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LA QUESTION DU LIVRE ET LA BIBLIOTHÈQUE BRAILLE

Nous allons choisir, pour en montrer le fonctionnement, un des organes d’adaptation créés par l’Association Valentin Haüy. La Bibliothèque Braille est l’un de ceux où l’on sent le plus constamment l’action personnelle de Maurice de la Sizeranne.

« L’homme ne vit pas seulement de pain, » aimait à répéter le fondateur de l’Association Valentin Haüy. Ne craignons pas que le patronage qu’il organise néglige chez l’aveugle les besoins les plus nobles de l’homme. Si de toutes ses créations sa chère Bibliothèque Braille est celle qu’il a le plus choyée, c’est que, pour beaucoup d’aveugles, sevrés jusque-là de lecture, elle va représenter la source presque unique de la culture intellectuelle, morale, religieuse, esthétique même.

Prenez ce livre Braille : voyez comme il est volumineux- Et pourtant il en faudra onze pareils, onze grands in-8°, comme celui-ci pour transcrire le maigre in-12, le Numa Roumestan de Daudet que vous avez lu hier en une soirée. C’est que, si l’on réduisait la dimension des caractères, ils ne seraient plus perçus aisément par le doigt. Si la page était moins épaisse, les points s’effaceraient à la lecture.

Comprenez- vous maintenant pourquoi l’on avait imprimé si peu en Braille? Le seul prix du papier employé dans la

fabrication des livres mettait en déroute les pauvres bourses d’aveugles. Leur eût-on fait cadeau de livres, comment les loger? Qu’on se représente le taudis d’un chaisier ou d’un brossier : 150 volumes entassés là qui ne feraient au plus que la matière de 8 à 10 ouvrages en noir, ne laisseraient plus de place aux habitants.

La nécessité de recourir à un abrégé pratique adopté par la collectivité était dès le début apparue à Braille. Plusieurs abrégés se disputaient le terrain et divisaient les lecteurs. Tel d’entre eux, celui de Ballu, exigeait un effort de mémoire considérable, qu’on ne pouvait attendre que d’une élite. Tous, reposant sur une notation phonétique, mettaient en péril les fragiles connaissances d’orthographe apportées de l’école. Les aveugles, fort en peine de se défendre contre le « préjugé de la cécité », devaient-ils s’exposer à un des ridicules que la bourgeoisie française pardonne le moins ?

D’un coup d’œil sûr, Maurice de la Sizeranne aperçut qu’un abrégé, pour être reçu de tout le monde, devait être très simple et demeurer fidèle à l’orthographe. S’inspirant d’une tentative faite à l’école d’aveugles de Soissons, il utilisa, pour représenter des groupes de lettres, ceux des 63 signes de Braille qui ne sont point employés en français ou qui ne le sont que rarement. Il aida la mémoire en choisissant autant que possible des signes ayant quelque rapport de forme avec les valeurs représentées. Il figura les mots les plus courants de la langue par des éléments empruntés à ces mots et qui les suggèrent. Ainsi se trouva constitué un jeu de signes aisé à assimiler et qui réalisait sur le Braille ordinaire un gain supérieur à 30 pour 100.

L’abrégé fut sa première création, en 1882. Dès ce coup d’essai, le caractère pratique de son imagination créatrice se révélait. Pour mesurer la portée de cet abrégé, qu’on appela « abrégé orthographique » par opposition à ceux qui l’avaient précédé, il faut le replacer dans un ensemble d’améliorations dues à d’autres inventeurs, toutes favorisées par Maurice de la Sizeranne et qui toutes tendent à réduire

l’obstacle du volume excessif des livres : impression interligne, impression interpoints, etc.

Même réduit d’un tiers, le livre Braille reste trop coûteux pour qu’on puisse songer à produire industriellement les ouvrages qui ne sont pas de première nécessité. La Bibliothèque Braille apportera la solution vraiment efficace.

Les aveugles étaient réduits à se faire copier des manuscrits pour leur usage personnel. Fort peu le pouvaient. Il faut ajouter qu’ assez peu le désiraient. Car c’était un cercle : parce qu’ils avaient peu de livres, les aveugles lisaient peu ; parce qu’ils lisaient peu, ils demandaient peu de livres. La Bibliothèque va rompre ce cercle.

Chacun de nous ne peut se faire copier des manuscrits : faisons donc copier des manuscrits qui soient à tous, dit Maurice de la Sizeranne. La place manque à chacun de nous pour conserver une bibliothèque : ayons donc un local pour les manuscrits de tous. Et d’abord, mettons en commun les livres que nous possédons. Il donne toute sa bibliothèque particulière; son camarade de l’Institution Gérard de la Bassetière, un grand liseur, apporte pour sa part 300 volumes. D’autres les imitent. Une bibliothèque individuelle de 500 volumes eût été un luxe de nabab que bien peu eussent pu espérer au bout d’une vie de collectionneur : en quelques jours, chaque aveugle dispose d’une bibliothèque de plus de 1 000 volumes.

Quand on s’installa avenue de Breteuil, le nombre des volumes approchait déjà de 4 000.

Il fallut bien enfin se résoudre à engager un employé salarié. Avec quel soin Maurice de la Sizeranne le choisit ! Un aveugle : il est indispensable qu’il connaisse la mentalité de ses clients ; un grand liseur : je n’ai pas connu lecteur plus rapide en Braille. Par-dessus tout un homme de tact, aux sentiments délicats, qui saura entendre des demi-con-

fidences, guider sur demande, et seulement sur demande, conseiller sans jamais froisser.

Et, pour ses matinées entièrement occupées, ce bibliothécaire, dont le service ressemble si peu à celui d’un employé, recevra comme salaire savez- vous combien? 30 francs par mois, tout juste un franc par jour. La loi de la maison dans cet âge héroïque de l’Association Valentin Haüy, est que même les employés sont des bénévoles : on leur demande leur coeur, leur tact : ces choses-là ne se payent pas ; et, travaillant aux côtés de bénévoles, ils oublient qu’à la fin du mois ils passeront à la caisse prélever à regret sur le bien des pauvres le minimum indispensable à leur subsistance.

Pourtant la bibliothèque grandit. Et voici le dilemme angoissant qui se formule : faut-il refuser à cette bibliothèque si bienfaisante les ressources indispensables à son développement? Faut-il prélever pour un luxe — le luxe de la lecture — des ressources qui, au vestiaire, au patronage des travailleurs, soulageraient de poignantes misères?

Maurice de la Sizeranne entend qu’elle grandisse sans scrupule. Il fera donc en sorte que les livres ne coûtent rien. Bien mieux : il a décidé que, loin de coûter au patronage, la bibliothèque Braille rapportera. Comment donc vat-il s’y prendre?

Nous connaissons le principe : les manuscrits seront copiés par des bénévoles. La propre sœur de Maurice de la Sizeranne, la baronne de Séréville, a donné l’impulsion en transcrivant les premiers livres.

Pour distraire quelques aveugles, réunir peut-être quelques centaines de livres, fort bien ; l’idée parut excellente. Mais qui donc, en ce temps-là, imaginait que sur ce fondement pourrait s’élever une bibliothèque de 100 000 volumes couvrant 5 kilomètres et demi de rayons, d’un poids de 100 tonnes, d’un volume de 230 mètres cubes ; une bibliothèque capable

de transformer complètement les conditions de la vie intellectuelle des aveugles?

Montez au second étage de la maison de la rue Duroc. Prenez le couloir à droite. Suivez-le jusqu’au bout, et entrez : quelques dames, affairées autour d’une table chargée de fiches, de lettres, de dossiers, sont en train de donner des instructions à des copistes. Elles vous accueillent avec la distinction de manières des meilleurs salons parisiens. Vous êtes au bureau des copistes. Eh bien ! tout le mystère du développement de la Bibliothèque est dans l’ingénieuse conception de ce bureau.

Attirer et retenir un nombre considérable de gens du monde cultivés, disposant de loisirs, prêts à prendre à leur charge tablette et papiers, en un mot à payer encore de leur argent cette bibliothèque qu’ils édifient de leur travail : savez-vous que le problème n’était pas simple à résoudre? Au bureau des copies, constitué de bénévoles comme eux, ils ont trouvé l’atmosphère nécessaire pour les gagner, le tact aussi qu’il fallait pour deviner les goûts de chacun, pour confier à celui-ci un livre de piété, à celui-là un roman, à cet autre un traité de philosophie.

Et encore il ne suffît pas d’obtenir du travail : il faut de bon travail. Ne croyez pas que la précision et l’exactitude sont des qualités banales. Laissé à lui-même, le copiste habituellement change des mots, en ajoute, en saute ; il condense la pensée : le Braille occupe tant de place ! Il en prend à son aise avec les alinéas. Et quelle fantaisie dans la ponctuation ! Les notes lui paraissent habituellement trop longues. Les introductions, jugées superflues, sont volontiers supprimées, les tables des matières oubliées ou allégées. Qu’en feraient des lecteurs aveugles? Chacun s’est fait une idée a priori de co qui peut intéresser les aveugles, de ce qui ne peut pas les intéresser, et la copie est adaptée à cette idée. Les rapports annuels du bureau ont discipliné toute cette fantaisie. Ils ont, au fil de l’expérience, constitué peu à peu un ensemble de règles précises, un petit code: on l’a appelé « la méthode du parfait copiste en Braille ».

Code dépourvu de sanctions. Que de patience il faut pour le faire respecter, que de tact pour oublier au moment opportun telle prescription moins essentielle, et ne pas décourager par des minuties superflues, pour doser à chacun la mesure exacte des préceptes qu’il est capable d’appliquer.

Prenons cette porte à gauche : nous voici dans la pièce des correctrices. Trois dames, des aveugles cette fois, contrôlent ici l’essai que tout copiste débutant doit fournir, quelque chose comme le chef-d’œuvre de l’ouvrier compagnon de jadis. Ces paquets de feuilles Braille ficelés, entassés sur les rayons, ce sont les volumes nouvellement apportés. Un à un ils seront pris par les correctrices, examinés, et les constatations de l’examen seront consignées dans une note en Braille. Les dames du bureau de copie qui, naturellement, lisent le Braille, recevront cette note, et c’est à elles qu’il appartiendra d’adoucir les reproches, de doser le blâme et l’éloge selon la susceptibilité de chacun, d’encourager tout en corrigeant.

Maurice de la Sizeranne a fait mieux que d’élaborer cette technique délicate : il a su trouver’ la personne qui en a fait une chose vivante, l’adaptant, la perfectionnant sans cesse. Quel rare alliage en elle d’aménité et de fermeté; et quel trésor d’esprit et de charité elle a dépensé là, jour à jour, depuis plus d’un quart de siècle !

L’armée qu’elle a constituée peu à peu, et qu’elle commande, compte aujourd’hui 3 000 volontaires. En voici qui transcrivent jusqu’à 80 volumes dans leur année. Celui-ci, en mourant, laissait inachevé son 576e volume. Cette aïeule, à quatre-vingt-dix ans, continue à manier le poinçon qu’elle tient en main depuis deux décades.

Mais, à côté de cette élite dévouée, vous pensez bien que sur ces 3 000 copistes il y en a beaucoup qui ne donnent rien ou presque rien. Ils ont inscrit leur nom, choisi un ouvrage à transcrire, apporté un premier volume, puis rien ne vient plus.

Eh bien, ceux-là mêmes ne sont pas inutiles. Par la copie ils ont appris à connaître l’œuvre. Ils sont devenus des amis

attitrés des aveugles, prêts à venir en aide à nos patronnés lorsqu’ils les trouveront sur leur chemin. Les voilà enrôlés dans l’entreprise de Maurice de la Sizeranne. Celui-ci envoie un don pour la reliure, cet autre pour payer le port des livres en faveur de tel lecteur auquel il s’intéresse. Ils deviennent des clients de nos brossiers, de nos accordeurs, de nos masseurs. Bien des collaborateurs de l’Association Valentin Haüy ont commencé par la copie. Le bureau de copie est une pépinière où tous les services de l’Association viennent chercher du renfort.

Et voilà comment la Bibliothèque Braille, qui menaçait de rogner les vivres aux services vitaux de l’Association, est devenue leur pourvoyeuse et leur soutien.

Mais ces gros livres, toujours circulant, ballottés dans les trains, malmenés par les facteurs, frottés par des doigts lourds, finiront par s’user et devenir d’une lecture difficile. Faudra-t-il donc distraire une partie considérable du travail des copistes pour refaire ceux qui seront hors d’usage? Non, car voici le service de seconde copie.

Passons dans la pièce voisine, à droite. Encore une aveugle qui lit, qui corrige, qui prend des notes. Elle aussi reçoit de Paris et de la province de gros ballots qui s’entassent autour d’elle, sur les rayons que voici. Mais les lettres qu’elle écrit sont en Braille, car les copistes dont elle contrôle le travail sont des aveugles.

Quand un volume est fatigué d’avoir couru le monde, c’est ici que les bibliothécaires apportent l’invalide. Dans ce fichier, voici, en Braille, les titres des ouvrages qui attendent d’être retranscrits. Dans cet autre, sont les noms des aveugles qui se proposent pour faire de la copie : un hospitalisé, qui, sans ce travail, n’aurait jamais un sou à lui; un brossier, qui veut occuper des heures de chômage ; un musicien de petite ville dont les leçons n’emploient point tout le temps,

et qui a besoin d’un supplément pour boucler son pauvre budget.

La seconde copie a une autre utilité encore : il y a des livres trop peu lus pour qu’il faille les imprimer, trop demandés cependant pour qu’un seul exemplaire suffise. On fera doubler, et s’il le faut, tripler le premier par des aveugles.

Et de la sorte, nous allons pourvoir aux besoins de nombreux lecteurs sans avoir détourné une minute du temps précieux de nos copistes voyants. Et nous faisons coup double : en même temps que nous assurons la conservation et l’extension de la bibliothèque, nous apportons à un groupe d’aveugles l’assistance par le travail, la plus féconde des formes d’assistance.

Quel dommage que des dons ne soient pas venus en plus grand nombre pour permettre de payer moins misérablement leur travail ! Cette fois c’est tout un service de patronage qui s’appuie sur la Bibliothèque, qui vit de la Bibliothèque.

Ainsi outillée pour acquérir sans cesse de nouveaux livres sans perdre aucun des anciens, la Bibliothèque Braille a grandi rapidement. Il avait fallu quinze ans pour atteindre 5 000 volumes. Mais voici vers 1900 le bureau des copistes qui élabore sa méthode. Trois ans suffiront pour acquérir les 5 000 volumes suivants, et moins de trois ans pour passer de 10 000 à 15 000. En 1914 nous approchons de 50 000. Mais la guerre vient : les tablettes, le papier manquent. Maurice de la Sizeranne s’ingénie. Après un arrêt, la course reprend : il faut des livres pour les aveugles de la guerre. L’année 1917 en apporte 4 000, plus de 4 000 l’année 1918. Grâce à ce rythme, à peine ralenti, nous dépassons aujourd’hui 100 000.

Reprenons le couloir, vers l’escalier. Laissons à droite cette grande pièce, la salle des lecteurs : nous y reviendrons tout à l’heure. Nous voici dans la cité des livres blancs.

Ces épines chargées de volumes, symétriquement rangées à droite et à gauche de l’allée centrale, sont séparées entre elles par d’étroites ruelles — des aveugles s’orienteront là bien facilement. Elles sont réparties sur trois étages bas qui correspondent, remarquez-le, à deux étages seulement dans l’autre partie de la maison. Maurice de la Sizeranne a imaginé cette disposition pour qu’un livre quelconque, fût-il sur le plus haut rayon de l’épine, pût être atteint sans échelle.

Catalogues sur fiches, fichier par noms d’auteurs des volumes prêtés, autre fichier par noms de lecteurs, tout est en Braille.

Si je vous dis que près de 70 000 volumes sont prêtés chaque année, réaliserez- vous la somme de démarches et de manipulations que représente ce nombre? Eh bien! toutes, absolument toutes, dans un ordre parfait, sont entièrement assurées par des bibliothécaires complètement aveugles. Ils sont quatre maintenant. Maurice de la Sizeranne a gagné sa gageure : aucun employé voyant à la Bibliothèque. Puisque enfin la Bibliothèque devait coûter quelque chose, il fallait que tout l’argent qui se dépense ici, dépensé pour des aveugles, tombât jusqu’au dernier sou dans des poches d’aveugles.

Comptons bien : nous avions trois correctrices aveugles à la première copie, plus une à la seconde copie, plus quatre bibliothécaires : avec un relieur et trois bibliothécaires pour la Bibliothèque Braille musicale , dont nous parlerons tout à l’heure, cela fait, sans parler des copistes de seconde copie, douze aveugles qui vivent du service de la Bibliothèque Braille.

Source de distraction principalement à l’origine, la Bibliothèque Braille, à mesure qu’elle perfectionnait ses méthodes, tendait à devenir en outre de plus en plus un outil de travail. A ce titre, surtout par sa section spéciale des étudiants et

par sa section musicale, elle est un précieux instrument de reclassement social.

Vers 1895 l’aveugle qui voulait s’élever au-dessus de la culture primaire départie dans les écoles spéciales ne trouvait aucun ouvrage en Braille à sa disposition. Il en était réduit aux livres qu’il se faisait dicter ou qu’il faisait transcrire à grands frais. J’en sais qui ont durement souffert de cette lacune.

En vingt-cinq ans la Bibliothèque Braille de Maurice de la Sizeranne a transformé la situation : aujourd’hui les aveugles qui désirent se livrer à des études non seulement secondaires mais supérieures trouvent, quelle que soit la branche qu’ils ont choisie, une ample provision de livres qui les attend ; ils trouvent surtout un groupe de copistes prêts à transcrire tout ouvrage dont ils auront besoin.

Gomment ! Obtenir de bénévoles la correction qu’exigent des livres latins, grecs, des traités de hautes mathématiques? Quand le bureau de copie eut fixé sa méthode et formé ses cadres, on trouva des copistes même pour ces besognes. La méthode imposée permettait d’ailleurs, sans craindre les disparates, de morceler un ouvrage pour en confier les diverses parties à différents copistes. Voici vers 1910 le Port-Royal , de Sainte-Beuve, en 60 volumes ; Y Histoire de la Monarchie de Juillet , par Thureau-Dangin, qui en compte 111 ; V Europe et la Révolution , d’Albert Sorel, 114. Plus tard on osera entreprendre Y Histoire universelle , de Lavisse et Rambaud, qui n’en remplira pas moins de 360, P Histoire de la guerre de 1914, par Hanotaux (200 volumes). Le Braille fournit des alphabets pour toutes les langues, à commencer par le grec et l’hébreu, un abrégé pour le latin grâce auquel la Somme de saint Thomas ne représente que 150 volumes, des notations pour les mathématiques, la physique, la chimie. Et il n’y a point de genre si austère pour lequel on ne trouve preneur désormais.

Ne vous étonnez pas si, dans cette branche qui vous est familière, vous constatez que tel ouvrage, que vous jugez important, manque encore à notre catalogue : le caractère

tout pratique, empirique même, que nous avons signalé dans la plupart des créations de Maurice de la Sizeranne se retrouve dans celle-ci. Point de listes savamment dressées pour chaque discipline, et méthodiquement exécutées. Chaque année étudiants et professeurs sont priés de faire connaître les livres qu’ils désirent pour suivre ou pour faire leurs cours, et ces livres sont aussitôt distribués à des copistes d’élite. Le hasard des demandes a donc pu laisser dans l’ombre tel ou tel ouvrage important. Le catalogue fait apparaître ces lacunes qui, au fur et à mesure des possibilités, seront comblées. Ce qu’il fallait, n’était-ce pas qu’avec des ressources limitées le bureau des copistes fût assuré de faire face aux besoins urgents? Et puis surtout, lorsqu’il sait que son livre est attendu, lorsqu’il connaît l’aveugle qui l’attend, l’usage qu’en fera cet aveugle, ne croyez- vous pas que le copiste travaille avec beaucoup plus d’ardeur que pour un bienfait lointain et douteux?

Je rapporte ici, pour finir, le témoignage d’un aveugle qui a été reçu troisième à l’un des plus techniques parmi les concours de l’agrégation, celui de grammaire, et qui enseigne aujourd’hui dans un lycée. Il me dit avoir eu chez lui jusqu’à 300 volumes de la Bibliothèque à la fois.

« Sans l’aide constante de la Bibliothèque Braille, sans les milliers de volumes que je lui ai empruntés, sans le millier au moins de volumes difficiles en grec ou en latin qu’elle a fait copier sur ma demande, il m’eût été impossible de suivre les cours d’un lycée et de la Sorbonne. »

YII

Pour la section musicale la trouvaille fut l’adjonction d’un service de renseignements et d’un service de transcriptions payées.

Représentez-vous la vie de nos musiciens dispersés dans les petites villes. Ils ont débarqué là un beau jour, tous frais émoulus de l’école, avec, dans la mémoire, un maigre bagage

de morceaux appris en classe, et dans leur valise quelques partitions en Braille. Au début cela fait l’affaire, mais ils seront vite au bout de ce pauvre répertoire. Le public demandera les nouveautés, la méthode à la mode pour les leçons. Si notre musicien néglige de se renouveler, le curé fera venir un jour son organiste : très bien, mon ami, votre offertoire de dimanche, mais nous l’avons trop souvent entendu. Il faudrait varier, attirer les fidèles au saint office. Le moyen, pour notre isolé, je ne dis pas de se procurer des nouveautés, mais même de les connaître?

Eh bien, d’abord il s’abonnera à la Revue Braille musicale que publie mensuellement l’Association Valentin Haüy, en points saillants naturellement. Elle tient ses lecteurs au courant du mouvement musical, les rattache à la vie artistique des grands centres, et aussi elle les informe des nouvelles partitions qu’ils peuvent se procurer en Braille.

Et puis, surtout, il écrira à la Bibliothèque Braille musicale. Les lettres reçues diront souvent : « J’ai un concert à donner dans telles circonstances ; indiquez-moi comment je puis le composer. Que me conseillez-vous de donner pour telle messe, célébrée à l’occasion de telle fête? » Le rôle de notre bibliothécaire est d’entretenir une très lourde correspondance, toute de conseils et d’informations. Bien entendu, les partitions sont envoyées gratuitement au correspondant. Ainsi la section est dans toute la France la pourvoyeuse de la vie professionnelle de nos musiciens. Que de fois elle a permis de donner satisfaction à une impérieuse demande ! Combien elle a sauvé de situations menacées !

Mais, si la Bibliothèque Braille ne possède pas telle méthode, que la nouvelle élève de notre aveugle veut absolument utiliser parce qu’elle l’a acquise sur le conseil d’un professeur précédent, tel morceau qu’elle tient à apprendre parce qu’une de ses compagnes le joue? L’affaire presse. Ici intervient le service des transcriptions rétribuées. Un copiste spécialisé dans la transcription de la musique est attaché à l’Association Valentin Haüy, ut, moyennant une somme artificiellement abaissée grâce à une subvention de

l’œuvre, la copie pourra être effectuée dans un temps relativement court. Souhaitons que, quand son possesseur n’en aura plus besoin, à tout le moins après sa mort, cette copie revienne à la Bibliothèque se mettre à la disposition de la collectivité (1).

Je lis dans le rapport de 1918, au moment où prit fin la direction effective de Maurice de la Sizeranne, que la bibliothèque Braille musicale était alors en relation avec un millier de musiciens dont elle était la pourvoyeuse et la conseillère ordinaire, et auxquels elle expédiait en moyenne 400 paquets par mois.

Il y a trente ans les aveugles même instruits lisaient en général fort mal le Braille ; dans la génération actuelle, lire bien par le toucher est devenu chose banale. C’est le signe d’une transformation profonde : avec l’habitude de la lecture, la Bibliothèque Braille, précieux instrument professionnel pour beaucoup, a en outre répandu dans le monde des aveugles le goût de la culture intellectuelle.

(1) D’autres œuvres depuis sont venues aider l’Association Valentin Haüy dans sa tâche de pourvoyeuse de livres, notamment pour les intellectuels et les musiciens. C’est Maurice de la Sizeranne qui a tracé le modèle.

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