‹ Maurice de La Sizeranne: Aveugle, Bienfaiteur des AveuglesChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l’idée nouvelle de l’aveugle et la propagande

Quelqu’un a dit de Maurice de la Sizeranne qu’il avait le « génie de la propagande ». Il avait même un sens de la réclame à lancer un Bon Marché ou une Samaritaine. Quoi ! ce gentilhomme d’abord froid, si réservé? Quelle violence il a dû se faire pour servir jusque-là !

Dans ce chapitre, ce n’est pas le propagandiste sous tous ses aspects, c’est seulement l’écrivain que je voudrais montrer en lui. Oh ! un écrivain qui n’a rien du dilettante, ou du ciseleur de phrases, je vous jure : avec la plume — ou avec le poinçon — c’est son oeuvre sociale encore qu’il édifie. Ses livres seront des actes.

Pour gagner à sa cause l’élite, le public qui réfléchit, les petits tracts de l’Association ne suffisent pas. D’ailleurs, puisque Maurice de la Sizeranne demande aux journalistes et aux conférenciers de parler désormais souvent des aveugles, ne faut-il point fournir aux journalistes et aux conférenciers des livres solidement documentés. Jusqu’à présent, quand

la presse s’est avisée de parler des aveugles, les articles étaient à l’ordinaire, faute de sources d’information, émaillés de sottises. L’aveugle est pour le voyant un être énigmatique, plein de mystère. On le croit si différent des autres hommes ! On ne l’approche qu’avec appréhension. On interroge non lui, mais son guide. On s’étonne de tout ce qu’il fait, de tout ce qu’il dit.

Lui ôter cette étrangeté doit être la première tâche. Quand vous le connaîtrez, quand vous saurez combien il est semblable à vous, cet anormal, vous n’éprouverez plus cette inquiétude en sa présence, ou même cette répulsion qui arrête en vous l’élan spontané de la sympathie. Même sa laideur ne vous arrêtera plus. Vous n’aurez plus de répugnance à le faire travailler.

Donc il faut montrer des aveugles au public, beaucoup d’aveugles. Le livre sera le prolongement de ces expositions que Maurice de la Sizeranne organise périodiquement à l’Association Valentin Haüy, et où l’on voit, non seulement des travaux d’aveugles, mais des aveugles au travail.

Le livre, toutefois, a sur l’exposition l’avantage qu’il vous conduit jusque dans le coeur de l’aveugle et qu’il démonte devant vous les rouages de son activité. L’analyse psychologique fait le grand intérêt des trois ouvrages que Maurice de la Sizeranne a écrits.

Guadet avait projeté d’écrire Les Aveugles jugés et peints par eux-mêmes . Maurice de la Sizeranne donne en 1888 Les Aveugles par un aveugle, le plus varié de ses livres et le plus attrayant. A côté de pages vivantes et pittoresques sur la vie et l’œuvre de Valentin Haüy, et sur la visite d’une école spéciale, on remarquera principalement la première partie, qui traite de la psychologie, et la dernière qui nous introduit dans des intérieurs d’aveugles.

Les Impressions et souvenirs iï aveugles sont un recueil de cinq articles, dont deux au moins ont frappé vivement

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l’opinion. La presse avait mentionné avec surprise une randonnée que Maurice de la Sizeranne venait de faire à travers l’Allemagne et le Danemark pour visiter des écoles d’aveugles et pour entendre du Wagner à Bayreuth. Quel plaisir un aveugle pouvait-il donc bien trouver à voyager? Il répondit en écrivant Ce qu'un aveugle voit en voyage. L’article intitulé : Un véritable organiste catholique, biographie de l’aveugle Lebel, qui fut professeur à l’Institution Nationale et organiste de Saint-Etienne-du-Mont, constitue un fort curieux témoignage de l’intensité de vie artistique et religieuse à laquelle on peut parvenir dans les ténèbres (1).

Mais voici son maître livre : un livre tout chaud des ferveurs les plus nobles, car avec son cœur d’apôtre Maurice de la Sizeranne y a mis tout son cœur de chrétien. Il s’appelle : les Sœurs aveugles de Saint-Paul : psychologie de la femme aveugle. N’ avez- vous jamais visité, au 88 de la rue Denfert-Rochereau, à Paris, ce bien singulier couvent des sœurs de Saint-Paul où des religieuses aveugles sont mêlées à des religieuses voyantes, et dont tous les efforts sont consacrés au service des aveugles? C’est un curieux spectacle que celui de la salle commune, le jour où une soixantaine de religieuses sont rangées le long des murs pour entendre quelque lecture pieuse, occupant leurs mains sans relâche en même temps que leur esprit : les aveugles affairées à gratter des pommes de terre ou des carottes, à écosser des pois ou des haricots, à faire du filet ou du tricot, tandis que les voyantes leur prêtent à l’occasion le concours de leurs yeux tout en raccommodant le linge de la communauté. L’ordre, fondé en 1853 par la Mère Bergunion et par l’abbé Juge, a opéré cette révolution véritable d’ouvrir la vie monastique aux jeunes filles aveugles qui en étaient jusqu’alors

(1) Je ne parle ni de l’excellent article la Maison , ni de Une prise d'habit chez les sœurs aveugles de Saint-Paul, parce que ces deux études se retrouvent, mieux à leur place, dans le volume suivant. L’article intitulé Intérieurs d'aveugles , traite de questions de patronage plus que de psychologie.

à peu près exclues, et de constituer une congrégation vraiment compétente pour s’occuper des aveugles. Ici, il y a une école pour les petites aveugles, pour les adultes un atelier de tricot et un atelier de brosserie, une maison de retraite pour les aveugles âgées, une imprimerie qui prépare des livres et des journaux pour tous les aveugles de France.

Malheureusement cet ordre bienfaisant ne se développe uère : il n’a point d’autre maison encore que celle de la rue Denfert-Rochereau. Faute de religieuses aveugles? Oh non : les postulantes aveugles se pressent à la porte. Il est stationnaire, faute de religieuses voyantes. La tradition de la maison est de n’admettre qu’une aveugle sur trois religieuses. Faire connaître, faire aimer cette maison, ce sera peut-être susciter des vocations chez des jeunes filles voyantes. Ce sera ouvrir à quelques aveugles le refuge, auquel elles aspirent, d’une vie tout éclairée d’idéal et parfumée de charité, du même coup préparer pour les aveugles de France ces ateliers et ces asiles qui leur manquent si cruellement, et des écoles dirigées avec compétence.

Mais Maurice de la Sizeranne se propose un autre but encore. En nous montrant cette petite religieuse alerte, qui court à travers les couloirs de la maison pour porter sur un plateau bien droit le déjeuner des dames pensionnaires logées à l’autre extrémité du corps de bâtiment, cette autre encore qui dans l’imprimerie range un à un dans le composteur les caractères en Braille pour préparer les grands livres blancs, il veut que nous entrions dans la pensée et dans le cœur de ces femmes courageuses qui se sont vouées librement à ces tâches et les continueront dans la réclusion jusqu’à leur mort. Regardez-les seulement : vous aurez vite compris que le vulgaire se trompe : le monde pour elle n’était point vide du tout. Pour elles aussi la nature avait une caresse tendre et voluptueuse ; la maison familiale avait une voix qui cherchait à les retenir; elles voyaient vraiment, des quatre sens affinés qui leur restent, les personnes dont elles étaient entourées, auxquelles mille liens subtils les tenaient attachées. Elle aussi, n’en doutez pas, la jeune fille

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aveugle, en franchissant la porte du couvent, a quelque chose à « laisser » dehors, elle a « un sacrifice parfumé à offrir ». Prendre une conscience claire de ce sacrifice est une condition indispensable pour mesurer la consommation d’idéal qui se fait dans cette sainte demeure. C’est encore l’occasion de pénétrer sous des aspects très divers la psychologie de l’aveugle.

Tout s’éclaire, voyant sceptique, si vous voulez bien admettre que l’aveugle n’est pas isolé du monde qui l’entoure, que pour lui comme pour le voyant un flot incessant d’impressions du dehors vient sans cesse nourrir et renouveler le courant de sa conscience.

« Il y a pour l’aveugle, écrit Maurice de la Sizeranne, beaucoup de sons, beaucoup de bruits caractéristiques : ici c’est la cloche d’un couvent, là l’horloge d’une église, d’un hôpital ; ailleurs un menuisier, un tailleur de pierres, une maison en construction. Tout est remarqué, associé et mis à profit. Tout cela est pour la ville et le village, mais en pleine campagne la nature prend soin de donner à l’aveugle bien des indications, bien des jouissances, qui sont autant de jalons pour sa route. Ici c’est un mouvement de terrain, une ornière, un passage rocailleux ou sablonneux, une clairière tapissée de gazon, de mousse, d’aiguilles de pin; là c’est un bois résineux, un pré, une meule de-foin, une touffe de genêts et de fleurs sauvages. Ailleurs, ce sera les chuchotements d’un ruisseau, le bruit des arbres ou des arbustes. Les lilas et le chêne ne disent pas la même chose lorsque le vent passe ; ils ne frissonnent pas de la même manière en mai et en octobre. Autres sont les oiseaux qu’on entend lorsqu’on est assis au pied d’un vieil orme, au milieu d’un grand bois, ou sur la berge de la rivière qui traverse la prairie... Le bavardage des coqs et des poules nous annonce l’approche d’une ferme. La nature est donc peuplée, vivante, variée, pour l’aveugle. Sans doute (et c’est presque naïf

de le dire) il lui manque beaucoup de jouissances, d’indications que le clairvoyant possède, toutefois il lui en reste de très pénétrantes, de très précises, que ce dernier soupçonne à peine, occupé qu’il est par les impressions vives, mais distrayantes, que donne la vue (1) ».

En voyage le film des paysages qui défilent devant les vitres du wagon est sans doute perdu pour lui.

« Le bruit du train, l’odeur de fumée de charbon, sont de perpétuels matelas interposés entre la nature et nous. Pour jouir de la nature, il faut que nous soyons en contact avec elle : or, pour cela, la voiture, surtout la voiture ouverte, vaut mieux que le wagon, et la marche à pied bien mieux encore que la voiture (2) ».

Pour la marche elle-même, « les voies étroites valent mieux que les voies larges. Les chemins de traverse sont plus suggestifs pour l’aveugle que les grandes routes, et les sentiers préférables aux chemins de traverse. En effet, le sentier est doux sous le pied, varié pour son toucher plus sensible qu’on ne pense : sable, herbe, mousse, racines saillantes, cailloux, feuilles sèches, brindilles craquantes ou glissantes, toutes choses qui se perçoivent, et singulièrement plus agréables que le macadam poussiéreux des grandes routes, lequel fatigue par son manque d’élasticité autant qu’il est insipide par sa monotonie. Puis, dans le sentier, on se trouve près des choses ; on est çà et là caressé par une branche : on frôle des herbes : des oiseaux se lèvent à votre approche : on sent la végétation : feuilles, fleurs, herbes, tout a son odeur... (3). »

A Kiel, en prenant place sur le bateau à vapeur, Maurice de la Sizeranne éprouve des impressions fortes, variées, qu’il a notées dans ses Souvenirs : l’étroit et mouvant escalier, la maison qui branle, « l’atmosphère de pétrole, de charbon et de cuisine, agrémentée de cette odeur de

(1) Les Aveugles par un aveugle.

(2) Impressions et souvenirs d'aveugle .

(3) Les Sœurs aveugles de Saint-Paul.

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poisson huileux qui règne en Danemark et vous saisit sur le bateau danois », la brise marine qui fraîchit peu à peu, qui excite l’imagination des causeurs. Tout ce tapage pourtant, ces sifflets stridents, ces odeurs fortes vont lui masquer le paysage. Pour qu’il prenne possession de la nature qui l’entoure, plutôt que le bateau à vapeur il lui faut « l’embarcation à rames ou à voile de médiocre grandeur », qui le mettra tout près des clapotis et des remous.

« Là on sent l’eau, les plantes du bord ; pour peu que le vent s’élève, tout s’anime : on entend des bruits de rames, des gémissements de cordes, qui s’harmonisent très bien avec les bruits de l’eau et qui ne les couvrent pas. »

Si vous avez réalisé cette richesse et cette continuité des sensations de l’aveugle, vous ne l’imaginerez plus, comme tout à l’heure, immobile et engourdi : il peut agir parmi les choses et sur les choses puisqu’il est en contact avec elles.

Il ira et viendra très librement sans guide dans les lieux qu’il connaît, sa chambre, sa maison, son jardin, son village, même parfois dans les rues de la ville. Seulement comprenez bien que la faculté d’orientation n’est pas chez lui un instinct dont la nature le gratifierait par une sorte de compensation : elle est, tout comme chez vous, conditionnée par la sensation. Et vous ne commettrez plus l’erreur courante de cette « personne obligeante qui, voulant mettre un aveugle dans son chemin, le conduit au milieu de la voie, après quoi elle lui dit : vous êtes bien au milieu, il n’y a pas d’obstacle ; avancez sans crainte, vous n’avez qu’à marcher droit devant vous. Mais marcher droit au milieu d’une voie large, allée, route ou avenue, voilà précisément la grande difficulté ; aussi, demeuré seul, et libre de procéder à sa guise, l’aveugle qui a quelque habitude de se guider lui-même n’aura-t-il rien de plus pressé que d’obliquer pour aller suivre un des côtés, celui qu’il connaît le mieux, où il sait devoir trouver

le moins d’obstacles, et surtout le plus de points de repère, d’appui; parfois même il préférera rencontrer quelques obstacles, ceux du moins dont il peut se garer, qu’il peut tourner, et avoir des jalons : par exemple, il préférera le côté d’une voie bordée de maisons à celui limitant seulement des jardins sans mur, des champs sans aucune indication sonore, tactile, olfactive ».

L’acquisition de points de repère, voilà, de fait, pour l’aveugle, la condition de l’activité indépendante. Maurice de la Sizeranne nous montre cet aveugle qui, pour se familiariser avec l’hôtel où ses affaires l’obligent à descendre périodiquement, sort de sa chambre la nuit en pantoufles, erre dans les couloirs, monte et descend les escaliers jusqu’à ce qu’il se sente tout à fait maître des lieux. En voici un autre, nouvellement installé dans la ville où on vient de lui trouver une place d’organiste, qui, lui aussi au milieu de la nuit, quand les voitures se sont tues et que les passants sont devenus rares, entreprend d’explorer son quartier pour s’y retrouver sans peine le lendemain quand l’activité se sera éveillée.

Vous ne vous étonnerez plus maintenant, je pense, de cette extrême diversité d’occupations auxquelles Maurice de la Sizeranne vous montrera les sœurs aveugles de Saint- Paul en train de se livrer sous vos yeux. Cherchez en chaque cas les sensations qui permettent à l’aveugle de suppléer la vue absente. Voici une religieuse qui transporte dans de grands brocs la bière au réfectoire, et là distribue elle-même la boisson en la versant dans des cruchons. Comment donc s’y prend-elle pour emplir exactement les récipients sans que le liquide déborde? Elle écoute la bière qu’une voyante regarderait. Elle sait que tout liquide en tombant dans un récipient produit un bruit qui varie selon que le récipient est plus ou moins plein. Et cette autre qui balaye l’escalier? Regardez : son balai n’a point de manche. C’est que la main de l’aveugle a besoin d’être tout près du travail. D’une main elle tient son balai, de l’autre, elle « touche » la poussière ; et elle descend ainsi de marche en marche, un peu

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lente peut-être à s’acquitter de sa tâche qui du moins sera faite aussi minutieusement que par une voyante. On vous expliquera de même comment celle-ci travaille au jardin qui doit fournir de légumes la communauté, cette autre prépare le feu et fait cuire les aliments, comment cette autre allume la bougie.

« Je sais, dit Maurice de la Sizeranne, un certain nombre de vieilles filles aveugles qui vivent toutes seules, par nécessité ou par goût, faisant elles-mêmes tout leur petit ménage ; il y a aussi, plus qu’on ne croit, des mères de famille atteintes de cécité entre vingt et quarante ans, qui, adroites, actives, entreprenantes, continuent à s’occuper de tous les soins de leur intérieur, balayant, essuyant, faisant la cuisine, soignant leurs jeunes enfants, lavant le linge, le raccommodant et confectionnant même quelques vêtements. »

Et, maintenant que vous avez vu les actes de l’aveugle et que vous en avez compris le principe, après l’avoir reconnu si semblable à vous-même, vous serez moins porté sans doute à le considérer comme diminué dans son être moral de même que dans son être physique.

Écoutez ce témoignage de Maurice de la Sizeranne.

« Si l’aveugle a vu seulement jusqu’à huit ou neuf ans, et surtout si, enfant, son intelligence a été développée, il est absolument au niveau intellectuel des clairvoyants puisqu’il possède les notions de couleurs, de perspectives, etc... qui manqueront toujours à l’aveugle-né... J’ai perdu, dit-il, la vue à neuf ans, et j’affirme qu’aucune des notions dont je viens de parler ne m’est étrangère. Il faut dire que, fils de peintre, élevé dans un atelier de paysagiste, pendant de longues heures j’avais assisté à la manipulation des couleurs. Les mystères de la perspective ont été discutés cent fois devant moi ; et même, placé devant une petite table, que je vois dans le coin de l’atelier paternel, je m’étais, au

grand préjudice de mon papier, évertué à faire tourner des ombres. Dans le premier cahier de Cassagne, il y a une meule, connue sans doute de bien des gens, qui ne voulait à aucun prix prendre sous mon crayon la tournure que doit avoir une honnête meule, dans quelque pays que ce soit. Dieu me garde, cependant, de regretter les heures passées là, car aujourd’hui où il y a plus de vingt ans que j’ai cessé de voir, je prends un véritable intérêt à entendre causer peinture, perspective, valeurs, rapports de tons, etc., etc... Tous les ans j’ai soin de me faire expliquer les portraits, tableaux de genre, paysages principaux, depuis les impressionnistes jusqu’aux plus poussinesques, et-je lis attentivement les comptes rendus des diverses expositions. La description d’un site pittoresque a de l’intérêt pour moi : j’aime à savoir ce que l’on aperçoit du lieu où je me trouve, l’aspect du paysage où je me promène, et ce n’est pas vaine curiosité : c’est parce que je me représente ce que l’on me peint. Il me semble alors que j’ai plus de plénitude de vie intellectuelle, que je m’identifie mieux avec les impressions des autres personnes. Je me représente toujours la forme, la proportion, la couleur des choses dont on me parle, les scènes que l’on me décrit ; et la poésie de Victor Hugo me plaît particulièrement par le coloris des images ».

Cette page, Maurice de la Sizeranne l’eût écrite à soixante ans comme à trente. N’est-elle pas un bien frappant témoignage de la persistance des images visuelles dans les ténèbres de l’aveugle; disons mieux : de la persistance de la vie par les yeux après que les yeux se sont éteints? Des rêves visuels, colorés, ont été signalés chez des aveugles plus de cinquante ans après la perte de la vue. Mais il y a les aveugles-nés, dites-vous, qui même par le souvenir ne participent pas au monde de la lumière. — D’abord, ils représentent une proportion infime de la totalité des aveugles, et qui décroît sans cesse avec les progrès de l’hygiène. Surtout, si la couleur se dégrade avec tant de lenteur dans la pensée de l’aveugle, n’est-ce point que l’étoffe intellectuelle est la même chez l’aveugle et chez le voyant? Réfléchissez :

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exceptons quelques idées élémentaires, l’idée de lumière, celle des couleurs, Maurice de la Sizeranne ajoute l’idée de perspective ; quelle notion trouvez-vous dans votre intellect qu’un aveugle ne puisse acquérir avec ses quatre sens? Aucune. Reid l’avait parfaitement vu, tout sensualiste qu’il était, et l’expérience nous montre beaucoup d’aveugles de naissance ou frappés en très bas âge qui sont parvenus à un haut développement intellectuel.

S’il me fallait absolument choisir, disait autrefois Montaigne, j’aimerais mieux perdre la vue que l’ouïe. Il en parlait en dilettante, qui plaçait la conversation au premier rang des plaisirs de la vie. Mais il n’y était pas allé voir. Maurice de la Sizeranne en parle en connaissance de cause et il estime que le sens intellectuel par excellence n’est pas la vue, mais l’ouïe, par où nous viennent habituellement les idées abstraites. « Maintenant je serais mille fois plus séparé du monde pensant en perdant l’ouïe que jadis je ne l’ai été en perdant la vue. Jadis est mis avec intention, car aujourd’hui je prétends bien avoir une vie intellectuelle aussi intense que qui ce soit. »

Et la vie du cœur, pourquoi serait-elle entamée?

Est-ce donc le privilège exclusif des sensations de la vue que d’émouvoir la sensibilité? Celles de l’odorat sont sans doute les moins intellectuelles de toutes. Pourtant,' certaines liturgies feraient-elles aux parfums la place que nous leur voyons, si les parfums ne troublaient point nos âmes jusqu’en leur profondeur?

« Quand je place là devant moi, sur ma table de travail, cette petite branche de pin, ce n’est pas qu’en soi l’odeur de résine fraîche et chauffée au bon soleil d’octobre qui s’en dégage ait un grand charme, mais parce que cette odeur me rappelle très vivement un hiver passé près de la Méditerranée, et une foule d’impressions éprouvées en errant dans les bois de pins au pays du soleil... les impressions

fournies par les sens sont en quelque sorte des signes dont l’âme fait l’usage qu’elle veut. »

N’allez pas croire que les personnes qui entourent l’aveugle n’ont pour lui qu’une « physionomie purement morale et intellectuelle » : leur image se présente à lui avec une grande variété de caractéristiques tactiles et auditives, olfactives aussi quelquefois, qui l’émeuvent comme vous émeuvent les physionomies et les gestes perçus par les yeux.

« Les mains ont des aspects tactiles très variés... Il y a dans la structure d’abord, et ensuite dans les gestes, les contractions de la main, comme un résumé de toute la personne, de ses caractéristiques physiques aussi bien que morales. »

Mais la voix surtout, qui prend des rides avec les années comme le visage, est aussi variée, aussi expressive que la physionomie. Et bien d’autres particularités encore sont susceptibles de frapper et d’émouvoir l’aveugle.

« Il y a, dit Maurice de la Sizeranne, des tics qui s’entendent fort bien. Je connais une religieuse qui, en parlant, lorsqu’elle dit quelque chose d’important, relève un peu son bonnet avec la main. J’avais remarqué et défini ce geste bien avant d’en avoir entendu faire la remarque par un clairvoyant. »

Écoutez combien pour lui la personnalité se révèle dans la manière de marcher.

« La grâce ou la gaucherie, la vulgarité ou la distinction des manières s’y traduisent assez bien. La sonorité du pas, sa cadence, son rythme varient d’après le sexe, l’âge, la complexion physique et aussi le caractère moral de la personne ; les habitudes prises, la préoccupation du moment y marquent leur empreinte. La fermeté, l’indécision, l’étourderie, la brusquerie, le calme, la gravité, l’indolence, l’activité, la timidité, l’assurance, la mièvrerie, la fatuité, la simplicité naturelle, la fatigue, l’entrain s’y reconnaissent jusqu’à un certain point. Écoutez, observez, par exemple, le pas d’un domestique qui descend l’escalier pour aller vous faire une commission; l’allure n’est pas la même que

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s’il sort pour lui, surtout en cachette... Si l’on marche avec des pantoufles, si l’on modifie tout à coup sa chaussure accoutumée, on peut déguiser, grimer son pas, sa démarche, comme sa physionomie. Le pas des enfants est très différent de celui des grandes personnes. Le jeune homme leste, gai, ouvert, n’a pas la même allure que l’homme mûr qui a épaissi, qui se sent important et veut en imposer, se meut avec complaisance, en se regardant marcher comme il s’écoute parler, ou encore que le vieillard dont la démarche devient lente et pesante. Une jeune fille, une jeune femme mince, souple, élégante, gracieuse et enjouée, a dans sa démarche une légèreté, une élasticité, un rythme, une cadence autres que la femme de quarante ans restée élégante, distinguée, gracieuse, mais un peu alourdie et attristée. Auditivement, la démarche de celle-ci ne se confond pas non plus avec celle de la femme grasse et commune, sans charme ni distinction. La nature du vêtement, robe courte ou traînante, ample ou étroite, l’étoffe en soie ou en laine, contribuent aussi, par certains froissements, frôlements caractéristiques, à donner à une personne sa physionomie auditive... »

Les choses qui l’entourent elles aussi prennent vie pour l’aveugle et sa demeure de famille, retrouvée chaque année à l’époque des vacances, tient à son cœur par mille liens sensibles.

« C’est la sonorité spéciale des pas, ici ou là, la résonance plus ou moins grande de telle pièce, de tel escalier, de tel corridor, puis les bruits venant du dehors qu’on perçoit dans telle ou telle chambre à telle saison, à telle heure ; c’est la cloche, l’horloge de l’église, les pendules des maisons voisines qu’on entend l’été par les fenêtres ouvertes, dont les timbres sont variés. C’est le rabot du menuisier à côté, l’enclume du forgeron d’en face ; c’est le sourd roulement du train qui arrive jusqu’ici ; ce sont les grelots de la diligence qui s’obstine à passer à telle heure et qui stationne au bout de la rue, ses chevaux piaffant aux mouches de l’après-midi. Ce sont les cris des gamins des environs qui, depuis trente ans, de génération en génération, viennent

jouer devant cette porte, sur ce diminutif de place, toujours avec les mêmes cris, et sans doute au même jeu. Enfants qui jouent, grandes personnes qui les regardent se sont renouvelés bien des fois, mais le spectacle n’a pas changé ; celui qui revient, clairvoyant ou aveugle, qu’il regarde ou écoute, se retrouve comme aux jours de son enfance où les jeux de ces gamins lui faisaient envie, probablement parce qu’il ne lui était pas permis de prendre ses ébats sur ce lieu quasi public. On entend le grincement d’une pompe, le bruit de la fontaine de la rue; de l’autre côté, c’est la basse-cour, c’est le jet d’eau du bassin, ce sont les appels d’hirondelles qui vont et viennent et font leur nid toujours sous cette même corniche de notre vieille maison de famille, plus exactes, plus assidues que nous au séjour annuel, au foyer paternel. L’atmosphère de la vieille maison paternelle se reconnaît, nous enveloppe, et le cœur se serre ou se dilate à son contact, ou seulement à son souvenir évoqué tout à coup par une des sensations tactiles, olfactives ou auditives qu’on y a éprouvées. »

Il n’est donc point indifférent à un aveugle de vivre en tel lieu ou en tel autre. Il y a pour lui un « paysage auditif » par lequel il communie avec son milieu.

Une âme riche d’aveugle peut projeter autour d’elle dans les personnes et les choses qui l’entourent sa propre sensibilité pour l’y reprendre ensuite dans les sensations quotidiennes qui stimulent sa vie intérieure. Elle peut, en religion, en art, en amour, connaître tous les raffinements de la sensibilité romantique. Lui aussi, l’aveugle, à un mot près, dit avec Olympio :

Nature au front serein , comme vous oubliez Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!

Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines ,

Les grands bois frissonnants , les rocs profonds et sourds,

Et les deux azurés , et les lacs et les plaines,

Pour y mettre nos cœurs, nos rêves , nos amours!

l’idée nouvelle de l’aveugle

Je n’ai pas, dans ces citations, cherché à dissimuler ce que les analyses ont parfois d’un peu laborieux. Nulle préoccupation littéraire ne rabaisse ces livres de bonne foi et le critique leur fait tort qui vient à eux avec ses mesures et ses compas ordinaires. Le préjugé est planté dans les esprits par des racines séculaires ; seul l’assaut de faits répétés peut l’abattre.

« Un soir, dit Maurice de la Sizeranne, vous rentrez tard chez vous. L’électricité ne marche pas. Allez- vous rester au bas de l’escalier pour y passer la nuit? Ou bien réveiller imprudemment une concierge acariâtre ? Mais non ; vous montez parfaitement l’escalier ; vous mettez la clef dans le trou de la serrure ; à tâtons vous trouvez votre bougeoir et vos allumettes. Pourquoi donc ne pas croire que l’aveugle peut se conduire seul? »

Si vous avez compris la leçon de Maurice de la Sizeranne, vous ne prêtez plus à l’aveugle une vie matérielle, morale, intellectuelle, absolument à part des autres hommes. Il devient l’un d’entre vous. Vous ne suspectez plus la qualité de son travail. Vous voudrez participer aux résurrections opérées par l’Association Valentin Haüy et dont Maurice de la Sizeranne va vous faire les témoins.

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