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CHAPITRE IV

LES PREMIÈRES CRÉATIONS (1881-1889

Un long temps passera encore cependant avant que soit constituée l’Association Valentin Haüy. Huit années de patience, remplies par des travaux d’approche, voilà la grande leçon que nous offre ce chapitre. Maurice de la Sizeranne sait que, selon le mot d’Anatole France, le temps ne conserve rien de ce qui a été fait sans lui.

Commençons par grouper les intéressés et par leur donner le sentiment de leurs intérêts communs. C’est le Braille qui nous y servira. Trois des premières créations le concernent : un abrégé (1882) ; les premiers périodiques en Braille (1883- 1884), la bibliothèque Braille (1884).

Nous retrouverons plus tard l’abrégé et la bibliothèque Braille, au moment de leur plein épanouissement. Le Louis Braille va être le premier lien efficace.

Étrange journal ; destiné à des aveugles, rédigé par des aveugles, imprimé par des aveugles. Le premier numéro était daté du 4 janvier, jour anniversaire de la naissance de Braille.

Le but était ainsi défini :

« Unir les aveugles lisant le français, les renseigner sur tout ce qu’il leur est utile de savoir et qu’ils ne peuvent apprendre ailleurs. »

Et voici le programme :

« Explication de systèmes, d’instruments nouveaux et perfectionnés, reconnus bons et pratiques par des aveugles compétents ; vies d’aveugles remarquables ; catalogue des livres imprimés en Braille ; paroles françaises, musique de tous pays ; œuvres des aveugles éditées pour les clairvoyants ; livres en Braille, appareils à vendre d’occasion ; moyens pratiques d’acheter tout cela. Nouveaux emplois obtenus par des aveugles. Fondations d’établissements en notre faveur. Réponse à des questions posées par des abonnés, exemple : en tel cas, que doit faire un aveugle? »

J’ai relu avec une religieuse émotion ces premiers numéros de quatre pages seulement. « Dans notre écriture, y lit-on, les mots sont précieux : n’en dépensons pas un inutilement. » Il fallait un Louis Braille très bon marché pour grouper autour de lui la famille entière des aveugles.

La voilà qui se forme. On apprend dans le Louis Braille que le jeune Albert Mahaut vient de passer brillamment son brevet élémentaire, qu’à l’exposition de Blois le facteur Oury a obtenu un prix pour ses pianos ; une pièce de Chava gnat, F Amphore, vient d’être représentée à Paris. Marty a remporté un premier prix d’orgue au Conservatoire. Toutes ces nouvelles, les lecteurs sentent qu’elles viennent de chez eux ; aucune ne les laisse indifférents, car tout succès d’un aveugle est un peu leur succès personnel.

Une famille a des ancêtres communs dont le souvenir unit ses membres. Les aveugles qui lisent sont tous enfants de Valentin Haüy et de Louis Braille. Voici dès les premiers numéros des biographies de l’un et de l’autre ; aussi de Garn

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tier, le père des musiciens, de Montai, le père des accordeurs. On ouvre une souscription pour l’érection d’un buste de Braille dans sa petite patrie, à Goupvray.

Surtout les catalogues, les adresses de copistes, les renseignements pratiques de tout genre que le Louis Braille publie facilitent à chacun sa tâche et, en assurant la liaison entre eux, il offre aux membres de la famille le moyen de s’aider les uns les autres.

« Depuis trente ans, s’écrie-t-il, que la France compte un grand nombre d’aveugles exerçant une profession intellectuelle ou manuelle, si chacun d’eux avait dans sa sphère tenté de grands efforts pour être utile à ses confrères, le niveau général du bien-être des aveugles instruits serait certainement plus élevé... Voici à Paris six aveugles facteurs de pianos : par leur magasin, leur clientèle, leurs relations commerciales, ils peuvent beaucoup aider les compositeurs à vendre leur musique, les professeurs à trouver des élèves, les accordeurs des accords de pianos, et même les ouvriers dea. commandes en tout genre. »

Et puis le Louis Braille est plein d’exemples fortifiants. Jaillet vient de mourir. Beaucoup d’entre vous l’ont connu, Jaillet, l’organiste de Saint-Étienne à Rennes. Oui, il a eu bien de la peine à se faire une clientèle ; mais enfin, à force de travail et de bonne conduite, il y était parvenu, il a élevé sa petite famille, et même, savez-vous? il avait économisé de quoi vivre tranquille dans ses vieux jours. « Honneur à de tels aveugles ! » Ainsi le Louis Braille donne à son lecteur confiance en soi, sûr moyen d’inspirer le goût de l’effort, et de relever en chacun le niveau de la moralité. Écoutez un des abonnés conter à ses camarades une aventure dont il vient d’être le héros :

« J’ai entrepris de réparer une pendule fabriquée sous Louis XIV, dans laquelle il y a un petit orgue à cylindre et quatorze personnages mécaniques. Depuis deux ans le propriétaire de cette pendule cherchait vainement quelqu’un qui voulût se charger de la réparation ; tous les horlogers et mécaniciens auxquels il en parlait disaient que c’était im-

possible. Un jour que j’accordais son piano il me parla de sa pendule ; je lui demandai de me la confier, promettant de la lui rendre en parfait état. La bienheureuse pendule fut portée chez moi par deux hommes, car elle a 1 m. 20 de hauteur, et pèse au moins 60 kilogrammes. Deux mois après (je n’y pouvais travailler que le soir, et pas tous les jours), cette pendule réputée irréparable marquait admirablement les heures ; l’orgue jouait ses gavottes et ses polkas du temps jadis, que les personnages dansaient parfaitement en mesure, en battant des mains et en remuant les lèvres, comme ils devaient le faire sous le règne du Grand Roi, quand la pendule était neuve... Cela prouve que quand il le veut un aveugle peut faire des choses regardées comme impossibles par les clairvoyants. »

Des œuvres travaillent pour nous, sans doute ; mais comptons sur nous-mêmes d’abord, voilà la grande leçon du Louis Braille.

Le nouveau journal prospéra vite : dès le mois de juillet il a doublé le nombre de ses pages, qui sera porté à quatorze en 1886. Surtout un supplément s’y ajoute en 1884 : la Revue Braille , une toute petite sœur très humble de la Revue des Deux Mondes et du Correspondant , dont elle résume souvent les articles. De même que le Louis Braille leur apportera les nouvelles de leur petit monde spécial, la Revue Braille tiendra les aveugles au courant du mouvement intellectuel et artistique.

Tandis que d’une main Maurice de la Sizeranne tendait aux aveugles le Louis Braille imprimé en points saillants, de l’autre il tendait le Valentin Haüy , en noir, aux amis voyants des aveugles. Eux aussi, les ouvriers de la tâche entreprise, il faut les grouper et il faut leur assurer des outils de travail. Le Valentin Haüy sera ce greffier de l’expérience

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qui a manqué jusqu’à présent à l’art tout jeune, encore tâtonnant et trébuchant, de la typhlologie. Il mettra au courant de toutes les tentatives faites en France et à l’étranger, et il en suivra les résultats

Du vaste programme de Maurice de la Sizeranne je retiendrai surtout le point essentiel : les rapports établis avec l’étranger. Chaque numéro apporte l’analyse de périodiques anglais, italiens, allemands. Dès le second, une vaste enquête est entreprise sur les travaux manuels des aveugles dans tous les pays, y compris l’Égypte. Voici encore un important article sur les ateliers d’Edimbourg, où, paraît-il, le travail d’ameublement donne des résultats dignes de faire réfléchir en France. Un autre sur l’école d’aveugles du Canada.

Et le mouvement en retour de la France vers l’étranger ne tarde pas à s’établir par la même voie : dès la fin de la première année le Valentin Haüy a pénétré partout où l’on s’occupe des aveugles, même au Brésil et en Australie. Les périodiques étrangers commencent à publier des traductions d’articles qu’il a donnés. En Angleterre, on édite en brochure, pour l’usage des écoles spéciales du pays, la longue étude de Maurice de la Sizeranne sur la « vraie mission des petites écoles ».

A l’occasion du congrès d’Amsterdam, en 1885, une discussion internationale s’engage dans les pages du Valentin Haüy sur l’organisation des congrès. Maurice de la Sizeranne, qui s’est rendu à Amsterdam, a été choqué par l’inanité des discours d’apparat où se réfugie fatalement l’incompétence des personnages officiels. Il constate au retour, dans le Valentin Haüy , que la besogne utile ne se fera guère qu’en dehors des réunions ; et pour l’avenir il propose un changement de méthode. D’Allemagne, de Hollande, du Danemark, les correspondances affluaient à la direction du Valentin Haüy; Moldenhawer, le directeur de Copenhague, manifestait son intérêt en apportant des suggestions de détail.

A peine né, le Valentin Haüy s’imposait hors de France comme en France ; il tendait à devenir une sorte d’organe

international pour l’étude des questions relatives aux aveugles.

Voici donc les typhlophiles groupés : ils demandent qu’on organise leur travail. Trois créations y pourvoiront : la Conférence, le Musée et une Bibliothèque de livres techniques, qui tous les trois prennent, comme le périodique, le nom de l’illustre initiateur.

Dès la fin de sa première année d’existence, en décembre 1883, le Valentin Haüy invitait les amis des aveugles à se réunir le quatrième jeudi de chaque mois de 4 heures à 6 heures chez Maurice de la Sizeranne, 37, boulevard des Invalides.

« On étudiera, on discutera les inventions, les projets nouveaux ou à parfaire, qui sont présentés à la direction du Valentin Haüy. Les inventeurs de systèmes, les promoteurs d’idées nouvelles, les amis des aveugles habitant l’étranger et de passage à Paris, seront invités à venir exposer leurs idées à ces réunions ; on pourra aussi y donner lecture des travaux sur les aveugles écrits en France ou à l’étranger, inédits ou peu répandus. »

On vint beaucoup et régulièrement. Des témoins m’ont dit le grand intérêt qu’on prit à ces réunions. Mme de la Sizeranne y apportait le charme de sa présence. Dans les intermèdes, ménagés en vue de faciliter de fructueuses conversations, on passait le thé ou bien, pour fêter quelque visiteur de marque, l’on débouchait une bouteille de ce fameux vin de l’ Hermitage, don généreux des vignes de la famille.

Les inventeurs affluèrent très vite. En voici quatre en une seule séance : avec Ballu, qui ne manque jamais une réunion, le comte de Beaufort, inventeur de la stylographie pour la correspondance de l’aveugle avec les clairvoyants; Recordon, qui a imaginé une machine pour écrire à la fois en Braille et en noir; Malizart qui s’occupera jusqu’à quatre-

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vingts ans de la construction des tablettes Braille. On parle d’une encre épaisse dont quelques-uns attendent merveille pour tracer des dessins en relief. La presse de tous les pays a fait grand bruit autour du visagraphe Naumburg et de F électrographe Thomas, construits l’un aux États- Unis et l’autre en France pour traduire à l’usage des aveugles les signes visibles de l’ écriture vulgaire en signes tangibles, et leur permettre de déchiffrer les livres des voyants. N’est-il pas bien piquant de constater que justement à la première séance de la Conférence, dès janvier 1884, l’ingénieur Camille Grin présenta un appareil de lecture basé lui aussi sur les propriétés du sélénium, et dont l’objet était identiquement le même? C’est à la Conférence Valentin Haüy qu’un jour l’aveugle Oury présentera le principe d’un appareil à calculer nouveau, qui, avec le concours de MM. Matteï et Martin, deviendra le cubarithme employé dans toutes les écoles de France et dans beaucoup d’écoles à l’étranger.

Les psychologues aussi trouvent ici leur compte. Un jour on traite « des illusions de la vue » ; un autre, « de la perception du beau chez les aveugles. »

Toutefois le maître de la maison marque sa prédilection pour les recherches d’une utilité immédiate : un ancien avoué frappé de cécité, Albert Vacher, expose le problème de la capacité légale des aveugles en France, et son mémoire, pubilé par le Valentin Haüy , fera longtemps autorité.

Quand un étranger peut être attiré à la Conférence, la séance revêt une solennité particulière. Voici dès les premiers hivers l’abbé Burchesi, venu du Canada, l’abbé Vitali, directeur de l’Institution de Milan, le docteur Skrébitsky, de Saint-Pétersbourg, le frère Philibert, directeur de l’école de Bruxelles. Plus tard on rencontrera M. Anagnos, de Boston, Dante Barbi Adriani, de Florence, les demoiselles Segersted, de Suède, Mlle de Neumann, d’Autriche, etc.

La Conférence est un laboratoire de recherches où s’éla-

borent les idées directives de la typhlophilie que le Valentin Ilaüy répand dans les milieux compétents du monde entier.

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Le Musée Valentin Haüy et la Bibliothèque Valentin Haüy , créés tous les deux en 1886, sont en quelque sorte des annexes de la Conférence, les collections indispensables au travail du laboratoire.

La Bibliothèque Valentin Haüy est la collection des ouvrages qui traitent de la cécité et des aveugles.

Le Musée est la collection des appareils de tout genre utilisés par les aveugles dans le passé et dans le présent, ou simplement inventés à leur intention. Justement la Conférence avait mis à l’étude, dans une série de réunions, F outillage pédagogique des écoles spéciales : méthodes d’écriture, cartes en relief pour l’enseignement de la géographie, appareils à calculer. Les professeurs spécialistes de l’Institution avaient été chargés des rapports, et leur investigation devait remonter dans le temps jusqu’à Valentin Haüy, s’étendre dans l’espace à toutes les écoles existantes. Les spécimens qu’on avait pu recueillir avaient cicrulé de main en main et l’on avait à cette occasion mesuré de quel intérêt serait leur groupement. Edgar Guilbeau, qui est le véritable fondateur du Musée, prit la direction de l’entreprise et en assuma personnellement les charges.

L’utilité du Musée, immédiatement sentie, lui attira de nombreux dons. Au bout d’un an, le Valentin Haüy pouvait écrire que, sans bourse délier, le Musée avait acquis déjà 700 pièces représentant une valeur approximative de 10 000 francs. Dès l’automne de 1887, il faudra le transporter du 22, rue Rousselet, dans un local moins exigu, au 14 de la rue Bertrand. Et chaque mardi il recevait des visiteurs nouveaux venus pour s’instruire, souvent des visiteurs de marque.

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