II
Dresde sur les rapports de Richelieu avec Briihl inquiétaient sérieusement le ministre de Prusse et pouvaient être présentés par lui sous une couleur fâcheuse, Puisieulx chargeait spécialement l'ambassadeur de France, des Issarts, de rassurer son collègue : « Dites-lui bien, écrivait-il, que le roi n'a pas changé de principes, qu'il n'y a rien ou, du moins, rien de sérieux dans la mission qu'on prête au duc de Richelieu. Il ne peut avoir été question, dans cette prétendue mission, de rien qui puisse inquiéter la cour de Berlin... Il ne nous convient pas moins qu'au roi de Prusse lui-même que ce prince, à la paix générale, puisse demeurer tranquille possesseur de l'acquisition que ses victoires lui ont procurée *. »
D'Argensoh, on en conviendra, n'aurait pas mieux dit. Les gouvernements parlementaires ne sont donc pas les seuls où l'opposition, arrivée au pouvoir, pratique souvent la conduite et tient le langage que, la veille, elle censurait le plus amèrement.
Frédéric aurait été difficile s'il ne se fût pas contenté de ces assurances, d'autant plus qu'il ne tenait qu'à luide penser que le nouveau ministre,
1. Puisieulx à des Issarts, 11 avril 1745. {Correspondance de Saxe, — Ministère des affaires étrangères.)
en se jetant ainsi en quelque sorte à sa tête et en se confondant en protestations d'amitié, ne faisait qu'obéir au sentiment général du public français, et qu'il n'aurait pas été maître de le contrarier. C'est du moins ce que lui assurait au même moment, dans un langage enthousiaste, un ami du ministre tombé, qui ne demandait pas mieux que de rester le courtisan et le conseiller de son successeur. Le bruit s'étant répandu que le roi de Prusse était malade : « cette mauvaise nouvelle, sire, vous aurait fait plaisir, lui écrivait Voltaire, si vous aviez vu comme elle a été reçue. Comptez qu'on fut consterné et qu'on ne vous aurait pas plus regretté dans vos États. Vous auriez joui dé toute votre renommée; vous auriez vu l'effet que produit un mérite unique chez un peuple sensible; vous auriez senti la douceur d'être chéri d'une nation qui, avec tous ses défauts, est peut-être, dans l'univers, la seule dispensatrice de la gloire *. »
Caresses et compliments, Frédéric, complètement rassuré sur les conséquences du changement ministériel, reçut tout avec une bienveillance dédaigneuse. « Vous ferez bien, dit-il à Cham-
1. Voltaire à Frédéric, 9 mars 1747. {Correspondance géné^ raie.)
brier, de glisser, dans vos discours avec les ministres de Sa Majesté Très Chrétienne, que fêtais parfaitement informé du chipotage entretenu avec la cour de Vienne par la cour de Saxe; qu'à la vérité, on ne saurait trouver à redire de quel canal la France se servait pour avoir la paix, pourvu que mes intérêts ne fussent point sacrifiés; ce que la certitude où j'étais de la droiture des sentiments et des intentions de Sa Majesté Très Chrétienne et de ses lumières, ne me permettait pas de concevoir... — Je sais très bien, ajoulait-il ailleurs, que les ministres saxons n ont fait qu'amuser les Français et les tromper. »
Bref, il résumait en ces quelques mots la ligne prescrite à ses agents. <r Je vous dirai pour votre direction, dans le fond de l'âme, que je ne souhaite rien de plus que de pouvoir rester neutre et me mettre vis-à-vis de la France, sans reffaroucher ni la rebuter... Je connais assez mes intérêts pour être convaincu de la nécessité qu'il y a d'être indissolublement attaché à la France, si je ne voulais préjudicier à mes intérêts, comme il était réciproquement de l'intérêt de la France de me tenir à elle et de m'avantager, si elle ne voulait préjudicier à ses affaires, et qu'en conséquence nous étions naturellement si bien ensemble que nous
ET LE MARQUIS d'aRGENSON. 149
n'avions pas besoin de traité d'alliance, mais seulement d'agir toujours et de chaque côté, conformément à nos intérêts réciproques *. » — « Le duc de Richelieu, écrivait-il encore à Voltaire, a vu à Dresde des dauphines, des fêtes, des cérémonies et des fats : c'est le lot d'un ambassadeur. > Comme il était vraisemblable que Richelieu, plein de son importance, s'était vanté à Voltaire de ses hauts faits diplomatiques, c'était une manière assez directe de lui faire savoir, en haussant les épaules, le peu de cas qu'il convenait d'en faire. En somme, il était impossible de témoigner au nouveau ministre français une confiance fondée sur moins d'estime. Autant valait dire en propres termes : Je vois que je vous suis tellement à craindre que vous n'aurez jamais le courage de vous séparer de moi. Aussi il se sentait désormais si bien maître de la situation qu'il ne craignait pas de donner publiquement aux agents français des témoignages de satisfaction pour les protéger contre le déplaisir de leur cour. Ainsi, Valori ayant exprimé la crainte que sa qualité d'ami de d'Argenson ne lui nuisît auprès de son successeur et fait mine de vouloir se retirer, il