CHAPITRE VII
Situation des diverses puissances au début de la campagne de 1741. — Maurice de Saxe et le duc de Cumberland restent en observation entre Anvers et Bruxelles. — Le roi se rend à l'armée. — On presse Maurice de commencer les opérations. — Il s*y décide et se rend à Tongres avec le roi pour commencer le siège de Maëstricht. — Cumberland le suit et vient offrir la bataille, sous les murs de cette ville. — Arrivée du ministre Puisieulx et de l'ambassadeur d'Espagne venant demander au roi de trancher un différend survenu entre les généraux français et espagnols en Italie.
Opération de l'armée française en Italie sous le commandement du maréchal de Belle-Isie, aidé par son frère le chevalier. — Reprise des îles Sainte-Marguerite, et conquête de tout le comté de Nice. — Le duc de Boufflers est envoyé à Gênes pour prendre le commandement de la ville assiégée par les Autrichiens et les Piémontais. — Il demande du secours aux armées française et espagnole. — Dissentiment entre BelIe-Isle et le général espagnol La Mina sur le moyen de lui venir en aide. — La Mina veut arriver à Gènes en suivant le littoral ; Belle-Isle veut opérer une diversion en franchissant les Alpes, pour menacer le Piémont et Turin. — Le différend est soumis à la décision du roi, en Flandre. — Délibération du conseil royal à Tongres. — Le plan de Belle- Isie est rejeté bien que jugé préférable, mais afin de ne pas mécontenter le gouvernement espagnol.
Maurice de Saxe et Cumberland en viennent aux mains devant Maëstricht autour du village de Lawfcldt. — Incidents de la
bataille. — Victoire des Français. — Résultat imparfait de la journée. — L'armée des alliés repasse la Meuse et sa présence rend l'investissement de Maêstricht impossible. Suite des opérations militaires dltalie. — Belle-Isle commence sans attendre la décision royale à préparer le passage des Alpes et l'attaque sur le Piémont. — Cette menace décide le roi de Sardaigne à faire lever le siège de Gênes. — Belle- Isle croit pouvoir profiter de cette délivrance imprévue, pour ne pas tenir compte des ordres du roi et poursuivre son plan dont l'exécution est confiée à son frère le chevalier. — Le roi de Sardaigne aidé par les Autrichiens fortifie les défilés des Alpes. — Attaque du fort d'Exilés. — Combat du col de l'Assiette et mort héroïque du chevalier de Belle-Isle. — Désespoir du maréchal. — Discorde et récriminations réciproques des généraux espagnols et français. — Impression fâcheuse produite par l'échec d'Exilés qui compromet tout le succès de la campagne d"ltalie. — Mécontentement du roi, du conseil et de la cour contre BcUe-lsle.
« Je vois, écrivait Voltaire à Frédéric, ce qui était vrai en automne devenu faux au printemps, et tout le monde criant la paix, la paix, et faisant la guerre à outrance. » On ne pouvait mieux définir la situation. Aprè^ six mois de discussions et de conférences de toutes sortes sur divers théâtres, la guerre recommençait sur toute la ligne exactement dans les conditions où elle s'était arrêtée Tannée précédente. L'invasion du territoire hollandais ayant produit dans le gouvernement intérieur des Provinces- Unies, une réaction toute différente de celle qu'on espérait (et qu'on aurait probablement obtenue quelques mois plus tôt), le seul effet de ce coup
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d'éclat était d'ouvrir un champ plus libre aux opérations de Maurice et de le débarrasser des entraves qui l'avaient gêné dans la dernière campagne. Mais, sauf cette différence (qui n'était assurément pas sans importance pour les chances de la lutte nouvelle), les combattants rentraient en lice dans la même position respective qu'à pareille date, un an auparavant. C'étaient toujours France et Espagne d'un côté; Angleterre, Autriche, Sardaigne et Hollande de l'autre; et entre deux, l'Allemagne en observation et la Russie sur la réserve, maintenues, par des sentiments divers, dans une neutralité inquiète. Le théâtre de la guerre qui recommençait n'était pas non plus changé. C'étaient encore l'Italie à reconquérir et la Flandre à garder, les mêmes pièces, en un mot, aux mêmes cases de l'échiquier. Tant d'efforts et de sang versé n'avaient fait faire, à vrai dire, aucun pas dans aucun sens.
Et à l'intérieur des divers États engagés dans le conflit comme acteurs ou comme spectateurs intéressés, les dispositions aussi étaient les mêmes. Entre les deux royautés de la maison de Bourbon, on allait voir encore le même renversement des rôles naturels : l'aînée, la plus puis-
santé, celle qui aurait dû commander et conduire, suivant à regret et avec une docilité chagrine les injonctions de la cadette et de la plus faible, et Ferdinand VI exerçant sur Louis XV la même pression que son père, bien que par d'autres et plus doux moyens. Ce n'étaient plus, à la vérité, les violences de l'impérieuse Farnèse; mais la reine portugaise, plus adroite que l'italienne, tenait tout autant, sans en avoir l'air, à rester maîtresse dans son ménage et dans son royaume. Elle avait l'art d'entretenir à Lisbonne, dans son ancienne patrie, tantôt avec l'Angleterre, tantôt avec l'Autriche, une négociation qui continuait toujours sans aboutir jamais : manœuvre censée secrète, mais que tout le monde soupçonnait, qu'elle désavouait un jour et à laquelle elle faisait mine le lendemain de vouloir associer l'ambassadeur de France. L'Espagne gardait ainsi une porte ouverte pour sortir de l'alliance, à son gré, le jour où elle trouverait mieux son compte ailleurs, en laissant dans l'isolement la France privée de son seul auxiliaire. C'était une menace toujours suspendue dont on pouvait à tout moment supposer et craindre Texécution. 11 n'en fallait pas davantage pour qu'on n'osât jamais mécontenter.
une alliée si peu sûre et qui pouvait, d'un jour à Tautre, cesser de l'être. En regimbant, en murmurant contre des prétentions capricieuses et des exigences incommodes, on finissait toujours à Versailles par obéir. L'artifice avait beau être apparent, Puisieulx, on va le voir, ne devait pas mieux parvenir que d'Argenson à s'en dégager. Et le plus disposé comme le plus propre à faire jouer tous les ressorts de cette politique captieuse, c'était le nouveau ministre de Ferdinand, le comte de Garvajal, Anglais d'origine et toujours attaché à la patrie de ses aïeux, dont un agent britannique qui le connaissait disait quelques années plus tard : « Nous ne le rendrons jamais aussi Anglais que nous le voudrions, mais je réponds qu'il ne sera jamais Français *. » On se rappelle quel trouble cette méfiance réciproque, entretenue entre les deux cours alliées, avait jeté déjà, à plus d'une reprise, sur le théâtre de la guerre où leurs armées devaient manœuvrer en commun, et par suite de quelles déplorables rivalités l'Italie septentrionale, un instant conquise, avait été perdue et le territoire français envahi. Il n'y avait malheureusement pas
1. Coxe, L'Espagne soiis les rois de la maison de Bourbon^ t. IV, p. 60.
plus de garantie que par le passé et beaucoup moins d'espoir encore que ces fâcheux dissentiments ne se reproduiraient pas. La substitution de Belle-Isle à Maillebois, réclamée par la cour d'Espagne et accordée pour lui complaire, n'avait produit entre les deux états-majors en conflit qu'une conciliation momentanée. Le général espagnol, le marquis de La Mina, gardait toujours avec ses ressentiments contre la prépondérance française, la prétention d'exercer, malgré le nombre et la qualité très inférieure des forces dont il disposait, la direction suprême des opérations. Belle-Isle, comme on le connaît, n'était pas homme à la lui céder sans contestation. De là, désaccord, incertitudes, fausses manœuvres et par suite nouvelles défaites et nouveaux désastres en perspective.
Heureusement pour la France, les mêmes divergences existaient avec un degré au moins égal d'acrimonie, dans les rangs des puissances coalisées contre elle. Je n'ai point à revenir sur ce que j'ai tant de fois fait connaître, — la querelle toujours ouverte entre l'Angleterre et TAutriche, — chacune, au fond de Tàme, désirant que la paix fût conclue aux dépens de l'autre, — la méfiance trop fondée qu'avait dû laisser dans
Tàme de Marie-Thérèse, contre les intentions suspectes du roi de Sardaigne, le souvenir d'une défection un instant consommée. Là aussi, ces soupçons réciproques, ce défaut de concert et d'union, se faisaient ressentir dans la conduite des opérations militaires; chacun des mouvements exécutés en commun donnait lieu, soit dans Faction à de vives discussions, soit à des récriminations amères quand le succès n'avait pas répondu à l'espérance. Si l'Autriche accusait l'Angleterre d'avoir entraîné malgré elle ses troupes d'Italie dans la mauvaise campagne de Provence, TAnglelerre répondait en imputant les succès de Maurice de Saxe au retard et à Tinsuffisance des contingents autrichiens envoyés en Flandre. C'est du reste l'histoire assez monotone de toutes les coalitions, et on peut la deviner d'avance sans qu'il soit nécessaire d'en signaler à chaque incident la répétition.
La seule modification notable que le cours d'une année eût apportée aux dispositions dans lesquelles les puissances alliées engageaient la lutte, c'était un refroidissement très sensible survenu en Angleterre dans les sentiments belliqueux, non pas encore du roi, mais du parlement et du public. On n'en était plus à Londres
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à Taccès de confiance enthousiaste qui avait suivi récrasement de Tinsurrection écossaise. Le retour du duc de Gumberland en Flandre n'avait nullement produit l'effet qu'on se promettait de la seule apparition du vainqueur de CuUoden : c'était une déception que venait encore d'accroître réchec de Tinvasion autrichienne en Provence, objet un instant des espérances du fanatisme protestant. Et il n'en fallait pas moins inscrire au budget de la nouvelle année plus de deux millions de livres sterling pour l'entretien des troupes anglaises sur le continent et les subsides distribués aux souverains allemands : il n'était pas étonnant que cette proposition fût tristement accueillie. On avait espéré vaincre : il fallait encore combattre et toujours payer. La fatigue gagnait même les rangs ministériels et on disait que, même dans le cabinet, les avis étaient partagés et que plus d'un ministre, lassé de demander toujours de l'argent, eût été désireux de poser les armes. Les deux frères Pelham, qui présidaient le conseil, semblaient même s'être fait entre eux, pour conserver le pouvoir, un partage de rôles tout à fait significatif. Tandis que l'aîné, le duc de Newcastle, faisait sa cour au roi en partageant ses désirs guerriers, le