‹ Maurice de GuérinChapitre 7 sur 44 · SUR MAURICE DB OUERIN. XVII · texte numérisé non relu

SUR MAURICE DB OUERIN. XVII

aussi tout blancs se dressent en pyramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

« Les oiseaux semblent viser parfois à ces effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d'harmonie.

« Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature ; se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité! que serait-ce de moi? Il y a des moments oii, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela. »

Un mois s'est écoulé ; le moment où le printemps longiiemcnl couvé et nourri éclate, non plus en fleurs, mais en feuilles, où la verdure déborde , où il y a en deux ou trois matinées inondation presque subite de verdure, est admirablement rendu :

« 3 mai. — Jour réjouissant, plein de soleil ; brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'oeil; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets; elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà Mtteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura di'boidé aussi loin que l'œil peut aller, et tous ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoyants et mugissants comme une vaste mer, une mer d'émeraude. Encore quelques jours, et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal. •

Et le moment où tout ce qui d'abord n'était que fleur sans feuille n'est plus que germe et feuillage, où les amours des végétaux ont cessé, et où la nutrition du fruit commence :

«22 mai. — Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme une m'-re qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué; ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied do nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement susp 'ndue aux branches df tous les arbres, aux libres des plus humbles graminées, ccminie des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur

XVni NOTICE

nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la teiro dans Inur berceau, et livrés au vent qui a la charge de bercer |ej créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité. »

Quoique voué de cœur à la Bretagne qu'il appelle la bonne co)i.trée,yQnïanl du Midi se réveille parfois en Guérin; Mignon se ressouvient du ciel bleu et du pays oîi les oliviers fleurissent. L'hôte de la Chênaie ne se fait pas illusion sur ces magnificences et ces beautés sylvestres, bocagères, qui sont toujours si près, là-bas, de redevenir sèches et revéches; la Chênaie, la Bretagne tout entière '« lui fait l'effet, dit-il, d'une vieille bien ridée, bian chenue, redevenue, par la baguette des Fées, jeune fille de seizt ans et des plus gracieuses. » Mais, sous la jeune iille gracieuse, la vieille, à de certains jours, reparaît. En plein juin, la belle saison , un matin, s'en est allée on ne sait oîi ; le vent d'ouest a tout envahi comme un pasteur humide chassant devant lui ses innombrables troupeaux de nuages; à la verdure près, c'est l'hiver, avec l'affligeant contraste de plus; et même, quand il y a splendeur, l'été, jusque dans ses jours de solennité, a toujours, il lèsent, « quelque chose de triste, de voilé, de borné. C'est comme un avare qui se met en frais ; il y a- de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué! » Ainsi s'écrie, ces jours-Pa, presque en exilé, celui qui ressonge à son doux n.d du Cayla et à la Roche d'Onelle. Dans ses excursions par le pays et quand il traverse les landes, c'est bien alors que la Nature lu apparaît maigre et triste, en habit de mendiante et de pauvresse; mais pour cela il ne la dédaigne pas; il a fait sur ce thème des vers bien pénétrants et où l'àpreté du pays est rendue au vrai; il la comprend si bnn, cette àprelé, il la serre de si près, qu'il en triomphe. Comme cette Cybèle de l'hymne homérique qui se présenta d'abord à des jeunes filles assises au bord du chemin, sous le déguisement d'une vieille femme stérile, et qui

sua MAURICB DE GUÉRIN. XIX

ensuilo redevint soudainement la féconde et glorieuse déesse, la Nature bretonne finit par livrera Guérin tout ce qu'elle con-. tient : s'il l'a méconnue un moment, il s'en repent vite, et elle lui [lariionne: elle cesse de paraitre ingrate à ses yeux, elle redevient aussi belle qu'elle peut l'être: la lande elle-même 8'anime, se revêt pour lui, dans ses moindres accidents, de je ne sais quel charme.

C'est en vers qu'il dit ces dernières choses, et c'est pour cela que je ne les cite pas. Les vers de Guérin, en effet, sont naturels, faciles, abondants, mais inachevés. Il use liabiluellemeùt et do préférence d'un versque je connais bien, pour avoir essayé en [non temps de l'introduire et de l'appliquer : l'alexandrin familier, rompu au ton de la conversation, se prêtant h toutes les sinuosités d'une causerie intime. « Ta poésie chante trop, écrivait-il à sa sœur Eugénie; elle ne cause pas assez. » Il se garde de la strophe , comme prenant trop aisément le galop et emportant son cijvalicr; il ne se garde pas moins de la stance lamartinienne, comme berçant trop mollement son rêveur et son gondolier. Il croit qu'on peut tirer grand parti de ce vers alexandrin, qui, bien- manié, n'est jiassi roide qu'il en a l'air, qui est capable de bien des finesse-; et même de cliarmantca négligences. Toute cette théorie me parait juste, et elle est la mienne aussi. C'est dans l'application seulemerU que Guérin se trouve en défaut comme nous-mêmc nous avons pu l'être; mais il l'est plus qu'il ne le faudrait et beaucoup trop; il s'en reinel surtout trop au hasard, et l'on peut dire de lui ce qu'irdit d'un autre de ses amis, que cela s'en va de chez lui comme l'eau d'une fonlnine. Il a des vers de détail très-heureux, trèsfrancs; mais sa phrase traîne, s'allonge, se complique prosaïquement; il ne sait pas a.-sez la couper, l'arrêter à temps, et, après un certain nombre de vers accidentés, irréguliers, redonner le ton plein et marquer la cadence. Le nom de I5rizeux, lo poëte breton, se rapproche naturellement de celui de Guérin, le paysagiste breton. Guérin avait dû lire la Marie de iirixeui,

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