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t53 et les grands liseurs de romans, comblent de choses vaines ces âmes vaines, et puis, souvent, de leurs mains relâchées par ce sommeil qui vient de la lourde satiété, tombent dans le puits de l'oubli.
Voulez-vous que les arbres dont s'éloignent le» voyageurs, les jeunes filles et les oiseaux, figurent ce» livres renommés et si dignes de l'être comme œuvret d'art, mais qui ne renferment pas un grain de ceita manne cachée, pas une de ces douces et bienfaisantes pensées qui nourrissent les âmes et les remettent de leurs fatigues; ces livres que des mains virginales n'oseraient feuilleter, et qui mettent en fuite tout ce qu'il y a de jeune et d'innocent, chose à mourir de honte et de douleur! voulez-vous tout cela? Je m'y prête de bonne grâce, d'autant plus qu'en vérité meï paroles rendent ce sens comme si je l'y avais réelle* ment caché ! Aussi ne vous suivrai-je pas plus loiir dans la marche de vos malicieuses recherches, assuré K^ue je suis que mon texte ne souffrira pas trop de violence de votre part, et que vous poursuivrez, et jusqu'à la fin, sans vous fourvoyer.
Quelles conclusions tirerez -vous de tout ceci? D'abord, que je veux décidément entrer en lice, et que je prépare en secret mon char, ma lance et mon courroux. Mais, mon ami, mes inclinations paisible* vous sont donc inconnues, et encore plus sans dout& la faiblesse de mon bras et la mollesse de mon courage ? Moi , combattre ! mais songez donc que le moindre tumulte m'effarouche et me met en déroute».
LETTRES BT FRAGMENTS. ?«
comme la fuyante proie, et que mes forces suffisent à peine à me tirer du danger : comment pourraientelles m'y porter?
En second lieu, vous jugerez que je nourris f/e l'aversion pour la jeune École et que j'appelle du fond du cœur une restauration classique. M. Nisard, sans doute, ne veut pas que la jeune École périsse, mais qu'elle corrige ses voies; c'est dans celte croyance, et, j'oserai le dire, à cette condition, que je forme des vœux ardents pour le succès de la campagne qu'il vient d'ouvrir. La foi catholique ne souffrirait pas qu'il y eût dans mon cœur une sympathie entière pour une littérature sceptique ou fataliste qui tient si peu de compte de la morale. Mais celte même foi m'y rallie par certains points; car cette jeune Lcole, si folle et si désordonnée, n'est-elle pas une échappée de notre bercail?
Non, mon ami, je ne suis épris d'aucun courroux ; je gémis seulement à l'écart des égarements de cette littérature qui a oublié la maison et les enseignements de son père, et s'est perdue si tristement, que le dernier et le plus terrible roman à faire, dans le goût des siens, serait celui qui raconterait son histoire. Parmi ces gémissements, il m'est venu quelques réflexions sur la cause du mal et les moyens d'y remédier; c'est ce que je voulais vous annoncer dans cette lettre toute décousue, dans laquelle je vous prie de ne voir qu'un prélude assez bizarre de mon imagination qui va toujours errant de vos côtés.
AU MÊME
Paris , 28 février 1834.
Mon cher Hippolyte,
Quelle douce chose qu'une lettre d'ami et quel parfum s'échappe des plis de ce papier sur lequel une âme chérie s'est répandue ! Oh ! comme je l'ai délicieusement éprouvé le jour où, retiré dans ma petite chambre solitaire , assis au coin de mon feu , j'ai, dans la joie de mon âme, fait partir le cachet de votre lettre et livré cette douce pâture à mes yeux, qui tantôt allaient dévorant les lignes avec une extrême rapidité, avides et impatients qu'ils étaient, tantôt, plus sages et ménageant mieux le plaisir, n'avançaient plus qu'avec cette lenteur que l'on met à savourer un bonheur dont on est le maître, et dont on voudrait comme éterniser la durée en n'en prenant que par miettes.
Ce fut dans ma cellule , car c'est une cellule que ma chambre par sa petitesse et le silence qui l'enveloppe; ce fut, dis-je, une fête incroyable, mais une de ces fêtes muettes et intimes qui se passent au fond du cœur, dont l'éclat est tout intérieur et dont on ne peut se douter qu'au rayonnement doux et serein des yeux et du visage illuminé du dedans. Mais, après ce bonheur, quel est le plus grand? C'est
de tout arranger et disposer pour vous écrire, c'est de m'incliner sur ce papier qui doit apporter la moitié de mon âme à l'autre moitié, c'est de m' environner d'une illusion qui me replace au Val, au coin de votre foyer, le soir, poursuivant mille entretiens, tandis que la fouée brille et que la rafale bat les murs de la maison.
Hier, Paul et moi avons erré tout le long du jour dans la Thébaïde. Oh ! la douce journée que celle d'hier, comme elle a été pleine, comme elle a débordé des plus pures joies! Je l'ai passée presque tout entière avec cet inestimable ami , et vous pouvez juger si la causerie et l'imagination ont été bon train. Je vous rapporterai encore notie conversation parce qu'elle est toute pleine de vous et que Paul, à cause de ses innombrables affaires, m'a prié de nouveau d'être son interprète auprès de vous. Il lui a été impossible de prendre un moment pour vous écrire comme il le voudrait, c'est-à-dire longuement et avec effusion , parce que tout son temps a été absorbé en allées et venues de comité en comité, de réunion eL réunion , au sujet de la Revue Européenne^ qu'il est [uestion de refondre et de jeter dans un nouveau [)lan.
11 y a trois projets : le premier serait une fusion des doctrines de \ Avenir avec celles de la Revue actuelle; mais c'est toujours des moyens termes , de l'indécision, des nuances au lieu de couleur, et il ne vaudrait guère la peine de sortir d'un milieu pour
retomber dans un autre : il n'y aurait guère plus de chances de succès. Le second projet consiste en une rénovation complète dans le sens des doctrines de V Avenir, mais exposées sous la forme d'examen, la discussion ardente et hardie, telle qu'elle était dans, ce journal, présentant trop d'inconvénients dans le» circonstances actuelles. Enfin un troisième projet, qui est celui de quelques rédacteurs de Y Avenir, abattus et découragés, serait un silence complet et l'abandon total de la Revue. Il n'y a pas encore de solution, définitive, mais il est probable qu'on se résoudra pour l'adoption des doctrines de Y Avenir sous forme d'examen. Dans tous les cas, la Revue garderait le statu quo jusqu'au mois de septembre.
En second lieu, Paul s'est donné beaucoup de mouvement pour nous ouvrir des avenues dans la Revue des Deux Mondes et celle de Paris. Les visites., les entrevues, qui prennent un temps immense à Paris, se sont multipliées, si bien qu'il se croit assuré du plus heureux succès de ce côté. Enfin il a du mettre en train ses affaires personnelles, et, voyez quel amil c'est toujours nous qu'il a en vue, même dans ce qui le regarde individuellement, car il sent qu'il nous est nécessaire , que nous ne ferions guère de progrès ici sans lui, et il veut se mettre dans une position qui, en l'affermissant dans le monde, lui donne plus do puissance pour nous pousser au succès. Ses affaires et les nôtres, tout marche, tout se déblaye, '^'^ut semble s'arranger iiour combler nos vœux. Mais
LBTVl'^SC ET FRAGMENTS. ifn
c'est une chose vraiment inconcevable que l'activiié de Paul , surtout quand on connaît les diiïicultés de Paris et la peine matérielle qu'on a pour aborder les ^'ens.
imaginez que lui et moi n'avons encore vu M. Féli qu'une seule fois. Il y a huit jours que j'ai enfin réussi à pénétrer auprès de lui. Il était soullVant et triste. Il fait faire des réparations à la Chênaie et y retournera probablement vers Pâques. Élie, qui se dévoue au sanscrit, ne le suivra pas immédiatement; il restera encore plusieurs mois à Paris pour suivre les cours. Il me charge de vous exprimer combien il est sensible à vos amitiés et de vous envoyer pour lui mille choses affectueuses.
Paul a lu en petit comité votre lettre philosophique; voici ce qu'on a jugé. On a trouvé que c'était un programme très-bien fait de hautes et grandes questions qui demanderaient d'être traitées chacune à part et d'une manière complète; car pour les articles de fond on veut toujours dans la Bévue une discussion de la question qu'on expose, suivie de conclusions. Si vous traitiez séparément chacune des questions que contient votre travail, on en serait enchanté, et ce serait reçu avec le plus grand plaisir; mais ou trouve le i.node d'exposition que vous avez suivi trop général et par cela même pas assez instructif. Paul avait aussi parlé de votre travail sur le théâtre grec, et hier il m'a chargé d'aller lire au comité l'article sur ilécube. Oh ! que j'ai été heureux , mon cher ami I il
LETTRES BT Fai^CMEKTS.
a été reçu avec transport, par acclamation. Tout Je monde a applaudi aux réflexions qui coupent la traduction, et la traduction a été trouvée délicieuse. Un a dit que vous sentiez l'antiquité comme Ghénier et que vous la rendiez avec le même bonheur. Les strophes du chœur final ont enlevé tous les écoulants. Vous serez publié dans le numéro du 15 mars. Tout cela ne m'a point surpris, moi qui connais votre âme et votre délicieux talent; mais n'importe, j'avais le cœur gonflé de joie de vous entendre ainsi exalter par des hommes ordinairement si froids et si incrédules aux talents cachés dans la province comme vous. Je m'en allai donc triomphant pour rejoindre Paul, qui m'attendait au Palais-Royal, et l'inonder de ma joie. Nous avons dîné ensemble, tête à tête, les plus heureux des mortels. Nous avions été bien coHtrariés de la non-insertion du premier article, mais, réflexion faite, c'est un bonheur. Le second est plus saillant, plus neuf, c'est un meilleur début. Nous avons, durant ce dîner, repassé toutes nos affaires, et, tout bien examiné, il nous a paru évident que nous étions au meilleur chemin possible. Sachons seulement patienter. Patience et activité, et nous arriveront infailliblement. Paul a parlé de vous à tous ses amis : vous pouvez vous considérer comme en pleine relation avec eux. Tout est ckaujfé. Il n'a reçu qu'hier votre lettre datée du 14 janvier : le portier l'avait égarée. 11 va s'occuper incessamment de vos commissions et vous ré4[)ondra très-prochaine-
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lïiciit. Les adViiiTs de Duquesnel vont aussi à nierveille. Voilà les choses en niasse
Quant à moi, tout va aussi pour le mieux. Je su!» installé et aiïermi dans la France Catholique et h lieviie Européenne. J'ai trois articles reçus dans li France. Le premier paraîtra de demain samedi en huit. 11 n'a pu paraître plus tôt parce qu'il fau* attendre là à tour de rôle. Ce sont des lettres; je ne vous dis pas à qui elles sont adressées ; vous le devinerez aisément quand \ous les lirez. Il y aura au.isi un autre article sur un livre intitulé : Promenudes dans Rome. Ceux de mes articles qui ne porteront pas ma signature entière seront signés M... Dans le numéro de la Revue où se trouvera votre article , il y aura aussi une page de moi sur un livre ayant pour titre : Mon porte feuille. Ln lisant llècube au comité , j'ai fait connaiï^sance avec tous ces messieurs. Cette façon d'entrer était plus naturelle que de se faire introduu'e. Paul me l'avait ménagée exprès. Je vais entamer un grand article pour la Revue. En un mot, je me sens du courage, et je suis i^lein de confiance en notre avenir.
J'ai vu enfin Boulay-Paty. Il m'a reçu avec beaucoup de bonhomie, quoiqu'on le dise un peu Parisien; mais il reste toujours du Breton là-dessous.
Ma sœur envoyait à madame Morvonnais, dans la lettre qui ne m'a pas trouvé au Val, une seconde édition de ses vers, un peu moins griffonnée et aver quelques changements; mais comme ils ne sont pa'*
importants , je ne vous l'envoie pas. « J'étais sûre, me dit -elle dans une autre lettre, que mes vers étaient bons, touchée, comme je l'étais, de reconnaiseance et d'alTection. Quand c'est le coeur qu'on écoute, impossible d'être mal inspiré.» J'ai tout lieu d'espérer que je la déterminerai à reprendre la poésie. Toute ma famille va à merveille et me charge de vous exprimer mille sentiments d'amitié.
Adieu, mon excellent et doux ami. Vous savez tout ce qu'il faut dire pour moi à votre céleste compagne et de combien de baisers il faut couvrir le front de votre jeune ange. Mes souvenirs respectueux à tous les vôtres. Je vous Viq dans mes deux bras et voua embrasse.
Eh! mon Dieu! étourdi que je suib, je croyais avoir rempli tout mon papier, et je m'aperçois à mon grand bonheur qu'il me reste encore une page. J'avais oublié de vous dire que je n'ai pas encore remis votre lettre à M. Jean, parce que je voulais avant voir Paul, et que je ne l'ai vu q l'hier depuis que j'ai reçu la vôtre. Je la lui porterai ces jours- ci , elle lui fera grand plaisir. Je pénètre insensiblement dans le monde e|u'il me faut connaître. J'ai assisté hier au comité de la Revue^ j'y assisterai tous les hait jours, ainsi qu'à celui de la France Catholique. Je me ferai recevoir prochainement chez M. Kailly, où. se tiennent des conférences philosophiques et littéraices. Lacordaire improvise tous les dimanches,
au collège Stanislas, des choses admirables sur les vérités fondamentales de la foi ; c'est une réunion très-brillante qui attire toute la jeunesse pensante et nombre d'hommes très-distingués, voire même de grandes célébrités. Dimanche dernier, Lamartine s'y trouvait. C'est qu'en vérité c'est quelque chose d'inouï que celte éloquence, cette inspiration. Il n'est bruit que de cela dans le monde religieux et philosophique. En sortant, on cause pêle-mêle, on aborde des hommes qu'il serait très-dilTicile de rencontrer ailleurs. Enfin , je commence à m'évertuer, à me dégourdir. Pardonnez-moi, mon cher, de vous parler tant de ma personne. Je voudrais vous montrer que je mets en pratique vos conseils, vos exhortations, et vous consoler des peines que je vous ai données par mes opinicâtres découragements, en vous apprenant que je les ai vaincus, grâce à votre amitié qui me domine comme une puissance douce, la puissance d'une mère à qui l'on doit par amour.
A M"« EUGÉNIE DE GUÉRIN
AD CAYLA
Paris, 9 avril 1834.
Eh bien, voyageuse, es-tu de retour au Cayla? Je pense que, les fêtes de Pâques expirées et le prin-
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temps renaissant, tu te seras hâtée de regagner la îampagne; car que faire dans une ville comme Alby, |uand tout fleurit aux champs? Pour moi qui suis, malgré que j'en aie, décidément citadin, je fais mon printemps en imagination; car ici, sauf une lumière plus vive et quelque verdure aux Tuileries, il n'y a rien du printemps. Mon esprit s'en retourne à la Chênaie, qui est ravissante en cette saison; je suis encore solitaire, ermite, amant de la nature et austère serviteur de Dieu. Ce soir, il sortira de Paris, du côté de l'orient, un homme dont je voudrais suivre tous les pas et qui reprend le chemin du désert que je regrette : M. Féli part aujourd'hui pour la Chênaie. Je l'ai vu hier un moment, car il était tout embarrassé dans les préparatifs du voyage; il paraissait tout joyeux de quitter Paris. Il veut se tenir désormais tout seul à la Chênaie, afin d'achever paisiblement son grand ouvrage, et aussi pour se sauver des Argus et des perfides. Prions Dieu de lui donner un peu de paix sur la fin de ses jours, et qu'il ne le laisse pas mourir dans l'amertume comme il a vécu. Ces dernières épreuves l'ont terriblement atteint; la fièvre ne l'a pas quitté de trois mois, et l'a réduit à une maigreur extrême. Mais ce n'est pas ce qui l'attriste, lui; il est si impatient de mourir! Si je m'écoutais, je t'en dirais encore bien long sur cet homme, et je ne mettrais que lui en scène dans cette lettre; mais comme il faut de toute nécessité que je fasse parlei Hiou moi, maigre et petit personnage, je renonce au
grand homme, pour ne pas le faire rencontrer avec quelque chose d'aussi insignifiant.
Tu sais que j'écris dans la France Catholique. Ce petit journal n'est pas des plus forts ni des plus riches, mais pour le moment c'est ce qu'il y a de mieux pour moi. Mes articles sont payés à raison de six francs la colonne, ce qui me revient à peu près à soixante francs par mois. Je ne puis pas vous envoyer le journal, parce qu'on ne me donne que des épreuves qui ne peuvent passer à la poste parce qu'elles ne sont pas timbrées. Mais puisque M. Limer le reçoit, vous pouvez vous le procurer aisément. Quant à la Revue Européenne, je n'y écris pas encore pour les raisons que voici : 1° il me faut beaucoup de temps et de travail pour faire des articles qui puissent y être reçus, et même est-ce bien chanceux, car, bien qu'elle ne soit pas merveilleuse, je ne suis pas encore à sa portée; or, j'aime mieux travailler pour la France Catholique où j'entre toujours de plain-pied, que de perdre une quinzaine de jours à élaborer pour la Revue Européenne un travail qui n'est pas sur de réussir; 2° elle ne paraît qu'une fois le mois et n'insère que très-rarement deux articles de suite du même auteur; 3° elle finira bientôt, je le sais, ei j'aime mieux m' attacher à un journal qui jouit d'un peu de santé qu'à un moribond. Comme il faut autant que possible multiplier ses ressources, je cherche à donner des répétitions. Je n'en ai pas encore trouvé parce qu'en cette saison de l'année elles sont fort
tîM LETTRES ET FKAGMENTS.
rares, mais cela peut venir d'un jour à l'autre. Quant à ma pétition pour entrer dans les bureaux du ministère de l'instruction publique, c'est une aiïaire de patience. 11 faut attendre qu'il y ait une place vacante, et alors, appuyé comme je suis, j'ai tout espoir de réussir. Voilà ma position, ma chère amie, travaillant, cherchant, furetant çà et là, et vivant tout doucement jusqu'à ce que meilleure fortune me vienne. As-tu reçu une lettre de madame de La Moivonnais ? Parle-moi un peu de cela, si tu en es contente, comment tu la trouves, etc. T*ai-je dit qu'elle est cousine de M. Féli ? Nous sommes ici trois ou quatre jeunes gens de la Chênaie. C'est un grand bonheur pour nous que de nous retrouver ici après avoir été dispersés; c'est ma plus douce société.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
AU VAL SàlNT-POTAN.
Paris, 10 mai 1834.
François m'a volé mon tour de vous écrire, mon cher Hippolyte, il a pris pour lui ce bonheur, le premier de ce mois, le premier du mois de mai, le premier jour de la fcle des fleurs dont j'eusse voulu
faire pour moi une petite solennité d'amitié. J'aurais arrangé ici un bouquet mélangé de mille nuances, de mille senteurs, le tout si bien combiné, agencé, harmoi.ié que j'eusse peut-être donné de la jalousie à vos touiïes de lilas, à vos violettes solitaires et même à ces nombreuses tribus de roses qui vous jetteat tant de parfums et de sourires, quand vous passez au milieu d'elles, grave et lêveur comme un roi de la solitude. Aujourd'hui, c'est le 10 mai; dix jours ont passé sur la nature, dix jours d'un soleil dévorant; la virginité de la jeune saison se fane, le déclin commencera ])ientôt. La gaieté vive qu'inspire la fraîcheur de toutes choses, quand le printemps se lève, se ralentit déjà; la poésie intérieure prend une teinte pâle comme les gazons qui passeront bientôt de leur verdure triomphante à ce jaune aride et brûlé dont l'ar»* dente saison les frappera. 11 y a dix jours, je vous eusse chanté une chansonneite d' amitié aussi fraîche, aussi gaie que les gazouillements de vos oiseaux, le premier mai, au lever du soleil; aujourd'hui, l'allure de ma voix sera lente, molle et monotone. Je vous dirai tout d'une manière un ppu tr.nînante; mon amitié pour \ous, qui sourd de mon cœur comme une source vive de la roche cachée, coulera tof\ aussi abondamment qu'elle eût fait, mais il en émç nera ntoins de cet air frais et vif qui flotte sur lea fontaines. Vous savez que tout se rend maître de moi et que je ne sais jamais renverser la chance pour prendre le dessus à mon tour. Aujourd'hui, c'est la
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chaleur accablante et le sentiment du dépérissement .rapide des beautés naturelles qui me dominent et m'affaissent.
François a dû vous parler de la petite révolutioii qui s'est opérée dans la France Catholique. En serat-il de celle-là comme des autres qui nous font tomber de mal en pis? Je l'ignore. On promet beaucoup. M. Jean, qui se trouvait fort gêné par les premiers propriétaires, sera désormais maître absolu avec son associé, dont je ne sais pas le nom. Le baron d'Ecksteiu formera à lui seul le conseil de rédaction. Ce n'est pas mal choisi; mais il eût été mieux, ce me semble, de lui adjoindre un ou plusieurs collègues. C'est une espèce de despotisme qu'ils ont établi là. M. Ballanche fera l'introduction au deuxième volume du journal, et M. de Goux a, dit-on, promis sa coopération. 11 y aura constamment une feuille et demie -d'impression. Le nom est conservé. Ce sont là certainement de notables améliorations, si l'on tient parole. Mais je me dé(ie un peu des promesses, bien qu'elles soient assurément faites de bonne foi. Les .fonds n'abondent pas, et quand on est court de ce côté, on n'est jamais assuré de grand' chose. Ils ouvriront aussi un peu plus de place à la poésie et donneront chaque mois une chronique littéraire dont je suis chargé. Je la rédigerai sous forme de lettres à vous adressées.
Élie leur avait fait un article sur les Paroles d'im , Croyant , on l'avait déjà porté à l'impression ; mais,
réflexion faite, ils l'ont retiré, craignant qu'il ne fùl trop laudatif et qu'il ne déplût à leurs abonnés, à lu sacristie et à leur cercle de dévotes j comme vous dites si bien. Concevez- vous une telle pusillanimité?
Vos deux lettres sur les poésies de François débordent de choses douces, intimes, ravissantes; vous aviez DJen raison de dire que nous vous croirions encore parmi nous en les lisant. Eh ! mon ami, n'y ètes-vous pas toujours parmi nous? Quand nous marchons ensemble en nous donnant le bras, chacun de nous ne vous donne-t-il pas le sien, et quand nous sommes assis ensemble, chacun de nous ne vous place-t-il pas sur un siège à côté de lui ? Nous n'avons pas encore lu, dans notre petit et doux comité, le Coup d'œil sur la critique catholique. Quemper, qui l'a lu, nous l'a annoncé comme un morceau d'espérance.
Eh bien ! que dites-vous du réveil du lion ? Voilà donc enfin notre grand homme sorti de celte position douteuse et fausse qui paralysait son génie. Des hommes sages, et dont on ne peut suspecter la sympathie, blâment le manque d' à-propos de cette public ition ; pour moi, et je ne suis pas le seul, il me para l qu'il est toujours temps opportun de s'élancer hors d'une position ambiguë et de plaider la cause des peuples, de l'humanité, contre ses oppresseurs. Avezvous vu M. Féli? On délibère maintenant dans le conseil des ministres si l'on doit diriger des poursuites contre lui. On dit que le ministre des affaires
étrangères est le seul qui opine négativement. V Univers Religieux, dont le pauvie esprit vous est sans doute connu de réputation, a fait un article extravagant ; Y Ami de la Religion prétend qu'il n'y a plus qu'à se voiler la face, et adresse à M. Féli l'apostrophe de l'Écriture à Lucifer : Quomodo eecidisti, Luci' fer, qui mnne oriebaris? Recueillir tout ce qui se dit ou se dira de fou à ce sujet dans les séminaires, les sacristies, les salons légitimistes et autres lieux de commérages enragés, serait chose impossible. Vous pouvez ou plutôt vous ne pouvez pas vous l'imaginer. Que nous importe 1 Le livre lancé, le bien est fait, et qui pourrait l'arrêter ? Savez-vous que c'est une terrible trilogie contre les porte-couronne que le Livre des pèlerins polonais, les Prisons de Pellieo et les Paroles d'un Croyant : trois coups de massue coup sur coup, et portés par des hommes catholiques, dés hommes purs, des hommes saints.
Je vous annoncerai avec douleur que Lacordaire a cru devoir protester de nouveau, et dans /" Univers Religieux, de sa séparation d'avec M. Féli. Sa lettre donne à entendre qu'il s'est éloigné de lui, crainte de faillir à l'orthodoxie. Néanmoins, il a répondu à Llie et lioré, qui lui ont demandé des explications, qu'il n'avait pas voulu dire cela, que le seul point de division entre lui et son ancien maître était (jue M. Féli voulait porter son action sur l'ordre politique, et lui retrancher la sienne dans l'ordre religieux. Il est bien fâcheux qu'il se soit fait si mal entendre, et surtout
qu'il ait cru devoir renouveler des protestations dont la première sufTisait, et de reste. Il me semble que c'était bien moins à lui qu'à tout autre d'insister sur un semblable sujet. C'est d'autant plus triste qu'au fond ses doctrines et celles de M. Féli sont demeurées les mêmes, lia soutenu dans ses admirables conférences du collège Stanislas, où courait toute la jeuuesse, que le pouvoir dans la société était un châtiment j que le pouvoir était le fruit du péché ^ or, entre cette proposition et celle-ci de M. Féli, les péchés font les princes, quelle dillérence y a-t-il? Si M. Féli ignore ces détails, ne lui en parlez pas, cela lui ferait de la peine. Au reste, il a dit que si on l'attaquait du côté de Rome, il se bornprait à protester de sa soumission entière quant à la foi, mais aussi de sa liberté entière en matière politique.
Madame Hippolyte a dû recevoir une lettre d'Eugénie, et vous, des vers. Ma sœur me parle vivement du bonheur qu'elle a d'entrer^en correspondance avec une âme aussi bonne et aussi belle que celle de sa nouvelle amie. — Pourrais-je vous exprimer, mon cher Hippolyte, combien je suis heureux de voir se doubler les liens qui m'unissent à vous, et ma sœur trouver une sœur chez vous comme j'y ai trouvé un frèie!
M. Ange du Breil noua .j, causé en arrivant un« agréable surprise ; il laitsi bon voir un visage bielon ei les frères de nos frères ! Paul et François présentent leurs hommages à madame Morvonnais et vous en-
voient mille douces amitiés. Je vous prie de joindre mon hommage aux leurs et de déposer pour moi un baiser sur cette petite bouciie de quinze mois qui disait si bien M. Giiârin et donnait tant de grâce et de douceur à ce pauvre nom. Mes souvenirs respectueux à tous vos parents de Mordreux et de Saint- Malo.
Ne m'oubliez pas auprès de vos bons domestiques, Pierre, Suzon et la berceuse de Marie, dont je clierche vainement le nom dans ce moment en maudissant ma mémoire. Ecrivez-le moi, qu'il ne m'arrive plus de ces oublis qui font mal. — Une caresse à Tamerlan qui marchait si gaiement devant nous dans nos promenades. — Dites à l'Océan qu'un grain de sable le salue.
A M. DE GUÉRIN
AU CAYLA
Paris, 16 mai 1834,
Une fois pour toutes, n'ayez pas d'inquiétudes
à mon sujet quand vous entendrez parler d'émeute, et même de bataille. Mon quartier est si paisible qu'on n'y apprend guère l'émeute que par les journaux. Ses rues sont si longues et si droites, qu'elles
ne valent rien pour La barricade. Les quartiers Saint Denis et Saint-Martin sont le terrain classique de toutes ces luîtes, et j'en suis éloigné d'une demilieue. Que tout soit fini, je me garderais bien de le prédire. Le gouvernement fera si bien qu'il mettra b France dans l'alternative de se laisser étrangler par les lois qu'on lui file chaque jour comme des cordes, ou de faire uu elTort violent pour lui sauter à la gorge et essayer k son tour de l'élrangler. C'est une lutte entre le bourreau et la victime.
J'ai reçu une lettre du Val, qui est enchanté de tout ce qui lui arrive du Gayla. Eugénie rendra vraiment cette ex'cellente famille heureuse en lui écrivant. Elle est isolée, peut-être plus encore que vous ne l'êtes au Cayla, et ses goûts sont pareils aux vôtres. Que peut-on faire de mieux que de s'aider réciproquement à supporter la vie?
A M. II. DE LA MORVONNAIS
Ai; V\I, SAINT-POTAN.
Paris, 15 juin 1834.
Que j'aime, mon cher ami, le retour de cette date du mois qui me met la plume à la main pour voua
•08 LETTRES BT FRAGMENTS.
écrire, pour reprendre celte douce causerie qui, vu notre éloignement, ne peut aller que par jets, d'intervalle en intervalle, sur une feuille de papier toujours trop étroite, mais qui dans le fond du cœur se continue sans interruption; car, entre auiis, il y a dans le secret de l'âme un entretien délicieux et sans bruit de paroles qui ne s'arrête jamais.
François a dû vous rendre compte de ce qui s'est passé ces dernières semaines : vos articles reçus et qui paraîtront côte à côte avec ceux d'Âmédée dans la France Catholique et la Revue Européenne ^ le progrès de nos desseins sur ce dernier journal et la publication du livre d'Amédée annoncée dans trois ou quatre feuilles, et ainsi acherainée vers le succès. Si je reviens sur ces nouvelles que vous savez déjà, c'est que je ne puis contenir la joie que j'en éprouve et qui s'épanche tout naturellement en vous. Le mérite de vos travaux et de ceux d'Amédée mis à part, nous devons le bel avenir qui s'ouvre devant nous à jet infatigable et inappréciable ami Paul, qui est ici notre providence. Plus j'avance dans son âme, et plus j'y découvre de trésors d'amitié, d'amitié naïve et dévouée qui, combinée avec sa grande expérience le la vie et son infatigable activité, détermine en lui an caractère unique en fait de bonté, de charme el d'attrayantes qualités. Mais que vous dirai-je de lui que vous ne sachiez déjà? Je m'arrête donc dans cet épanchement de louanges qui couvrirait mille pages si je laissais faire à mon cœur, et je me contente
aujourd'hui d'eflleurer cette fleur aux replis si riches en nuances et en parfums.
Notre doux François a subi une petite épreuve dont il se relève en ce moment : il a souflert trois jours durant des coliques assez violentes qui l'ont alité, mais le mal n'a pas opposé longue résistance aux remèdes et a fait place depuis hier à la convalescence. François vous prie de vouloir bien apprendre à ses parents sa petite maladie et de les presser de lui donner de leurs nouvelles dont il n'a pas reçu depuis longtemps. Gouraud l'a soigné. Dans le cours de ses visites il l'a maintes fois entretenu de vous, lui parlant avec grands éloges de vos articles et lui témoignant un vif désir de lier avec vous connaissance et amitié.
Je vous écris, mon cher Hippolyte, à la veille de quitter Paris pour aller à la campagne pour un mois ou six semaines chez un ami de collège. Je vais dans le Perche, à une quarantaine de lieues d'ici. Je pars demain au soir et suis dans tous les petits embarras qui précèdent les déplacements et les voyages. En cette considération je vous prie d'excuser cette courte et étrange manière de lettre où je vous dis si peu de chose et si mal. Dans quelques jours, dans le calme de la campagne, je vous écrirai selon mon cœur, c'està-dire longuement et avec un résumé de ma position et de mes aflaires depuis quelques mois. Je suis tout impatient de vous conter cette histoire, où du reste vous venez, comme dans toutes mes histoires, la
faiblesse de mon caractère et la bonté providentielle de mes amis.
J'ai reçu fraîchement de bonnes nouvelles de m;i famille par ma sœur qui revient avec enchantement sur la douce et aimable lettre de madame Morvonnais, et avec tristesse sur cette terrible distance qui les sépare.
Veuillez, mon cher ami, faire agréer à madame Morvonnais mes hommages affectueux et pleins de respect.
Mille caresses à Marie qui sera aussi douce que son nom. — Tous les frères vous embrassent avec moi.
Quand vous irez à la Chênaie, ne parlez pas à M. Féli de nos projets sur la Revue Européenne -, vous savez qu'il ne l'aime pas, et ce serait assez pour nuos priver dans notre affaire de son nom ou de son aide.
Encore une fois, pardon pour la brièveté de cette lettre. — Mon adresse est chez M. Vacher, cantoo d'Authon commune de Soizé (Kure-et-Loir),
LETTRES n FRAGMENTS.
A M. DE GUÉRIN
Xa CAÏLA.
30 juin 183i.
Me voici à lib lieues de Paris, dans le Perche, chez M, Vacher, un de mes amis de collège. Je m'y repose de ces rudes cinq mois que j'ai passés à lutter péniblement avec ma position qui commençait à devenir très-fâcheuse. J'y mène la vie de famille à la campagne, dans une maison simple et pleine de cordialité. Comme vous connaissez depuis assez longtemps ce genre de vie, il n'est pas besoin d'entrer dans de plus amples détails. Suivant mon usage, je vais visitant les curés du voisinage, principalement celui de noire paroisse, excellent homme et l'un des meilleurs prêtres à tous égards que j'aie jamais connus. Nous discutons avec lui , et la discussion se termine assez souvent par un petit goûter savoureux, arrosé d'un vin blanc exquis. Si la dispute s'est échauffée, c'est un moyen sûr de rapprochement; si elle est encorpendante, nous y reprenons des forces. Ce goûter est toujours un traité de paix ou une trêve charmante. Je passe ainsi mon temps à visiter, à babiller, à discuter, à faire de l'arithmétique avec mon ami ou à lire, quaiid je suis seul, quelques livres que j'ai apportés de Paris, (le pays est. vn pays d^. blés; la
récolte s'y annonce excellente. En est-il de même an Cayla ?
Eugénie m'a demandé ce que je pense des Paroles d'un Croyant .'je pense que c'est un livre d'avenir que les événements commenteront et que Dieu se chargeri de justifier par les choses qu'il fera voir à nous, si nous vivons encore un peu, et bien sûrement à ÎA postérité.
A M. PAUL QUEMPER.
Au Parc, 4 juillet 1834.
Permettez-moi, mon cher ami, de vous conter la petite histoire suivante, si tant est que ce soit une histoire, pour vous donner une idée de mon train de vie intérieur.
Hier au soir, après trois jours d'un vent brûlant, il s'est formé un orage qui a grondé toute la nuit. Au réveil, je m'imaginais trouver le ciel encore tout ému et barbouillé de vapeurs; mais, à ma grande surprise, il avait repris tout son éclat et souriait avec une gaieté plus vive encore que d'habitude. J'ai sauté aussitôt de mon lit et renoncé aux douceurs du somme du matin , pour les sensations plus nobles et plus pénétrantes qui m'attendaient au dehors. La fraîcheur de l'air était si attrayante, j'ai été saisi dès
LETTRES ET PRAJMBNTS 301
le premier pas d'une huftieursi alerte et qui me poussait si fort en avant, que je me suis pris à marcher rapidement, la tète haute, l'air décidé, sans regarder mon chemin et ne demandant que de l'espace pour exdrcercettevigueurde jambes qui m'emportait. L'espace ne me manquait pas : en un clin d'œil j'avais longé de vastes champs de blé, et mis derrière moi vingt fossés et autant d'échaliers. J'allais ainsi tout transporté, tout ému, fou d'une volupté indéfinissable que j'essayerai pourtant de définir en disant que c'était comme un mélange, une fusion intime du plus large sentiment de liberté et de l'impression des beautés naturelles. Mais, tandis que j'allais, le soleil allait aussi. IVientôt j'ai senti mes jairets qui s'énervaient, la vivacité de mon humeur qui s'émou^sait, et, toute ma bouillante énergie s'étant évaporée en sueur, il m'est resté à peine assez de forces pour m'en revenir à la maison. Voilà u)a vie en raccourci : une alternative d'élans et de défaillances, d'emportements d'imagination et de prostrations d'âme, de rêves fous à force d'ardeur, et de refroidissements désolants. Il faut que j'avoue ma faute : je travaille peu ici (je n'ai presque pas travaillé de ma vie). Les impressions amollissantes de la campagne et mes habitudes en sont la cause. Le surcroît de vie que je puise ici, au lieu de déborder au dehors, demeure contenu au dedans faute d'issue, se porte au cœur et à la tète, et les fait, en quelque sorte, délirer tous les deux. Au lieu <\u travail extérieur, qui "onserverait
mes forces par un sage exercice, je me livre avec fureur à un labeur interne, dont le fruit est l'épuisement. Tout cela est vrai, je me le reproche, je le confesse; mais j'aime mon péché et, par conséquent» ne suis pas près de me convertir.
Je vous ai laissé souffrant, épuisé, en besoin du repos de la campagne. Gomment allez-vous, mon cher ami? Faites-moi un petit bulletin de votre sanlé.
J'ai demandé à François des nouvelles politiques et un rapport sur la marche des affaires de notre petit monde d'amitiés : je vous ferai grâce de la politique, mais point du petit monde. Ma vie n'est pas complète, vivant éloigné de lui et dans l'ignorance de ce qui s'y passe.
Adieu, mon doux ami; donnez de mes nouvelles et mes plus tendres amitiés à nos frères. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Le 10 approche, je vais écrire à Hippolyte et à Amédée. — Ne croyez pas cependant que je sois complètement oisif; je lis Jean-Jacques et Shakspeare, et je vais entamer un article pour la France Ciilliolique ; j'en ai reçu un numéro. Je déplore l'amère polémique ^ui s'est élevée entre le Baron e i Lacordaire.
Je ne puis me résoudre b. clore cette lettre sang vous demander grâce pour les extravagances dont elle est pleine. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je ne puis m'cinpèchcr de donner cijtte tournure à ma corrcs-
pondance. Riez de moi, grondez-moi, faites en votre gré; pourvu que je demeure en votre cœur, je sua content.
A M. F. DU BREIL DE AIARZAN
Au Parc, 4 juillet 183*.
J'ouvre votre lettre, mon cher François, je la dévore, je mets mon front dans mes mains cinq minutes et je vous réponds. Je ne consulte plus ni mes goûts ni mes répugnances; j'ai fait mon sacrifice, je bande mes yeux, je livre ma main à la fortune : qu'elle me mène où elle voudra. J'accepte donc de grand cœur la proposition que vous me faites. Mais comme j'avais déjà pour l'année prochaine à opter entre plusieurs partis et que mon peu d'expérience des choses ne me permet pas de choisir jjroprio motu, je vous prie de vouloir bien prendre à ce sujet l'avis de Quemper et de mon cousin, avant de répondre 5" Juilly. Je remets entièrement ma volonté entre leurs mains. Je suis décidé à accepter la place; à eux de juger si elle vaut mieux que ce que j'avais en vue» Avec eux je dirai oui ou non. Priez Quemper, qui a une si parfaite expérience de la vie , d'aller trouver mon cousin pour délibérer de cela avec lui. Sur leur réponse, vous écririez aussitôt à Juilly la négation ou l'affirmation , et vous m'écririez après pour me
faire connaître leur décision. Vous ne m'expliquez pas s'il faut aller prendre ma chaîne sur-le-champ; je pense que ce ne serait que pour la rentrée. Vous me direz cela dans votre lettre... J'ai écrit à Qaempef ce matin même; ces deux lettres arriveront ensemble à Paris.
Adieu, mon excellent ami; le piéton m'attend; j'écris au galop. Recevez mes remerciements pour toutes vos peines passées et futures. Donnez pour moi à Élie l'adieu et le baiser du départ.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
A M. H. DE LA MORVONNAIS