bien que de la froidure

L'haleine ait fait aux champs mourir toute verdure,

Pourtant l'on voit encore au bord de l'horizon

Flotter comme un sourire, et la triste saison

N'a pas tant et si bien adligé noire terre,

Qu'il ne lui reste encore, en son âme de mère,

Assez de complaisance et de sérénité

Pour montrer à son front un éclat de gaîté,

Et, malgré les rigueurs que l'hiver nous apprête,

Célébrer une douce et rayonnante fêle.

Chaque fois que le ciel nous donne un jour serein,

C'est jour de pure joie et de fête en mon sein;

Car. n(î sur les coteaux, mon âme s'est liée

D'vnc douce nmitié divinement nouée

i\\pf los champs, les bois, les ondes, le soleil,

Le cibi Suit pâle ou gris, soit riant ou vermeil,

Les divers éléments et toute la nature;

Et de l'intimité de cette amitié pure,

Vient que mon âme suit les variations

Que les vents incertains impriment aux saisons,

Et qu'autant la nature on fêle se déploie,

Autant mon âme chante et rayonne de joie.

ir

C'était donc jour luisant qu'aujourd'hui, deux janvier , Le printemps à l'hiver aurait pu l'envier. Aussi dès le matin, le sourire à la bouche, Vous m'avez dit • « Ami, voyez l'hiver farouclm :

LETTRES ET FRAGMENTS. S,m

« Comme il est débonnaire et de quel doux regard

« Nous caresse ce rude et sévère vieillard !

« A l'égal des zéphyrs, de légères haleines

« Brui>sent dans les bois, s'épandenl dans les plaines;

« Le lun.i,' des chemins creux et des taillis touffus,

« Lp merle en se jouant pousse des cris aigus,

« Et le fm roitelet a chanté dans les haies.

« Les bois sont vaporeux, les collines sont gaies.

« Nous irons, mon ami, vers le milieu du jour,

« A pi^d sec, sur la digue, en suivant le contour

« De la Uance, trouver les dunes qu'a couvertes

« Le Temps, ce grand semeur, de belles mousses vertes.

« Là, debout, appuyés sur nos bâtons noueux,

« Cont'MTipliint l'horizon qui charmera nos yeux,

« Nous rêverons ensemble et sans bruit de paroles,

« Selon notre coutume, afin que les symboles

« De la sainte Nature en nous puissent venir

« En paisible ordonnance et nous entretenir,

« Et ne point s'interrompre, et de leurs poésies

« Faire bruire en nous les fraîches mélodies. »

Midi, donc, nous a mis nos bâtons à la main, Et nous avons marché prenant notre chemin Sur la digue, et traînant nos deux pâles images Dans les flots du courant, ainsi que deux nuages. A mesure qu'aux yeux le tour de l'horizon Allait s'agrandissant, la conversation Déployait son essor, nous disions : « La Nature « Nous sourit aujourd'hui comme la vierge pure « Qui, d'un simple rayon de ses yeax noirs et doux, i Soulève mille flots de poésie en nous. » Et nous allions notant toutes les ressemblances

Découvertes par nous entre ces deux puissances, La vierJïP et la Nature; et, dans mille détours, Qu'en cheminant faisait notre grave discours, Nos âmes s'égaraient au gré des rêveries Qui les menaient si loin en ces routes Ileuries Qu'il leur semblait parfois, en un charme éternel. Respirer l'air qui souille aux approches du ciel.

Descendu par degrés de ces choses divines, Notre discours s'emplit des bois et des collines Qui se mirent en Rance, et du beau chêne vert Qui figure si bien sur le vieux mur désert. Baschamp, qui déroulait ses plaines de verdure Qui seront plaines d'or, les belles dentelures Des caps entre lesquels la Rance au flot serein Prenait si bien la fuite et gagnait le lointain; Et IC'S hêtres qui font figure merveilleuse Aux pentes des coteaux ; et la bise rêveuse Qui, dans le premier arbre aux rameaux allongés Siffle un air de tristesse; et les sables longés Par les courlieux; et puis, la traînante jiarure Que des nuages blancs la troupe vague et pure Promenait dans le ciel ; enfin la volupté Du désert : tout cela, dans nos discours jeté, Charmait, le long des flots, notre errante manie. Aux dunes arrivés, la douce rêverie Nous posa son doigt blanc sur la bouche, et tous deux, Comme deux vieux oiseaux, calmes, silencieux. Nous portions l'œil au loin, et, dans leur sanctuaire, Nos deux âmes après se mirent en prière.

Vous savez qu'au retour, au pied noir d un rocher, Sur le sable argenté nous vîmes s'épancher Une source d'eau vive, et qu'ayant dans l'arène Planté là mon bâton, une belle fontaine, Avec son doux murmure et son limpide floJ, De ce sable creusé prit naissance aussitôt.

Mon ami, si demain l'aimable poésie, Mon ange, mon amour, ma plus chère folie, Fait descente en mon sein et, tout en se jouant, Remue un peu le sable avec son doigt charmant Mon âme répandra, source obscure et plaintive. Son onde abandonnée en votre âme naïve. Vous saurez, mon ami, ce qu'a prié mon cœur, Quelle plainte mon âme a livrée au Seigneur, A l'heure où, nous versant une douceur commune, Les rêves nous tenaient enchanté? sur la dunel

A Mi'« EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

Mordreux, 10 janvier 1834.

Mordreux est un village sur la Rance, entre Saint Malo et La Chênaie. Nous avons quitté le Val, la veili » e Noël, pour venir ici passer les fêtes et saluer i

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nouvel an chez M. de La Villéon, beaii-père de mon ami. N'admires-tu pas mon étoile, ma chère? Au moment où je ne savais où porter mes pas, elle s'esi mise à marcher devant moi, et va, me menant ainsi de maison douce en maison douce, vers ma destinée inconnue. Pourquoi le Gayla est-il si loin, et pourquoi faut-il que je n'aie que cette pauvre plume trempée d'encre, pour te parler de mille choses charmantes qui te raviraient, si je pouvais te les retracer au vif? Je ne pense pas qu'il y ait au monde de plus doux spectacle, et surtout dans ce siècle d'agitation et de confusion publique, qu'un intérieur de famille plein de calme et respirant le bonheur. Oh ! quand on voit au dehors les choses de l'État livrées à des mains impures, la liberté convertie en déception, la foi devenue la servante des rois, toute pensée généreuse étouffée , et les prophètes tués , comme à Jérusalem, entre le parvis et l'autel; oh! qu'il fait bon alors fermer la porte sur soi, et de quel prix est une seule soirée passée au coin d'un feu hospitalier, au doux murmure de la flamme et de la causerie! Je sens ce bonheur bien vivement ici; U me pénètre, il coule dans mes veines, il me rend mélancolique à force de ciouceur; ici, de tous côtés, visages riants, liberté exquise, simplicité de mœurs et union des cœurs, digne vraiment des temps antiques. Cette famille est un bel arbre dont toutes les tranches et les feuilles se caressent à la moindre brise qui passe. M. de La Vilîé^n ei papa s'enten»

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draient à merveille, j'en suis sûr, car il est aussi agriculteur passionné, et je me figure que tous deux, comme des vétérans, se raconteraient volontiers, au coin du feu, leurs paisibles campagnes. Il y a ici des scènes comme au Cayla, lorsque papa revient le soir, fatigué et mouillé, de ses expéditions champêtres. Nous deux, Hippolyte et moi, qui passons notre vie sur les livres, nous nous retirons dans une chambi*i silencieuse pour y travailler à l'aise et jeter q;'.elqu3fci3 en poésie ce bonheur intime, qui natu- ?f.llerfit5it remplit l'âme de belles pensées, ou les impressions recueillies dans nos promenades ; et le soir, après souper, nos élucubrations poétiques prennent place parmi les lectures de la veillée. Sur tout cet ensemble de vie, répands cet enchantement, cette poésie, cette atmosphère enivrante qui se respire partout où des jeune^. filles respirent le même air que vous, et tu auras la vue vague, et comme à travers une ombre, de notre paradis. Je me répandrais à l'infini sur cette douce histoire, et je voudrais, tout en allant, oublier qu'il m'en reste une autre à conter, s'il était possible d'endormir la mémoire des choses tristes. Que toutes les bonnes âmes dorment tranquilles sur leur oreiller, ou plutôt qu'elles jettent des cris, qu'elles se désespèrent : toutes leurs belles espérances d'hérésie, ou tout au moins de schisme, viennent de s'en aller en fumée. L'Antéchrist s'est montré de bonne et facile composition : il a souscrit complètement à l'Encyclique, ce qui lui a valu

une embrassade de M. de Qaélen et des félicitations de la part de l'évêque de Rennes...

Les nouvelles que je reçois de Paris me disent des choses fort tristes de l'état de M. Féli. Quand on connaît l'immense faculté de souffrance d'une âme comme la sienne, et qu'on mesure la douleur qu'on lui a livrée, on s'étonne qu'il vive, et l'on entend sortir de la bouche de ses amis, de ceux qui le connaissent bien, ces lugubres paroles : il ne vivra pas deux ans; ils Vont tué. Oui, ils l'ont tué. Sais-tu que c'est un meurtre énorme que celui du génie, et d'un génie catholique armé pour la loi? Le corps y passera peut-être aussi ; car, d'ordinaire, le fer qui traverse l'âme tranche aussi la vie mortelle, et alors^ deux meurtres chargeront certaines consciences. Si la santé lui revient, M. Féli fera un long et lointain voyage aux États-Unis, sans doute. Ainsi, voilà qu'un ostracisme barbare et absurde aura banni de l'Europe son pVis beau génie, et qu'on le contraint d'aller se coucher vers l'Amérique ! Il est vrai que le soleil décline aussi de ce côté. Singulière destinée! M. Féli et Chateaubriand sont nés tous deux à Saint-Malo, dans deux maisons qui se touchent : Chateaubriand est allé, pour ainsi dire, chercher son génie en Amérique, et M. Féli ira y ensevelir le sien. Pauvre M. Féli! il voulait dormir à La Chênaie, il avait choisi son tombeau derrière la chapelle, entre deux pins d'Ecosse; un jour, il nous le traça avec son nâton, ep nous disant : « Oh ! que je serai bien là!»

Et s'en aller mourir en Amérique, où il ne trouvera rien qui ressemble à sa Chênaie! car les grands lacs ne lui vaudront pas l'étang; ni les vastes forêts, il plantation de hêtres; ni aucune promenade, le sen< tier que nous lui avions tracé le long de l'eau; ni aucun emplacement, celui qu'il avait choisi pour son tombeau derrière la petite chapelle. Mon Dieu! mon Dieu ! s'en aller en Amérique! et que deviendronsnous sans lui, nous, jeunes gens qu'il guidait vere la science et l'art, qu'il nourrissait de son lait, qu'il réchauffait contre son sein? iMa chère amie, je pleure et m'abandonne à la douleur comme un orphelin. Qui guidera mon âme comme il faisait? Qui m'enveloppera de la paix et de la solitude dont il m'avait couvert? Où sera mon asile? où pourrai-je cacher ma tête nue? où m'abriter, me reposer? Qu'il est terrible de se trouver, avec vingt-trois ans et tout ce qu'il y a d'orageux dans cet âge, lancé à la merci de la fortune ! Monde et solitude, tout est redoutable à cette époque de la vie; mais quand les embarras et les soucis matériels s'en mêlent, il faut d'antreL forces que les miennes pour combattre en mCmo temps au dehors et au dedans et gagner deux vi(toires...

A. M. H. Dli LA MORVONNAIS.

Paris, 1" février 183».

AU gré de mon cœur, la première chose que j'eusse faite en arrivant eût été de vous écrire, mon doux ami, d'inonder mon papier d'un torrent de pensées, de ces pensées qu'on ne peut contenir en soi, qui s'en vont en larmes quand on est seul, et en longues et mélancoliques causeries quand on est deux. Ma's je devais m' abstenir jusqu'au moment où j'aurais recueilli assez de nouvelles de mes amis et des données assez positives sur l'avenir que la fortune me réserve ici, pour vous tenir au courant de notre histoire. Je me suis donc imposé cette contrainte, comptant qu'elle n'irait pas au delà de deux ou trois jours; mais vous savez, ce maudit Paris, tout s'y fait avec une lenteur incroyable, tout y traîne en loniîueur, tout y conspire à éprouver la plus forte patience; jugez donc de celle du cœur qui n'est pas lùjigae et tourne bien vite à l'explosion d'un dépit amer.

Vous aviez calculé que vous recevriez de mes nouvelles sur la fin de cette semaine, et tout ce calcul est renversé, et vous aurez aussi des impatiences, et vous pourrez penser que je vous néglige, que le tumulte de Paris m'a distrait de cette voix douce et

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solitaire de l'amitié qui chante sans cesse au foùd ?î l'àme. Oii! non, mon ami, ne pensez rien de to-jt cela. Dieu sait si, en arrivant à Paris et depuis que j'y suis, j'ai prêté l'oreille à autre chose qu'à ces deux adieux que je reçus dans cette noire soirée du jeudi, l'un de celle que vous me permettrez d'appeler votre douce Marie, qui, tandis que je descendais l'escalier dans la pensée que tout était lini, s'inclina sur la rampe pour me dire encore adieu, et l'autre de vous, au pied de la voiture, prononcé à demi-voix et accompagné d'un serrement de main. Oh ! je ne cesse pas de les entendre tous les deux, tels qu'ils furent dits, et je m'applique constamment à les écouter, laissant passer tous autres bruits comme s'ils n'étaient pas.

Je n'ai pu voir Quemper que le surlendemain de mon arrivée. Je l'ai surpris mardi n)atin, dans son lit, rêvant, dans un demi-sommeil, musique, danse, fraîches guirlandes de jeunes filles, enfin toutes ces images vagues et enchanteresses qui flottent longtemps dans l'imagination après que la magie du bal s'est évanouie. Notre ami avait pas<é la nuit dans une de ces fêtes radieuses dont sa plume, si fraîche qu'on la dirait trempée dans une goutte de rosée, rend si bien tout l'éclat. Ma triste et pâle figure lui apparut soudain parmi ces beaux songes, et, bien qu'elle contrastât autant avec eux que le faisaient à nos yeux ces corneilles qui volaient dans un vol de blanches mouettes, il m'embrassa avec toute cette effusion dv

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ztiw que vous lui connaissez. Je m'assis à son chevei, et la vivacité des premières paroles avec lesquelles on s'aborde étant apaisée, une longue e douce conversation commença à se dérouler. En voici à peu près le résumé. Remarquez bien que c'est lui qui parle, que je mêlais peu de mes paroles aux siennes, tout attentif aue j'étais à recueillir ses instructions.

Le plus difficile, au début de la carrière que nous voulons parcourir, c'est de se faire imprimer, de livrer son nom à la publicité; et il me citait plusieurs exemples de jeunes gens qui avaient vainement frappé, durant plusieurs années, aux portes des journaux. Nous sommes donc déjà bien avancés, puisque nous en avons deux qui nous sont tout ouverts, la France catholique et la Revue européenne. Les libraires n'ont aucune confiance aux inconnus, et refuseraient obstinément de faire imprimer un chef-d'œuvre qui serait le coup d'essai de son auteur, au lieu que, pour peu qu'ils aient vu votre nom dans les revues et les journaux, ils se montrent assez faciles et traitables. Il faut donc à toute force divulguer notre nom par les revues et les journaux.

Mais pour se faire agréer dans ces sortes de publications, il faut se plier à leurs habitudes, parler leur langage et se faire tout à tous, quant aux formes du style, bien entendu. Eff'orçons-nous donc d'attraper le genre, comme on dit, et de jeter nos pensées dans ce moule convenu, en attendant que nous ayons at-

teint cette indépendance de plume qui nous permettra de formuler nos pensées à notre guise. Il ne faut pas se le dissimuler, tant que nous serons sous la dépendance d'un comité de rédaction, j'appuie sur ce point parce qu'il est important et que Quemper a insisté très-fort là-dessus, nous devrons, jusqu'à un certain point, renoncer aux habitudes de style qui nous sont propres, pour revêtir celles du journal, de manière cependant que l'individualité se conserve toujours, mais fondue et combinée avec les mœurs étrangères. Il est dur, quand on a comme nous des allures à soi, fières et indépendantes de toutes les modes que nous frondons et dédaignons, il est dur de s'affubler des livrées du jour, de marcher à la suite au lieu de s'en aller seul, de calquer au lieu de peindre ; mais la nécessité avec son clou de fer est là. Dernièrement le comité de la Revue européenne a rejeté un article de Cazalès lui-même, un article sur l'Allemagne, parce qu'il avait une forme germanique. Quant à cette Revue, il faudrait nous partager sa rédaction de la manière suivante. Chaque numéro doit contenir un article de fond, purement philosophique, un article de haute critique littéraire , et un article d'art et d'imagination, léger et propre à délasser de la lecture sérieuse des précédents. Vous, Duquesnel et moi, pourrions nous partager cette besogne et nous entendre , de façon qu'il y eût dans chaque numéro, autant que cela pourrait se faire, trois articles de nous, conçus comme je viens de

dire. Dans ce cas, vous m'abandonneriez l'article léger, car vous savez que je n'entends goutte à la philosophie ni à la critique.

Je suis reçu à la France catholique, et cela a souffert d'autant moins de difficulté que je connaissais M. Jean, mais, chose étrange, sans le savoir, car il y a deux ans j'avais longtemps hanté le même cabinet de lecture que lui, et dans la suite les bureaux de l'Avenir, nous entretenant ensemble sans que je lui eusse jamais demandé son nom. C'est un jeune homme fort bon et fort doux. Il m'a demandé si vous étiez content de son journal; je lui ai répondu franchement que vous en trouviez la rédaction trèsfaible, et qu'il avait fait la même impression sur tout le monde. Cette réponse n'a pas semblé le fâcher, pas même l'étonner. Il m'a dit qu'il venait de réformer le comité, et qu'à l'avenir on serait beaucoup plus sévère pour l'admission des articles. J'ai vu chez lui cette madone d'Andréa del Sarto, je crois, qui se faisait attendre. Vous devez en être content; elle m'a semblé très-belle. Je n'ai pas parlé cette fois de l'introduction de la poésie dans le journal; mais, à la prochaine visite que je ferai avec Quemper, nous tâcherons de faire entendre raison sur ce point.

Je n'ai encore fait ni conditions ni marché, je ne sais pas si mon travail me reviendra à quelque chose de suffisant; il faut avant faire un article d'essai auquel je travaille. Je vous instruirai de tout cela dans ma prochaine. lettre. Quoi qu'il en soit, je m'estime

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heureux d'être reçu de plain-pied dans un journal f[ui pourra obtenir quelque succès, et qui me servira toujours, quoi qu'il arrive, à cette première publication du nom dont je vous parlais. Ce qui doit nous encourager surtout, c'est que M. Gerbet a commencé à y écrire. J'ignore quel est le sujet de l'article, mais vous l'aurez bien reconnu. Il ne signe pas. Je n'ai pas encore abordé la Revue européenne^ mais j'ai toute raison d'avoir aussi bonne espérance de ce côté, étant déjà connu de ces messieurs, et me trouvant ap[)uyé par Quemper. Il lira de vos articles à la prochaine, réunion du comité.

Figurez-vous que je n'ai pas encore vu M. Fcli. Il est si souiïrant qu'il ne reçoit que les très-hautes visites, et comme j'aimerais à être reçu de lui avec un visage riant, j'aime mieux attendre quelques jours plutôt que d'insister pour entrer et lui voir un air mécontent. Mais j'ai embrassé îilie. Bore, et avec eux j'ai cru revoir toute notre Chênaie. C'est un<î sorte de Chênaie que la maison qu'ils habitent, tant elle est tranquille et retirée. Ils y ont transporté toutes les habitudes du désert. Quant au fond de toutes ces affaires qui nous ont si fort intrigués, il paraît qu'il n'y a rien réellement de plus que ce qui a paru.

Élie m'a dit que la soumission était simplement de discipline, et ne portait aucune atteinte sérieuse à nos doctrines, qui n'ont été frappées d'aucune condamnation. Tout cela a été fait pour épargner du scandale aux bonnes âmes, nonnes, mères de <:ouvent

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et autres. Toutes nos idées restent donc intactes, de l'avis même du président de la congrégation des Rites, à Rome, qui trouve fort étrange que l'épiscopat français regarde comme dogmatique une simple lettre encyclique, une lettre d'avènement, lui qui ne consentait à reconnaître les actes vraiment dogmatiques émanés de Rome qu'après mille et mille formalités. Ce même président disait à un prêtre américain , qui , avant de s'en retourner aux litats- Unis, vint le consulter en conscience sur ce qu'il fallait croire de l'encyclique : « Allez en toute tranquillité, je vous mets sur ce point la bride siir le cou ; en Amérique, ces opinions n'ont pas le moindre inconvénient. » Nouvelle preuve que tout cela est de la politique toute pure, qu'il faut s'en aflliger et non s'en désespérer. C'est Élie qui m'a rapporté tout cela; il m'a remis la paix dans l'âme, c'est-à-dire la résignation.

Je ne vous parle presque pas de M. Gerbet, parce que je ne l'ai pas vu. Il a été fort malade de la grippe. Son séjour pai lît désormais fixé à Juilly; il ne vient plus à Paris que de loin en loin. Il continuera ses conférences; mais en modifiant beaucoup le plan, afin de ne pas toucher aux écueils. Elie, bien que sa destinée semble attachée à celle de M. Féli, cherche à se faire un avenir par la plume et l'encre, et, comme moi, est en quête de journaux. Nous pouvons compier sûrement sur lui dans le cas où nous parviendrions à nous emparer de quelque poste.

Il m'a montré une lettre de François, pleine de tristesse et de désolation : c'est à tirer les larmes des yeux. Ce pauvre jeune homme est bien malade ; il faut de toute nécessité qu'il sorte de La Brousse. 11 y a dans la maison qu'occupe M. Féli une chambre vacante; ce serait à souhait pour François, s'il sf décidait cà venir ici. J'ai engagé Élie à lui en parler. Revenez à l'assaut avec tous ces motifs et mille autres, pour le déterminer à ce voyage. Les cours du collège de France sont au moment de s'ouvrir, c'est un nouvel appcàt qu'il faut faiie valoir. Il aime beaucoup l'Orient : Élie fait du sanscrit, il en ferait avec lui. Le projet de voyage de M. Féli n'était qu'une de ces résolutions extrêmes qu'inspire une extrême douleur ; il n'en parle plus, et il faut espérer qu'il n'y pensera plus.

Voici quelle est ma position pour le présent. J'ai loué une petite chambre à vingt francs par mois dans le voisinage de mon parent. Il lui était impossible de me donner place chez lui; mon ami Lefebvre se trouvait dans la même impossibilité, et d'ailleurs, à vrai dire, il vaut mieux pour le travail se trouver seul et un peu indépendant; il vaut mieux être chez soi. Je prends mes repas chez mon cousin. En somme, je suis dans une position très-tenable , et qui me permettra largement de tenter la fortune durant trois mois et bien au delà, j'espère.

Ajoutez à cela une perspective qui me charme et dont j'espère beaucoup pour l'avancement de mes

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affaires et le soutien de mon courage. A la fin de ce mois, Quemper doit changer de logement. 11 a en vue, toujours dans la rue des Petits-Augustins, un appartement composé de trois pièces, deux chambres à coucher et un salon. 11 m'a proposé une de ces chambres, qui ne me reviendrait qu'à vingt francs, comme celle que j'occupe; le salon serait commun. Jugez si j'ai donné les mains à ce projet, et quel bonheur ce sera pour moi d'associer ma vie à celle d'un si excellent ami. Nous avons déjà arrangé toute une existence intime, toute une félicité, que dirai-je? une sorte de Val à nous deux, au milieu de Paris. Est-ce que le découragement osera me venir prendre là, et, s'il y vient, n'en sera-t-il pas bien vite chassé? Quemper m'a fait un règlement de vie, il m'a donné des leçons d'une double économie à laquelle je ne connaissais rien jusqu'ici, celle du temps et" de l'argent; enfin, suivant son expression, il me pilotera dans la vie et dans Paris, deux choses que j'ignore parfaitement, quoique je compte vingt-trois ans de vie et huit ans de séjour à Paris. Enfin je commence à croire qu'en dépit de moi-même ou de mon mauvais génie, je parviendrai à quelque chose. Si je remonte à la source de tous ces biens, je vous trouve, mon ami, vous qui par vos exhortations et vos généreux reproches avez jeté dans mon âme les premiers germes de ce courage que je sens maintenant se remuer au fgnd de moi; vous qui m'avez poussé à Paris quand je ne songeais qu'à une lâche

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retraite; vous qui m'avez associé à ce beau faisceau d'amis que vous formez avec Qucmper et Duquesnel, bienfait immense qui engendrera peut-être tout le succès c(e ma vie; vous enfin qui m'avez fait goùle:* deux mois des plus belles impressions et de la pluc pure félicité. Aussi me permettrez-vous de regaraer le Val comme un second Cayla, de l'aimer d^ cef amour qu'on porte au lieu de sa naissance, car il c été pour moi celui de ma renaissance ; de le pleurer dans mes jours de tristesse, de le chanter dans ceux de ma joie.

La petite fille de mon cousin a neuf mois; elle est charmante, se tient déjà debout, sans marcher pourtant, sourit à merveille , enfin ferait le plus joli couple d'anges avec Marie. Quand sa langue commencera à se dénouer, je lui apprendrai les petits mots que prononce sa petite sœur du Val, bonjour y mu, à tantôt j levlà lia, je la balancerai dans une serviette: enfin je ferai tout ce que je pourrai pour la rendre semblable à Marie, afin d'en avoir une fidèle et charmante représentation.

Je n'ai pas encore écrit à ma sœur ; je le ferai ce goir ou demain, j'exlïorterai, je presserai vivement. Que je serais heureux si une correspondance bien serrée s'entamait entre madame de La Morvonnais et Eugénie! ce sont deux âmes faites pour se com- )rendre et qui tireraient des biens merveilleux en douceurs l'une de l'autre.

Présentez mes souvenirs et mes hommages respec-

tiieux à celle qui bientôt, je l'espère, appellera ma sœur son amie, et qui sera aussi appelée mon amie par ma sœur, comme vous me dites, et je vous dis mon ami, mon cher ami. Des baisers sans nombre à Marie. — Ne m'oubliez pas, je vous prie, quand vous écrirez à Moidreux et à Saint-Malo. Mille amitiés à IX'.quesnel, à François.

A M"* EUGÉNIE DE GUÉRIN

AD GAYLA.

Paris, 2 février 1834.

J'ai quitté le Val le 21, et le 23 je me suis embarqué dans la diligence de Saint-Malo à Paris, passant par la Normandie. 11 y a aujourd'hui huit jours que je suis ici. Je ne te parlerai pas, ma chère amie, de la violence que je me suis faite pour m'arracher aux bras de cette excellente famille, qui m'a fait goûter dLirant deux mois toutes les délices de la plus douce intimité. Tu sais trop bien ce que c'est que l'amertume des séparations. Me voilà donc encore à Paris , où une sorte de fatalité me renvoie toujours malgré que j'en aie. Je croyais bien cependant lui avoir dit un éternel adieu; et celui-là, je t'assure, ne m'avait \c.': coûté beaucoup, car je suis passé non-seulement

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à l'indilTéreiice, mais même au dégoût pour tout ce qui fait, dit-on, le charme de ce séjour. Mais il faut se surmonter et aller là où la fortune donne rendezvous à ses prétendants. . .

J'ai dans le monde littéraire , où je veux me pousser, un guide, un ami excellent, d'une activité extraordinaire et d'un zèle infatigable. 11 s'appelle Quemper; c'est au Val que je l'ai connu. Comme il connaît parfaitement mon peu de savoir-faire, il me prend par la main et me mène où je dois aller; il me fait faire place, il m'introduit dans la vie réelle, il me pilote f suivant son expression. Seul, je t'avoue que je ne sais ce que je serais devenu avec mon peu de hardiesse, mon embarras à parler et ma gaucherie universelle. Mais, avec lui, tous ces obstacles matériels me sont ôtés; il se charge de toutes les négociations, je n'ai qu'à écrire. Où tout cela me mènerat-il? Qui pourrait le dire? Rien n'est obscur et ince-tain comme un début dans quelque carrière que ■: ; soit. Je ne demande à Dieu que du couiage; c'est 'C qui me manque le plus. Pour peu qu'il m'en donne . je pourrai, je crois, arriver assez tôt à me sunire ï. moi-même. Je sais qu'il y a beaucoup d'objections ^ faire au parti que je prends ; je sais qu'il y a toujours quelque chose de flottant et de vague dans la destinée d'un homme qui vit de sa plume. Mais, à l'âge où je suis venu et dans ma position, y a-t-il une autre carrière qui puisse me donner plus promptement de quoi vivre? Toutes les autres demandent de longues

préparations et de grandes dépenses, il faut les acheter; celle-ci, pour peu qu'on sache tourner une phrase quelconque et qu'on ait quatre idées à délayer, vous donne du pain pour la journée, et c'est à ce pain-là qu'il me faut viser. Maintenant que la force des choses m'a retranché toute pensée de vie retirée et séparée du mouvement du monde , je sens dans toute son étendue la nécessité de faire le métier commun et d'arracher ma part du gâteau. Toutes mes forces seront dévouées à cette fin ; et comme elles ne sont pas excessives et que je me trouve bien en retard, il m'est avis que je dois prendre par le plus court. Je sais que j'ai perdu un temps énorme, que j'ai mangé mes années comme l'enfant prodigue faisait de son bien , que j'ai vécu tout au dedans sans songer au dehors ; je sais, enfin , que je mérite grami nombre de reproches; mais peut-être, avec la grâce de Dieu, sera-ce de cette conscience de mes fautes que je tirerai la force de les réparer, et ce sentiment me tiendra-t-il lieu de l'énergie du caractère '^ont j'ai très-peu, comme vous savez...

Je n'ai pas encore vu M. Féli; il est si soulfrant qu'il ne reçoit pas. Il paraît qu'il est revenu de son projet de voyage. M. Gerbet s'est fixé à Juilly, et ne vient à Paris que fort rarement.

Tes vers à M'"'' de La Morvonnais sont très-beaux , oui, très-beaux, tout sentiment fraternel mis à part. Mais tu vois bien, Tesludo, que ton talent n'est pas une illusion , puisqu' après je ne sais combien Je

temps d'inaction poétique, rude épreuve à laquelle ne résisterait pas un demi- talent, il se réveille plus vigoureux que jamais. C'est vraiment une désolation que de te \oir réprimer et lier avec je ne sais quels scrupules ton âme, qui tend de toutes les forces de sa nature à se développer de ce côté. On t'a fait un cas de conscience de suivre cet entraînement, et moi je t'en fais un de ne pas le suivre. N'est-ce pas abuser des dons de Dieu que de les laisser oisifs et inutiles au fond de soi? On peut faire du bien, un grand bien avec la poésie , surtout en ce siècle où nous comptons si peu de poètes purs et religieux ; et n'est-il pas visible que Dieu t'a donné quelque mission pour cela, puisque tu n'as pas été chercher la poésie, toi, mais que la poésie est venue te trouver? Si tu n'avais pas un grand fonds poétique, aurais-tu jamais songé à faire des vers, isolée comme tu l'es au sein de la campagne, privée de livres et de toute excitation? Je sais que la vie de la campagne et le spectacle habituel de la nature provoquent infiniment à la poésie; mais ils n'y provoquent que les âmes d'une certaine trempe et les puëtes d'instinct comme toi. Réfléchis sérieusement <à cela. Je te dis fort en raccourci ce qui mériterait de grands développements; mais je sais qu'il suffit de te mettre sur la voie d'un raisonnement pour que tu arrives bientôt jusqu'au bout. Réponds-moi consciencieusement là-dessus.

Hippulyte l'a adressé des vers, et sa femme a dû te

répondre. Entame une correspondance poétique avec Fun et un commerce d'amie avec l'autre : cela ferait le plus vif plaisir à tous les deux. Ils ont été si bons pour moi que tu ne peux vraiment leur refuser une chose si simple et à laquelle ils tiennent infiniment. Envoie des vers à Hippolyte, et de la bonne et douce prose, comme tu sais en faire, à sa douce Marie. Ilg m'ont prié de leur laisser cette petite esquisse du Gayla que m'avait faite Raymond de Rivières; elle sera encadrée et placée au salon. Je leur ai laissé avec cela tout ce que j'ai de cœur et d'amitié. — T'ai-je dit que, de Mordreux, j'avais fait un pèlerinage à La Chênaie? Ce fut plein de tristesse, mais de cette tristesse où l'on trouve de la douceur. La bonne gouvernante Marie me fit fête et le fidèle Polydore m'accabla de caresses. C'est un sanctuaire que cette pauvre Chênaie; mais tout y respire encore les parfums de cette douce fête que nous y avons célébrée neuf mois durant, car n'est-ce pas une fête continue qu'une vie studieuse et cachée? Mais si j'entamais le chapitre de ces souvenirs, ce serait infini. Comme je les garde bien rangés et bien clos en mon âme, je te dirai tout cela un jour tout aussi fidèlement que si c'était de la veille.

Adieu, mon poète malgré toi.

A M. II. DE LA MORVONiNAIS.

Paris, février 133^-

J'ai bien peur qu'au mois de mai , au lieu du roses , nous ne voyions des boules de neige.

Quand je vous ai quitté, mon ami, votre solitude était prête à s'épanouir en fleurs et en verdure. Dans votre jardin les espaliers devenaient rouges, et tous les arbustes délicats, fiileux et grands amis du soleil , dédiaient en toute confiance leur frêle feuillage à cet hiver doux et bénin qui leur souriait avec la grâce du printemps. Le bois répandu sur la pente de la côte , et qui trempe presque dans la mer, prenait cet air vivant et gai qui donne aux arbres une expression toute particulière aux approches du renouveau. Les bourgeons ovales et visqueux du marronnier d'Inde reluisaient au soleil; ceux du hêtre, aigus et grêles, se dressaient en l'air avec une singulière vivacité , et ceux menus et ronds du chêne commençaient à se grouper au bout des branches, bien que e chêne vienne toujours fort taid et le dernier en /erdure. Nous voyions les jeunes pousses des taillis se colorer vivement de cette teinte rouge qui le? isaisit toujours au réveil de la végétation , comme si la sève qui les gonfle était du sang. Le gazon, perçant la couche de feuilles mortes et de débris végé-

taux étendus sur lui dans la saison de la chute tommençait à faire tapis sur les lisières des sentiers et dans les clairières, et des milliers de pâquerettes et de marguerites l'égayaient déjà de leur émail, [înfin tout semblait se préparer pour la grande fête de la nature. — Oh! si le rossignol, l'hirondelle, la fauvette, le loriot savaient cela, comme ils se hâteraient d'accourir dulcesque rcvisere nidosl Peutêtre leurs frères d'Europe leur ont-ils dépêché des messages pour leur dire que tout s'apprête ici à les recevoir, les forêts, les bocages, les buissons, les haies; que les graines et les baies seront précoces; que les moucherons sont nés et tourbillonnent le matin et le soir, par myriades, dans les rayons du soleil levant et du soleil couchant; enfin que tout s' égayé ici et qu'ils se pressent de venir, s'ils ne veulent pas manquer la grande fête. Je ne sais si nos oiseaux casaniers ont eu cette attention pour leurs frères voyageurs. Quoi qu'il en soit, ils se livrent à l'harmonie et à la joie en attendant leur venue. Vous souvenez-vous, mon ami, que les sifflements du merle, le babil gai et mélodieux des grives, ou les gazouillements de quelque roitelet perché sur la crgte d'un mur, nous tiraient souvent de notre chambre d'étude et nous engageaient aux douces promenades?

Telle était votre Thébaïde , comme vous l'appelez, la veille de mon départ : échauffée, animée, toute en sève et en travail de véijétation. Aujourd'hui, je gage

que l'éruption des fleurs et des feuilles est fuit avantce, que les oiseaux sont en quête de mousse, de bûchettes, de plumes errantes et de duvet, et que vous allez promenant des rêveries de printemps sous les premiers ombrages de vos marronniers. iMais, mon ami, vous endormez-vous bien sur ces belles apparences? Ne soupçonnez-vous point que ce ne soit là qu'un stratagème de l'hiver, et que ce vieux despote n'ait rusé pour attirer dehors les fleurs et la verdure, et les tuer après avec son haleine mortelle? Ne craignez-vous pas qu'il ne mette le comble à nos déceptions? Si le vent si embaumé et si tiède tournait à la bise; si un froid âpre et noir conder)sait toute cette sève de vie et de fécondité qui bouillonne dans les veines de la nature; si le givre cristallisait vos bois et leurs jeunes feuillées; si vos ruis-eaux, avec leurs petits remous, se figeaient et prenaient dans la glace les hampes des fleurs et les tiges des herbes qui croissent sur leurs bords et dans leur lit; si, au lieu du rossignol et des oiseaux chanteurs que vous attendez des plages du midi, vous voyiez descendre du septentrion des triangles d'oies et de cygnes au long cou, et ces files de canards sauvages dont on entend sifller les ailes dai^s les nuages, les soirs de décembre; si l'hiver exterminateur faisait mourir en une nuit tous les germes premiers-nés ; enfin, si votre Thébaïde se convertissait en Sibérie, que deviendraient vos rêves d'abondance en fleurs et en fruits, vos molles siestes au pied d'un arbre, vos chants sur

la côte et toute cette existence nourrie de soleil, de brise tiède et de parfum , que vous menez dans votre désert bien-aimé ?

Si vous aviez puissance sur la nature, je vous dirais : Mon ami, donnez leçon de sagesse à vos jardins, à vos bois, à vos oiseaux. Dites à vos bourgeons, que je voyais bâiller au soleil , de retenir et empêcher fortement sous l'enveloppe les feuilles qui leur sont confiées ; effrayez-les des rigueurs qui peuvent les surprendre : le plus beau soleil est trompeur. Mettez-les en garde contre les appâts d'un beau jour; faites le sévère, et contez-leur mille histoires que vous savez de fleurs qui se sont évanouies en poussière pour s'être livrées à une brise qui passait, à un rayon qui les touchait. Ajoutez que, si quelques-uns se sauvent du ravage, ils ne donneront le jour qu'à des fruits maigres, ridés, menus, qu'aucune main blanche et délicate ne viendra cueillir, qui sécheront sur branche ou seront livrés en proie aux dents impures des bêtes. Dites-leur encore que leur feuillage rare, frappé de pâle et comme étiolé, leur attirera les dédains du voyageur haletant, des jeunes filles joueuses et des oiseaux musiciens , qui recherchent l'ombrage pour se délasser, jouer, chanter. On les prendra pour des décrépits, et peut-être la cognée sera-t-elle posée à leur pied. Quant aux oiseaux, ah ! li première chose à leur dire, c'est de laisser leurs frères dans l'exil jusqu'à ce que le jour du vrai printemps ait lui. 11 leur vaut mieux de différer le retou/

dans la patrie que d'y revenir aujourd'hui pour la trouver souffrante et esclave de l'hiver. Que vos oiseaux aient donc garde de rappeler leurs frères, et qu'eux-mêmes ne se hâtent pas de bâtir leurs nids : la couvée n'irait pas à bien. Les pauvres mères transiraient sur les œufs, et le froid aigu, se glissant sous leurs ailes, ferait mourir les poussins dans la coque i en dépit du sein maternel. Oh! si vous aviez puissance sur la nature, s'il vous était donné de lui parler comme elle nous parle, quels discours je vous enverrais pour la Thébaïde, afin de la préserver des séductions de ce printemps perfide dont je sais îe danger!

Prendrez-vous tout ceci sérieusement, .mon itj,,^? Je crains bien que non, et que vous n'y donniez fefI:.^.,3 qu'un sourire, comme au babil d'un enfant. Je redoute même que cette lettre ne vous semble fisse:? étrange, et que vous ne disiez en vous-même : Mais quelle bizarrerie! parler de bois et de fleurs à un solitaire , se répandre en discounà aux plantes et aux oiseaux quand on écrit de Paris, isans toucher un mot de ce qui s'agite dans le monde! 11 mériterait, pour son châtiment, que je l'entretinsse des romans et des drames de l'an passé! — Mon ami, suspendez votre dépit et vous contenez le temps seulement d'entendre mes raisons.

Horace disait : A Rome, je raffole de Tibur, et à Tibur, je raffole de Rome. N'allez pas me croire ce goût changeant et légeï" comme les brises, et vous

IG

expliquer par là mes longues tirades sur votre solitude. Quand j'habitais la Thébaïde, vous ai-je jamais parlé sur le ton du regret des joies et des fêtes de Paris? N'allais-je pas, au contraire, vous disant sans cesse combien mon humeur répugne à la vie citadine, et le peu d'état que je fais des douceui-a qu'on y goûte? ISe vous souvenez-vous point que les huttes sauvages de vos douaniers me faisaient envie, et qu'un jour je me pris à discourir sur le charme extrême que j'aurais à me creuser une grotte fraîche €t sombre au cœur d'un rocher, dans une anse de vos côtes, et d'y couler ma vie à contempler au loin la vaste mer, comme un dieu marin? Si vous avez gâi-Ic! mémoire de tout cela, vous vous expliquerez airc'men* pourquoi, étant à Paris, je vous parle de la campagne et oublie Paris. Bien mieux, vous trouverez qu'il ne peut en aller autrement; car ayant dit aux champs, vous le savez :

Le corps s'en va, mais le cœur vous denieuro *,

mon entretien ne peut rouler que sur eux, et je ne saurais être de ce monde parisien, folâtre et tourbillonnant, que comme n'en étant pas.

Si vous me connaissez bien , ces raisons doivent vous suffire, et au delà, pour vous faire comprendre et supporter le début de ma lettre. Mais pourrez-vous résister à cet entraînement de l'esprit, qui va cher-

i. Froissart. {Note du manuscrit.)

chant des mystères dans les choses les plus limpides, tant il est friand du plaisir de deviner? Je suis sûr que vous soulèverez le sens naturel de mon discours^ et que vous vous imaginerez avoir surpris dessous un sens malin qui se tiendrait tapi sous mes phrases, qui ne respirent que les douces images du printemps, comme un serpent sous les fleurs. Je ne redoute pas, il est vrai, que vous y découvriez aucune allusion politique ; je vous connais trop solitaire et vous tenant trop à l'écart de ces choses-là, pour que cette pensée vous tombe dans l'esprit. Mais, si vous détournez vos yeux de l'arène politique, vous les tenez arrêtés sur le noble champ clos des doctrines littéraires. Or, depuis peu, le combat s'est réchauffé, le bruit de la mêlée a retenti au loin, et vous pourrez supposer que, spectateur passionné de la lutte, je m'amuse à envelopper le parti auquel je veux du mal de subtiles et moqueuses allégories. Je dois vous prévenir que cette interprétation, et toute autre semblable donnée à moit idylle sur le printemps précoce, tombe pleinement à faux; que mon idylle ne voile point une satire, et que, si elle vous semble le moins du monde rieuse et pensant à mal, ce sera vous qui aurez soufflé votre malice à cette innocente. Je le répète , elle ne vient vous entretenir que des choses de la nature : et quoi de plus simple? Pensez que jamais rayon n'a pénétré directement dans la chambre que j'habite; je n'en reçois que par répercussion. Vers midi, le soleil frappe les vitres d'une mansarde, qui me renvoient

quelques pâles reflets, sans gaieté et sans chaleur, comme ceux d'une lampe ; et encore cette lueur languissante et vague s'évanouit-elle au bout d'un quart d'heure. Voilà le jour qui réjouit mes yeux accoutumés aux largta et libérales effusions de lumière du ciel du Midi. Une cour étroite et sombre, où pas un brin d'herbe croissant dans les fentes du pavé, pas un pot de fleurs aux croisées n'attire mes regards et ne leur rit, voilà, en fait d'horizon, où j'en suis réduit, moi qui tant de fois ai gravi sur vos pas vos falaises, vos dunes, vos roches marines, d'où nos yeux embrassaient la divine étendue des mers, les merveilleuses dentelures de vos côtes et vos campagnes toutes verdoyantes de blé et de lin. Et, tombé de ces belles cimes dans un réduit qui donne à peine accès au jour, je ne tenterais pas de faire revivre tant de charmes dans les ardeurs de l'imagination, et je vous entretiendrais d'autres sujets que de vousmême et de votre désert ! Et vous, malin solitaire, vous envenimeriez ces doux et innocents souvenirs, et trouveriez je ne sais quel apologue dans ces images de la nature parmi lesquelles je me complais ! Mais, comme j'ai toute raison de croire que vous ne m'écouterez pas, et que vous n'en irez pas moins votre train vers le sens figuré, voyons si, à toute force, la malice peut tirer quelque parti de mon printemps précoce, et à quelle allusion il peut être tourné.

Épris que vous êtes des choses littéraires , et tout attentif au différend qui s'est ému, il y a peu de

jours, entre nos écrivains, je gage que la litlératur facile ne tardera pas à vous venir en pensée, que vous croirez alors tenir le fil, et qu'avec ce fil vous vous enfoncerez dans le labyrinthe de mon allégorie prétendue, espérant en revenir, votre malice satisfaite et triomphante. Je conviens que l'imagina tion peut aller, sans faire trop de chemin, des bour^ geons qui s'épanouissent prématurément, sur la foi d'un soleil d'hiver bien luisant, à cette jeune littérature qui s'est couverte de fleurs avant le temps et s'est exposée si naïvement à ces retours de gelée que je prédis à vos vergers et à vos bois. Mais, mon ami, vous que la vue d'un amandier fleuri réjouit tant, vous piqueriez-vous de sévérité envers ces âmes qui se sont ouvertes au grand jour et ont déployé leurs trésors avec une foi si touchante aux faveurs du ciel? Prenez-vous-en plutôt au >f<leil du siècle, qui était ardent, à cette atmosphère chargée d'une chaleur funeste qui a précipité tous jes développements, et réduira peut-être à quelques é|»!S la moisson de notre âge.

Et les arbres dont les fleui-s ne font que naître et mourir, et ceux qui portent des fruits arides qu'on ne cueille pas ou qu'on rejette après les avoir cueillis, oh ! sans peine encore vous y verrez les emblèmes de tant d'auteurs dont le nom a paru une fois et a disparu pour toujours; de tant d'auteurs dont les livres mal venus auprès des uns, les hommes graves, bien venus auprès des autres, les chercheurs de nouveau-

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