CHAPITRE VII
l’adaptation de l’aveugle au milieu social
Vous voyez, dans un des quartiers les plus fréquentés de la petite ville, rue de la Gare, cette maisonnette propre, coquette, point trop petite en somme : trois pièces au rezde-chaussée, trois au premier étage. Un second étage, comportant grenier et débarras, et un petit jardin, s’il vous plaît, avec des fleurs et un semblant de jet d’eau.
« Allons nous asseoir un instant au salon... C’est bien meublé : sièges et fauteuils en velours d’Utrecht, des rideaux avec tapis agrémentés de passementerie (goût province), pendule de cheminée avec motif de faux bronze doré... Le piano est ouvert : la table d’inscription porte le nom de Montai (le plus fameux des facteurs de pianos aveugles) ; le dessus est chargé de cahiers écrits en Braille (probablement de la musique), au milieu desquels se prélasse la noire boîte à violon. D’ailleurs tout est propre, bien rangé, avec un grain de coquetterie : une femme doit avoir passé par là. En effet, notre musicien est en pleine lune de miel. Voici son histoire en deux mots : c’est celle de beaucoup de ses confrères.
« Avant d’entrer à l’Institution Nationale de Paris où il a été élevé, il n’était pas plus riche que tel de ses camarades aujourd’hui brossiers : parents honnêtes mais pauvres, bonne santé, intelligence suffisante, instincts laborieux... Mais bien vite on a reconnu chez lui des aptitudes musicales assez marquées. Ses études ont été bonnes, et, sans devenir un
l’adaptation de l’aveugle 71
musicien hors ligne, il a quitté l’école bon pianiste, sérieux harmoniste et contrepointiste, et même compositeur, organiste agréable et excellent accordeur.
« La société de patronage l’a envoyé — il avait alors vingt ans — dans cette petite ville. On y demandait un organiste et un professeur de musique, et les environs étaient dépourvus d’accordeur de piano . Dans les premiers temps, la société bienfaisante dut aider son pupille, qui n’habitait alors qu’une petite chambre garnie et prenait pension dans une respectable famille. Mais tout n’était pas acquis parce que notre ami était organiste de S..., tout restait à faire, car si le curé, homme d’esprit et dé cœur, avait osé offrir et su faire accepter à son conseil de fabrique un organiste aveugle, il ne voulait et ne pouvait imposer à tous son protégé pour professeur et pour accordeur... « Faites-vous « connaître, mon cher ; faites-vous apprécier, » tel était le langage du curé et de quelques amis. Pour se faire connaître, il fallait entreprendre des tournées d’accordeur dont les frais égalaient parfois les recettes, puis organiser des concerts avec les amateurs du cru, concerts qu’il est d’usage de donner au profit des « pauvres » alors que soi-même on n’est pas riche. Mais, après avoir bien semé, il est rare que la récolte ne vienne pas... Les tournées de l’accordeur sont maintenant fructueuses, et leur rayon s’est considérablement étendu. Après un des fameux concerts, la fille du sous-préfet, qui avait entendu le maëstro aveugle exécuter avec brio la fantaisie de Prudent sur le Miserere du Trouvère, a dit qu’elle voulait arriver à toucher du piano comme ce monsieur aveugle, qui jouait si bien tous les dimanches à la grand’messe.
« D’autres ont suivi : il a fallu à notre organiste bientôt une chambre plus grande, puis un salon, la petite maison de la rue de la Gare. Enfin une jeune fille sans fortune lui a paru devoir faire son bonheur. On attend un héritier. »
La porte s’est refermée sur nous, et nous voici de nouveau sur le trottoir. « Faire d’autant d’aveugles que possible, nous dit Maurice de la Sizeranne, ce que vous venez de
voir en celui-ci, un travailleur indépendant, le chef d’un foyer, voilà le but de l’Association Valentin Haüy. »
C’est un fait que, si elle laisse la personnalité intacte, la cécité fausse entièrement les rapports sociaux. Incompris dans son milieu, inégal aux autres dans la concurrence vitale, apte seulement à un petit nombre de fonctions dans les cadres de l’échiquier social qui a été tracé par des voyants, l’aveugle a besoin, pour réussir cette adaptation au milieu, d’une aide sociale compétente et dévouée.
Déterminer et préparer les conditions de cette adaptation est essentiellement la tâche de la Commission d’études. Elle est une sorte d’institut, installé au coeur du petit monde des aveugles pour élaborer sa science particulière et en préparer les applications. De ses procès-verbaux, on pourrait tirer toute l’histoire de l’adaptation de l’aveugle au milieu social durant ces quarante dernières années.
Maurice de la Sizeranne va définir la doctrine en vue d’organiser l’action intérieure de l’Association Valentin Haüy, comme, pour son action au dehors, nous venons de le voir fixer l’idée de l’aveugle. Les ouvrages où on la trouve — ouvrages techniques, ceux-là — s’appellent : Mes Notes (1893), Trente ans d'étude et de -propagande (1909 ), La question des aveugles en 1910, aussi la collection du Valentin Haüy dont, jusqu’à sa retraite, il a conservé la direction.
Les années d’enfance sont décisives pour l’aveugle. Combien j’ai connu de parents qui, tremblant que leur petit infirme se heurte contre les murs, l’immobilisaient dans un coin, l’attachaient sur une chaise, le tenaient là, du matin au soir, dans l’inaction. Toute cette sollicitude aboutit sûrement à atrophier les muscles du petit, à entraver ou même