‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 33 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

moment opportun : que ce qui eût été facile quand les armées alliées étaient paralysées devant Gênes, devenait presque impossible depuis qu'elles s'étaient rendues libres, et que le succès leur avait inspiré confiance. 11 ne fallut pas perdre beaucoup de temps dans des hésitations de cette nature, pour laisser arriver le moment où les torrents débordés, par suite des premières pluies d'automne, rendent à peu près inaccessible la corniche étroite qui longe la mer. En fin de compte, on dut se trouver encore heureux de garder les positions acquises, sans que les alliés se décidassent à prendre l'offensive pour les reconquérir. Ils en firent à plus d'une reprise la menace; s'ils ne Texécutèrent pas, c'est que la mésintelligence qui régnait dans leurs rangs comme dans les nôtres ne leur permit pas de s'entendre sur la direction à donner à leur attaque. Rien ne se fit donc de part ni d'autre que des marches et des contremarches sans résultat, et la fin de la campagne devait trouver les deux armées au même point qu'au commencement. Gênes, à la vérité, n'était plus assiégiée, et c'était pour les Gallispans le seul fruit de tant de sang versé. Mais, si la ville n'était plus matériellement bloquée, elle restait toujours dans une

situation isolée et précaire, ne recevant de secours que par la voie de mer, que la présence des escadres anglaises rendait très incommode : c'était là une compensation trop incomplète et trop peu assurée pour être regardée comme suffisante.

Les échecs subis en commun ont pour eCfet ordinaire de jeter la division entre les alliés les mieux unis : entre Français et Espagnols, qui n'avaient pas attendu le malheur pour entrer en querelle, la mauvaise fortune ne pouvait faire que changer des discussions déjà très âpres en récriminations tout aussi amères. On ne s'en fit faute d'aucun côté : Belle-Isle qui au fond de Tâme^ ne pardonnait pas à La Mina la perte de ce qu'il avait de plus cher, s'autorisant maintenant de son inaction, ne se gênait pas pour dire très haut qu'au fond les Espagnols n'avaient jamais eu le dessein d'entrer en Italie, ni par une voie ni par une autre, mais bien de rester l'arme au bras, le temps nécessaire pour préparer, par des négociations déjà entamées avec l'Angleterre, une défeclion consommée dans leur pensée. La iMina n'était pas embarrassé de répondre que l'empressement des Français à entrer en Piémont s'expliquait par le désir d'amener le roi de Sar-

daigne à composition, afin de traiter encore une fois avec lui seul, sans prendre conseil dès droits et des intérêts de l'Espagne. « On se rejette la baile de part et d'autre, écrivait le comte d'Argenson à Belle-Isle, tâchez donc d'être le plus raisonnable. » Mais c'était un conseil qu'il aurait dû donner aussi à ses collègues et suivre lui-même, car les soupçons injurieux étaient échangés entre les deux cours aussi bien qu'entre les deux armées, et les rapports du duc d'Huesçar et de Puisieulx étaient devenus si aigres et si orageux, qu'ils évitaient de se rencontrer. Plusieurs des ministres (Tencin et Maurepas entre autres) ne se cachaient pas pour faire entendre que, s'il fallait toujours tout subir de l'Espagne et ne rien obtenir d'elle, ce serait un débarras de lui laisser faire sa paix particulière pour être délivré de ses caprices. Et pendant que les politiques disputaient ainsi sur les avantages et les inconvénients d'une alliance qui coûtait si cher, le public en soupirant ne constatait qu'une seule chose, c'est que, cette année encore, les revers d'Italie balançaient les victoires de Flandre, et que, la fortune partageant ainsi ses faveurs entre les belligérants, aucun ne se décourageait, tous persistaient dans leurs prétentions, et la paix était encore

indéfiniment reculée. La désolation était générale.

Belle-Isle, dès qu'il fut un peu remis de sa première émotion, sentant bien que de ce mécontement universel la plus grande part allait à son adresse, eut Tidée assez malheureuse d'essayer de se laver de tout reproche par une apologie en règle. Malgré le jugement très raisonnable que nous lui avons vu porter sur Tinsuffisance des discussions par écrit, il ne s'en décida pas moins à envoyer à Puisieulx d'abord, puis au comte d'Argenson, une lettre ou plutôt un mémoire d'une grande longueur, où il reprenait un à un tous les faits de la campagne, s'efforçant de démontrer qu'après tout elle n'avait pas si mal tourné qu'on se plaisait à le dire, que la frontière française mise à l'abri de toute attaque et la délivrance de Gênes étaient des résultats dont on pouvait se tenir pour satisfait. Quant au triste événement d'Exilés, s'il n'en pouvait parler sans douleur, il en disait au moins assez pour établir qu'on faisait trop de bruit d'un sacrifice qui n'avait coûté à la France que tout au plus quinze cents hommes; et réduite à ces proportions, la perte, disait-il, par une expression très malheureuse, la véritable et la plus

grande perte était pour lui-même et non pour rÉlat '.

L'orgueil irrité ne pouvait plus mal Tinsplrer* Cette justification présomptueuse révolta tous ceux qu'avait touchés son infortune, et dans la comparaison, effectivement assez peu convenable, entre sa perle et celle de TÉtat, on ne vit plus qu'une extrême sensibilité à ses maux privés et une choquante indifférence pour le malheur public. L'impression fut telle que Tévêque de Rennes (qui à Madrid en fut averti) crut devoir à Tamitié de l'en prévenir : « Je vais faire, lui écrivait-il, une indiscrétion, mais le motif vous engagera à me pardonner. Je donnerais beaucoup pour que de votre lettre vous eussiez retranché le mot où vous dites que l'aventure du 19 juillet ne peut être appelée un malheur que pour vous. Est-il possible que vos amis vous aient laissé ignorer combien amèrement cette aventure a été prise par les militaires, par les courtisans et par le roi lui-même; combien on a été choqué que, dans le compte que vous en avez rendu, vous ayez regardé votre perte per-

i, Belle-Isie à Puisieulx, 19 septembre, au comte d'Argenson, 23 septembre 1147. (Ministère de la guerre. — Partie supplémentaire.)

sonnelle comme la seule circonstance qui pût être considérée; combien vos ennemis en ont tiré avantage contre vous : que tous les jours cet événement paraît plus cruel, qu'on le regarde comme le plus grand malheur qui soit arrivé à la France depuis longtemps, que plus vous avez diminué la perte, plus on s'est attaché à prouver qu'elle a été plus grande, que, quand au lieu d'ôtre de cinq mille hommes, comme tout le monde le veut, elle serait réduite à quinze cents comme vous le soutenez, il ne vous conviendrait pas d'en parler comme d'une bagatelle : qu'on dit autour du roi que cette bagatelle a dérangé tout le système de notre politique et a fait sentir les plus mauvaises suites dans toutes les cours de FEurope *? » La fierté de Belle-Isle ne fléchit pas sous la réprimande : « Je vais, monseigneur, lui répondit-il, après vous avoir remercié, comme je le dois, répondre à ce qu'ont dit mes ennqmis et que je n'ai point ignoré : j'en sais peut-être plus que vous ne m'en dites. Mais c'est précisément parce que j'ai su tout cela que j'ai écrit comme je l'ai fait, et je parlerai de même au roi quand j'aurai l'honneur de lui rendre compte en per-

1. Vauréal à BelIe-Isle, 25 septembre 1747. (Ministère de la guerre. — Partie supp'.cmenlaiie.)

sonne de cette campagne, parce que je ne sais point déguiser la vérité. Je sens bien tout le mal qu'il y a d'attaquer un retranchement et de n'y point réussir, et après tout ce n'est que cela qui est arrivé le 15 juillet... tout se réduit à cette perte de quinze cents hommes, et j'ajoute que nous sommes heureux d'avoir évité par cette perte modérée celle de toute l'armée qui était perdue et détruite si on l'eût enfournée au delà de Finale. Cette vérité est si claire et si démontrée que je ne cesserai de le dire... Au surplus, je mets tous ces messieurs, les ministres et les courtisans au pire... J'ai fait mon devoir, j'ai rendu un grand service en sauvant l'armée, et elle est en bon état... J'ai conquis le comté de Nice, délivré Gênes avec une armée inférieure en nombre de bataillons, et tout au plus égale en combattants, et cela avec la contradiction que vous savez, et après cela, si on n'est pas content et qu'on veuille bien me laisser libre, je bénirai Dieu, car je suis allé malgré moi en Provence. Je n'aspire qu'après le repos, et quand je n'aurai rien à me reprocher, je serai très content. Voilà, monseigneur, ce que je pense, et quand je n'aurai pas tort, je ne garderai pas le silence sur ce que je sais avec mon maître et ses ministres. Mais

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 321

comme il est bon d'être instruit, je vous remercie encore une fois, parce que cela me fortifiera dans la résolution où j'étais de fondre la cloche avec le roi, et de lui faire connaître la vérité. Ce n'est pas la première fois que j'en suis réduit à cette triste extrémité. Dieu veuille que ce soit la dernière, soit par la paix, soit par mon congé, car la vie que je mène ici est absolument insoutenable. Je vous embrasse, monseigneur, de tout mon cœur *. »

1. Belle-Isle à Vauréal, 6 octobre 1747. (Ministère des affaires étrangères. — Fonds de France, Dauphiné.)

Page 1