II
Outre son importance stratégique, cette manœuvre si peu prévue présentait, aux yeux de Belle-Isle, l'avantage de lui ménager un éclatant succès d'amour-propre. N'était-ce pas lui qui avait soutenu, et ne s'était-il pas toujours efforcé de démontrer que le vrai moyen de secourir la république était de menacer le Piémont, et que le salut de Gènes ne pouvait être assuré qu'en mettant Turin en péril? L'événement, en confirmant ses prévisions, dépassait ses espérances : son système atteignait le but désiré, avant môme d'avoir reçu un commencement d'exécution. La menace seule et la peur avaient suffi. Jamais triomphe ne fut plus complet. Par malheur, il ne lui fut pas donné d'en jouir longtemps.
Coup sur coup, en effet, les surprises se succédant d'un jour à l'autre, c'étaient les ordres du roi commentés par tous les ministres qui arrivaient quand toutes les circonstances avaient changé de face et qui venaient faire passer Belle- Isle de l'ivresse de ses espérances à la plus douloureuse consternation. Point de doute, point d'équivoque : ces ordres étaient positifs, le plan
d'envoyer des ordres comme nous faisons pour retirer nos douze bataillons... venant d'apprendre que sur nos frontières les ennemis grossissent et commencent h paraître. »
ET LE MARQUIS D'ARGENSON. 29i
favori si bien juslifié par un premier succès, on lui commandait d y renoncer au moment même où tout paraissait le seconder et où il ne fallait plus qu'un dernier effort pour en faire la page peut-être la plus glorieuse de Thistoire de sa vie et de sa famille. Était-ce vrai? Était-ce possible? Il éprouva un véritable accès de désespoir. Puis, après Tétonnement et le dépit, vint le tour de la réflexion et de Tincertitude. Quelque précise et impérative que fût l'injonction royale, elle était cependant (le roi l'affirmait expressément) fondée sur un seul et unique motif, l'intérêt de porter secours à Gênes, et ce motif avait disparu, puisque Gênes était libre. Mais, en revanche, ce qui n'avait pas cessé d'être, c'était le péril reconnu et nullement contesté, d'engager une armée nombreuse en terre ennemie, dans des défilés resserrés entre les montagnes et la mer. Ce péril, si évident et si redoutable que, de l'aveu d'un ministre même, les plus grands malheurs en pouvaient sortir, non seulement la levée du siège de Gênes n'y apportait aucune atténuation, mais la gravité en était par là même notablement accrue. Désormais, en s'avançant dans cette voie pleine d'embûches, on ne rencontrerait plus seulement quelques garnisons impuissantes, quel-
ques avant-postes gardant des passages; ce serait Tarmée autrichienne tout entière qui, n'ayant plus rien à faire devant Gênes, viendrait à la rencontre des Gallispans, et, maîtresse de toute la contrée, se dresserait devant eux comme un obstacle insurmontable. Que de plus on rendit, par le rappel des bataillons déjà envoyés en Dauphiné, la sécurité au cabinet de Turin, les troupes piémontaises n'auraient que quelques lieues à parcourir pour venir garnir toutes les hauteurs. Pourrait-on alors demander à ces hommes, quelles que fussent leur valeur et leur discipline, de marcher ainsi, non pas entre deux, mais entre trois feux croisés, pris en flanc par les croisières anglaises, en face par les soldats de Marie- Thérèse, et par les Piémontais au-dessus de leur tête? Qui aurait le courage de courir ainsi à Tabîme, les yeux tout ouverts? Serait-ce donc enfreindre Tordre royal que de ne pas Texécuter dans un sens manifestement contraire à la pensée qui Tavait inspiré? N'était-ce pas là un de ces cas suprêmes où le chef d'une armée, tenant entre ses mains l'honneur de sa patrie et la vie de milliers d'hommes, ne doit plus prendre conseil que de sa conscience, et où l'obéissance aveugle n'est plus que faiblesse et presque trahison?
Seul et maître de ses résolutions, Belle-Isle, je crois, n'eût pas hésité; mais La Mina avait dû recevoir, en même temps que lui, une communication pareille à la sienne, et, en aucun cas, il n'eût été possible de s'écarter de la ligne commune qui leur était tracée, sans le prévenir et le consulter. Belle-Isle, de plus, avait su assez bien lire entre les lignes de la lettre royale, pour comprendre que rintérêt de Gênes n'était que le prétexte de la décision qui le désolait. Le motif, Noailles le lui avait dit à l'oreille, c'était le parti pris de ne se séparer à aucun prix de TEspagne, pas plus sur le terrain militaire que politique, pour ne pas risquer de compromettre l'alliance précaire des deux couronnes. Par là même, La Mina était élevé à Tétat d'arbitre souverain des opérations des deux armées. C'était donc lui qu'il fallait fléchir, car lui seul pouvait donner dispense d'obéir aux instructions concertées entre les deux cours. Après avoir obtenu de lui, non sans peine, pour le chevalier, la permission de partir, il fallait le conjurer de nouveau de ne pas ordonner son rappel. Aussi, en envoyant à son frère une lettre « qui, lui disait-il, ne vous surprendra et ne vous affligera guère moins que moi », le maréchal lui ordonnait de s'abstenir de
tout mouvement jusqu'à la réception d'instructions nouvelles, et il se résigna, en frémissant, à aller chercher dans le camp espagnol Tautorisalion de ne pas arracher à des soldais français une victoire qu'ils croyaient tenir, pour les condamner ensuite, soit à une ruine certaine, soit à une impuissance absolue.
La Mina le laissa dire, et resta assez perplexe;, à son tour, le sentiment de la responsabilité qu'il avait à prendre leffrayait. Mis en demeure d'appliquer le système stratégique qu'il avait préféré, mais dans des conditions très différentes de celles qu'il avait prévues, et telles que Belle- Isle ne se faisait pas faute de les lui dépeindre sous les plus sombres couleurs, il reculait devant des conséquences qui pourraient lui être gravement reprochées. Mais, d'autre part, l'amour propre, et peut-être un secret sentiment de jalousie le retenaient. Céder, se ranger à ravis de Belle-Isle, c'était donner tous les avantages aux deux généraux français; aujourd'hui à l'un pour avoir bien jugé la situation, demain à l'autre pour en tirer peut-être glorieusement parti. Trois jours, trois précieuses et mortelles journées s'écoulèrent ainsi dans cette incertitude, en allées et venues, échange de notes et contre-
notes, discussions toujours reprises et jamais terminées, sans qu'on pût tirer de lui une réponse positive. Ce ne fut qu'au bout de la troisième qu'il se décida à regret, et du bout des lèvres, non à donner une approbation formelle, mais à reconnaître que les choses étaient trop avancées pour reculer, qu'il était trop tard pour rappeler des troupes déjà peut-être engagées, et que dès lors l'expédition n'avait qu'à suivre son cours. Il n'en fallut pas davantage pour que Belle-Isle donnât ordre à son frère de reprendre son mouvement, et se crût en droit d'écrire au roi luimême, en lui offrant ses félicitations sur la victoire de Lawfeldt, que tout allait se passer en Italie conformément à la décision de M. de La Mina *.
Mais il est des moments où ce ne sont pas seulement les jours, ce sont les heures qui comptent double, et chaque minute perdue au camp français en débats stériles était employée par Charles- Emmanuel avec l'activité qu'inspire le sentiment d'un péril pressant. Plus inquiet que jamais, depuis qu'il avait appris l'arrivée à Briançon du frère et de V aller ego du général en chef fran-
1. Belle-Isie à son frère, 11 juillet, au roi, 14 juillet, 1747. (Ministère de la guerre. — Partie supplémentaire.)
çais, — ne se faisant plus aucune illusion sur la nature du coup droit dont il était menacé, — le roi de Sardaigne non seulement rappelait et rassemblait tout ce qu'il avait de forces disponibles, mais il invoquait l'assistance du général autrichien, qui, sur ses instances, se décida à détacher en toute hâte trois bataillons pour lui venir en aide. Ce passage rapide de troupes étrangères au pays, traversant -les plaines du Piémont et remontant le cours du Pô, pour se porter au pied des Alpes, ne pouvait être ignoré des populations, et le bruit en arriva aux oreilles de Belle- Isle. Son frère lui écrivait de son côté que des éclaireurs lui rapportaient d'inquiétants détails sur le nombre et la nature singulière des retranchements auxquels ils voyaient travailler en toute hâte, pour barrer tous les passages, et principalement autour de la petite ville d'Exilés, qui était le premier point à occuper dans le plan qu'il s'était tracé.
« L'affaire, disait-il, bien que sans témoigner aucun trouble, commençait à devenir bien sérieuse. » Tant de précautions, sur lesquelles on ne comptait pas, étonnèrent le maréchal et un doute qui se glissa dans son esprit le pénétra d'une crainte soudaine. Contre cette défense
mieux préparée qu'il n'avait prévu, son frère était-il bien sûr de disposer de moyens d'action suffisants? Après le relard causé par les hésitations de M. de La Mina, serait-il encore temps d'agir avant l'arrivée des auxiliaires dont Charles- Emmanuel avait su se ménager l'appui? Qu'arriverait-il alors? Cette entreprise qui était son œuvre propre, dont il avait décidé l'exécution envers et contre toutes les oppositions, dont le succès reposait sur une tête qui lui était si chère, n'allait-elle pas se trouver compromise, faute d'avoir pu s'y prendre à temps et d'avoir bien calculé la résistance? Quelle aventure qu'un échec qui le surprendrait en pleine contravention aux ordres du roi ! Quelle responsabilité, suivie peutêtre de quelles conséquences ! Ce fut assez pour que dans cette âme mobile autant qu'ardente, à une confiance exagérée succédât sans transition une angoisse mortelle. Il eût été rassuré si La Mina, comme il en fit encore la prière, eût consenti à lui permettre d'envoyer un nouveau supplément de troupes au chevalier dans le cas où celui-ci, après avoir reconnu la situation, ne se croirait pas en mesure de tenter l'attaque. Mais cette fois, La Mina ne voulut pas même écouter
sa demande. Pour un coup de tête qu'il avait
toujours déconseillé et dont il n'espérait rien de bon, il ne détacherait, dit-il, ni un homme, ni surtout un Espagnol de plus. Il ne resta plus alors qu'à donner au chevalier des conseils d'une prudence tardive.
A aucun prix, lui écrit le maréchal le 16 juillet, il ne faudrait risquer l'entreprise si le succès n'était pas absolument assuré : les conséquences d'un échec seraient incalculables, au lieu qu'une retraite faite à temps pourrait toujours être expliquée sans désavantage aux yeux du public. On en serait quitte pour dire que la diversion tentée sur les Alpes avait pour but la délivrance de Gênes et que, le résultat une fois obtenu, il n'y avait plus de raison suffisante pour y insister. «Vous sentez tout comme moi, dit-il, mon cher frère, qu'après l'ordre du roi que j'ai reçu et tout ce qui vient de se passer, si nous réussissions à prendre Exiles, on nous en tiendra très peu de compte, et qu'au contraire, s'il arrivait un échec, tout le mal retomberait sur nous... Je sens qu'il serait infiniment plus agréable d'aller tout droit devant soi... mais il faut d'une mauvaise situation tirer le moins mauvais parti qu'on peut... nous aurons la satisfaction d'avoir rempli le principal objet, qui était la délivrance
de Gênes : tout le reste ne nous sera jamais imputé... Je viens de voir, ajouta-t-il en postscriplum, M. de La Mina, qui m'a interrompu : je lui ai parlé de la nécessité de vous soutenir, il a battu la campagne et m'a fait voir clairement qu'il ne fera rien en Dauphiné que par force, et, s'il y est forcé, il abandonnera le comté de Nice et dira que c'est nous qui en serons la cause... Je conviens que cela est cruel, mais il faut partir d'où l'on est... Ne commencez que si vous avez la certitude de tout faire avec ce que vous avez, et laissez entendre d'avance que ce que vous faites n'est que par diversion... J'ai un fort mal de gorge, ajoutait-il, et un violent rhumatisme. Ce qui se passe ne met pas du baume dans l'âme... Ménagez vous-même votre santé, vous voyez bien qu'avec ce qui se passe, ce n'est pas la peine de se faire tuer. »
Le 20, plus troublé que jamais : « Je me repens de n'avoir pas laissé revenir les vingt bataillons dès la première réception de la lettre du roi. Mais il vaut encore mieux s'arrêter à présent que de s'exposer à une catastrophe... Nous aurons de bien bonnes raisons à donner, mais il est triste d'avoir à faire son apologie et de faire des procès par écrit... Enfin, si vous battez bien
les ennemis, il n'y aura qu'à en rire et tant pis pour ceux qui ne veulent pas laisser faire le bien. Je vais trouver le temps bien long, jusqu'aprèsdemain *. » Il terminait en recommandant à son frère de ne pas négliger de faire chanter un Te Deum pour la victoire que le roi devait au maréchal de Saxe. Quel contraste avec Tincertitude qui planait encore sur sa propre fortune et les sombres pressentiments dont il se sentait agité!
Hélas! les Te Deum n'étaient plus de saison. Le sort en était jeté et tout était dit. Aussitôt après avoir reçu l'autorisation de son frère, le chevalier s'était porté en avant. Pour entrer en Piémont, une fois les monts passés, il avait à choisir entre deux vallées principales, celle de la Stura, qui coule du sud au nord et se jette dans le Tanaro, et celle de la Doire, qui, sortant du mont Cenis, va se joindre au Pô à Turin même. L'accès de la première était plus facile, mais on y rencontrait deux places fortes, celles de Démont et de Coni, <{\x\ exigeaient des sièges réguliers. D'ailleurs, c'était le point par lequel le prince de Conti avait pénétré deux ans auparavant en Italie, et on pré-
i. Belle-Isle au chevalier, 18, 20 juillet 1747. (MiDistère de la guerre. — Partie supplémentaire.)
sumaît (fort à tort, comme on va le voir) que ce serait de ce côté surtout que le roi de Sardaigne se serait mis en garde. La vallée de la Doire n'était défendue que par les deux fortins d'Exilés et de Suse, qu'on pensait pouvoir enlever plus facilement. Aussi, après avoir quelque temps hésité sur les deux voies, ou du moins en avoir fait le semblant, pour laisser l'ennemi dans l'incertitude, ce fut sur Exiles que le chevalier se décida à se porter. Il donna rendez-vous en face de cette petite ville à toute sa troupe. Elle était divisée en trois corps d'armée qui durent faire leur chemin par des voies différentes, la gauche par Modane et le mont Genis, le centre sous les yeux du chevalier lui-même par le mont Genèvre, et la droite plus au sud, par le col de Servières. Cette première opération s'accomplit sans difficulté, les Piémontais ne se trouvant en force nulle part et se retirant dès qu'ils étaient attaqués avec une facilité et une précipitation qui devaient sembler suspectes. Mises en route le 14 juillet, les trois divisions étaient arrivées le 18, chacune au poste qui leur était indiqué.
Mais si faibles que fussent les fortifications d'Exilés, encore fallait-il, pour s'emparer de la place, pouvoir en compléter l'investissement, ce
qui ne pouvait avoir lieu qu'en pénétrant dans le pâté de montagnes auquel la ville est adossée, et qui s'étend depuis la vallée de la Doire jusqu'à la forteresse de Fénestrelle, couvrant un espace de plus de deux lieues, et percé seulement de distance en distance par des passages étroits et accidentés. De ces passages, ou de ces cols (comme on les nomme tous dans cette région des Alpes), le plus rapproché d'Exilés même et par conséquent celui dont il était le plus important de se rendre maître, c'était celui qui longe le mont connu sous le nom de TAssiète. C'était la clé de la situation. Le chevalier s'avança pour en faire la reconnaissance lui-même, le 18, dans raprès-midi.
Un spectacle d'une singularité imposante s'offrit alors à ses regards. Toute une série de retranchements, ou pour mieux dire de barricades était sortie de terre et se prolongeait à perle de vue. C'étaient des pentes gazonnées ou de petits monticules de pierres formés de gros cailloux ou de quartiers de roches, le tout surmonté de hautes palissades qui suivaient comme une chaîne courante les arêtes et les sinuosités de tous les monts de manière à fermer ou à dominer tous les passages. De loin en loin, des accidents
de terrain, habilement mis à profit, portaient des redoutes en maçonnerie, formant comme les créneaux de ces remparts improvisés et où étaient logées des batteries d'artillerie. Les canons, dit un écrivain militaire, montraient leurs bouches aux embrasures, et au-dessus des palissades on voyait reluire les baïonnettes de l'infanterie. En avant du mont même de TAssiète, un terre-plein présentant la forme d'un quadrilatère irrégulier (et que clans les récits du temps on appelle le chapeau ou la tenaille) sortait en saillie de la ligne des retranchements, et par des feux dirigés de trois côtés devait en rendre l'approche impossible. C'est ainsi qu'un art aussi simple qu'ingénieux avait su tirer parti de toutes les ressources qu'une nature sauvage et les aspérités du sol avaient préparées à la défense.
Le seul défaut de cette disposition si fortement combinée, c'était l'étendue vraiment démesurée d'une ligne de combat qu'il paraissait impossible de garnir d'un nombre suffisant de défenseurs. Aussi disait-on que le comte Briqueras, qui avait présidé à ces préparatifs, désespérait encore» à la dernière heure de pouvoir faire face partout et se bornait à munir les points qui devaient être le plus probablement attaqués, sans oser répondre
que la continuité de ces masses de terre et de bois ne serait pas rompue quelque part, faute d'être assez bien protégée. Mais dans la nuit du 17 au 18, les bataillons autrichiens, si impatiemment attendus, arrivèrent, et tous les vides se trouvèrent comblés. C'était le triste fruit du temps perdu en conversation entre les généraux français et espagnol.
Si difficile que fût d'aborder ce front de bataille, il était trop tard pour reculer. Quelques conseils de prudence furent bien donnés à demi- voix, mais le chevalier refusa de les entendre. Plus l'instant décisif approchait, plus son courage s'exaltait : à plusieurs reprises il avait répété à haute voix pendant les derniers jours, que d'une entreprise de cette nature il fallait sortir mort ou vainqueur; mais il sentait si bien combien il était pressant d'agir qu'il se décida à tenter l'aventure, sans attendre tous les convois, dont une partie était encore en route pour le rejoindre. Le 19, à dix heures du matin, toute la troupe était arrivée en face du col de l'Assiète, conservant sa division en trois brigades. Le premier soin du chevalier fut de s'emparer d'un petit môle faisant face au terre-plein principal et dont il débusqua aisément quelques compagnies pié-
montaises; il y plaça des batteries de campagne pour répondre au feu des redoutes, et ce fut de ce point élevé qu'il donna le signal de l'attaque. Les trois colonnes durent se mettre en mouvement à la fois, celle de gauche, la plus voisine d'Exilés, sous les ordres de M. de Mailly. M. de Villemur commandait celle de droite, obligée par la nature des terrains d'opérer hors de vue et à une certaine distance. Entre les deux, celle du centre qui dut s'en prendre directement au chapeauy resta confiée au marquis d'Arnault, C'était celle-là qui devait porter plus que toute autre le poids du jour; de la butte où il resta placé, le chevalier pouvait en suivre tous les mouvements.
Animés par sa présence, ces braves gens se précipitèrent au cri de « Vive le roi! » avec un merveilleux élan; gravissant, sous une pluie de feu, une pente aussi rapide que glissante, ils arrivèrent au pas de course jusqu'au pied du retranchement, et là commandant, officiers et soldats se mirent tous ensemble à l'œuvre pour le démolir, en arrachant du sol les pieux qui formaient les palissades et en détachant les fascines de branches sèches qui leur servaient de ligatures. Ce travail ingrat se poursuivit une heure
durant, pendant que les Autrichiens et les Piémontais, invisibles derrière leurs couverts, pouvaient ajuster leur tir à leur loisir sans qu'il fût possible de leur répondre et même de les apercevoir. Il est vrai que les assaillants étaient attachés et presque collés au parapet du rempart, de sorte que plus d'une balle passait au-dessus de leur tête. Mais le carnage n'en fut pas moins effroyable; des piles de cadavres s'entassaient, l'une sur Tautre, et il fallut à plus d'une reprise les écarter pour reformer les rangs à tous moments éclaircis par la mort.
Belle-Isle suivait ce spectacle avec angoisse, mais il avait compté et espérait encore que Tune ou l'autre des colonnes de droite ou de gauche, abordant la ligne fortifiée sur un point d'accès plus facile, réussirait à la forcer, à pénétrer dans Tenceinte et à passer derrière les défenseurs du chapeau\ prise ainsi en face et à revers, cette position maîtresse ne pourrait plus être maintenue. Le temps s'écoulait et son attente ne se réalisait pas ; l'une des colonnes, malgré les efforts de son chef, M. deMailly, n'avait pu être entraînée par lui plus loin qu'à vingt pas des retranchements, d'où elle se bornait à répondre au feu de l'ennemi par une vive fusillade, et l'autre n'avait
pu triompher de la résistance des bataillons autrichiens à qui elle avait affaire. L'impatience du chevalier croissait de moment en moment, et quand on dut venir lui annoncer que d'ArnauIt était frappé mortellement, il n'y put tenir, et s'élançant au travers des monceaux sanglants de chair humaine, il vint se placer lui même au lieu où le commandant avait péri. Prenant en main un étendard, il le plantait déjà au sommet d'une palissade; mais, à ce moment, un coup de feu lui fracassa le bras et le força de lâcher prise. Un grenadier, qui était près de lui, ramassa le drapeau et le tint levé au-dessus de sa tête. Pour lui, de la main qui restait libre, il continuait à serrer avec une étreinte convulsive et à secouer violemment un piquet de bois dont il déchirait les débris avec les dents; un second coup l'atteignit au front et il tomba sans vie.
M. de ViUemur, qui vint le remplacer dans le commandement, donna le signal de la retraite, et comme l'ennemi ne fit pas mine de l'inquiéter, elle s'opéra sans désordre : les trois divisions rentrèrent dans leurs quartiers de la veille avec le calme de l'abattement et du désespoir. Les pertes étaient énormes : plus de quatre mille hommes étaient restés sur la place et dans le nombre des
officiers du premier rang et la fleur de la noblesse française *.
Le fatal événement ne fut connu du maréchal que quatre jours après, le 29 juillet. Je renonce à peindre ce qu'il éprouva. II perdait tout, affec-
1. Pour présenter ce récit de la journée de PAssiète, j'ai dû consulter surtout la correspondance du ministère de la guerre. (Partie officielle et partie supplémentaire.) Les circonstances n'étant pas toujours pareilles dans ces divers comptes rendus, <*-e n'est pas sans quelque peine que je suis parvenu à les combiner. C'est ce qu'avait déjà tenté dans un chapitre (auquel j'ai emprunté textuellement quelques pages) M. le général Pajol, Histoire des guerres de Louis XV (t. Ul, p. 254 et suiv.). On trouve aussi deux lettres de témoins oculaires de cette triste journée dans les appendices du Journal de Luynes(U Vlll p. 410 et suiv.). J'indiquerai enfin, parmi les textes dont je me suis servi, l'ouvrage de M. Henri Morris : Opérations mt/itaires dans les Alpes pendant la guerre de la succession d*AU' triche (Paris, 1880), écrit d'après des documents de source italienne.
Comme je viens de le dire, ces dilTérents témoignages ne s'accordent pas toujours, et il n'y a lieu de s'en étonner : le chef d'expédition ayant péri ainsi que le premier et le plus important de ses lieutenants, M. d'Arnault, aucun des survivants n'était bien au courant du plan de l'opération et n*avait pu en suivre l'exécution dans son ensemble. Je ne place point au nombre des documents sérieux le récit fait par un historien piémontais (pourtant d'une réelle valeur), qui, pour accroître encore le mérite de ses compatriotes dans cette journée (qu'il compare à celle des Thermopyles), affirme que les Piémontais combattaient à découvert et sans abri (scoperti e indefesi) derrière de très faibles remparts. 11 est impossible de renverser plus complètement les rôles (Carutti, — Storia di Carlo Emmanuel 111, t. Il, p. 20 et suiv.). On dit qu'avant d'être rendu aux Français le corps de Belle-Isle fut enterré au village de Saulse avec cette inscription qui contient un étrange jeu de mots : hic inter salices insula pulchrajacet, — M. d'Arneth (t. 111 p. 304), se plaint que dans les récits piémontais on ne fait pas assez de place à l'action des Autrichiens dont la présence pourtant décida de la victoire.
lions, espérances, renommée, et ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car c'était lui qui avait tout conduit, tout dirigé; tout commandé, et envoyé ce frère bien-aimé à la mort. Et ce désastre fondait sur lui, sous les yeux de ce jeune fils, peu fait encore à la souffrance, et qu'il avait amené pour le rendre témoin de sa gloire. Il n'y a point de parole qui égale une telle douleur; il vaut mieux la lui laisser exprimer lui-même, avec cette dignité touchante qui ne l'avait pas abandonné dans d'autres épreuves.
« Ce n'est qu'hier au soir, monsieur, écrit-il au comte d'Argenson, que j'ai été informé de cette malheureuse affaire du 19. Je suis pénétré de la plus vive douleur de la perte irréparable que je viens de faire de mon frère. Je le suis aussi de celle que fait le roi d'un de ses plus dignes lieutenants-généraux et les plus propres à commander ses armées. Je le suis pour la suite de la besogne dont il était chargé, et qui eût été peut-être bien différente s'il avait vécu ; je le suis enfin par l'impossibilité où je me trouve de le remplacer, et parla privation d'un secours journalier dont ma santé et mes infirmités ont besoin. J'ai surmonté l'état violent où je me trouve pour nroccuper de la besogne; j'ai conféré avec M. de
La Mina, duquel je ne puis efifectivement trop me louer dans cette circonstance... Je n'ai jamais été libre d'agir avec la diligence nécessaire; Tordre du roi que j'ai reçu, précisément quatre jours après le départ de mon frère, m'a obligé de lui dépêcher un courrier pour suspendre ses mouvements, jusqu'à ce que M. de La Mina eût décidé. Ce sont ces deux jours qu'a duré cette négociation, et dont je vous ai rendu compte, qui ont donné le loisir au roi de Sardaigne de faire arriver douze bataillons de plus dans le retranchement en question, dont trois autrichiens, qui ne sont arrivés que dans la nuit du 18 au 19. Même un temps aussi précieux perdu, l'affaire devait encore réussir... Mon frère me mandait dans sa dernière lettre qu'il n'entreprendrait rien qu'il ne fût moralement sûr du succès. 11 n'existe plus, et je ne puis en dire davantage ^ »
Avec son ami Vauréal, il donnait plus librement carrière à son désespoir. « Je ne puis faire sur tout ceci, lui disait-il, ni raisonnement, ni commentaire; vous le ferez beaucoup mieux que moi. Je plains le roi, TÉlat, la besogne, l'armée,
1. Belle-Islc au comte d'Argenson, 24 juillet 1747. (Ministère de la guerre. Partie supplémentaire.)
je me plains moi-même de me trouver à la tête, et je ne puis former aucun jugement *. »
Le coup était si rude, qu'au premier moment rémotion fut générale; amis, rivaux, ennemis même, tous y prirent part : Belle-Isie à l'armée, et madame de Belle-Isle, à Versailles, reçurent de partout des expressions de condoléance d'une chaleur inaccoutumée. Il en arrivait d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne, partout où le maréchal avait passé ou était connu. « Ressouvenezvous, lui écrivait Tencin, que vous êtes un héros, et que vous devez l'être jusqu'au bout. » Mais les bons sentiments durent rarement, et dans les cours peut-être moins qu'ailleurs. L'esprit de critique et de jalousie, qui ne dort jamais qu'à moitié, ne tarda pas à se réveiller; il faut convenir que par une suite de fautes, dont la moindre part était imputable à Belle-Isle, jamais événement ne donna plus beau jeu à la censure. Un dessein entrepris sans ordre, exécuté contre un commandement formel, pour être approuvé, devait réussir; c'eût été fermeté et hardiesse si le succès l'avait couronné; ce n'était plus qu'obstination et témérité, dès que la fortune l'avait trahi. Puis
1. Belle-Isle à Vauréal, 12 août 1747. (Fonds de France, Dauphiné. — Ministère des affaires étrangères.)
Belle-Isle n'était pas le seul à souffrir, ni la maréchale à verser des larmes; les plus nobles familles étaient dans le deuil, et se plaignaient qu'on eût sacrifié les premiers objets de leurs affections à une fantaisie de gloire personnelle. Même la mort héroïque du chevalier ne faisait pas excuser son imprudence; on ne va point ainsi, disait-on, se casser la tête à l'aventure contre un obstacle insurmontable. « Le chevalier de Belle-Isle, écrit Barbier, s'est conduit comme un mousquetaire ivre *. » Et le roi lui-même ne put s'empêcher de dire assez haut : « C'est l'ambition de M. de Belle-Isle qui a fait estropier mon armée, »
Maurice de Saxe, lui-même, très sobre en général de critiques et même de remarques sur la conduite de ses rivaux ne put, cette fois, s'empêcher de laisser voir le sentiment qu'il contenait habituellement au fond de son cœur. Vous serez informé, écrit-il au roi de son frère, de ce qui s'est passé dans les Alpes, et que M. le chevalier de Belle-Isle y a été tué. L'ambition a toujours été la cause des affaires que MM. de Belle-Isle ont eues à conduire. L'on ne se change guère, mais il est surprenant
1. Roussel, le Comte de Gisors^ p. 21. — Journal de Barbier. t. V, août 1747.
que la cour de France retombe toujours dans le même cas avec les mêmes personnages *.
Comme il arrive d'ailleurs dans toutes les défaites éclatantes, le chiffre des pertes était surfait. Ce n'étaient plus quatre, mais six, et bientôt dix mille hommes qui avaient péri. L'exagération était grande, mais ce qu'on ne pouvait exagérer, c'était le fâcheux effet produit, et pour la suite des opérations militaires en Italie, et pour la situation politique en général. En fait, la campagne au delà des Alpes était manquée. De la diversion sur le Piémont, il ne pouvait plus évidemment être question, et les bataillons détachés de l'armée y furent rapidement rappelés. Mais parce que le plan de Belle-Isle avait si tristement échoué, celui du général espagnol n'en était pas devenu plus facile à exécuter, et La Mina le sentait si bien que, quand rien ne Tempêcha plus de se mettre à l'œuvre, il ne parut nullement pressé de s'y décider. Il entassa, pendant des semaines, excuses sur excuses et retards sur retards pour se dispenser d'agir, et, quand on le pressait trop fort de prendre un parti, il en était quitte pour dire qu'on avait laissé passer le