‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 22 sur 42 · Pol. corr., t. V, p · texte numérisé non relu

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trop libres, il ne s'y sentait pas en pleine sécurité. La proposition fut cependant transmise à l'évêque de Mirepoix, qui avait la feuille des bénéfices. Le dévot prélat se récria, disant que Fabbé était un petit collet sans mérite et sans mœurs, pas beaucoup plus croyant que son frère, et qui ne ferait pas d'honneur à TÉglise. Valori n'osa même pas faire part à Frédéric de ce refus déguisé. — « Qu'importe, répliqua-t-il, si l'abbé ne sert pas l'Église, sa nomination servira au moins l'État et l'Église n'est-elle pas dans TÉtat? » La raison parut convaincante à Puisieulx, et l'Église de France posséda un dignitaire de la façon du roi de Prusse \

Si Puisieulx n'osait pas regarder en face un allié et un neutre, on ne pouvait attendre de lui une attitude plus énergique vis-à-vis des puissances ennemies dont les représentants étaient réunis à Breda. Là aussi le changement de son langage fut complet. Lui qui avait si dédaigneusement blâmé l'extrême modestie des propositions qu'on Pavait chargé de défendre, — lui qui s'était vanté de malmener de si haut, tant les bourgeois de Hollande que le jeune lord anglais qu'il traitait de

1. Valori à Puisieulx, 13 mai 1747. (Correspondance de Prusse. Ministère des alTaires étrangères.)

blanc-bec sans expérience, — baissant subitement de ton, se garda bien d'étendre en quoi que ce soit le terrain étroit sur lequel son prédécesseur s'était placé.

Son premier soin fut de réitérer les protestations de désintéressement absolu dont d'Argenson s'était montré si prodigue au nom de Louis XV. La seule différence, c'est qu'en professant ce système de renoncement, d'Argenson obéissait à des inspirations généreuses et à des maximes plus élevées que politiques : Puisieulx était tout simplement retenu par la crainte, en se montrant plus exigeant qu'on ne l'avait été avant lui, d'être rendu responsable de Téloignement indéfini de la paix. Ce qui était excès de scrupules chez Tun n'était que timidité chez l'autre. En tout cas, rien ne ressemblait moins à la fameuse déclaration du grand cardinal annonçant à TEurope, le jour de son entrée au pouvoir, que son roi en changeant de ministre changeait aussi de politique.

11 est vrai que pour tenir ce fier langage, il aurait fallu un autre interprète que celui que Puisieulx chargea d'aller porter la parole à sa place à Breda. Ce rôle important fut confié (à la surprise générale) à un des deux premiers corn-

mis des affaires étrangères, La Porte-DutheiU très bon serviteur à la vérité, dont on vantait rintelligence et Thabilelé et qui, depuis le commencement du siècle, avait été employé en sousordre avec succès dans toutes les négociations importantes. Mais son origine était obscure et, en dehors de son ministère, son nom était inconnu. C'était donc, dans les idées d'hiérarchie sociale qui régnaient alors, un bien petit personnage pour aller représenter la France devant TEurope assemblée. Peut-être était-ce là son principal titre aux yeux de Puisieulx, à qui le rôle de plénipotentiaire avait servi de marchepied pour arriver au ministère, et qui pouvait craindre, en faisant un choix plus éclatant, de servir les intérêts d'un rival et de se préparer un remplaçant» Mais l'effet ne fut pas moins très fâcheux, et au premier moment même, l'envoyé anglais, lord Sandw^ich, se refusait à entrer en rapport avec l'agent français, prétendant qu'un pair d'Angleterre ne pouvait traiter d'égal à égal avec un simple commis. Il fallut lui envoyer une généalogie vraie ou fausse qui établissait que Dutheil était bon gentilhomme et n'avait pu entrer qu'à ce titre dans un des conseils du roi dont il était secrétaire. Sandwich retira son opposition. Les

preuves de noblesse lui avaient-elles paru suffisantes, ou bien n'avait-il pas réfléchi que la supériorité de son rang lui assurait un avantage dont il aurait tort de ne pas se prévaloir '?

Si le choix du nouvel envoyé français n'avançait pas les affaires, celui de l'envoyé espagnol, bien autrement étrange, était juste ce qu'il fallait pour tout compromettre. On ne sait par quelle fantaisie le ministère de Ferdinand VI avait eu la pensée de confier la tâche de représenter l'Espagne à Breda, dans une conjoncture si délicate, à un vieux magistrat qui avait su, à la vérité, acquérir une certaine réputation, mais qui, dans les circonstances mêmes auxquelles il la devait, avait fait épreuve du tour d'esprit le plus dépourvu de la souplesse et de la dextérité convenables à un poste diplomatique. Melchior Macanaz, c'était son nom (dont l'Espagne se souvient encore aujourd'hui), était un jurisconsulte de profession qui avait servi de conseiller à Philippe V lorsque le petit-fils de Louis XIV, d'après les avis de son aïeul, avait entrepris de réformer

1. Wassenaer à Puisieulx, 31 janvier. — L'abbé de Laville à Wassenaer, 6 février 1747. {Conférence de Breda et d'Aix-la- Chapelle, Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.)

radministration intérieure de son royaume, en restreignant les antiques franchises de Castille et d'Aragon. Une des plus grandes difficultés qui se fussent rencontrées dans cette tâche de tout point assez ardue, c'était l'étendue des immunités reconnues en Espagne au clergé, tant séculier que régulier, et qu'un prince français devait regarder Comme incompatibles avec la dignité de sa couronne. Macanaz, pour venir en aide à l'autorité royale contestée, s'était engagé avec plus de passion que de prudence dans une lutte ouverte contre les prétentions ecclésiastiques, et ses écrits pleins de feu et d'érudition avaient paru respirer Tesprit et les doctrines de notre gallicanisme parlementaire. En terre d'inquisition, rien n'était plus dangereux. Toute la faveur de Philippe n'avait pu préserver des rigueurs du saint-office, ni les œuvres de Macanaz, dont la lecture fut interdite aux fidèles, ni sa personne qui dut, par prudence, être éloignée d'Espagne. Il avait passé trente ans, soit en France, soit dans les Pays-Bas, demeurant, disait-on, en correspondance avec Philippe V qui continuait à prendre secrètement ses avis. Il quittait à peine cette retraite et venait de rentrer dans sa patrie lorsqu'il fut appelé à en sortir de nouveau, chargé

d'une mission que personne ne s'attendait à voir confier à un proscrit de la veille.

Le seul qui n'en témoigna ni surprise ni mécontentement, ce fut d'Argenson, encore ministre quand la nomination fut annoncée à Paris. Il connaissait les écrits de Macanaz, approuvait ses doctrines et ne répugnait nullement à l'introduction de la science dans la politique. « J'ai présenté M. Macanaz au roi, écrivait-il, c'est un vieux philosophe fort savant dans le droit : il concourra au succès de nos affaires, ou du moins n'y gâtera rien. Le rôle qu'il va jouer à Breda est précisément celui que nous demanderions. » Vauréal, mieux informé^ en jugeait bien différemment : « Je souhaite, écrivait-il, que par l'expérience que nous en ferons vous ayez lieu d'êlre content du choix qu'on a fait de M. Macanaz; c'est un homme sévère et caustique, hérissé de science et de formes, prévenu de lui-même, et qui se croit destiné à réformer l'univers *. »

1. D'Argenson à Vauréal, 31 décembre 1747. — Vauréal à d'Argenson, 10 janvier 1747. — D'Arneth, t. III, p. 270-272. — Sur le rôle de Macanaz, sous le règne de Philippe V, consulter Baudrillart : Philippe V et la Cour de France, p. 225- 230. — Instruit par l'expérience, d'Argenson parle de Macanaz dans ses Mémoires autrement que dans sa correspondance- « C'est un vieux fou », dit-il.

Mais ce que ni d'Argenson, ni Vauréal, ni personne ne savait, c'est que, si en théologie et en jurisprudence Macanaz pensait à peu près comme un conseiller du parlement de Paris, il n'en était pas moins un Espagnol de la vieille roche. C'est dire qu'il avait contre la France tous les sentiments d'hostilité qui n'avaient peut-être jamais régné avec autant d'acrimonie au delà des Pyrénées que depuis que, la rivalité des deux monar^ chies ayant pris fin, la malveillance élait accrue par le dépit d'être obligée de se contenir et de se cacher. Comme la plupart de ses compatriotes» Macanaz supportait impatiemment l'abaissement de l'Escurîal devant Versailles, et ne voulait pas regarder comme inévitable cette conséquence, pourtant assez naturelle, de l'avènement d'un cadet de France au trône d'Espagne. Pendant son séjour dans les Pays-Bas autrichiens, l'idée lui était venue qu'en substituant aux relations de famille, qui avaient cessé d'exister, une alliance politique avec les héritiers de Charles-Quint, on pourrait rendre à l'Espagne quelque chose de son ancienne prépondérance sur le continent, et il était entré en relation et en confidence sur ce sujet avec des personnes en crédit à Vienne, entre autres avec Tilluslre prince Eugène. Il

avait même cru un instant que son plan était prêt à se réaliser : c'était le jour où une infante d'Espagne, fille de Philippe V, déjà fiancée à Louis XV et confiée à la garde du régent, avait été brusquement congédiée par une intrigue de cour pour faire place à Marie Leczinska. Elisabeth Farnèse alors, dans un violent accès d'irritation, avait décidé son époux à conclure avec les ennemis de sa famille un traité menaçant pour la France, qui, à la vérité, ne dura qu'un jour et ne reçut pas même un commencement d'exécution. Le mauvais succès de cette folle tentative n'avait pas découragé Macanaz, et il se mettait en roule pour Breda, l'esprit plein de Tespérance de reprendre son dessein favori, persuadé que le moment était venu de le mettre au jour, mais n'en faisant pourtant confidence à personne afin de conserver pour lui seul le mérite et rhonneur de l'invention.

Effectivement, l'arrivée de ce petit vieillard portant allègrement ses soixante-dix-sept ans, n'ayant plus qu'une dent dans la bouche, mais parlant avec une telle volubilité qu'on avait peine à le comprendre, mit tout de suite tout le monde en révolution. D'abord il avait été convenu que, pour se conformer au rôle secondaire que leurs

cours avaient accepté, les plénipotentiaires non convoqués à Breda resteraient à La Haye, attendant le résultat des délibérations auxquelles ils n'étaient pas appelés à prendre part, et les envoyés autrichien et sarde, les comtes d'Harrach et de Ghavanne, étaient déjà à leur poste, dans l'attitude expectante qui leur était commandée; mais Macanaz déclara qu'il ne l'entendait nullement ainsi, qu'il avait bien l'intention de se rendre à Breda de sa personne, et il engagea ses collègues à faire comme lui. Ghavanne se laissa entraîner par l'exemple; d'Harrach, soit que ses instructions fussent plus précises ou son naturel moins entreprenant, se borna à les regarder faire. Arrivé à Breda, Macanaz ne perdit pas un jour pour faire connaître d'abord verbalement à l'envoyé français, Dutheil, puis à la conférence réunie, par un mémoire écrit, qu'il avait la volonté arrêtée d'être admis lui-même à discuter les intérêts de sa cour, celle-ci n'entendant charger personne de plaider sa cause à sa place. Ge fut un véritable coup de théâtre. Dutheil et Sandwich, aussi étonnés l'un que l'autre, mais l'un voulant cacher sa déconvenue, l'autre ne voulant pas laisser voir combien il s'en amusait, ne pouvaient se regarder sans rire. Il n'y avait point de

réponse à faire à une demande qui renversait toutes les conventions faites. Le secrétaire de Macanaz fut renvoyé les mains vides.

Dutheil, qui se rendit chez lui après la séance, le trouva dans un véritable accès de fureur. Il éclatait en reproches, surtout contre la France, qui fermait elle-même la porte au nez de son alliée. Dutheil essaya vainement de le calmer. — <c Mais qui donc voulez-vous tuer ici, monsieur Macanaz? lui ai-je dit, laissez-moi plutôt vous embrasser et vous exhorter à réfléchir que nous n'avons point à nous quereller quand nos maîtres s'entendent. » — Il n'en fallait pas moins donner avis de l'incident à Paris et à Madrid, et tout fut de nouveau en arrêt *. Et, en attendant, les yeux restaient fixés sur l'étrange figure que faisaient les deux envoyés de la maison de Bourbon, si ridiculement en conflit Tun avec l'autre.

A Paris, cela va sans dire, la prétention de Macanaz fut traitée, ainsi qu'elle le méritait, comme une fantaisie sans gravité. L'ambassadeur d'Espagne, plus surpris que personne, se montra même très oflensé que Macanaz, passant par la

i. Dutheil à Maurepas, 1" mars i747. (Correspondance de Hollande, Conférence de Bréda, — Ministère des alTaires étrangères.) Quand l'incident éclata, Maurepas gérait encore l'intérim des afîaircs étrangères.

ET LE MARQUIS D*ARGENSON. i6i

France, ne l'eût pas prévenu de son incartade : il promit d'y mettre ordre et suppliait qu'on n y attachât pas d'importance. Tout au plus quelques ennemis de d'Argenson se donnèrent-ils le malin plaisir de faire remarquer qu'il n'était pas bien surprenant qu'une machine si mal mise en train ne pût pas même faire un tour de roue.

« Je connais des gens, écrivait Duverney à Dutheil lui-même, qui ont dit au défunt ministre des affaires étrangères que la forme qu'il voulait donner à cette assemblée lui causerait plus d'un embarras; mais on est souvent obligé de marcher à la suite de l'imbécillité des autres. Ayez donc courage et patience *. »

A Madrid, les choses allèrent un peu différemment. Au premier moment, les arrangements pris étant formels, il n'y avait pas moyen de les nier, et le comte de Carvajal (c'était le nom du nouveau ministre appelé par Ferdinand VI à diriger les affaires étrangères) fut bien obligé de convenir que l'extrême vivacité de Macanaz avait pu lui faire faire quelque étourderie : « Je crois que c'est le premier homme de quatre-vingts ans.

\. Pàris-Duverney à Dutheil, 14 mars 1747. [Correspondance de Hollande. Conférence de Breda. — Ministère des aiïaires étrangères.)

fit observer Vauréal, qu'on ait réprimandé à titre de vivacité et d'étourderie. » Mais quelques jours après, tout était changé, et quand Vauréal vint s'informer si des ordres avaient été donnés pour faire cesser le scandale qui avait lieu à Breda : « II y a bien eu un scandale, répliqua Carvajal en se redressant, mais c'est M. Dutheil qui Ta donné. Si M. de Macanaz était exclu de la conférence par nos ennemis, à la bonne heure; mais que ce soit le ministre de PYance qui l'exclue, pendant que nos ennemis sont prêts à l'admettre, c'est ce qui n'a jamais eu d'exemple. » Vauréal resta consterné, la surprise même lui €oupwâit la parole; il eut beau rappeler les conventions arrêtées, les promesses données, en répétant les paroles mêmes dont on s'était servi, le ministre ne voulant se souvenir de rien. « Je €rois décidément, écrivait l'ambassadeur, qu'on veut maintenant faire manquer la conférence, » et il supposait que quelque séduction venue d'Angleterre à travers Lisbonne devait expliquer ce revirement incompréhensible *.

11 ne se trompait pas, mais ce n'était pas à Lisbonne (où se continuaient toujours, par les

1. Vauréal à Puisieulx, 4 avril 1747. {Correspondance cPEs^ pagne, — Ministère des affaires étrangères.)

correspondances de la reine d'Espagne, des pourparlers qui n'avançaient pas), c'était bien à Breda même, sous les yeux et à la barbe du plénipotentiaire français, que l'idée de conclure un arrangement direct entre l'Espagne et les puissances alliées contre nous par l'intermédiaire si inopinément offert de Macanaz était sérieusement débattue. Il faut bien le croire, puisque M. d'Arneth nous rassure et que les dépêches anglaises et autrichiennes confirment cette étrange assertion. C'était Teffet des prévenances de toute sorte dont Macanaz s'était vu Tobjet dès qu'on avait su qu'il rompait en visière à son collègue de France. Anglais, Piémontais, Autrichiens, c'était à qui viendrait flatter et encourager ses prétentions. Sandwich, Chavanne, puis le comte et la comtesse d'Harrach (accourus sur-le-champ à Breda, sur le bruit de la querelle), se pressaient autour de lui, le choyant, le comblant de compliments et de politesses. Bientôt, il ne sortit plus de leur compagnie. « 11 y a, écrivait Dutheil, autour de milord Sandwich, toute une volière, dont M. Macanaz est l'oiseau privé. Il y mange dans la main. » Rien de plus naturel que, dans ces épanchements, on fit parler le vaniteux vieillard sur les conditions que l'Espagne, suivant lui, pouvait mettre

à sa défection de ralliance française. En effet, quelle aubaine inespérée? De quel ridicule ineffaçable la France ne serait-elle pas couverte, si on la voyait sortir seule de la conférence qu'elle avait elle-même convoquée, s'élant laissé dérober, à l'aide d'un véritable tour de passe-passe, le seul allié qu'elle eût encore ! Le plaisir de faire jouer à Louis XV, devant toute TEurope, ce rôle de dupe, valait assurément quelques concessions. Il n'en fallut pas davantage pour faire croire à Macanaz qu'il était maître de la situation et arbitre des conditions de la paix. Bientôt ses conversations prirent un tour assez sérieux pour que Sandwich et d'Harrach crussent devoir demander à leurs cours des pouvoirs spéciaux pour négocier et au besoin pour conclure avec cet auxiliaire inattendu, et le ministre espagnol, ébloui par les vanteries enthousiastes de Macanaz, n'osait plus désavouer un agent qui paraissait si sûr de son fait.

L'illusion, ou plutôt la comédie, ne fut, à la vérité, pas de longue durée, et ce fut la présomptueuse sottise du vieux philosophe qui ne tarda pas à y mettre un terme. Dans tous ses entretiens, Macanaz partait de là, que la nouvelle monarchie espagnole avait hérité de tous les

droits de Tancienne, et que, dès lors, Philippe V avait été en réalité le seul héritier légitime de Charles VI. C'était donc à l'Espagne, non pas à solliciter qu'on lui fît sa part en Flandre ou en Italie, mais à déterminer elle-même et à dicter celle de tout le monde : il ne fallait plus demander ce que Marie-Thérèse voudrait céder en Italie, mais ce que l'Espagne consentirait à lui laisser garder. Or, en vertu de cette autorité souveraine, la Toscane était assignée à l'infant Philippe, la Lombardie et le duché de Parme avec un titre royal à Charles-Emmanuel, la république de Gênes devait rentrer dans la plénitude de son indépendance. L'Espagne gardait la Sardaigne pour elle-même, recouvrait certains droits de suzeraineté dans les Pays-Bas, et rentrait par la même occasion dans la possession de Gibraltar. Toutes ces belles choses étaient mises par écrit et confiées à tous les échos par Macanaz luimême, avec une intempérance de langue que rien ne pouvait contenir. On peut juger ce que pensa Marie-Thérèse en recevant des communications de cette nature transmises par d'Harrach, non sans quelque embarras. Elle ne daigna ni les discuter, ni même les lire jusqu'au bout. « L'homme a perdu la tête », dit-elle en haussant

les épaules, et d'Harracheut défense de continuer la conversation.

Sandwich essaya bien de la poursuivre, et à force de peine amena Macanaz à se réduire à quelques propositions plus raisonnables. Mais quand il s'agit d'exhiber des pouvoirs pour rédiger au moins des préliminaires, Macanaz dut convenir qu'il n'en avait pas, et se refusa même à donner plus longtemps des signatures. Ainsi finit celte sotte entreprise, laissant assez confus ceux qui avaient été assez naïfs pour y ajouter foi \

Mais le ridicule était pour tout le monde, aussi bien pour le gouvernement français, ouvertement bravé par son allié, que pour ses ennemis qui avaient failli tomber eux-mêmes dans le piège qu'ils lui avaient tendu, et c'était la conférence tout entière qui, après avoir donné ce spectacle grotesque, ne pouvait se remettre à l'œuvre sans être l'objet de la risée publique. En particulier, il ne pouvait plus être question de l'expédient bâtard et boiteux imaginé par d*Argenson, du moment que le premier essai avait si mal tourné

1. D'Arneth, t. IV, p. 278-280. — Dutheil à Maurepas et à Puisieulx, passim, (Correspondance de Hollande. Conférence de Breda, — Ministère des affaires étrangères.)

et n'avait pu fonctionner même un seul jour»

Aussi le découragement était général. Dutheil demandait à grands cris à être rappelé. L'Espagne ne pouvait ni soutenir ni désavouer Tagent qui l'avait compromise. Puisieulx cherchait quelque moyen de revenir à des bases plus acceptables. La reprise des opérations militaires et une révolution politique qui en fut la suite, en fermant la bouche à toutes les négociations, vinrent à point pour tirer tout le monde de peine.

Du moment, en effet, où la paix était de nouveau indéfiniment ajournée, c'était à la guerre qu'il fallait songer et pourvoir. Et tout de suite la plus grave question avait dû se présenter. Dans quelle condition devait s'engager la nouvelle campagne? Une chose, on le sait, avait été reprochée à d'Argenson, presque autant que ses idées chimériques et ses faiblesses sentimentales, c'étaient les ménagements excessifs qu'il avait gardés avec les bourgeois de Hollande et Tins- Iruction donnée au maréchal de Saxe de ne

jamais franchir, même au lendemain d'une victoire, la fronlièi-e du territoire de la république. C'était cette consigne suivie par Maurice avec scrupule, bien qu'en frémissant, jusqu'à la dernière heure, qui l'avait contraint pendant toute une saison à piétiner sur place par de belles, mais stériles manœuvres, et en contenant avec peine l'ardeur de son armée. A plus d'une reprise (on Fa vu), obligé d'expliquer à Frédéric cette timidité involontaire, il s'était attiré une réponse aussi flatteuse pour lui-même, que sévère et dédaigneuse pour les supérieurs dont il avait dû, malgré lui, exécuter les ordres. Ce véritable métier de dupe allait-il lui-être imposé de nouveau? A quoi lui servait alors la chute du marquis d'Argenson? Ce n'eût pas été la peine d'avoir poussé lui-même en quelque sorte un ministre dehors, pour continuer à subir ces ridicules entraves. Il réclama donc très impérieusement la liberté de s'en afi'ranchir et d'ouvrir ses opérations de Tannée par une attaque directement portée sur le sol même de la Hollande.

Toute naturelle que fût celte insistance, il n'obtint pas sans peine qu'on en tînt compte, mais comme il ne s'agissait pas cette fois, comme dans le cas des pourparlers engagés avec Vienne, d'une

négociation toujours incertaine à poursuivre, mais d'un point qui intéressait tout ensemble sa gloire et le bon renom des armes françaises, il ne se découragea pas si aisément. Pour se faire écouter des ministres, il n'hésita pas à mettre en œuvre toutes les ressources du crédit que lui donnaient sur l'esprit de Louis XV l'entrée de sa nièce dans la famille royale et les services qu'il était, par là même, en mesure de rendre, non plus seulement sur le champ de bataille, mais dans les démêlés intérieurs et domestiques de la cour.

Il ne s'était pas trompé, en effet, en pensant que cette alliance lui viendrait efficacement en aide pour affermir dans sa patrie adoptive sa position toujours précaire et contestée par des rivaux envieux; mais quelque avantage qu'il s'en fût promis, il n'avait peut-être pas prévu lui-même jusqu'à quel point sa parenté avec l'héritier du trône allait lui permettre de pénétrer dans l'intimité du souverain et de sa famille. Le nouveau mariage royal, si convenable au point de vue politique, si bien assorti par le rang et l'âge des époux, n'en commençait pas moins par des débuts assez pénibles. Ce n'est pas qu'une bienvenue générale n'eût accueilli la première

apparition de la princesse. Tout souriait au contraire à cette enfant de quinze ans, qui, dans l'éclat d'une situation inespérée, dont elle ne semblait ni éblouie, ni embarrassée, déployait des grâces naïves propres à lui gagner tous les cœurs. Si ses traits n'étaient pas d'une beauté régulière, la fraîcheur de son teint, la noble élégance de sa taille, la douceur pénétrante de son regard, une physionomie à la fois candide et piquante, donnaient à toute sa personne un charme inexprimable. Le roi s'amusait de la vivacité ingénue de ses réparties, et elle désarmait ce que Maurice appelait les préventions s tanis laïques de la reine, en se jetant dans ses bras avec une confiance filiale. Chacun faisait tout bas une comparaison à son avantage avec la contenance sévère de la fière Espagnole qu'elle remplaçait. Le seul qui ne parût pas touché, mais plutôt impatienté de ce contraste, c'était celui qui aurait dû en être le plus séduit, le dauphin lui-même. Attaché à la femme qu'il avait perdue avec la vivacité d'un premier amour, le jeune prince était encore inconsolable et ne pouvait pardonner à la raison d'État de le condamner sitôt à l'oubli. La nouvelle mariée, disaiton, ne s'apercevait que trop des sentiments de

son époux: avant même leur première rencontre, et pendant qu'elle faisait route en France, une lettre adressée à sa dame d'honneur et tombée par erreur entre ses mains l'avait préparée à l'accueil plein de trouble et de sécheresse qui lui était réservé. Cette froideur visible parut même telle, dans les premières relations du jeune ménage, qu'on put croire que le but du mariage serait manqué et que la cou. ^e France attendrait encore quelque temps un fféritier *.

Puis quand l'embarras des premiers moments fut dissipé, la position de la jeune femme, encore novice dans l'art des cours, au milieu d'une famille très divisée, n'en restait pas moins assez délicate. Pour commencer, quelle conduite tenir et comment se comporter envers madame de Pompadour? La marquise avait favorisé le mariage et complaît sur la reconnaissance. Et, bien qu'on ne se fît pas faute de lui chercher des rivales, même parmi les filles des plus nobles maisons, rien n'avait pu encore détourner d'elle les regards du roi, et ce qui n'avait semblé à la première heure qu'une fantaisie passagère prenait tout l'air d'un

1. Vitzhum, Maurice comte de Saxe, et Marie-Josèphe, p. 158, i60, 480. — Chambrier à Frédéric, 20 février 1747. — Ministère des a(Taires étrangères.) Loss au comte de Brùhl, février 1747. (Archives de Dresde.)

engagement durable qu'il était prudent de ménager *.

Mais le dauphin froissé, par la vue du scandale, dans la ferveur de ses sentiments religieux, très attaché d'ailleurs à sa mère, et plus sensible qu'elle-même à Tafifront fait à la reine de France, ne pouvait dissimuler sa répugnance, et Texprimait avec la liberté de langage alors usitée dans les cercles les plus relevés, en termes très peu ménagés. Ses soerîSs, Mesdames, filles du roi, d'une voix plus discrète, parlaient à l'unisson, principalement Madame Henriette, la plus spirituelle, la plus vive et la plus aimée de son frère- Enfin, Tune des dames qui avait dû prendre son service auprès de la nouvelle dauphine était madame de Lauraguais, sœur de madame de Châteauroux, et elle ne dissimulait pas combien elle était blessée de voir remplacée, par un choix si vulgaire et de si petite qualité, la noble sœur dont (si la rumeur publique disait vrai) elle avait elle-même un instant partagé la faveur. Assiégée

1. « Les fêtes, écrit à Belle-Isle un de ses correspondants de la cour, sont fînies sans aucune aventure ; les bals, que bien des gens croyaient devoir être le tombeau du crédit de madame de Pompadour, ont été son triomphe. Le roi ne Ta presque pas quittée et a passé des heures à côté d'elle : on n'a rien remarqué qui ait donné le moindre soupçon d'un changement de goût; il n'a paru à personne rien qui pût donner de l'ombrage. »

de ces conseils divers, quel parti la princesse devait-elle prendre? Comment se garder de tant de pièges et d'écueils? Fallait-il flatter les complaisances du roi pour garder sa bienveillance, ou la déplaisance du dauphin pour gagner son cœur? — « Les cabales ne s'endorment pas, écrivait le comte de Loos, et les difiërents partis qui sont à la cour tâchent de gagner du terrain auprès de madame la dauphine pour l'attirer chacun à soi. Le parti de la reine voudrait en faire une dévote, pendant que le roi très chrétien voudrait qu'elle s'attachât uniquement à lui. Elle a fait un compliment très obligeant, qu'on lui avait conseillé, à madame de Pompadour *. »

Aucune de ces agitations souterraines de Tintérieur royal, de ces chiffonnage^ de cours ^ comme il les appelle, n'échappait à Maurice. Chargé, par les parents de sa nièce, de veiller sur les premiers pas de la princesse, il la regardait comme sa pupille et s'était fait le confident de ses peines secrètes. Mais il avait su réussir également à mettre le roi lui-même sur le pied de lui parler

1. Loos à Brûhl, 18 février 1747. (Archives de Dresde.) « Le dauphin, écrit Chambrier, appelle madame de Pompadour : maman p... > D*Argenson affirme que le prince avait défendu à sa femçie d'assister aux spectacles des Petits-Cabinets. Cette assertion n'est pas confirmée par d'autres témoignages.

avec une ouverture peu conforme à la nature défiante et dissimulée de ce prince; devant ce censeur si peu rigoureux, Louis, désormais livré sans combat à tous ses penchants, ne rougissait d'avouer aucune de ses faiblesses. Ainsi consulté de part et d'autre, ami et conseiller de tous, Maurice intervenait avec une bonhomie pleine de finesse, sinon pour déjouer toutes les intrigues, et sinon pour concilier tous les différends, au moins pour en prévenir l'éclat. Jusqu'où cette intimité était poussée : avec quel détail, par exemple (et de quelle nature!) Louis XV le mettait au courant de ce qui pouvait l'inquiéter dans les premières relations des jeunes époux, c'est ce que non seulement les lettres de Maurice à son frère, mais même les dépêches officielles de l'ambassadeur de Saxe nous rapportent avec une exactitude qui ne permet vraiment pas de les reproduire. L'imagination du lecteur s'en fera peut-être quelque idée par la pièce suivante dont le ton lui paraîtra déjà assez étrange; il m'excusera si nos habitudes actuelles sont un peu surprises du spectacle qui était donné, il y a cent cinquante ans, sans étonner personne, à toute la cour assemblée. « Je n'aurai pas, écrit Maurice à Auguste III, de peine à dire des vérités agréables à Votre

. Majesté sur le compte de madame la dauphine : cette princesse a réussi on ne peut mieux.,, elle s'est démêlée de tout ceci avec toute l'adresse imaginable. Je n'ai su que l'admirer. A quinze ans, il n'y a plus d'enfants dans ce monde-ci, à ce qu'on dit, et en vérité elle m'a étonné... M. le dauphin paraissait un écolier auprès d'elle.

Aucune faiblesse, ni enfanterie n'a paru dans aucune de ses actions, et certes, il y a des moments où il faut toute l'assurance d'une personne formée pour jouer avec dignité ce rôle. Il y en a une entre autres, celle du lit où on ouvre les rideaux lorsque l'époux et l'épouse ont été mis au lit nuptial, qui est terrible^ car toute la cour est dans la chambre, et le roi me dit, pour rassurer madame la dauphine, de me tenir auprès d'elle. Elle soutint cela avec une tranquillité qui m'étonna. M. le dauphin se mit la couverture sur le visage, mais ma princesse ne cessa de me parler avec une liberté d'esprit charmante, ne faisant pas plus attention à ce peuple de cour que s'il n'y avait eu personne dans la chambre. Je lui dis en m'approchant que le roi m'avait ordonné de m'approcher d'elle pour rassurer sa contenance et que cela ne durerait qu'un petit moment. Elle me dit que je lui faisais plaisir, et je ne l'ai quittée et ne

lui ai souhaité la bonne nuit que lorsque ses femmes eurent refermé les rideaux et que la foule fut sortie. Tout le monde sortit avec une espèce de douleur, car cela avait Tair d'un sacrifice, et elle a trouvé le moyen d'intéresser tout le monde pour elle. Votre Majesté rira peut-être de ce que je lui dis là, mais la bénédiction du lit, les prêtres, les bougies, cette pompe brillante, la beauté, la jeunesse de cette princesse, enfin le désir qu'on a qu'elle soit heureuse, toutes ces choses ensemble m'inspirent plus de pensées que de rire. Il y avait dans la chambre tous les princes et les princesses qui composent cette cour, le roi, la reine, plus de cent femmes couvertes de pierreries et d'habits brillants. C'est un coup d'œil unique et, je le répète, cela a plus Tair d'un sacrifice. » Et quelques jours après : « Je fus au souper où madame la dauphine ne mangea pas... C'est la grande fatigue qui en est cause, et j'ai dit au roi que si on ne lui procurait pas de repos elle tomberait malade. J'en suis sur les dents de l'avoir suivie. Il fait une si forte chaleur dans les appar-^ tements qu'il y a de quoi mourir, par la grande quantité de monde et de bougies le soir, avec cela ses habits ont été d'un poids que je ne sais comment elle a pu les porter... Le roi me fit

prendre l'autre jour sa jupe, qui était sur un canapé, pendant que madame la dauphine était à sa toilette, elle pesait bien soixante livres; il n'y a aucune de nos cuirasses qui pèse autant. Je ne sais pas comment elle a pu tenir huit ou neuf heures sur ses pieds avec ce poids énorme *. »

« Il faudra donc que tout vous cède! »

disait Louis XV à Maurice, après quelque scène pareille; et, de fait, il n'y avait moyen de rien refuser à un ami qu'on laissait entrer si avant dans ses secrets de famille, surtout quand cet ami était en même temps un grand serviteur de rÉtat, qui ne demandait que la liberté de rendre ses services plus glorieux encore et plus efficaces. Maurice obtint donc, avant de repartir pour la Flandre, ce qu'il désirait le plus au monde, la permission de conduire ses opérations à son gré et de les pousser jusqu'où lui conviendrait. Mais rien ne prouve mieux combien son intervention était nécessaire pour vaincre la mollesse et Tincertitude des conseillers de Louis XV que les pré-

1. Maurice à Auguste UI, 12 février 1747. Cette lettre a déjà été citée dans la Vie de Maurice de Saxe, par M. Saint-Reaé Taillandier. Pour Tensemble de ces détails, voir l'ouvrage déjà cité : Vitzthum, Maurice de Saxe et Marie- Josèphe, p. 160 à 190. — Voir aussi : le comte de Loos au comte de Brûhl, 18 février 1747. (Archives de Dresde.)

cautions de langage qui furent employées en lui faisant connaître une décision aussi sensée pourtant que virile. Ce fut le maréchal de Noailles qui, après l'avoir chaudement appuyée dans le conseil, fut chargé de la lui transmettre en l'accompagnant des recommandations suivantes :

« En attaquant les Hollandais, lui disait-il, on est ici cependant dans la résolution d'user de beaucoup de ménagements à l'égard du pays et des peuples, on ne veut principalement que faire sentir au gouvernement les suites et les funestes conséquences de se laisser dominer par des influences étrangères, et Tobliger enfin à concourir sincèrement à des vues de paix pour assurer la propre conservation de la république. C'est un remède extrême qu'on veut administrer avec douceur, sans néanmoins préjudicier à la fermeté et à la vigueur de l'exécution. J'ai cru qu'il était important que vous fussiez informé des véritables dispositions du conseil du roi sur cet objet *. »

Ces paroles étaient à peu près textuellement reproduites dans -la déclaration que Chiquet, l'agent resté chargé des affaires de France à La

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