L'ASSOCIATION VALENTIN H AU Y
grande personne ; il est nécessaire de l’installer chez elle dans ses meubles. Maurice de la Sizeranne loue pour elle une demeure spacieuse à souhait au 95 de l’avenue de Breteuil. Chaque service aura sa salle où il sera confortablement établi. La place est prévue pour tous les agrandissements futurs. On s’installe... pour l’éternité !
Mais la réalité allait une fois encore, et bien vite, mettre en défaut les prévisions les plus optimistes.
A qui maintenant proposer la présidence? Et comment, après un Jules Simon, ne pas déchoir? Maurice de la Sizeranne a son projet. Quand il s’ agit de son œuvre, voyez- vous, aucune audace ne coûte à ce timide.
Je l’en crois pourtant lorsqu’il nous dit qu’il était un peu troublé en sonnant à la porte... de François Coppée. C’était à la Fraizière, sa propriété de campagne, le doux poète se promenait à la nuit tombante dans l’odeur des résédas. On parla du bon grand-père, le comte Monier de la Sizeranne qui jadis, sous l’Empire, fréquentait la Bibliothèque du Sénat, à laquelle Coppée tout jeune était attaché. Il aimait à évoquer la figure de l’affable vieillard lamartinien, à l’urbanité un peu surannée. Maurice de la Sizeranne rappela sans doute à Coppée que dans les débuts de sa vie littéraire, il avait été l’habitué du salon de Guadet à l’Institution et avait connu là des aveugles distingués. Le petit logis de la rue Oudinot était tout près du boulevard des Invalides, tout près aussi de l’avenue de Breteuil. Coppée rencontrait des aveugles tous les jours, dans tous les coins de son cher quartier. C’étaient des voisins, des amis, qui venaient lui demander son aide.
Maurice de la Sizeranne rentra radieux ce jour-là. Il écrira plus tard ce que fut l’attachement du poète à l’Association Valentin Haüy, toujours exact aux réunions du conseil, et le plus accommodant de tous les membres, pour
le choix des jours de séances. « Pourvu que ce ne fût pas l’heure de l’Académie, il se pliait avec une extrême complaisance aux nécessités de tous. Aussitôt arrivé, il faisait le tour des membres du conseil, serrant la main à tout le monde, ayant un mot cordial pour chacun. »
Mais surtout, en tête du livre où il a recueilli les discours de Coppée aux assemblées générales, il dira de quel prix inestimable ont été pour le développement de l’Association ces allocutions annuelles, familières et chaudes, qui chaque fois attachaient de nouveaux cœurs à l’œuvre.
« Après avoir longtemps fait queue dans la rue, un millier d’auditeurs s’entassaient dans la salle des fêtes de l’hôtel Continental, prenant d’assaut la moindre banquette afin de « voir Coppée », d’entendre et d’applaudir sa parole. Et quelles exquises choses il trouvait pour les toucher : « Pour « qu’il n’y eût plus un seul de ces infortunés aveugles laissé « dans la misère et dans l’abandon, disait-il, il suffirait « pourtant que chacun de nous, en regardant les yeux pleins « de vie et de clarté d’un être chéri, pensât quelquefois à « ceux qui sont privés de cette ineffable joie. Pensez aux « aveugles, vous qui puisez tout votre bonheur au fond de « chers regards ! Pensez aux aveugles, époux qui vous mirez « dans les yeux l’un de l’autre, mères à qui les yeux purs « d’un enfant ouvrent tout un ciel ! »
Lorsque la maladie le retenait loin des assemblées générales, les plus hautes personnalités étaient flattées de remplacer François Coppée : Georges Picot, Denys Cochin, le prince d’Arenberg.
Ces brillantes cérémonies annuelles, les expositions que Maurice de la Sizeranne organisa à diverses reprises dans les salles du Figaro et du Petit Journal , du Musée social, le million de visites reçues lors de l’Exposition Universelle de 1900 au local aménagé par l’Association Valentin Haüy, firent comprendre au grand public la valeur de l’organisme social nouveau et le rôle nécessaire qu’il avait à remplir.
Le marquis et la marquise de Raigecourt, entre autres libéralités, assumaient seuls la charge du loyer de l’avenue
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de Breteuil. Mme Davaine apporta chaque année pendant dix ans un chèque de 50 000 francs. Elle donnait pour telle branche de l’oeuvre, pour telle fin spéciale que le fondateur secrétaire général avait su lui rendre chère. Les libéralités princières de Mme Lebaudy restèrent longtemps anonymes par la volonté expresse de la donatrice — nous avons le droit de la nommer aujourd’hui et de dire que la générosité envers les aveugles est restée une vertu dans sa famille. Je n’ai pas le droit de citer d’autres noms qui me viennent sur les lèvres.
Parmi les nouveaux services que ces sympathies permirent à M. de la Sizeranne de créer, j’en citerai trois :
Une école pour aveugles arriérées qui est une prodigieuse officine de patience et de charité chrétiennes : dix fillettes arriérées, puis bientôt vingt, furent confiées à la compétence des sœurs aveugles de Saint-Paul pour faire jaillir dans leurs âmes l’étincelle de l’intelligence, et les redresser par la discipline du travail.
Un patronage spécial des aveugles-sourds que l’Association Valentin Haüy commença de rechercher dans tout le pays. Quelqu’un désormais pense à eux, leur écrit, les conseille, leur distribue les revenus d’un fonds bien pauvre encore, qui doit s’accroître. Ce patronage se tiendra en rapport avec l’école de Larnay qui a entrepris l’instruction des enfants frappés de cette double infirmité.
Enfin en 1906 un cours pour ouvrir aux aveugles français la profession de masseur. Un médecin, perdant subitement la vue, venait de se spécialiser dans le massage. Il désirait faire bénéficier de son art des confrères en infortune. Maurice de la Sizeranne saisit l’occasion de ce dévouement qui s’ offrait, et qui ne s’est jamais ralenti pendant vingt-cinq ans.
Les services, développés et multipliés, débordaient de nouveau le siège social. Il avait fallu à diverses reprises louer des annexes aux environs. A la dernière assemblée générale qu’il présida, le 21 avril 1907, Goppée annonçait que l’Association était contrainte de s’agrandir; elle faisait bâtir; elle serait propriétaire.
« En vérité nous étouffions dans notre modeste logis de l’avenue de Breteuil. L’Association Valentin Haüy était pareille à une jeune fille ayant atteint toute sa croissance et dont il devient indispensable de changer les vêtements, trop courts et trop étroits... Bientôt le bouquet des maçons flottera sur la toiture. On peut donc déjà se faire une idée de ce que sera la « maison des aveugles ». D’abord — cela est excellent — elle est située dans ce coin de Paris où logent beaucoup d’entre eux, à une portée de pistolet de l’Institution des Jeunes Aveugles, avec qui nous sommes en relations constantes. On peut presque dire que les aveugles du quartier iront là sans le secours d’un guide. »
La famille a maintenant son foyer bien à elle. Allez donc la voir, cette singulière demeure. Elle a été pensée par Maurice de la Sizeranne, adaptée par lui dans le détail aux occupations de ses hôtes. Voyez cette grande salle au rez-dechaussée, la salie Raigecourt : c’est là que les aveugles venus de tous les coins de Paris se réunissent pour se récréer ensemble, et pour parler de leurs affaires. A côté, ce sont les petits parloirs, à peine plus grands que des confessionnaux, six petits parloirs tous semblables. Là on reçoit les patronnés individuellement, et chacun peut en confiance raconter son histoire, ses misères qu’une charitable dame patronnesse s’efforcera de consoler. Cette autre vaste pièce, qui présente une large façade sur la rue, est la salle Davaine, où seront exposés, tous les jours maintenant, des travaux en tout genre fabriqués par des aveugles, et où les amis de l’Association viendront s’approvisionner de brosses, de paniers, de tricots. Et vous pensez bien qu’avec de vastes locaux comme ceux-là nous n’aurons plus besoin de l’hospitalité du Petit Journal : c’est ici même qu’auront lieu les grandes expositions-ventes de chaque année qui enseigneront à nos visiteurs le chemin de la Maison des aveugles.