L’ASSOCIATION VALENTIN H AU Y
L’œuvre de Maurice de la Sizeranne sortait de l’épreuve de la guerre grandie moralement et matériellement. Il avait fallu pour les créations nouvelles s’ingénier à mettre à profit les moindres recoins de la maison des aveugles, installer des bureaux dans des appartements loués aux environs, -transporter dans une annexe 10 000 volumes de la bibliothèque. Force était de repousser les murs qui comprimaient tous les services. L’acquisition de l’immeuble contigu, occupant les numéros 3 et 5 de la rue Duroc, donna aux aveugles toute la façade depuis la rue Masseran jusqu’à la rue Bertrand, sur une longueur de 68 mètres, et une profondeur moyenne de 25 mètres. Elle fut le dernier acte de la présidence de Georges Noblemaire. A la veille du jour où le travail allait le terrasser, les dernières pensées de Maurice de la Sizeranne, redevenu architecte, furent pour préparer avec ses fidèles conseillers les plans d’aménagement de sa nouvelle conquête.
Les budgets qu’il faudrait connaître pour mesurer cette ascension, ce sont les budgets des dévouements, puisque le principe de l’Association est de patronner plutôt que de secourir. Mais, ne nous en plaignons pas, les chiffres ne violent pas le secret des consciences.
Le budget des dépenses, qui donne une faible idée de l’activité de l’Association, était de 31 000 francs en 1895; il passe à 163 000 en 1907, la dernière année de la présidence de François Goppée, et monte à 362 000 en 1913, l’exercice qui précéda la guerre. Après un léger fléchissement, l’accroissement reprendra beaucoup plus rapide en 1917 et en 1918. Le budget de 1932 excède sensiblement trois millions.
Et Maurice de la Sizeranne, qui avait tant dépensé pour les aveugles, avait encore constitué pour eux une petite fortune qui assurait l’avenir. En 1920, outre des propriétés immobilières acquises ou promises, les revenus mobiliers de l’œuvre atteignaient 127 000 francs. Joignez à cela les
collections qu’aucune somme ne pourrait payer si elles venaient à disparaître du Musée, de la Bibliothèque Valentin Haüy, de la Bibliothèque Braille. Nous sommes loin du jour où l’Association se vantait de posséder un capital de 3 798 francs, plus, proclame fièrement un rapport du temps, « deux pianos, dont un excellent, sans compter quelques livres et 200 kilogrammes de papier bulle pour écrire en Braille. »
Pendant ces trente-cinq ans de vertigineuse ascension, Maurice de la Sizeranne, jour après jour, dirigea l’ensemble et les détails. Tous les matins, rue Duroc, portant sous son front l’Idée vers laquelle chaque soir il avait fait un pas, il assistait aux commissions, dossiers en main, prenait les initiatives, donnait l’impulsion aux employés comme aux bénévoles, recevait les visiteurs, sondait les nouveaux collaborateurs, taillait à chacun sa tâche. Les guides de tous les services, il les tenait dans sa main qui s’ouvrait un peu plus large chaque année pour les contenir toutes.
Prestige admirable des âmes fortes : elles modèlent les cœurs autour d’elles, elles marquent leur empreinte jusque dans les choses inanimées. Pour nous, dont la mission est de le continuer, la question de chaque jour est : qu’eût fait en pareille circonstance Maurice de la Sizeranne? Nous retrouvons sa pensée dans les pierres de la maison qu’il a construite, dans la disposition des appartements, dans la place des meubles. Car il était de ceux qui ne laissent rien au hasard. Par une présence presque matérielle, l’animateur qui avait si fortement marqué son œuvre de sa personnalité, continue, par delà le tombeau, de présider à ses destinées.