II
circonstance même qui faisait le sujet principal et la gravité de leur débat : « En ce qui con-cerne l'occasion, la détermination et la suite de cette bataille je n'y prétends rien que d'avoir été le témoin de la conduite du roi, qui a été admirable en tout point : llntelligence, l'esprit, la fermeté, le coup d'œil, la justesse du raisonnement. Mais quant à la détermination et aux ordres, soyez sûr que le maréchal a tout conduit, que, depuis que le roi est arrivé à l'armée, il n'a pas été plus gêné dans ses opérations que s'il avait été seul. L'inaction de r armée pendant quelque temps a pu donner lieu à ceux qui sont à portée de dire leur avis^ de marquer l'impatience où ils étaient qu'on en sortît. Mais pour ce qui est des moyens et de la nature des opérations, elles ont toutes été au choix et à la volonté du maréchal de Saxe *. »
1. Le comte d'Argenson à Belle-lsie, 20 juillet 1747. (Ministère de la guerre. Partie supplémentaire.) — Cette lettre était adressée à Belle-Isle, qui, la recevant peu de jours après la mort de son frère, dut avoir à peine la force de la lire jusqu'au bout. — Souvenirs de Valfons, p. 220-221. — Journal de Barbier, juillet 1747. — Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, t. V, p. 86. C'est dans ce dernier récit que l'hostilité de tout un parti de la cour et de l'armée contre le maréchal de Saxe est rapportée avec le plus de détails; mais plusieurs de ces détails ne méritent pas qu'on y ajoute foi. On y voit trop à découvert l'effet de l'humeur chagrine à laquelle le marquis était livré depuis sa sortie du ministère, et qui
Dans cette controverse, qui devint bientôt très vive et dont le bruit ne tarda pas à se répandre, Maurice eut le bonheur de rencontrer un défenseur dont l'approbation pouvait le consoler même du mécontentement de son supérieur. Ce n'était autre que Frédéric lui-même, à qui il avait coutume, comme on sait, de rendre compte de toutes ses opérations, et qui témoignait autant d'estime, je dirai volontiers autant de coquetterie au héros saxon qu'il était généralement prodigue de mépris et même de paroles blessantes pour les généraux et les politiques français. Dans cette circonstance Frédéric, pour connaître et apprécier la nouvelle victoire, n'avait pas eu à attendre son rapport. Le hasard amenait au camp, le lendemain de la bataille, un de ses chambellans favoris, le marquis d'Argens, ce Français, émigré volontaire, que j'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion de nommer. Frédéric, en le laissant partir, l'avait chargé de la double commission d'offrir
n*épargnait personne, pas plus son frère qu'aucun autre, peut-être même moins", parce qu'il ne pouvait lui pardonner de n'avoir pas partagé sa disgrâce. Des faits qu'il raconte sont contredits par tous les témoignages : ainsi, il suppose que c'est au roi lui-même, et tout de suite après la bataille, que le maréchal de Saxe s'est plaint d'avoir été forcé à se battre, tandis qu'il est certain que, le premier jour, il n'y eut entre le roi et lui que des échanges de félicitations.
au roi de France une magnifique paire de chevaux de Mecklembourg et de recruter dans les théâtres de Paris des acteurs et des danseuses pour la scène de Berlin : et il venait tout à la fois présenter à Louis XV le cadeau de son maître et commencer sa recherche par la troupe de Favart (que par parenthèse il trouva très médiocrement composée). L'occasion était belle, en envoyant des remercîments pour les chevaux, d'annoncer rheureux succès du jour. Puisieulx n'eut garde de la manquer, et dès le 3 juillet, il écrivait à Valori : « Sa Majesté se flatte que cette glorieuse journée n'affligera pas le roi de Prusse. Je voudrais que ce grand prince, qui est connaisseur, eût vu par lui-même la présence d'esprit et le sang-froid avec lequel le roi a donné des ordres dans des moments assez critiques*. »
Effectivement Frédéric, qui autrefois, on Ta vu, n'avait pas applaudi sans réserve à la victoire de Fontenoy, s'exprima cette fois avec une satisfaction dont la vivacité parut sincère : « Il n'appartient qu'à Votre Majesté, répondit-il, de faire de grandes choses et de les surpasser même par pa
1. D'Argenson à Frédéric, 1<^' juillet 1747. {Coi*respondanc€ générale de Frédéric.) — Puisieulx à Valori, 3 juillet 1747. {Correspondance de Prusse, — Ministère des affaires étrangères.)
ET LE MARQUIS D'aUGENSON. 329
modestie. La bataille du 2 de ce mois aura sans doute appris à M. de Cumberland à distinguer la témérité de Taudace. Les troupes de Votre Majesté seront invincibles autant {sic) qu'elles combattent sous vos yeux et qu'elles seront menées par d'aussi habiles généraux que ceux qui les commandent à présent... Les officiers que j'ai dans l'armée de Votre Majesté ne cessent de chanter des hymnes à sa louange : ils rendent bien justice aux talents supérieurs du maréchal de Saxe et à la valeur des troupes, et ils jouissent d'un avantage plus grand encore et que je leur envie beaucoup, qui est celui d'entendre et d'admirer Votre Majesté. Si mes applaudissements et mes suffrages peuvent être comptés pour quelque chose dans ce concert universel des louanges de toute l'Europe, je prie Votre Majestéd'étre persuadée qu'ils partent d'une source bien pure, qu'ils ne sont altérés par aucun mélange d'envie et que je m'intéresse vivement à sa gloire *.
Sous cet enthousiasme complaisant, quelque ironie secrète était-elle encore cachée? et pendant que la bouche parle avec emphase, surprendra-t-on un sourire déguisé aux coins des lèvres?
1. Frédéric à Louis XV, 17 juillet 1747. (Pol. corr,, t. V, p. 430.)
C'est possible; en fait de railleries, Frédéric était tellement coutumier qu'on peut toujours le soupçonner. Mais ce qui partait certainement du fond du cœur, c'était la joie de Féchec et de Thumiliation de Cumberland. Elle éclate d'une façon inattendue dans une lettre confidentielle, écrite tout d'un trait à d'Argens, au reçu de la nouvelle de la bataille et avant que la communication officielle lui en eût été faite. « J'ai tressailli de joie, dit-il, en apprenant la victoire que le comte de Saxe vient de remporter. Il faut avouer que M. de Cumberland est une grande pécore et quelque chose de pis; ces animaux ont vu perdre trois batailles à leurs alliés pour s'être laissé attaquer dans leurs postes et ils retombent toujours dans les mêmes fautes : pour quoi ils seront réprouvés des César, des Condé, des Turenne, des MontecucuUi et hués par les Feuquière, et, s'il plaît à Dieu, damnés dans l'autre monde comme des animaux incorrigibles. Point de raison, monsieur de Cumberland, point de raison! Ah ! la belle raison * ! Ah ! le beau projet dont vous venez d'accoucher! »
1. Allusion à un Irait d'un écrit très connu de Saint-Évremond : le Dialogue du Père Canaye et du maréchal d'IIocquin» court.
ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 331
Quel emportement et d'où vient tant d'amertume dans la crilique d'une action militaire après tout honorablement soutenue? Le vainqueur de Mollwitz et de Kesselsdorf avait-il donc craint un instant de rencontrer dans celui de Culloden un rival de gloire, issu comme lui d'un sang royal? et tenait-il à rester le seul qui eût le droit de joindre l'éclat de la renommée à l'élévation du rang? On le croirait en vérité, ne fût-ce qu'à Fempressement avec lequel il détourne tout soupçon de ce genre, en rentrant dans son rôle de philosophe désintéressé et d'ami du plaisir, revenu des rêves de l'ambition : « Ayez bien soin de Terpsichore, ajoute-t-il... et adieu. Tous ces grands événements qui excitent l'ambition des autres amortissent cette passion en moi.
Plus je fais de chemin dans le monde et plus je reconnais que les plus simples et les plus heureux sont les citoyens des vignes, qui n'ont d'autre soin que de se rendre raisonnables et les hommes heureux ^ »
Outre la lettre destinée au roi, d'Argens en reçut une autre spécialement à l'adresse de celui
1. Frédéric à d'Argens. 1 juillet i747. (Correspondance générale de Frédéric.) — Sans-Souci avait été bâli au milieu des vignes et en avait quelque temps porté le nom.
que Frédéric se plaisait à appeler V Achille français. Louis XV accusa réception des complimeats dont il était comblé avec une modestie pleine de dignité et de goût : « Il n'appartient qu'à Votre Majesté de dire des choses aussi flatteuses en deux mots. Je suis bien touché des témoignages de son amitié. Elle doit et peut compter sur la mienne- Mes victoires sont Teflet de la Providence, elles ne doivent pas avoir déplu à Votre Majesté. Je travaille en les gagnant autant pour elle et pour mes alliés que pour moi-même. Celles que Votre Majesté a remportées ont procuré la paix à ses sujets, je ne suis occupé qu'à la rendre aux miens et à TEurope; un si noble dessein et aussi désintéressé devrait être mieux secondé et trouver plus d'accès auprès de mes ennemis. Mon général m'a bien servi et m'a souvent fait craindre pour sa vie *. »
Maurice, sans être assurément insensible à des éloges venus de si haut, semble avoir éprouvé un peu plus d'embarras à les accepter. Il sentait bien que le bon juge qui les envoyait ne les trouverait peut-être pas absolument mérités quand il connaîtrait mieux les circonstances et surtout le
\. Louis XV au roi de Prusse. {Correspondance de Prusse, Ministère des alTaircs étrangères.)
ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 333
résultat de la journée. Comment expliquer, comment excuser auprès d'un si grand maître, qui excellait peut-être encore plus à tirer parti des victoires qu'à les remporter, cette stérilité d'une action si meurtrière?
Impossible, d'ailleurs, autant qu'inutile d'essayer de tromper la perspicacité de son coup d'œil. Maurice aima mieux convenir de la vérité tout entière. Après avoir rendu compte, suivant son usage et comme le roi de Prusse le lui demandait, du plan et des principaux incidents de la journée : « Je comptais, ajo'ùte-t-il , faire passer, à une partie de Tarmée, la Meuse à la pointe du jour, et je fus bien surpris lorsqu'on vint me dire, le lendemain matin, que les ennemis l'avaient tous passée à Maëstricht et à Schirmer, sur le pont qu'ils avaient établi pendant la nuit. Quelque incroyable que paraisse cette aventure, elle n'est pas moins véritable... » Et après quelques mots sur les précautions qu'il croyait avoir prises : « Toute Tarmée avait passé la Meuse sans que personne s'en soit inquiété et m'en ait fait avertir, il n'y avait pourtant qu'à faire avancer deux pièces de canon dans la nuit et à tirer au hasard, la moitié se serait
noyée. Que dire sur cela? Il faut croire que la
Providence ne l'a pas voulu autrement, car les hommes ne peuvent pas tomber dans un pareil aveuglement. Enfin, j'appris celte nouvelle à cinq heures du matin et je compris que nous avions donné inutilement cette grande bataille*. »
Frédéric était bien fait pour apprécier la candeur de ces aveux que le génie peut se permettre sans craindre de se diminuer et dont il a luimême donné plus d'un exemple dans ses Mémoires-, aussi quand Ghambrier lui fit savoir de Bruxelles, où il avait suivi le roi, qu'on critiquait vivement, même parmi les membres du ministère, cette faute incontestable du maréchal, il le fit taire avec ces paroles dédaigneuses : « Je dois vous dire que ceux qui vous ont parlé du maréchal de Saxe de la façon que vous me marquez sont des gens jaloux ou mécontents de lui; car autant que je puis juger des démarches qu'il a faites jusqu'ici, elles sont fort bonnes et très convenables aux circonstances où il a été '• »
C'était bien d'avouer une faute et de trouver un si bon avocat pour l'excuser, mais mieux valait encore la réparer, et c'est de quoi Maurice
4. Maurice au roi de Prusse, juillet 1747. (Ministère de la guerre.) 2. Frédéric à Ghambrier, 18 juillet 1747. (PoU Corr.^ t. V,
n'avait pas tardé un seul jour à s'occuper.
Puisque ce n'était plus sur Maëstrîclit (il fallait bien le reconnaître) qu'un nouveau coup pouvait être tenté, sa pensée s'était retournée immédiatement vers une autre place, celle de Berg-op- Zoom, située, j'ai déjà eu Toccasion de le dire, à l'extrémité opposée de la frontière et dominant ■comme Maëstricht une des entrées principales de la Hollande. Il ne pouvait songer à s'y transporter lui-même. Cumberland n'aurait pas manqué de Vy suivre avec toutes ses forces, et une nouvelle course des deux armées à travers la Flandre n'aurait abouti qu'à recommencer le même jeu dans des conditions peut-être moins favorables. Il se borna donc à envoyer celui de ses lieutenants-généraux en qui il avait le plus de confiance, le comte de Lowendal, avec un des corps d'armée et tout le matériel d'un siège, •en lui donnant Tordre d'en commencer les opérations sans délai. De deux choses l'une alors, pensaiMl: ou Cumberland, cédant aux instances <!es Hollandais, voudrait encore cette fois porter secours à la place attaquée, et laisserait Maëstricht on prise, où la garnison de Berg-op-Zoom, restée sans appui, serait bientôt réduite à capituler; une nouvelle démonstration de vigueur serait,
dans tous les cas, ainsi faite, et la république, atteinte sur un de ses points les plus sensibles, se lasserait peut-être de servir toujours de quartier général à la coalition.
En attendant, il restait en observation pour régler ses mouvements sur ceux qu'il verrait opérer en face de lui. Un armistice de fait était établi entre les deux armées que séparaient seulement le cours du fleuve et une distance de quelques lieues, et cette situation dut se prolonger pendant quelques semaines. L'inaction, qui n'était pas du goût de Maurice, pesait encore davantage à Louis XV, obligé de séjourner dans le petit hameau et le méchant gîte de la Commanderiez loin de ses aises et de ses habitudes, et ne voulant pourtant pas s'éloigner sans rapporter à l'impatience du public de France quelque ombre d'espoir de paix. Fut-ce à lui, fut-ce au maréchal de Noailles, ou à Maurice lui-mênae, que vint la pensée qu'on pourrait profiter du voisinage du roi de France et d'un fils du roi d'Angleterre pour tenter entre les deux princes, en dehors et par-dessus la tête des ministres et des cabinets, un essai direct d'accommodement? Si cette idée, assez originale, réussissait, ce serait une brusque surprise dont les deux souverains
ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 337
auraient tout l'honneur. Maurice se laissa charger d'en faire l'ouverture à Cumberland.
L'entrée en matière lui était facilitée par la position des deux camps, à portée, comme je Tai dit, et presque en vue l'un de l'autre. Entre deux armées si rapprochées et qui ne veulent pas en venir immédiatement aux mains, il y a chaque jour des points de contact à régler et les différends à prévenir qui rendent les relations des commandanis naturelles et même à peu près inévitables. Mais, pour entrer en rapport avec Cumberland (comme le roi le lui demandait), Maurice avait auprès de lui un intermédiaire tout trouvé,, dans la personne de cet aide de camp favori du prince, sir John Ligonier, dont j'ai raconté la capture, faite sur le champ de bataille de Lawfeldt, dans d'assez singulières conditions. Admis par ordre de Louis XV au quartier général de Tétat-major royal, et traité avec la même distinction que les officiers du grade le plus élevé, Ligonier, très aimable compagnon d^ailleurs, devint bientôt un commensal d'autant plus apprécié qu'il parlait le français, je l'ai dit, comme sa langue maternelle. C'était, aux repas pris en commun et dans les longues heures de loisir de la vie des camps, des conversations familières où Maurice
put se livrer à des épanchements d'une bonhomie affectée : « Voyez-vous, lui disait-il, le roi désire la paix, il vous l'a dit, et moi je la désire encore plus que lui. Pourquoi voudrais-je la continuation de la guerre? Je suis au comble des honneurs et n'ai plus de recompense à attendre : un échec au contraire pourrait me faire tout perdre. Je n'ai pas d'illusions à me faire. Je suis détesté ici : on me regarde comme un étranger; on m'en veut d'av^oir rélabli la discipline, j'ai autant d'ennemis qu'il y a de soldats; et s'il m'arrivait malheur, le roi lui-même ne pourrait me défendre. Puis, je suis malade, ma constitution est brisée, il me faut la paix si je ne veux pas mourir à la peine. »
Comprenant à demi-mot ces confidences, Ligonier s'y prêta et y entra lui-même de si bonne grâce qu'il devint tout simple de lui proposer d'aller sur parole trouver Gumberland pour lui en faire part. Il ne fut chargé que d'un message verbal, Maurice se gardant bien de rien écrire. Mais ce fut l'Anglais lui-même qui, pour aider sa mémoire, voulut fixer par écrit les termes de sa commission, dont le résumé était à peu près celui-ci : « Que Sa Majesté Très Chrétienne avait toujours désiré la paix et la désirait encore et qu'elle ne voyait rien qui pût l'avancer avec
ET LE MARQUIS D'ARaENSON. 339
autant de succès que de la traiter lui-même avec le duc de Cumberland par l'entremise du maréchal de Saxe et de moi ou de tout autre général que Son Altesse Révérendissime voudrait nommer; qu'il serait bien glorieux pour Sa Majesté Très Chrétienne aussi bien que pour Son Altesse Révérendissime que la paix se fît à la tête des deux armées, et que, si Ton pouvait s'accorder sur les principaux articles, les ministres feraient le reste. » Suivait la proposition déjà connue, mais renouvelée en termes assez vagues, de traiter sur le pied de la restitution réciproque des pays conquis, le seul engagement un peu précis étant la promesse de rendre les Pays-Bas dans l'état où ils étaient présentement. — « Au reste, était-il ajouté, on connaissait trop la droiture de Son Altesse Révérendissime pour lui proposer de traiter sans la participation de ses alliés; mais on ne doutait point que tous ses alliés lui confiassent leurs intérêts et que Tinaction où, selon toute apparence, la position des deux armées les tiendrait peut-être deux mois, donnerait le temps à Son Altesse Révérendissime d'envoyer les courriers et de recevoir leur réponse et cependant on pourrait continuer les opérations de part et d'autre. »
Gumberland, qui n'était pas très fier des résultats de ses faits d'armes, accueillit avec une satisfaction visible la pensée d'être chargé de faire la paix, puisqu'il avait si médiocrement fait la guerre. Il répondit donc sans délai que la proposition du roi de France Thonorait infiniment et qu'il ne doutait pas que le roi son père y fût sensible autant que lui. Un courrier fut expédié surle-champ à Londres, et Ligonier dut rester auprès du prince pour attendre et rapporter la réponse. Maurice, en l'autorisant à séjourner au camp ennemi, lui écrivait : « Je vois avec salisfaction que nos intentions sont dépouillées de tout rartifice que les négociateurs mettent à leurs moindres démarches. Nos deux princes régleront plus de choses en une heure que des ministres en un mois. » — « La franchise, répliquait Ligonier, doit être inséparable des gens de guerre : il me semble qu'on peut espérer un heureux succès d'une affaire qui serait traitée entre deux grands princes *. »
La proposition, arrivée à Londres, causa un véritable émoi dans les conseils du roi George et
1. Maurice à Ligonier, — Ligonier à Maurice, 7, II, 13 juillet 4747. {Correspondance de Hollande. Conférences de Breda et d'Aix-la-Chapelle. — Ministère des alTaires étrangères.) — ► Pelham administration, t. II, p. 3C4-5. — Journal de Marche^ mont, ami de Chesterfield, t. H, p. 210.
fit éclater la sourde division qui y régnait déjà depuis quelque temps. Pour la première fois, les partisans de la paix qui jusque-là se bornaient à murmurer et à gémir tout bas, osèrent élever la voix. Ce qui leur prêta courage, ce fut que le roi, dont les sentiments belliqueux ne s'étaient jusque-là jamais démentis, se montrait très flatté des égards témoignés par le roi de France à son fils. De tous ses enfants, Cumberland était le plus chéri et il lui donnait en particulier la préférence sur son héritier, le prince de Galles, qui, suivant une tradition assez habituelle dans les maisons royales, s'entendait avec l'opposition parlementaire pour faire de la popularité à ses dépens. L'aîné s'étant prononcé publiquement pour la paix, ce serait, si on était réduit à la faire, un tour plaisant à lui jouer que d'en donner tout l'honneur au cadet. S'apercevant de cette complaisance paternelle, Pelham et bientôt Chesterfield lui-même montrèrent leurs sentiments à découvert. Des paroles d'une gravité inaccoutumée furent prononcées dans le sein du conseil. La situation militaire y fut peinte sous les couleurs les plus sombres. Les Autrichiens ne savaient se défendre nulle part, et les Hollandais, si Berg-op-Zoom succombait, seraient réduits à discrétion. Combien de temps
l'Angleterre continuerait-elle à payer et à se battre pour tout le monde? On tenait la paix, pourquoi se refuser à la prendre? Elle serait moins bonne que celle qu'on aurait obtenue l'année précédente; Tannée prochaine, les conditions en seraient pires encore. L'opinion contraire fut soutenue avec une vivacité égale par le duc de Newcastle, qui voulait s'obstiner dans la lutte, et par lord Sandwich, qui, de passage à Londres, était admis à la délibération et ne se souciait nullement de céder, même à un prince, l'honneur de conduire la négociation. Le roi hésitait : le conseil était divisé : comme il arrive presque toujours en cas de partage, un moyen terme prévalut. On ne refusa pas de prêter Toreille à la proposition, mais les termes en parurent trop vagues et on demanda des explications plus précises, en particulier sur l'établissement destiné à rinfant en Italie et sur le traitement réservé à la république de Gênes *.
Les moyens dilatoires n'étaient pas du goût et n'allaient pas au tempérament de Maurice.
Quand cette réponse évasive lui fut connue, il comprit tout de suite que tout serait manqué si
1. Pelham Administration, t. 11, p. 364-5. — D'Arnelh, t. 111,
on n'allait pas plus vite et plus franchement en besogne. Aussi, pendant qu'on lui préparait un mémoire plus détaillé sur le thème déjà rebattu des propositions françaises : « Vous allez être surpris, écrivit-il à Ligonier, qu'après trois jours j'accouche d'une question. Son Altesse Révérendissime est-elle autorisée à traiter et à conclure, ou simplement ouïr des propositions? C'est un point qu'il faut préalablement éclaircir et que j'ai ordre de vous mander. Le reste sont des compliments. » Gumberland dut convenir qu'il n'avait d'autre pouvoir que d'ouvrir l'oreille, puis de transmettre un nouveau message.
Maurice n'avait pas tort de croire que Tessentiel était d'aller vite, surtout si on voulait traiter l'affaire royalement et militairement et n'admettre aucun tiers dans le tête-à-tête des deux princes. Effectivement, le temps nécessaire pour un nouvel échange de lettres, et de nouvelles allées et venues de courriers était déjà mis à profit par les conseillers belliqueux du roi Georges pour donner avis à Vienne et à La Haye que, sur le théâtre de la guerre, les deux adversaires pensaient à autre chose qu'à se battre, et l'émotion que cette révélation causa indique assez dans quel état de méfiance réciproque les coalisés vivaient à
regard les uns des autres. Saisie de crainte à la pensée d'être gagnée de vitesse et surprise par un arrangement direct entre la France et l'Angleterre, Marie-Thérèse, sans perdre un jour, envoya à son général, le maréchal Bathyany, l'ordre de ne laisser entamer aucune conversation entre Gumberland et Maurice sans s'y faire admettre, et en même temps tous les pouvoiT-s nécessaires pour y prendre part. « Je ne veux, disait-elle, retarder en aucune manière une voie salutaire, étant bien aise que les affaires se traitent par le maréchal do Saxe, que j'estime beaucoup. » Ajoutons que, pour la première fois, Timpératrice se montrait résignée à se laisser parler d'un établissement espagnol en Italie. A la vérité, elle offrait à l'infant un lot ingrat qu'elle n'avait garde de laisser prendre sur son propre domaine : c'était la Corse, propriété nominale très mal soumise et toujours à l'état de rébellion de la république de Gênes *. A La Haye, l'alarme fut plus chaude encore :
le nouveau stathouder, élu dans un mouvement d'effervescence patriotique et populaire, ne pouvait se dispenser d'avoir toujours à la bouche les
1. D'ArneUi, l. HI, p. 339 et 478. — La lettre de Marie-Thérèse à Bathyany est datée du 17 juillet, évidemment écrite au moment où elle dut recevoir l'avis de Londres, où la proposition de Maurice fut connue le 11.
mots de guerre et de résistance, môme quand au fond de Tàme (comme on commençait à s'en apercevoir dans ses communications plus intimes) la responsabilité du pouvoir lui inspirait des désirs et lui suggérait des conseils de prudence. Mais, de plus, sa jalousie contre son royal beau-frère était chaque jour plus excitée, et, déjà très mécontent d'avoir dû lui laisser faire la guerre à sa place, il ne pouvait se résigner à lui laisser traiter la paix en son nom. Il dépêcha en toute hâte à Londres son confident, le comte Bentinck, avec ordre de s'opposer à toute négociation clandestine. Il assurait que Berg-op-Zoom saurait se défendre, et qu'en tout cas, si on attendait la campagne suivante, on verrait apparaître un secours russe de trente mille hommes, déjà prêt, pourvu qu'on voulût bien le payer; et quand on demandait qui en ferait les frais, il répondait que la Hollande y contribuerait largement, moyennant un impôt de deux pour cent sur tous les revenus que les États généraux étaient, sur sa demande, déjà résolus à voter *.
1. Pelham Administration^ et Journal de Marchemont^ etc. — Voir aussi dans la Correspondance de Chesterfield, t. HI, p. 209 et suiv., les lettres de ce ministre à l'envoyé anglais à La Haye, Dayrolles, avec qui il s'entendait à l'insu du ministre extraordinaire, lord Sandwich, lequel correspondait directement avec le duc de Newcastle.
Sous l'empire de cette pression, Georges ne se décidant pas à prendre parti entre son fils et son gendre, les ministres parlementaires et pacifiques durent encore une fois faire taire, en soupirant, leurs aspirations, et une réponse d'un ton officiel, et par là même très décourageante, fut opposée au second message de Maurice : « Le roi d'Angleterre, y était-il dit, n'avait aucune démarche à faire pour solliciter la paix, n'ayant pris les armes que pour la défense de son royaume et le soutien de ses alliés, sans le concours desquels, d'ailleurs, il ne pouvait rien entendre. » Puis, tout en repoussant l'ouverture en bloc, on n'en prenait pas moins occasion pour insister sur deux exigences dont on connaissait le caractère particulièrement blessant : le rétablissement de Dunkerque dans l'état qui avait précédé la guerre^ et l'exclusion à perpétuité du sol français, nonseulement du chef de la maison des Stuarts, mais de toute sa descendance et de toute sa famille. Et avec le courrier qui rapportait cette communication, assez semblable à un défi, arrivait au quartier même de l'armée alliée lord Sandwich, ayant repassé le détroit en toute hâte, comme pour établir que rien ne pouvait être engagé que par son intermédiaire, et que toute
autre voie que celle de la diplomatie restait interdite. C'était, disait plus tard Chesterfleld, traiter les conditions de la paix comme les mystères de la foi, qu'on renvoie aux conciles généraux pour n'en jamais finir, ni môme commencer la discussion.
Maurice ne se fit aucune illusion et comprit qu'en ce qui le touchait, du moins, tout était manqué : « Je vous envoie, écrivait-il à Puisieulx * sur le ton goguenard qui lui était familier^ des nouvelles auxquelles je ne m'attendais pas; et comme il est bon de voir clair et que M. de Ligonier m'envoie trois paires de lunettes, vous voulez bien que je vous en envoie une, quoique assurément vous n'en ayez pas besoin; mais,, comme on dit : un peu d'aide ne fait pas de mal. »
Quoi qu'en pût dire Maurice, on ne voit bien que quand on veut regarder, et, quelque désobligeant que fût le procédé du gouvernement anglais, la fatigue et l'ennui régnaient à tel point dans les conseils de Louis XV, que la mauvaise grâce ne fut pas ressentie autant que la dignité peutêtre l'aurait exigé. On se persuada que l'arrivée
1. Maurice à Puisieulx,30 août 1747. (Correspondance de HoU lande, — Conférences de Breda et d'Aix-la-Chapelle. — Ministère des affaires étrangères.)
d'un plénipotentiaire anglais à Tarmée, au lieu de fermer la porte à une entente directe, pouvait la rendre plus régulière et plus efficace, et laissant de côté la pensée, qui avait paru séduisante, de négocier avec des ambassadeurs qui avaient le sabre au côté, ce fut Puisieulx qui demanda un rendez- vous à Sandwich pour s'aboucher avec lui sans intermédiaire. L'entrevue, assez difficile à organiser, dut avoir lieu à Liège le 11 septembre.
Mais le secret en avait été si mal gardé qu'avant la date fixée, les ministres d'Autriche ^t de Sardaigne s'étaient rendus, eux aussi, à Tarmée, de leurs personnes, et ne laissèrent partir l'envoyé anglais qu'après lui avoir fait la leçon de point en point et lui avoir fait promettre qu'il ne ferait aucune concession dont ils ne fussent convenus d'avance ou sur laquelle leur consentement n'eût été expressément réservé.
Dans de telles conditions, rien ne pouvait aboutir et ce ne devait être (comme le disait Frédéric, qui lui aussi était mis, même de Berlin, dans la confidence par le bruit public) que du papier perdu. Effectivement, Puisieulx, s'apercevant tout <le suite que Sandwich n'était en mesure de rien accorder, n'eut garde, de son côté, de lui rien
proposer, et le débat se prolongea plusieurs heures durant sans avancer, en tournant, en quelque sorte, autour des points déjà tant de fois débattus. A deux reprises, seulement, Puisieulx parut sortir de la modération habituelle de son tempérament : impatienté de ne pouvoir obtenir une réponse précise sur la restitution du cap Breton et de Louisbourg, proposée en échange des conquêtes françaises en Flandre : « Eh bien ! qu'à cela ne tienne, s'écria-t-il, gardez Louisbourg et nous gardons les Pays-Bas. Voulez-vous que je signe réchange ici même et tout à Theure? » Une autre fois Sandwich ayant insisté sur le bannissement du prétendant comme sur une condition sine qua non de tout arrangement :
« Ce serait bien fort, dit-il, et une grande humiliation pour le roi; et, si nous le subissions, ce serait bien le moins qu'on ne nous parlât plus de Dunkerque. » Si ce ton de menace avait été pris au sérieux, peut-être la conversation auraitelle pris un autre tour. Malheureusement, ce n'étaient que des boutades sans conséquence, et le vrai mot de la situation était prononcé par Puisieulx lui-même qui, en se levant, dit à son interlocuteur : « Nous ne combattons
pas à armes égales. Vous connaissez notre II. 20
ultimatum, vous ne nous faites pas connaître le vôtre. »
Bref, de guerre lasse, et désespérant non pas seulement de se convaincre, mais d'arriver à se comprendre mutuellement, puisqu'ils se tenaient avec un soin égal sur la réserve, ils durent convenir (ce fut l'expression de Sandwich) que le fruit n'était pas mûr, mais qu'en raison du désir général et de l'attente de toute l'Europe, il convenait d'indiquer un lieu et une date pour l'ouverture d'un congrès : et celte fois tout le monde devrait y être admis sans aucune des exclusions qui avaient rendu, à Breda, si difficile et presque impossible même, d'engager le débat. Puisieulx entra d'autant plus volontiers dans ce dessein que Sandwich laissa entrevoir que plus la réunion serait générale, plus les conversations particulières y seraient faciles... « Il me dit qu'il serait le plénipotentiaire du roi son maître, qu'il s'entendrait très volontiers avec celui du roi, qu'il me priait d'y envoyer quelqu'un qui fût un homme sage et point difflcultueux; et m'assura que, s'il était tel, il se livrerait à lui en peu de temps, ils pourraient peut-être convenir des prîn* cipaux points. Il m'ajouta que, si une fois nou& pouvions nous accorder, nous amènerions insen-
siblement nos alliés à une conciliation générale. Il me fit entendre qu'on pouvait négocier séparément dans un congrès et que, sans trahir ses alliés, on pouvait les rendre raisonnables... Je lui fis sentir que j'étais plus content de ces dernières paroles que de tout ce qu'il m'avait dit jusque-là. »
Sandvi^ich, en eflet, ne pouvait faire comprendre plus clairement qu'il en aurait dit davantage, si, au lieu d'un tête à-tête, dont tous les mots avaient dû être comptés et pesés d'avance, il avait pu parler à demi-voix dans une compagnie plus nombreuse, où l'attention étant plus partagée, tous les regards n'auraient pas été fixés sur lui. Cette remarque en confirmait une autre que Puisieulx avait eu occasion de faire à plusieurs reprises pendant l'entretien. Il s'était aperçu que tandis que le ministre anglais prenait vivement à cœur tout ce qui touchait la Sardaigne ou la Hollande, il ne défendait que froidement et presque que pour la forme les prétentions de l'Autriche. Parfois même il n'avait pu cacher son mécontentement de certains procédés de l'impératrice. Il y avait donc lieu d'espérer (et celte prévision, on le verra, devait être en partie vérifiée) que même en plein congrès on pourrait
trouver un joint pour passer entre les deux principales puissances de la coalition, et après les avoir tenues en échec, finir par les faire capituler Tune par l'autre \
Avec ce sous-entendu de part et d'autre, le rendez- vous fut pris pour le moment où la campagne devrait finir, et le lieu de réunion choisi fut la ville impériale et neutre d'Aix-la-Chapelle.
En réalité, ce qui indépendamment de toute autre cause aurait toujours empêché les pourparlers d'aboutir, c'est que, pendant que Ton conversait, chacun était dans Taltente de l'issue du siège de Berg-op-Zoom, dont la durée se prolongeait au delà de ce qu'on avait pu prévoir, et dans des conditions de nature à rendre le succès incertain : l'échec, s'il avait lieu, eût eu pour conséquence de remettre tout en question. Le biographe et le confident de Maurice, d'Espagnac, convient qu'en décidant cette entreprise un peu précipitamment peut-être, au lendemain de Law-
1. Précis de la conversation de M. le marquis de Puisieulx avec M. le comte de Sandwich, H septembre 1747. {Correspondance d'AngleteiTe. — Ministère des affaires étrangères.) — Lord Sandwich à Chesterfield. dl septembre 1747. (Record office.) — Les deux récits anglais et fraui^ais de Tentretien sont assez semblables. Seulement Sandwich, par une raison facile à apprécier, ne dit rien de la perspective d'une négociation séparée pendant le congrès, dont Puisieulx fait mention.
feldt, il ne s'était pas rendu suffisamment compte de la résistance qu'on devait rencontrer. Il est difficile pourtant de supposer qu'il ignorât avec quel soin particulier ce point important de la frontière hollandaise avait été mis en état de défense par le rival de Vauban, le célèbre Cohorn, à une date encore récente, pendant la guerre de la succession d'Espagne. Cet habile homme avait tiré le plus heureux parti de la position originale de la ville, située à peu près au sommet de l'angle que forme la bifurcation de FEscaut à son embouchure, et en relation avec Tun des bras du fleuve par la petite rivière de Zoom qui la traverse. Après avoir enfermé la place elle-même dans une enceinte de fortifications rasantes, très enterrées et donnant peu de prise au canon, il avait établi, attenant à l'un des flancs de cette enceinte, un véritable camp retranché qui se prolongeait pendant plus d'une lieue, couronné de plusieurs forts, et dont les iibords pouvaient, moyennant une double inondation du fleuve et de la rivière, être complètement submergés. De plus, un autre fort avait été dressé en dehors de la ville, à l'endroit où la Zoom se jette dans TEscaut.
L'erreur de Maurice, nous dit toujours d'Espa*
gnac, avait été de croire que de ce côté au moins on pourrait aborder la ville à marée basse et l'enlever par un coup de main. Trompé dans cette espérance, Low^endal n'eut plus de ressource que d'entreprendre devant la place elle-même et devant les forts du camp retranché, un siège en règle qui ne pouvait manquer de traîner en longueur, puisque, l'investissement étant impossible, la porte restait ouverte indéfiniment à tous les secours. Pour commencer, le prince de Saxe Hildburghausen avait fait soutenir la garnison par un renfort de dix-huit mille hommes, pendant que lui-même restait en dehors, pouvant sur tel point qui lui conviendrait inquiéter et paralyser les efforts de l'armée assiégeante.
Ce n'était pas même le plus grand danger auquel cette armée se trouvait exposée. Du moment où Maurice restait lui-même avec le gros de l'armée royale devant Maëstricht, il avait dû se préoccuper de maintenir entre lui et l'important détachement confié à Lowendal des communications régulières. Mais de Maëstricht à Berg-op-Zoom la distance était grande, et quoique des postes fussent placés pour garder les points principaux de cette longue ligne, elle pouvait cependant être coupée par une manœuvre imprévue et inaperçue de l'armée
ET LE MARQUIS D*AKaENSON. 355
alliée : la position se trouverait alors renversée, et ce seraient les assaillants qui, tournés et restant en Tair, courraient risque de se voir à leur tour véritablement investis. C'est bien effectivement ce que tenta de faire le prince de Waldeck, qui, se séparant de Gumberland avec ses Hollandais, et arrivant par Breda et Bois-le-Duc, vint se placer en face de l'extrémité gauche du camp français, avec Fintention évidente de le prendre à revers et déplacer ainsi Tarmée tout entière entre deux feux. Lowendal, averti à temps, courut à sa rencontre pour lui offrir la bataille qu'il n'osa pas accepter, et le fit ainsi heureusement reculer. Mais l'essai manqué une première fois pouvait à tout moment être repris avec des forces plus considérables et un général plus entreprenant. Aussi une grande inquiétude se répandit, tant dans le corps d'armée menacé, qu'au quartier de troupes devant Maëstricht, et bientôt dans l'entourage du roi. Ce sentiment, très naturel et jusqu'à un certain point fondé, s'exprima avec d'autant plus de vivacité que les ennemis de Maurice ne se firent pas faute de l'exploiter à plaisir, n'ayant garde de négliger une si belle occasion de le décrier dans l'esprit du prince. Effectivement, sa responsabilité était grande; car il avait
décidé rexpédilion à lui tout seul, sans prendre avis de personne, sur des renseignements qui, à répreuve, se trouvaient insuffisants, et de plus (ce qui lui était peut-être reproché pluQ que toutes choses) il en avait confié l'exécution (au grand déplaisir de beaucoup de concurrents) à un étranger comme lui, son ami ou plutôt, disait-on, son favori. Un cri d'irritation et d'impatience assez général s'éleva : à tout moment on craignait, ou on feignait de craindre la nouvelle d'une catastrophe. Le siège durait déjà depuis plus de six semaines, sans aucun progrès sensible, à la grande satisfaction des alliés qui ne cachaient pas, ni à Londres, ni à La Haye, leurs espérances et leur joie. Combien de temps allait-on rester Tarme au bras à attendre une issue fatale? L'aflaire une fois si imprudemment engagée, il n'y avait plus, semblait-il, qu'un moyen d'en sortir : c'était que Maurice se transportât de sa personne avec toute Tarmée à l'aide du lieutenant qu'il s'était choisi. Le conseil en fut donné de tant de côtés et revint aux oreilles du roi sous tant de formes, que le maréchal de Noailles, toujours inquiet pour une renommée qui lui était chère, crut devoir faire part luimême à Maurice de l'opinion commune en Tap-
payant, bien que sous une forme amicale avec beaucoup d'instance : « Atout prix lui écrivait-il^ le 17 août, il faut empocher les ennemis de se placer entre l'armée du roi et celle de Lowendal... Rien n'égale maintenant l'importance du siège de Berg-op-Zoom . . . C'est la clé de la Hollande... Le roi y met un prix extrême, et un échec serait mortel. » En même temps, ce qui était plus grave, il en écrivait à Lowendal lui-même, en l'engageant à agir prudemment et à ne rien risr quer si on ne lui envoyait pas tous les secours dont il aurait besoin. Lowendal, ému de cette insistance, quoique espérant toujours bien du succès final, se décida à écrire à Maurice pour le prier de se rapprocher afin d'être en mesure de lui tendre la main en cas de péril. Il est vrai quil faisait cette demande à son corps défendant, moins, affirmait-il, pour assurer la communication qui est bien intéressante que pour faire taire les bavarderies d'une nation impatiente \
Rien ne pouvait causer à Maurice plus de contrariété que de telles instances; c'était en réalité le renversement de tout son plan et la preuve
1. Le maréchal de Noailles à Maurice, 17 août. — Lowendal à Codère, secrétaire du maréchal, 20 août 1747. (Ministère de la guerre.) — Noailles à Lowendal, 27 juillet et 19 août 1747. {Papiers de Moiichy.)
qu'il n'était compris par personne. Bien loin d'être surpris que tout ou partie des forces de Tarmée ennemie se portât du côté de Berg-op- Zoom pour soutenir la résistance de la place, il avait prévu et au fond même peut-être désiré ce mouvement de la part de Gumberland lui-même comme une diversion, qui lui permettrait de reprendre contre Maëstricht la tentative à laquelle il n'avait renoncé qu'à regret. Et quant à la crainte de voir interrompre les communications avec le corps d'armée chargé du siège, il ne s'en inquiétait que médiocrement; convaincu d'avance que Lowendal, dont l'intelligence et la résolution lui inspiraient une confiance entière, saurait se dégager à temps, en levant le siège, s'il était nécessaire, et il lui avait même donné, on a lieu de le croire, des instructions pour ce cas*.
11 ne voyait que des inconvénients, au contraire, à se transporter lui-même d'une extré-
i. Maurice, dans la leUre dont je vais citer un fragment, assurait que, si les ennemis marchaient au secoure de la place, Lowendal pourrait se retirer sans courir le moindre risf|ue. « C'est sur ceUe opinion, dit-il, (|ue nous avons formé celte entreprise, moins pour l'objet de prendre cette place que pour opérer une diversion qui put engager les ennemis à s'y porter en assez grand nombre pour nous donner le moyen de passer la Meuse et de faire le siège de Maèstricht, auquel les raisons militaires nous prescrivent de donner la préférence. »
mité de la Flandre à Tautre avec Tarmée et la personne du roi. C'était abandonner un camp parfaitement établi, où toutes les positions étaient gardées et toutes les subsistances assurées, et s'aventurer sur un terrain où rien ne serait préparé pour un vaste déploiement de troupes. La prise de Berg-op-Zoom, quelque prix qu'on y attachât, ne valait pas à ses yeux les chances qu'un tel risque ferait courir. C'était donc la seconde fois dans le cours de la même campagne, que des propos d'intrigants et d'ignorants tenus dans des antichambres ministérielles ou royales venaient entraver des mesures arrêtées après de sérieuses réflexions. Pour le coup, il en conçut une humeur qu'il ne put contenir, et sa réponse à Noailles eut un accent de découragement et de dépit qui ne lui était pas habituel : « Les personnes d'esprit, lui dit-il, et surtout les personnes éloquentes sont très dangereuses dans une armée, parce que leurs opinions font des prosélytes et, si le général n'est pas un personnage opiniâtre et entêté de son opinion (ce qui est un défaut), ils lui donnent des incertitudes, capables de lui faire commettre de grandes fautes ; c'est le cas où je me trouve. » Rappelant alors les fausses manœuvres dues
à des influences de ce genre qui l'avaient amené malgré lui à Lavvfeldt et qui étaient en partie cause du résultat imparfait de cette victoire, il n'hésitait pas à s'accuser lui-même pour mieux être en droit de se plaindre des autres; il convenait qu'il avait résolu le siège de Berg-op-Zoom, ^ouv justifier r événement (X\x combat de Lawfeldt, croyant par erreur que c'était une mauvaise placey et il ne dissimulait pas que, dans les conditions où elle était entreprise, cette entreprise paraissait dépasser les forces humaines, « Mais, maintenant, ajoutait-il, la politique nous porte et notre amour- propre nous échauffe sur cette entreprise au point que nous sommes prêts à y sacrifier l'armée, la gloire de nos armes et celle du roi. Les esprits s'échauflent, on blâme le général de sa lenteur; il ne saurait partir trop tôt pour . se précipiter dans ce labyrinthe qu'il prévoit : on parle, on remet des mémoires, on se communique ses idées comme si celui qui est chargé de la conduite de cette campagne n'en était pas occupé, on veut le faire marcher, on brigue, on cabale à cet eflet... Quelque ferme que je sois sur mon opinion, je ne suis pas assez hardi pour la donner pour bonne : je dirai seulement, puisqu'il faut que je me justifie, que je ne suis pas assez
persuadé qu'on puisse prendre Berg-op-Zoom pour être d'avis qu'on y mène mon maître pour recevoir un affront, que si Berg-op-Zoom peut se rendre, M. de Lowendal a suffisamment de quoi le faire capituler... que si nous quittons les positions où nous sommes actuellement, nous abandonnons à Tennemi des subsistances immenses et que nous nous commettons à une excursion en France... Voilà ce que mes faibles lumières me font apercevoir. Au demeurant, on me permettra de prendre le parti que prennent les médecins qui cèdent toujours à l'avis de la consultation pour ne pas encourir de blâme *. »
Effectivement, faisant mine, au moins, de se soumettre à l'avis général, il offrit à Lowendal d'aller le trouver si véritablement, réflexion faite, son arrivée était jugée nécessaire. Mais dans rintervalle, Lowendal s'était aperçu que ses travaux avançaient, sans rencontrer, de la part de la garnison de la ville mollement commandée, toute la résistance qu'on pouvait craindre. Rassuré aussi contre le danger d'une nouvelle attaque par l'attitude embarrassée de Waldeck {qui évidemment ne comptait pas être soutenu
1. Maurice au maréchal de Noailles. 17 août 1747. (Ministère de la guerre.)
par le reste de Tannée alliée), il avait repris complètement confiance et ne craignit pas d'affirmer que les ressources dont il disposait lui suffiraient pour s'en tirer à son honneur, et même que le dénoûment ne se ferait pas attendre. « Les communications fussent-elles interrompues, je puis, disait-il, m'en passer pendant huit jours et je ne pense pas que la prise de la ville aille au delà. » Puis, sentant bien qu'une assertion si décisive serait aisément taxée de présomption : « Si vous saviez, ajoutait-il, combien je voudrais éviter d'être suffisant et de paraître trop en sécurité, vous verriez dans quel embarras je suis en vous exposant ce que je pense. Ce qu'il y a de certain, c'est que je tâcherai de ne faire aucune étourderie. Ma situation me permet de ne hasarder rien de douteux, et Tesprit de ma troupe me promet tout *. »
La confiance du valeureux Danois fut justifiée, et à quelques dates près, son calcul se trouva exact. Après huit jours de batterie de brèche, on fut en mesure de livrer l'assaut, le 16 septembre; moyennant un effort de quelques heures seulement, trois bataillons de grenadiers purent sft
1. Lowendal au maréchal de Saxe, 31 août 1747. (Ministère de la guerre).
ranger en ligne sur le rempart. En un instant, dit un récit du temps, le front de l'attaque fut garni des drapeaux du vainqueur. Toutes les troupes purent déboucher alors l'épée à la main, les premières venues ouvrant du dedans les portes à ceux qui les suivaient. La garnison surprise et épouvantée recula en désordre, et pendant qu'une partie se réfugiait dans les rues de Tinlérieur, se mettant à couvert, ou dans les maisons, ou derrière des barricades précipitamment élevées, une autre sortait par les issues restées ouvertes du côté du camp retranché. Avant la fin de la journée, Low^endal pouvait écrire à Maurice : c Monseigneur, je vous fais mon très humble compliment sur la prise de Berg-op-Zoom que nous venons de prendre Tépée à la main... Nous avons perdu fort peu de monde, Tennemi beaucoup : il a été nécessaire de désaccoutumer ces gens-là d'attendre cette sorte d'extrémité... Au reste^ de sang- froid on n'a tué personne. »
Ces dernières phrases portaient l'empreinte d'un sentiment de tristesse et d'embarras qui se mêlait déjà dans Tâme du vainqueur à la joie d'un si glorieux fait d'armes. Effectivement, les plus louables efforts avaient bien été faits pour épargner, à une cité que la politique autant que
l'humanité commandait de ménager, le sort ordinairement réservé aux places prises d'assaut, et pendant les premières heures, Tordre et la discipline furent maintenus non sans peine dans les rangs de la troupe victorieuse. Mais quand on apprit qu'une partie seulement de la garnison, comme je viens de le dire, s'était mise en retraite, et que Tautre, entassée dans les ruelles intérieures, continuait à s'y défendre, puis, qu'en essayant d'y pénétrer, on fut assailli par un feu très vif, parti des fenêtres ou des toits, l'impatience et l'irritation du soldat ne purent plus être contenues; rien ne put l'empêcher de frapper au hasard et sans pitié, et de faire main basse sur tout ce qui tombait sous sa main; plusieurs quartiers de la ville furent livrés, pendant la fin de la journée et toute la nuit qui suivit, à d'horribles scènes de violences. « Le pillage, écrivait le lendemain un témoin oculaire, a duré jusqu'à dix heures du matin, et il s'est passé tout ce que la fureur du soldat effréné peut produire. La ville, ainsi désolée, est devenue un sépulcre effroyable, remplie d'ivrognes et de malfaiteurs. » Les routes environnantes par lesquelles de malheureux fugitifs avaient essayé de se dérober à la furie du vainqueur étaient jonchées de cada-
vres. Puis le lendemain, ce fut une scène d'un autre genre qui n'était pas moins repoussante. Une sorte de foire fut ouverte, où des juifs et des trafiquants de bas étage venaient acheter aux soldats tous les objets de valeur qu'ils s'étaient appropriés.
Quand Lowendal connut l'étendue du désordre, il sentit le besoin de se justifier lui-même et ses soldats, d'y avoir volontairement concouru : il s'efforça de rejeter toute la faute sur les valets, les goujats et toute la méprisable suite qui s'attache toujours aux pas d'une grande armée.
«J'aurais bien voulu, écrivait-il, préserver cette malheureuse ville du pillage, mais il n'a pas été humainement possible de le faire. Trois cents volontaires de notre armée qui me sont tombés des nues ont donné de si mauvais exemples, qu'il n'y a pas eu moyen que tous les équipages des généraux et des officiers, les approvisionnements et ce que les habitants y avaient laissé encore ne fussent entièrement pillés. »
II est vrai qu'après s'être excusé ainsi pour la forme, il ajoutait une remarque qui ne prouvait pas que ces excès l'eussent beaucoup scandalisé. « Gela a prodigieusement enrichi l'armée, et j'espère que cela la rendra aussi audacieuse que cela
humiliera celle des ennemis, » et il entrait avec complaisance dans le détail du grand nombre de canons, de munitions, de choses de toutes sortes et de prisonniers qui restaient entre leurs mains *.
Lowendal n'avait pas tort de craindre Teffet qu'allait produire ce douloureux dénoûment d'une journée si honorable pour lui. Il semble en vérité qu'une sorte de mauvaise chance s'attachât aux pas de l'armée de Maurice pour lui enlever le fruit de tous les succès qu'elle remportait. A Rocoux, à Lawfeldt, la victoire était restée stérile, faute d'être complétée; à Berg-op-Zoom, le but qu'on se proposait, le grand effet moral à produire fut compromis au contraire pour avoir été dépassé.
Ce ne fut pas, cette fois non plus, le premier jour qu'on s'aperçut de ce qui devait le lendemain troubler la joie du triomphe. La satisfaction, au camp français, fut d'autant plus générale qu'elle succédait à une plus longue attente et à de plus vives alarmes. Maurice, entrant chez le roi pour lui annoncer la nouvelle, n'hésita pas à lui demander sur-le-champ, pour son valeureux lieutenant, étranger et protestant comme lui, la
1. Lowendal à Maurice de Saxe, 16, 17 septembre 1747. (Ministère de la guerre.)
récompense inaccoutumée qu'il avait obtenue pour lui-même. Le roi enchanté, mais surpris, hésitait; le comte d'Argenson, debout derrière luij gardait un silence chagrin : « Que dira ma noblesse? — Elle dira, sire, reprit Maurice, que Votre Majesté sait récompenser les grandes actions, et qu'il n'est rien d'impossible aux soldats de Votre Majesté, bien commandés. » L'assentiment royal fut ainsi enlevé, et les murmures des rivaux mécontents ne se firent plus entendre qu'à demi -voix : le ministre lui-même, tout en s'excusantet en jurant qu'il n'était pour rien dans ce choix précipité, n'en fut pas moins obligé d'écrire à Lowendal en le félicitant d'avoir à lui transmettre une grâce si bien méritée *.
Il fallait bien qu'il s'exécutât, puisque Maurice l'avait devancé par un petit billet significatif, auquel (pour ne rien lui enlever de son caractère) je me permettrai de laisser l'orthographe. « Je suis bien aise, mon cher comte, d'aître le premier à vous saluer maréchal de France : je vous envoy notre ami Sourdis, pour vous porter cette nouvelle. La gloire ait plus dans vos œuvre que dans la grasse que le roy vous a accordés :