LA MAISON DE LA RUE DUROC, BATIE EN 1906 PAR MAURICE DE LA SIZERANNE
LES PREMIÈRES CRÉATIONS
Ainsi, un à un, Maurice de la Sizeranne a monté les rouages du mécanisme. Qu’attend-il donc encore pour inaugurer sa grande entreprise de charité? Lui seul ne se juge pas prêt. Il continue de s’instruire et de former ses équipes.
En 1885 il publie son Guadet et les aveugles. De 1850 à 1871 Guadet était apparu aux étrangers comme le représentant de la typhlophilie française. C’est l’expérience française que Maurice de la Sizeranne voulait étudier à fond et condenser en un petit manuel à l’usage de ses collaborateurs.
« Mon but, écrivait-il dans sa préface, est un but essentiellement pratique. Sans doute, en écrivant ces pages, j’ai eu l’intention d’ honorer un homme qui a tant fait pour les aveugles, mais je me suis surtout efforcé d’être utile à ceux qui se sont donné la même mission que lui. J’ai voulu leur offrir l’exemple de la vie studieuse de Guadet, et leur présenter un résumé méthodique de ses idées relatives aux aveugles. Ce dernier travail était nécessaire, vu l’étendue et la rareté des ouvrages dans lesquels ces appréciations sont disséminées. »
En même temps qu’il recueillait l’héritage de la tradition nationale, il s’entourait de collaborateurs polyglottes pour reprendre, beaucoup plus active que du temps de Guadet, la correspondance avec les institutions d’aveugles de l’étranger. Lui-même trouvait le temps de voyager. Après Amsterdam il se rend en 1888 à Cologne, pour le congrès allemand des instituteurs d’aveugles qui se tient au Gurzenich. La considération dont les spécialistes de tous les pays entourèrent ce jeune homme de trente ans manifesta l’autorité que le Valentin Haüy lui avait acquise. Il présenta un rapport sur 1’enseignement de la musique et l’emploi de musicien pour les aveugles, sujet sur lequel la France pouvait donner à l’étranger d’utiles enseignements. Le succès fut
grand pour le système français de Braille négligé jusqu’alors en Allemagne en dépit des décisions officielles : deux pages imprimées par l’ imprimerie du Louis Braille selon le procédé dit inter-points, firent sensation, et la musicographie de Paris fut solennellement adoptée comme musicographie internationale.
Au retour, Maurice de la Sizeranne rapportait dans ses bagages des appareils nouveaux pour son Musée, et des idées à mûrir. Si dans ce temps-là le Valentin Haüy et la Conférence s’occupent activement de la question, capitale pour l’enfant aveugle, des leçons de choses, et de renseignement du modelage dans les écoles, c’est peut-être parce que M. de la Sizeranne a visité près de Cologne l’école de Düren qui, comme la plupart des écoles allemandes, tient ces enseignements en grand honneur.
L’Angleterre, toutefois, me paraît lui avoir donné beaucoup plus que l’Allemagne. Il y séjournera en 1890, et là aussi présentera un rapport important au congrès des instituteurs d’aveugles. Depuis près de dix ans déjà il était en relation avec le docteur Armitage, et je crois bien qu’il ne s’était guère passé d’année où ces deux hommes, unis dès leur première entrevue dans un même dévouement, ne se fussent rencontrés, soit à Paris, soit dans quelque congrès. Frappé de cécité partielle en pleine carrière, le docteur Armitage avait dès 1868 fondé à Londres la British and Foreign Blind Association , sorte d’Association Valentin Haüy avant la lettre. Si le Progress et le cabinet de lecture de Londres devancèrent notre Louis Braille et notre bibliothèque Braille circulante, le docteur Armitage, en revanche, enviait la Conférence Valentin Haüy de Paris ; il déclarait vouloir lui donner une sœur au delà du détroit.
C’est Maurice de la Sizeranne qui préparera les prochains congrès internationaux d’aveugles tenus à Paris lors des expositions universelles de 89 et de 1900. Toute la charge de leur organisation reposera sur lui. Le voilà devenu le centre du grand mouvement typhlophile international où, grâce à lui, la France a repris son rôle directeur.
LES PREMIÈRES CRÉATIONS
Et à l’intérieur peu à peu le patronage s’organisait : le patronage est au bout de toutes les créations que nous avons vu Maurice de la Sizeranne entreprendre depuis 1882. Une correspondance considérable parvient maintenant chaque matin à la direction du Louis Braille , permettant de suivre les besoins des aveugles dispersés dans tout le pays, de connaître les difficultés auxquelles chacun se heurte. A ses heures de réception — au moins quatre par semaine — des parents viennent demander à Maurice de la Sizeranne des directives pour l’instruction de leur enfant aveugle. Ils ne pouvaient pas se décider à se séparer du petit infirme. Maurice de la Sizeranne parlait de l’avenir, de la nécessité où serait l’enfant de gagner un jour sa vie, de l’indépendance à laquelle il avait droit, des reproches qu’il pourrait adresser à ceux qui, par une tendresse mal comprise, l’auraient privé d’instruction. Plus souvent c’était un aveugle adulte qui venait demander un conseil, un homme déjà pourvu d’une profession qui, déçu par une première expérience, désespérait de trouver du travail.
Découvrir des emplois était la grande préoccupation de Maurice de la Sizeranne. Il se faisait commis-voyageur pour placer des organistes. Il en installa notamment plusieurs dans le Dauphiné. Pour gagner les curés hésitants, lui-même se mettait à l’orgue. Et il adaptait son jeu aux goûts du milieu. Un jour, à Voiron, les membres de la fabrique étaient en grand émoi de le voir à la tribune : un aveugle ! Sûrement il allait détériorer l’instrument que la paroisse avait payé si cher ! Il fit rouler sur leur tête une de ces sorties à grand fracas qui rappellent à Descaves les déménageurs bousculant de gros meubles à l’étage supérieur de nos maisons. Dans un sursaut d’admiration la place fut enlevée.
Des services réguliers se constituaient peu à peu. Le Louis Braille centralisait les commandes : commandes de papier,
de tablettes, en vue d’obtenir pour tous des conditions plus avantageuses. Et voilà l’origine de notre service actuel des publications.
Un jour, grande nouvelle : on lit dans le Louis Braille qu’un aveugle, accordeur et professeur de musique à Montluçon, a obtenu de voyager sur le réseau d’Orléans en ne payant qu’une place pour lui et son guide. La direction du journal se met en campagne : au printemps de 87, voici que le P.-L.-M. fait une première fois la même concession à son tour. Les coeurs battent d’espérance : la surcharge du billet du guide sera-t-elle bientôt épargnée à l’aveugle qui va placer des brosses ou accorder des pianos dans la ville voisine? Peu à peu les autres compagnies suivirent. Et c’est ainsi que se trouva formé dès 1888, dans le cabinet de Maurice de la Sizeranne, avenue de Villars, le service des permis de chemins de fer qui devait prendre plus tard une si grande extension.
Une autre fois on apprend qu’un des membres de la Conférence a été chargé d’aller visiter à domicile les aveugles illettrés et de leur enseigner le Braille. Les enfants empêchés par leur âge ou par leur santé de fréquenter l’école tirèrent grand parti de cette initiative. Les ouvriers, courbés sur une besogne qui les nourrissait bien juste, montrèrent peu d’empressement. Les visites n’étaient point perdues pourtant : elles apportaient des conseils, des distractions, une aide pour l’écoulement de la marchandise. Et ce fut l’origine d’un autre service.
Les ouvriers maintenant sont à pied d’œuvre. Le moment est venu enfin de réaliser le grand projet.