L’ADAPTATION DE L’AVEUGLE
arrêter le développement de son intelligence comme celui de son corps. Qu’on l’encourage au contraire à se mouvoir; qu’il aille, fût-ce au prix de quelques bosses, vers les objets dont la connaissance ne peut lui venir que par le toucher. C’est contre l’affection de ses parents qu’il faut le défendre : s’ils se souciaient moins de lui, la nature ferait son œuvre. Par compassion, ils le gâtent et lui préparent un caractère difficile, dont il souffrira d’autant plus qu’il aura plus besoin des autres dans sa vie. Parle-t-on de le faire travailler? A quoi bon? Pensez donc, un aveugle! et « n’est-il pas assez malheureux déjà sans l’ennuyer de leçons » !
Toutes les écoles spéciales ont vu venir à elles de vrais petits sauvages, auxquels, à les voir, on donnerait cinq ans, bien que leur acte de naissance en accuse dix, malingres, inertes, aux bras et aux jambes maigres comme des allumettes, choyés d’ailleurs, admirés même parfois par de touchantes mamans. Ils sont incapables non seulement de se laver, de se vêtir, mais même de manger seuls, parfois de marcher. Que de temps sera perdu pour les maîtres à corriger les vices de cette éducation préscolaire! L’avenir des moins bien doués est définitivement compromis et il sera bien malaisé que les autres ne conservent aucune lourdeur physique ou intellectuelle de ce long sommeil.
Contre ce mal, qui stérilise l’école, Maurice de la Sizeranne entreprend une lutte méthodique. L’Association organise la recherche des enfants aveugles dans tout le pays. Chaque enfant doit avoir sa fiche au siège social. Puis, une personne est dépêchée auprès des parents avec la mission de les éclairer sur leurs devoirs. En se retirant le visiteur laisse une méthode d’éducation. Oh ! pas un volume : quatre pages, que ceux-là même qui ne lisent pas dans les livres pourront déchiffrer sans peine. C’est le Manuel pour la première éducation des enfants aveugles. A diverses reprises remanié, enrichi progressivement de l’expérience de Maurice de la Sizeranne, traduit en plusieurs langues, il a été très répandu même hors de France, et notamment aux États-Unis.
Et quelle révélation apportent dans bien des maisons
les conseils tout pratiques, terre à terre qu’il propage !
« L’enfant doit apprendre de bonne heure à s’utiliser dans la maison, en se chargeant des ouvrages qu’il peut faire, comme essuyer les meubles, laver les vitres, écosser les pois, peler des pommes de terre, gratter des carottes, dévider du fil, écaler des noix, des amandes, les casser pour l’huile, piler le chanvre et même puiser de l’eau. A un âge plus avancé, il fera sécher le linge, nettoiera les habits, balaiera, fera les lits, lavera la vaisselle, battra le beurre, pétrira la pâte, tournera la meule, traira les vaches, donnera la nourriture aux animaux : dans le jardin il pourra cueillir les fruits, de l’herbe pour les lapins, sarcler et même bêcher, pousser une brouette, porter des fardeaux.
« En un mot, élevez l’enfant aveugle comme étant destiné à vivre parmi les clairvoyants, et comme devant, par sa tenue, par les habitudes de sa vie et par son travail, en différer le moins possible. »
Puis l’Association Valentin Haüy entre en rapport avec' l’instituteur du village auquel ses livres de pédagogie ont eu le tort de ne pas parler de l’hôte inattendu qui se présente. Elle comble la lacune, et, en lui indiquant les méthodes appropriées, elle lui fait comprendre tout le bien qu’il peut faire au petit aveugle, si, en attendant l’âge de l’école spéciale, il l’admet dans sa classe, le mêle aux voyants aussi bien pour les récréations que pour les leçons.
Elle s’efforce d’autre part de dénicher dans les environs un aveugle instruit, et surtout si, pour des raisons de santé, ou parce que l’instituteur l’accueille de mauvaise grâce, le petit ne peut pas suivre l’école, elle charge cet aveugle de lui donner les premières leçons de lecture et d’écriture, de diriger ses premiers exercices manuels, d’essayer ses aptitudes pour la musique. Elle-même fait souvent les frais de ces leçons qui profitent à deux aveugles à la fois, le maître et l’élève. Elle fournit livres, tablette, poinçons, papier.
Fallait-il donc attendre les bras croisés la création de ces pouponnières coûteuses que préconisaient certains théoriciens? Les méthodes simples, pratiques, comme celle-ci,
l’adaptation de l’aveugle
immédiatement réalisables grâce à leur bon marché, sont volontiers celles de Maurice de la Sizeranne.
Une instruction spéciale solide était le pivot sur lequel reposait l’oeuvre de relèvement de Maurice de la Sizeranne.
L’erreur à combattre, en 1890, ce n’était plus le scepticisme : l’utilité de l’enseignement pour l’aveugle n’était plus guère contestée. Le danger n’était plus de manquer d’institutions spéciales ; il était même qu’il y eût trop d’institutions.
Une personne charitable voulait-elle s’intéresser aux aveugles? Elle parlait d’ouvrir une école nouvelle. La presse, de temps à autre, entretenait le public de « milliers d’enfants aveugles demeurant sans instruction ».
Regardez donc les faits, disait Maurice de la Sizeranne : ces milliers d’abandonnés n’existent que dans l’imagination de journalistes altérés d’indignation. Dans toutes les écoles au contraire il reste des places inoccupées. Les directeurs ont beau faire la chasse aux enfants aveugles, ils ne parviennent pas à les remplir. Un enfant paraît-il à l’horizon? Deux ou trois écoles se le disputent. Tenez, voici la liste de ces établissements avec pour chacun le nombre d’enfants qu’il pourrait encore abriter.
Le manque d’écoles, c’est le mal d’hier. Le mal d’aujourd’hui, c’est que les écoles spéciales, étant trop nombreuses, sont petites, pauvres, mal outillées, pourvues de maîtres insuffisants. Que de criminelles illusions elles entretiennent ! Les parents s’imaginent que l’instruction reçue permettra à leurs enfants de vivré de leur travail. Ah ! les douloureux réveils qui attendent ces pauvres enfants à leur entrée dans la vie !
Et impitoyablement Maurice de la Sizeranne va publier des lettres reçues à l’Association qui mettent en pleine lumière cette insuffisance de l’enseignement. Lisez-les, ces
lettres : si c’est l’œuvre scolaire qui vous attire, au lieu de fonder des écoles en surnombre, vous créerez des bourses dans les écoles existantes, vous outillerez ces écoles. Voici des lettres d’accordeurs qui se plaignent de ne pouvoir faire aucune réparation parce que dans leur école on ne les initiait pas à la facture. En voici de musiciens qui ne possédaient par cœur que trois morceaux : l’école n’avait songé qu’à les faire briller devant ses visiteurs. Cette musicienne ne manque pas de mécanisme, mais, proposée pour tenir un harmonium, elle ne sait point accompagner le plain-chant, ne connaît point de cantiques, est incapable d’approprier son savoir aux goûts du public : il faudra une bonne année pour la former. Cette autre est une musicienne suffisante, mais elle est empruntée, ne peut ni se coiffer, ni s’habiller seule, ni se tirer d’affaire à table : comment là placer? Une autre encore découvre, le jour où elle est en face de son premier élève, qu’on ne donne pas des leçons à des voyants de la même manière qu’à des aveugles, puisqu’ils ne lisent pas le Braille, et la voilà fort embarrassée de sa découverte. Que dire de ceux qui, après sept ou huit ans passés à l’école, se plaignent d’être dans l’obligation de renoncer à la profession apprise pour en acquérir une toute nouvelle?
Donc, trop souvent, l’enseignement des écoles n’était pas adapté à la vie. Les problèmes pédagogiques seront constamment à l’ordre du jour de la Commission d’étude, comme au premier plan des préoccupations de M. de la Sizerannne.
Avec la pédagogie spéciale, c’est la vie tout entière de l’aveugle que la Commission d’étude de l’Association Valentin Haüy se propose d’organiser rationnellement. Faute d’un organisme approprié, l’art de tourner les obstacles que la cécité dresse devant l’homme aveugle était abandonné à l’empirisme individuel. Il s’agit de substituer à ces données empiriques des solutions rationnelles déterminées par des
l’adaptation de l’aveugle
hommes compétents à la lumière d’une large expérience.
Il est intéressant de voir la Commission descendre jusque dans le détail de l’activité de l’aveugle, s’occuper de la réalisation de montres à signes en relief, faire étudier et proposer comme sujets de concours la construction de baromètres et de thermomètres tangibles, établir des mètres gradués — mètres rigides et mètres souples — prévoir l’adaptation des jeux à la mode, comme le mah-jung ou les mots croisés. Un jour, elle met à l’étude les repères les plus pratiques poui permettre à l’aveugle de distinguer au toucher les billets de banque ; un autre jour, la manière de lui apprendre à signer son nom en noir — signer lui est indispensable pour qu’il puisse faire lui-même ses affaires.
Le syllabaire qu’a fait éditer la Commission est bien touchant : l’aveugle voudrait, comme les autres pères, diriger l’instruction de ses enfants. Mais comment enseigner à lire dans un livre où lui-même ne peut pas lire? Qu’il prenne le syllabaire de l’Association Valentin Haüy : les lettres Braille, qui accompagnent les lettres en noir, lui permettront de diriger l’exercice tout en le contrôlant.
En ce qui concerne l’activité particulière à chaque groupe professionnel, c’est surtout l’outillage qu’il faut approprier : tel outil, dangereux à manier sans la vue, doit être remplacé, tel autre doit être adapté aux conditions du toucher. Voici, par exemple, pour les brossiers, un couteau à couper le chiendent qui sera employé en toute sécurité par l’aveugle ; et voici pour les accordeurs un tournevis qui permettra d’atteindre les vis dans des creux où le doigt ne pénètre pas.
Le groupe des professeurs de musique, en raison de la complexité de sa tâche, est celui qui a le plus largement bénéficié des efforts de l’Association. Il faut élaborer la meilleure méthode permettant aux professeurs aveugles d’enseigner la lecture musicale à leurs élèves voyants. Parmi bien des projets et des appareils qu’elle a examinés, la Commission a choisi pour le faire construire Y auto-prof esseur de M. Thiberge qui a semblé présenter la solution la plus
satisfaisante. Il faut, au moyen de volumes en Braille munis de repères appropriés, donner aux professeurs la possibilité de guider un enfant inexpérimenté à travers des méthodes en noir. Il faut leur procurer le catalogue de la musique en Braille existant dans le monde. Il faut perfectionner la musicographie Braille.
Mais voici mieux encore : la Commission d’étude cherche à ordonner et à étendre le champ de l’activité professionnelle. Elle contrôle au moyen de statistiques le rendement des différents métiers, et tâche d’orienter les apprentissages d’après les informations recueillies. Des aveugles dans ces dernières années sont devenus professeurs dans l’enseignement public, avocats, prêtres. Dans quelles circonstances peut-on conseiller aux jeunes de s’engager sur leurs pas? La Commission s’est particulièrement préoccupée de développer la profession nouvelle de téléphoniste. Elle a contribué à la construction d’une machine à sténographier en vue de conquérir la profession de sténo-dactylographe.
Les étrangers s’étonnaient parfois de la prédilection que M. de la Sizeranne a toujours portée aux professions de musicien et d’accordeur. C’est qu’il connaissait, lui, le rêve secret qui hante tout aveugle, le rêve d’une vie indépendante, normale, au milieu des voyants, avec un foyer ; et il constatait qu’en France, seules ces professions-là permettaient un peu souvent de le réaliser. Peu après le massage s’y joindra, grâce à l’Association Valentin Haüy. Aussi at-il défendu ces formes d’activité contre deux sortes d’adversaires : ceux qui les compromettaient par des apprentissages insuffisants, et ceux qui, les sous-estimant, rêvaient d’enrégimenter tous les aveugles dans des ateliers spéciaux et dans de petites cités de ténèbres où ils eussent vécu à part des autres hommes.
Un jour pourtant nous le vîmes hésiter : c’était au len-
INADAPTATION DE iN AVEUGLE
demain de la loi de séparation des Églises et de l’État. Les traitements des organistes étaient partout menacés. Les couvents enseignants de femmes, où nos musiciennes avaient trouvé des conditions favorables d’existence, se fermaient sur tout le territoire. J’ai vécu avec Maurice de la Sizeranne cette heure d’angoisse à l’Association Valentin Haüy. Les résultats d’un effort de cent années allaient-ils être perdus?
Maurice de la Sizeranne se remit à l’étude des faits. Eh bien non ! Il ne fallait pas renoncer : avec des appointements diminués, les organistes tiennent bon quand même ; congédiées des couvents, les musiciennes trouvent des postes souvent plus appropriés à leurs goûts dans les pensionnats libres qui en ont pris la succession. L’article, attendu avec anxiété, que Maurice de la Sizeranne publia sous ce titre : Faut-il continuer à former des musiciens? fit sensation dans le monde des aveugles. Il maintenait son mot d’ordre : continuons. Mais il jetait plus pressant cette fois le cri d’alarme qu’il avait poussé dès 1884 : plus de médiocres ! Pour l’emporter, il faut que les aveugles soient techniquement supérieurs à leurs concurrents voyants.