‹ Maurice de Saxe et le marquis d'ArgensonChapitre 11 sur 31 · Carutti, Histoire de Charles-Emmanuel (t. Hl, p. 212 et · texte numérisé non relu

Carutti, Histoire de Charles-Emmanuel (t. Hl, p. 212 et

suiv.).

n*avait Tair, car il était clair que Ghampeaux n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour modifier lui-même le texte nouveau qu'il avait apporté, et moins encore pour notifier aux généraux français l'injonction de suspendre les hostilités. Tout revenait donc en définitive à renvoyer une troi* sième fois lafliaire à Paris. C'est effectivement à quoi, après quelque débat, il fallut bien se résoudre, et Ghampeaux ne voulant pas même, de crainte de nouveaux malentendus, se faire l'interprète des volontés du cabinet piémontais, ce fut Gorzegue qui se chargea de les formuler lui-même dans une série d'articles, constituant une sorte d'ultimatum. Il y ajouta l'exigence expresse que tout fût conclu (principalement l'armistice) avant la fin du mois de février déjà en cours. Gette date était de rigueur, puisqu'à ce moment les Autrichiens seraient certainement en marche, peut-être déjà aux prises avec le& Espagnols, et qu'il importait de savoir quelle atti* tude le roi de Sardaigne devrait prendre à leur égard *.

Le ministre anglais eut connaissance de cette détermination comme des précédentes, et en fai-

1. Cbampeaux à d'Argenson, 5 février 1746. (Correspondance de Turin. — Ministère des alTaires étrangères.)

sant part à sa cour, il exprimait, non sans raison, l'espérance que, tout étant de nouveau mis en question, une rupture complète pourrait s'ensuivre. La seule chose qui le surprît et qu'il ne pouvait s'expliquer, c'était la persistance du ministre français dans le plan chimérique de confédération italienne. Il fallait que ce fut, disait-il, la conception propre et favorite du roi de France (pwn darling offspring)^ et pour s'en rendre compte, il en était réduit à imaginer que Louis XV voulait se faire empereur de la confédération d'Italie pour égaler l'époux de Marie-Thérèse, devenu empereur de la fédération germanique.

Si Champeaux n'eût pas été avant tout préoccupé de garder le rôle inespéré qui lui était échu, si même il n'eût pas été réduit à vivre dans une cachette obscure, dont il ne sortait que de nuit, n'entretenant de communications avec personne, et n'apprenant que ce qu'on voulait bien lui dire, la fixation de ce délai pendant lequel toute l'affaire de la négociation devait rester secrète, lui aurait ouvert les yeux sur la situation singulièrement avantageuse que le ministre piémontais réussissait par là à se ménager. Charles- Emmanuel allait ainsi avoir un mois pour se décider, suivant son humeur ou suivant les cir-

constances, entre les deux alliances autrichienne et française, demeurant libre également de rester fidèle ou de faire défection à l'une, de se rapprocher ou de demeurer éloigné de l'autre. Il gardait les deux cartes entre les mains, pouvant jouer jusqu'à la dernière heure celle qui lui présentent le plus de chance de succès. Si la France entraînait l'Espagne à sa suite, Alexandrie était sauvée, le Piémont délivré, et l'on marchait, d'accord avec les puissantes armées des deux royautés de la maison de Bourbon, au-devant des Autrichiens pour leur barrer rentrée de l'Italie et enlever à Marie-Thérèse une part de son patrimoine. Dans le cas contraire, le même délai d'un mois laissait aux Autrichiens le temps d'avancer; on pouvait les attendre sans trop de péril, et leur tendre la main à leur arrivée, en prenant à revers Français et Espagnols et en les plaçant entre deux feux. C'était bien la vieille politique à double face et à deux tranchants tant reprochée à la maison de Savoie, mais jamais elle n'avait opéré dans des circonstances plus saisissantes. Il ne s'agissait pas cette fois de se retirer simplement d'une lutte engagée et de] contracter une obligation à longue échéance. C'était à huit jours de la décision à prendre et des combats à livrer, en

face des armées prêtes à entrer en campagne^ qu'on discutait tranquillement dans le cabinet de Charles-Emmanuel de laquelle des deux nations rivales il convenait de verser le sang, ou de recevoir Targent. Il y a certainement eu dans l'histoire des manœuvres plus loyales, je ne crois pas qu'elle en signale d'une plus audacieuse habileté. Et ce n'était pas malheureusement le seul avantage que les hésitations des deux cabinets de Versailles et de Madrid assuraient à celui de Turin. L'invitation secrète adressée, nous l'avons vu, par d'Argenson au commandant de l'armée française l'engageant à se tenir tranquillement sur la défensive, pendant la durée d'une négociation dont on ne lui indiquait ni les conditions ni la nature, — cette communication si imprudemment faite et plus imprudemment encore révélée à Charles-Emmanuel, — allait avoir une bien autre conséquence : car l'armée piémontaise déjà remise, par le repos de l'hiver, de ses revers de l'année précédente, acquérait ainsi la facilité de prendre d'avance, sans exciter de soupçons et sans provoquer de représailles, toutes les mesures nécessaires pour se trouver prête, au cas où la négociation viendrait à échouer, à recommencer du jour au lendemain les hostilités.

Advenant ce cas de rupture, toujours possible et même aisé à prévoir, cette armée, qui nous redevenait ennemie et n'aurait même jamais cessé de l'être, aurait quelques semaines d'avance sur la nôtre : elle se trouverait sous les armes et prête à Tatlaque, tandis que Maillebois, endormi dans une fausse sécurité, et ne redoutant aucune agression, aurait à peine pris les précautions nécessaires pour se défendre.

Rien dans les verbeuses dépêches adressées par Champeaux à d'Argenson pour lui transmettre les dernières propositions, ou plutôt les dernières injonctions de Gorzegue, ne fait voir qu'il ait eu le moindre pressentiment de ces périls. Il n'y est occupé qu'à se justifier d'avoir dû sacrifier une seconde fois le magnifique projet de fédération italienne et d'expliquer pourquoi il ne se faisait pas lui-même le commissionnaire de ce nouvel envoi. Il restait, disait-il, pour surveiller sur place la suite des événements. En réalité, c'était dans l'espérance (et il le laisse trop voir) que le traité définitif serait signé à Turin et qu'il aurait la gloire d'y attacher son nom. D'Argenson, en recevant cette longue missive, n'y vit pas plus clair que son agent. Une seule chose le frappa : c'est que tout serait man-

que si tout n'était pas fait au 1" mars, et qu'il fallait à tout prix avoir conclu avant cette fatale échéance.

L'impatience d'ailleurs le gagnait lui-même, il avait plus d'une raison d'être pressé d'en finir. On attendait l'envoyé de Philippe V, le duc d'Huescar, qui voyageait lentement avec tout l'appareil d'une ambassade extraordinaire, comme s'il eût voulu protester par cette marche solennelle contre la décision précipitée qu'on avait prétendu arracher à son souverain. Louis XV, * très mécontent de ce retard, tenait toujours bon, et répétait très haut, malgré les clameurs d'une partie de sa famille, et les répugnances de la plupart de ses ministres, qu'il n'écouterait aucune remontrance et ne ferait pas de concession. D'Argenson crut faire un coup de partie en profitant de cette disposition, pendant qu'elle durait, pour engager le souverain à fond, par un acte sur lequel il ne fût plus possible de revenir, et qui mît le duc d'Huescar, dès son arrivée, dans l'alternative de céder ou de se retirer immédiatement. C'est la seule explication qu'on puisse donner de la décision imprévue qu'il allait prendre. Dès le 17 février, c'est-à-dire, après avoir pris à peine le temps de jeter les yeux sur les pièces que Cham-

peaux lui faisait tenir (émanées, nous l'avons vu, de la rédaction du ministre piémontais luimôme), il manda chez lui le comte de Montgardin et signa, au courant de la plume, le fameux armistice, objet de tous les vœux de la cour de Turin, sans y mettre ni une condition,ni une réserve,et en y laissant insérer un article spécial qui stipulait la levée immédiate du blocus d'Alexandrie. La seule précaution qu'il prit (et encore était-ce en fait plutôt qu'en droit, car l'acte lui-même n'en porte aucune trace), ce fut d'ajourner la publication jusqu'à Tarrivée à Paris de son gendre le comte de Maillebois, qu'il résolut d'envoyer en qualité de plénipotentiaire pour prendre la place de Champeaux et terminer tous les arrangements définitifs. C'était au comte, après avoir pris connaissance de l'état des choses à Turin, à s'entendre avec le maréchal son père sur le moment où il conviendrait de mettre la suspension d'armes à Tordre du jour des troupes françaises *.

1. C'est à ce moment seulement, comme on peut le voir par une lettre de d'Argenson à son frère (9 février 1750), que celuici eut connaissance de la note envoyée au maréchal de Maillebois; d'Argenson Ten avise en ces termes: « J*ai eu ordre d'écrire au maréchal de Maillebois en grande confidence qu'il n'était pas possible que nous fissions affaire avec le roi de Sardaigne et qu'il fallait que son bon esprit s'arrangeât sur cela. » (Mémoires et Journal de d*Argenson, édit. Janet, t. V, p. 16.)

Ainsi nous passions d'un extrême à l'autre :

entre la persistance obstinée dans des espérances chimériques, ou la concession précipitée d'un point capital, il y avait pourtant quelque intermédiaire à garder; quel contraste entre cette conduite saccadée et incohérente et la marche savante et calculée du cabinet de Turin * !

Les signatures étaient à peine échangées que d'Argenson pouvait se demander s'il ne s'était pas trop hâté. Le duc d'Huescar arrivait et, quoique dans sa première audience, il se fût montré aussi absolu dans sa résistance que son maître l'avait été à Madrid, dès la seconde ou troisième séance il commença à murmurer tout bas que peut-être un arrangement serait possible si l'on pouvait élargir la part faite en Lombardie à l'infant Philippe. Devant cette lueur d'espoir d'un accommodement pacifique, la résolution tout à Theure intraitable du roi commença à mollir, et

1. Le lexte du traité d'armistice, publié dans le Journal de d'Argenson (t. IV, 270), porte en post-scriptum sous ce litre : Article séparé, une clause stipulant que Tarmistice ne sera publié qu'après que le traité de paix définitive aura été conclu» Cet article ne se trouve pas dans Tinslrunient officiel conservé aux affaires étrangères, et, d'ailleurs, la suite des faits va prouver que rien de pareil n'avait été arrêté. Les incidents qui firent échouer la mission du comte de Maillebois n'auraient pas eu lieu si l'armistice n'avait dû être consenti que conditionnellement.

il se demanda s'il n'y aurait pas là un terrain de conciliation sur lequel on pût entrer en conversation avec le roi de Sardaigne. Mais ce fut bien autre chose quand, peu de jours après, Champeaux fit savoir que, la nouvelle de la mission du duc d'Huescar étant arrivée à Turin, le fait jusque-là soupçonné de la résistance de l'Espagne était devenu par là même public, et que Gorzegue exigeait, en conséquence, qu'on rendît publique aussi la résolution de la France dont on lui avait fait part à Toreille : — à savoir que l'Espagne serait laissée seule dans son abstention et que les troupes françaises, se séparant de celles de rinfant, se retireraient d'Italie. Pour le coup le cœur paternel du roi s'émut tout à fait. Déclarer tout haut, en face de TEurope, qu'il allait livrer l'époux de sa fille aux injures des Autrichiens, au risque de le voir, après une bataille perdue, emmener captif à Vienne! C'était une extrémité odieuse et un aveu trop pénible. ^ J'avais bien fait cette menace, disait-il naïvement à d'Argenson, et je voulais que l'Espagne le crût : mais je n'avais jamais pensé qu'on l'exécuterait. » Et de fait, ridée de faire évacuer l'Italie par les troupes françaises avait bien, même à un point de vue moins sentimental, quelque inconvénient pra-

tique. Les Français partis, qui allait tenir tête aux Autrichiens en Italie? Charles-Emmanuel s'en chargerait-il à lui seul? et s'il s'en dispensait et se réfugiait dans une neutralité prudente, le généreux projet de bannir les Allemands d'Italie n'allait-il pas aboutir à la duperie de les laisser au contraire maîtres absolus du terrain ? Il était tard pour s'en apercevoir. Était-il temps d'y aviser * ?

En tout cas, d'ailleurs, une chose était claire, c'est que, soit pour discuter les demi-concessions de l'Espagne, soit pour écarter les exigences du cabinet piémontais, on entrait dans une nouvelle phase de pourparlers qui se prolongerait assurément au delà du terme fixé. Dès lors, que faire, à cette date du 1" mars qui approchait, de l'armistice qu'on venait de signer? Pouvait-on le déchirer quand l'encre était encore toute fraîche? Fallait-il y donner cours devant une situation redevenue aussi incertaine que jamais? C'est sur quoi un très vif débat s'éleva de nouveau entre le marquis d'Argenson et le comte son frère : le marquis soutenait que la publication, loin d'être nuisible, aurait

1. La phrase que je mets dans la bouche du roi est prise textuellement deuis une note de sa propre main mise à une dépêche préparée par d'Argenson, 1 mars 1746. {Cotrespondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères).

l'avantage de compromettre le roi de Sardaigne, et, suivant son expression, d'embarquer P affaire^ en déclarant Sa Majesté sarde en pleine défection avec ses alliés. Le comte répondait que, comme il fallait bien que le roi de Sardaigne trahit quelqu'un en cette occasion, on ne pouvait savoir d'avance si c'était à ses anciens ou à ses nouveaux alliés qu'il comptait fausser compagnie, et que le plus sûr était de se mettre en garde à tout événement pour n'être pas le jouet de ses artifices, et il montrait sans peine le danger qu'un désarmement précipité ferait courir à l'armée française : € Nous enxépondrions sur nos têtes, » s'écriait-il. Le marquis était obligé alors de confesser son incapacité complète dans les affaires de guerre, et d*ailleurs, il avoue lui-même qu'entre tant de prétentions et d'intérêts divers à concilier sur trois théâtres différents, son trouble était extrême : € La délicatesse et la passion, dit-il quelque part, qui excèdent le sentiment qu'on en devrait avoir font trembler à chaque pas dans une négociation de ce genre \ »

Bref, on finit par se mettre d'accord en n'auto-

1. Journal et Mémoires de d'Argenson (t. IV, p. 298, 299); — d'Argenson à Champeaux, 28 février 1746. {Correspondance de Turin, — Ministère des affaires étrangères.)

risaiit le comte de Maillebois à publier Tarinistice que sous les trois conditions suivantes : la durée en serait indéfinie et non seulement de deux mois; on ferait précéder la publication d'une déclaration renouvelant les engagements du 26 décembre, et leur donnant ainsi ce qu'ils n'avaient pas encore reçu, un caractère public et irrévocable; enfin (et c'était le point sur lequel le ministre de la guerre insistait le plus), le blocus de la citadelle d'Alexandrie ne serait pas levé, mais on introduirait seulement dans la place un ravitaillement suffisant pour huit jours, qui serait renouvelé de semaine en sema'ne jusqu'à l'arrangement définitif; et c'est avec cette quatrième édition d'un même texte revisé, mutilé et complété à tant de reprises, que le comte de Maillebois se mit en route et arriva le dernier jour de février à Briançon, où il devait trouver les laissez-passer nécessaires pour franchir la frontière piémontaise.

Les passeports Tatténdaient bien, en effet, mais avec une lettre de Champeaux qui en renfermait une autre de Gorzegue, très polie, trèsempressée même, se terminant pourtant par cette question nettement posée : le comte était-il, oui ou non, en mesure de publier l'armistice dès son arrivée à Turin? Si oui, qu'il arrivât au plus tôt^

si non, qu'il voulût bien s'arrêter et attendre qu'on vint le trouver sur le territoire français, parce que sa présence dans la capitale ne pourrait être ignorée des cabinets anglais et autrichien, déjà très inquiets des bruits qui circulaient, et placerait ainsi le roi de Sardaigne dans la position la plus fausse vis-à-vis de ses alliés.

Le motif allégué pour une interrogation si pressante n'était pas absolument un prétexte. Il est certain que le voyage du duc d'Huescar avait donné partout l'éveil. Une démarche si publique, et dont le but n'était plus un mystère, ne pouvait manquer d'avoir un grand écho à Vienne et à Londres. La nouvelle de la défection du roi de Sardaigne était répandue dans toutes les chancelleries et tous les cafés d'Europe. Le moins que pouvaient faire les deux cours menacées de cet abandon était de mettre le cabinet de Turin en demeure de démentir ces soupçons en donnant quelque gage incontestable de sa fidélité, et le plus éclatant était, certainement, la reprise immédiate des hostilités. C'est aussi ce qu'était venu demander le prince de Lichtenstein, accouru de sa personne de Novare à Turin, pour chercher des ordres et s'étonnant déjà tout haut qu'on les lui fit encore attendre. En un mot, l'instant cri-

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qu'on lui avait recommandé d'obtenir, il n'y en eut qu'un, le ravitaillement limité d'Alexandrie, sur lequel (connaissant le prix que son oncle, le minisire de la guerre français, y avait mis) il persista à ne pas céder. Bogino, de son côté, tint ferme sur la négative, et, en se levant, il déclara que, tous les délais prévus étant expirés, un corps de troupes piémontaises était prêt à se mettre en marche pour aller porter secours à Alexandrie, que l'ordre de départ avait même été retardé d'un jour pour laisser au plénipotentiaire français le temps de se décider, mais que, si le lendemain, 5 mars à l'aube du jour, on n'avait rien fait dire de nouveau à Turin, la marche serait commencée et ne pourrait plus être arrêtée *.

C'était bien là, en effet, le mot de l'énigme» Pendant le mois que le cabinet de Turin s'était réservé, je l'ai dit, pour délibérer tout à son aise, la cause de l'alliance française n'avait pas cessé de perdre du terrain dans le conseil et dans

1. Carutti, Histoire de Charles-Emmanuel (t. II, p. 321-322^ — Cliampeaux à d'Argenson, 5 mars; — le comte de Mailleboi» à d'Argenson, 6 mars 1746. {Correspondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères.) — (Voir toute la correspondance échangée entre Gorzegue et le comte de Maillebois les 2, 3, 4 et 5 mars. — Rendu, p. 168, 174.)

l'esprit même de Charles -Emmanuel. C'était reflet naturel de Thésitation de TEspagne et des dissentiments intérieurs de la famille royale comme du ministère de France, dont des agents bien informés ne laissaient rien ignorer à Turin. Marie-Thérèse, au contraire, prenait son parti avec sa résolution et sa perspicacité accoutumées. Avertie par le bruit public, elle connaissait assez le caractère de son volage allié pour ne pas douter de la défection dont elle était menacée; elle ne prêtait naturellement aucune foi aux dénégations obstinées qu'opposait, à toutes les questions qui lui étaient posées, le ministre sarde à Vienne. L'embarras seul de cet agent, trop visible dans son attitude, était un indice auquel on ne pouvait se méprendre. Mais, d'autre part, la mission même du duc d'Huescar indiquait assez clairement que la nouvelle alliance, bien que sérieusement mise sur le tapis, n'était pas chose faite, puisque l'Espagne discutait sur les conditions de son adhésion. Dès lors, la seule manière de prévenir le mal, s'il en était temps encore, c'était non de se livrer contre Charles-Emmanuel à des récriminations blessantes, mais de lui rendre le courage d'opérer en silence un nouveau changement de front. La peur avait dû dicter sa

trahison, c'est en le rassurant qu'on pouvait l'empêcher de la consommer. Aussi, sans se mettre trop en peine de savoir quel accueil ses troupes allaient l^ecevoir, la prudente souveraine ne songea-t-elle qu'à imprimer à leur marche une célérité inaccoutumée. Un corps de trente mille hommes arrivait donc, faisant dix lieues par jour, et les premiers détachements étaient déjà signalés aux environs de Mantoue. Ce contraste entre l'indécision, d'une part, et la hardiesse, de l'autre, frappait l'égoïste prudence du roi de Sardaigne et le faisait incliner de jour en jour davantage du côté de l'Autriche. Il fut bientôt évident qu'il ne cherchait plus qu'un prétexte pour se dégager d'une parole imprudente et faire oublier une défaillance momentanée. Quand on cherche en ce genre, on finit toujours par trouver. C'est ce que pensa sans doute le ministre de la guerre, le comte Bogino, qui, ne doutant plus d'une rupture qu'il avait toujours désirée, se mit silencieusement à l'œuvre pour reprendre les opérations militaires, dès que la permission lui en serait donnée, en les inaugurant par un grand coup de surprise et d'audace.

Son plan (dont tous les historiens piémontais parlent avec admiration, presque comme d'une

conception de génie) était de réunir les bataillons les plus alertes et les plus aiséments disponibles qu'il eût à ses ordres, de mettre à leur tête un chef connu par sa résolution et son esprit d'entreprise, le baron de Leutrum, puis de les lancer à travers les lignes française, dans Tespoir de les faire arriver sous les murs d'Alexandrie avant que la place, déjà réduite aux horreurs de la famine, eût été contrainte à capituler. Quand on jette les yeux sur la carte, et qu'on examine la position respective des armées, on a peine à concevoir comment un dessein d'une si folle témérité avait pu passer par la tête d'un tacticien quelconque. L'accès d'Alexandrie, du côté de Turin, était défendu par une chaîne de places fortes, toutes occupées par les Français, qui y gardaient des garnisons respectables. En arrière^ autour de Tortone, était campé le maréchal de Maillebois lui-même, avec le gros de ses troupes. C'était donc l'armée française tout entière que les agresseurs pouvaient trouver, au premier signal, en face d'eux. D'où venait à Bogino la hardiesse de tenter une pareille aventure? Uniquement (il est impossible de le méconnaître) de la confiance que lui inspirait la recommandation donnée par d'Argenson à Maillebois de ne faire

aucun mouvement tant que durerait la- négociation pendante. On était sûr de trouver devant soi un adversaire qui avait promis de ne pas bouger; l'essentiel était de le maintenir dans cette attitude passive, en lui laissant ignorer tout ce qui se passait en dehors de lui, jusqu'à ce qu'il ne fût plus en mesure de se mettre en garde. Assurément, l'engagement n'étant pas réciproque, il était, dans la rigueur du droit, permis au gouvernement piémontais de prendre cette initiative sans prévenir; mais s'il y eut jamais des cas où^ suivant l'ancien adage, le droit extrême touche à l'extrême injure, celui-ci était du nombre.

Telle était la manœuvre plus habile qu'honnête qui, comme on le voit, réussissait à souhait. Il faut convenir que tous les politiques français^ semblaient donner à Tenvi dans le piège qui leur était tendu. On n'avait pu laisser ignorer au maréchal de Maillebois l'envoi de son fils comme plénipotentiaire à Turin, et rien n'était mieux fait pour entretenir le chef de l'armée française dans l'attente et dans l'illusion d'une pacification prochaine. Comment croire, en effet, qu'un personnage aussi important que le gendre du ministre des affaires étrangères et le fils du

commandant en chef de l'armée se déplaçât pour

autre chose que pour mettre le sceau à un pacte déjà conclu? Mais les réserves apportées, après coup, à une convention déjà signée, fournissaient au cabinet piémontais justement le meilleur prétexte de rupture qu'il pût désirer. Enfin, le comte de Maillebois lui-même, en prolongeant les pourparlers sans les clore, et en venant se placer aux portes de Turin dans un point où il ne pouvait communiquer même avec les postes les plus avancés de l'armée française, permettait à Bogino de compléter ses préparatifs sans crainte d'être inquiété. Et c'est ainsi que Tadroit ministre arrivait au résultat vraiment inespéré de garder tout en suspens jusqu'à la derrière heure, et de ne congédier le fils que quand il n'y aurait plus aucun moyen d'aviser le père, en temps utile, de son échec et de son renvoi.

Tout étant de la sorte heureusement combiné, le 5 mars, au matin, l'expédition piémontaise reçut Tordre du départ; et quand, dans la journée qui suivit, le comte de Maillebois, qui, jusque-là, s'était naïvement refusé à prendre la menace au sérieux, fit savoir qu'il était prêt enfin à tout céder, la réponse fut qu'il était trop tard, que les troupes étaient en route et trop éloignées déjà pour qu'un ordre de rétrograder pût les atteindre.

Sa présence, dès lors, qui commençait à être connue, devenant à la fois compromettante et inutile, on l'engageait à rentrer sur le territoire français pour y attendre la suite des événements. On avait même eu le soin de lui faire préparer des chevaux sur toute la route, jusqu'à Suse, pour qu'il n'eût de prétexte de s'arrêter nulle part K

En même temps, le marquis de Gorzegue mandait auprès de lui les ministres d'Autriche et d'Angleterre et prenait enfin son parti de confesser tout haut ce qui ne pouvait plus être caché, à savoir qu'une négociation avait été engagée avec la France et qu'un envoyé français de haut rang ëtaît venu jusqu'à la porte de Turin. Mais il ne s'était agi, suivant lui, que de conclure un armistice pour sauver la ville d'Alexandrie, menacée d'une chute imminente. Quant au fond même de la transaction et au projet de partage des États autrichiens (qui avait été un instant accordé et convenu), il n'y fit qu'une légère et très vague allusion. « Quelques points, disait-il, avaient bien été un instant mis en avant qui semblaient satisfaire l'agent français, mais, tout étant resté subordonné à la condition prélimi-

i Gorzegue à Maillebois, 5 mars 1746. — Rendu, p. 170.

naire de la suspension d'armes, sur laquelle on n'avait pu s'accorder, l'affaire était rompue, l'envoyé français était reparti; et il n'y avait plu& qu'à se mettre en campagne, ce qui allait être fait ce jour-là même. Le roi, ajouta-t-il, m'a donné ordre de vous faire part de tout ceci pour faire connaître la droiture de ses intentions, »

L'attitude des deux agents en recevant cette communication fut nécessairement assez différente. Pour le ministre anglais, qui savait tout,, à qui on n'avait laissé ignorer aucun des incidents de la négociation, il eut peine (il en convient luimême) à affecter la surprise; il ne répondit que peu de mots, admirant en vérité, ajoute-t-il, Tart avec lequel le ministre avait su faire le silence sur les points délicats. Quant au ministre autrichien, il resta matériellement atterré, ce qui lui donna une apparence de calme dont son collègue resta étonné. Mais l'entretien fini et la porte fermée, il reprit ses sens, et de la stupeur passa à la plus vive irritation. Jamais, s'écriait-il, on n'avait vu conduite si perfide et si indécente. Qu'était-ce donc que ces points sur lesquels on avait réussi à se mettre d'accord, un instant^ à la satisfaction de la France? Il n'était pas difficile de les deviner. Il vaudrait cependant la peine de les

ET LE MARQUIS d'ARGENSON. IQS"

tirer au clair, et de concert avec le prince Lichtenstein (à qui son aide de camp venait de tout raconter) il allait demander une audience au roi où il le forcerait bien de s'expliquer. L'Anglais laissa passer ce flot de colère avec le sang-froid» britannique, sans mot dire, jusqu'à ce que la fatigue vînt y mettre un terme (7 let go this way for some lime and till he seemed tired) . Prenant alors la parole, avec calme, il lui fit remarquer que sans doute une audience du roi serait très, utile pour obtenir de lui la promesse formelle que tout était fini avec la France et qu'aucun pourparler ne serait repris, mais que, quant à revenir sur le passé et à lui poser des questions qui Tembarrasseraient, de deux choses l'une, ou il n'y répondrait pas, ou les réponses qu'il ferait n'inspireraient aucune confiance.

€ J'ajoutai, dit-il, que nous devions regarder la découverte que nous venions de faire comme des plus heureuses pour nos intérêts communs, puisque ce qui venait d'arriver à M. de Maillebois^ ne pouvait que creuser un fossé profond [widen the breach) entre Sa Majesté Sarde et la France, et qu'il valait mieux, par conséquent, profiter de la circonstance que d'exaspérer ces gens-là par des marques inopportunes de ressentiment, qui ne

pourraient que les rejeter dans les bras des Français ; nous devions donc, dans mon opinion, nous borner à rapporter les faits à nos cours sans les accompagner d'aucune réflexion et en laissant nos maîtres en faire tel usage qu'il leur conviendrait. Quant à nous, nous devions profiter de l'occasion qui nous était offerte pour rétablir nos affaires et faire tort à l'ennemi commun. Cette manière de voir ne parut pas très goûtée quand je l'exposai, mais j'ai lieu de croire qu'on en a pourtant tenu compte. » Effectivement, la réflexion porta conseil et le comte de Richecour (c'était le nom du ministre d'Autriche), en rendant compte de l'incident à Marie-Thérèse, au lieu d'en accroître la gravité, s'efforça de l'atténuer. Il se borna à se prêter le mérite d'avoir trouvé sur place une réponse tournée en épigramme et probablement aiguisée après coup, puisque le récit anglais n'en parle pas : « J'ai répondu à M. de •Gorzegue, dit-il, que je lui étais fort obligé de sa communication et que je m'empresserais d'en informer Votre Majesté Impériale, qui avait déclaré tant de fois qu'elle aimerait mieux perdre de son propre bien que de voir le roi en perdre du sien. » Quant au prince de Lichtenstein, il se mit en chemin sans délai pour aller porter ses

troupes sur les derrières de Tarmée française tandis qu'elle serait attaquée de front par les troupes piémontaises sous les murs d'Alexandrie *. Un tour diplomatique si bien joué devait aboutir à un succès militaire aussi complet. L'agression, tout à fait imprévue, trouva le maréchal de Maillebois plongé dans la confiance la plus absolue. Il s'y abandonnait avec d'autant plus de complaisance que, ses rapports avec les généraux espagnols devenant de jour en jour plus aigres, il ne se souciait nullement de reprendre en leur compagnie une nouvelle campagne dans les conditions

1. Villette au duc de Newcastle, 15 mars 1746. {Correspondance de Turin, — Record office.) — Richecour à Marie-Thérèse, ^ mars 1746 (dépêche communiquée par M. d'Arnelh). — On a •quelque peine à croire que, le ministre d'Angleterre à Turin ayant été pleinement informé du détail de la négociation et ayant communiqué tous ces renseignements à son gouvernement, le cabinet de Londres n'en ait rien fait savoir à Vienne et que Marie-Thérèse soit restée jusqu'au dernier moment dans rignorancc d'un fait qui l'inléressait à un si haut degré. C'est cependant ce qu'affirme M. d'Arneth dans son Histoire de Marie- Thérèse et ce qu'il a bien voulu me confirmer par une lettre écrite en réponse à la question que je lui avais faite et à la suite de laquelle il a eu l'obligeance de se livrer à de nouvelles recherches. II reste convaincu que l'Autriche n'a rien su de ce qui se passait à Turin avant la fin de février et n'a été avertie à ce moment même que par les bruits publics vaguement répandus à Londres. Comment expliquer ce silence observé par le gouvernement anglais envers son alliée sur un point qui les touchait également Tun et l'autre? Faut-il croire que l'Angleterre, moins intéressée que TAutiiche dans les alTaires d'Italie, voyait sans trop de déplaisir l'agrandissement du roi de Sar- <laigne? C'est possible, mais je n'oserais l'affirmer. On a peine é se reconnaître dans ce dédale de fourberies et d'intrigues.

i96 MAURICE DE SAXE

de Tannée précédente. L'annonce de l'arrivée de son fils, porteur d'une convention d'armistice et chargé de pleins pouvoirs, le comblait de joie. Il se préparait à en faire à son armée, par un ordre du jour public, la joyeuse surprise; et, en attendant, il n'en gardait plus le secret avec son entourage. Le déplaisir que paraissaient en éprouver ses maussades alliés ne faisait qu'accroître la satisfaction qu'il allait avoir à tendre amicalement la main à ses ennemis de la veille. Sa sécurité était telle qu'au moment où tout était prêt déjà pour le surprendre,il en était encore à demander à Paris des instructions pour savoir à qui, de rinfant ou du roi de Sardaigne, il convenait de céder, en cas d'expédition commune, le pas et le commandement. Aussi quand, dans les premiers jours de mars, le comte de Montai, qui commandait à Asti, lui fit savoir que ses éclaireurs lui signalaient des mouvements suspects du côté de Turin, des passages de troupes et d'artillerie dont l'aspect était menaçant, le maréchal se refusa absolument à prendre l'alarme; et, au lieu de se porter tout de suite, comme il l'aurait fait en toute autre occasion, à l'aide de son lieutenant, il haussa les épaules et parut se moquer du message et du messager. On se trompait, dit-il^

ET LE MARQUIS D'aUGENSON. 19T

OU on le trompait, et ces menaces apparentes n'avaient pour but que de donner le change aux soupçons, déjà éveillés, des Autrichiens. Montai ayant insisté, il se borna à lui ordonner de prendre quelques précautions insignifiantes» Telles qu'elles étaient, cependant, ces recommandations n'arrivèrent pas à leur adresse : le courrier qui les portait trouva les Piémontais déjà sous les murs d'Asti, bombardant les faubourgs,, creusant des tranchées et prêts à ouvrir la brèche *.

i. Voir toute la correspondance échangée entre Montai et Mailleboisdans Touvrage publié par le marquis de Pezay, sur les campagnes du maréchal de Maillebois en Italie (vol. III, p. 513, 520); mais cet ouvrage doit être consulté avec réserve^ parce que Fauteur, écrivant sous les yeux et à la demande de la famille du maréchal, fait plutôt un panégyrique et un plaidoyer qu'une histoire. Montai, écrivant après l'événement, à. Paris, pour se justifier, dit en propres termes que le maréchal lui avait fait dire qu'il était sûr de notre paix, « signée avec le roi de Sardaigne et que je ne devais avoir aucune inquiétude sur la marche des ennemis ». « Il parait, par les ordres qu& M. le maréchal m'a donnés, quMl était dans la bonne foi. » (Montai au comte d'Argenson, 24 mars 1746. — Ministère dela guerre.) La lettre porte en marge cette note de la main du ministre : J*ai rendu compte au roi, rien à répondre, — Voir aussi en Appendice au volume VII du Journal de Luynes (p. 36),. une lettre sans signature, évidemment écrite par un officier de Tarmce de Maillebois. Il y est dit que la nouvelle du traitésigne avec la cour de Paris était publique dans l'armée, qui n'attendait que le moment de la publication d'un armistice... Puis, à propos de Tattaque d*Asti : « La marche des ennemis n'avait rien dissimulé : elle se faisait tambour battant ; on l'annonçait de toutes parts à M. le maréchal. Mais, par je ne sais^ quelle fatalité, ou séduit par les apparences d'une paix prochaine, il ne semblait faire aucune attention 6 ce récit.

C'était sur Asti en efifet, que Leutrum et sa petite troupe s'étaient portés, comme sur le point qui commandait la route directe d'Alexandrie. Montai, réduit à ses propres forces, était-il en état <Ie leur tenir tête? C'est une question qui a été fort disputée entre lui et ses supérieurs, et peu s'en est fallu que la solution en ait été remise à un conseil de guerre. Ce qu'il y a de certain, €'est qu'il n'essaya seulement pas de résister. Ne comprenant rien à ce qui se passait et perdant complètement la tête, après quelques coups de canon échangés, il se décida à députer un parlementaire à Leutrum : « Que se passe-t-il donc? dit cet envoyé, et que faites-vous? Tout le monde sait que la paix est faite avec votre maître, et vous nous attaquez sans prévenir? — Je ne sais rien de tout cela, répondit brusquement Leutrum, le roi m'a ordonné de prendre Asti : Je fais ce qu'on m'a dit de faire. »

Plus surpris et plus démoralisé que jamais, ne pouvant faire accorder les avis de Maillebois et le spectacle qu'il avait sous les yeux, Montai se laissa parler de capitulation. Il aurait voulu obtenir la sortie avec les honneurs de la guerre, et la faculté de se retirer sous Alexandrie. De la sorte, rien n'eût été compromis, et il aurait pu aller

demander à Maillebois rexplication de ce mystère. Mais Leutrum, sentant son avantage, déclara que toute la garnison était déjà en fait prisonnière de guerre et qu'il ne la laisserait pas échapper. Il lui fallait la soumission complète, ou dans deux heures il donnait l'assaut. Au bout de deux heures, Montai ne demandait plus pour sa troupe que la faculté de conserver ses bagages. « Je n'ai jamais fait la guerre aux bagages, » dit dédaigneusement Leutrum, et il fit sans peine cette injurieuse concession. La capitulation fut signée dans ces termes. Onze bataillons français déposèrent leurs armes et durent être emmenés en captivité. La route d'Alexandrie était ouverte *.

Aucun fait plus honteux, dit Thistorien piémontais dont je transcris le récit, n'est inscrit- dans l'histoire militaire de la France. L'assertion n'est peut-être pas trop sévère : mais il reste à savoir si aucun fait plus glorieux que ce succès, dans les conditions où il était obtenu, n'est inscrit dans les

1. J*ai suivi, dans le récit de ce véritable guet-apens celui de lliistorien piémoDtais Carutti lui-même. Il est vrai que Carutli ne parle pas de la promesse faite à Charles-Emmanuel par d'Argenson et de l'immobilité ainsi imposée au maréchal de Maillebois. H est difQciie pourtant de croire que le fait n'ait laissé aucune trace dans les archives de Turin. En tout cas, le billet de d'Argenson à Maillebois est inséré à peu près textuellement dans son Journal où il aurait été facile de le trouver'

fastes militaires du Piémont. J'ose affirmer qu'un lecteur de bonne foi admirera plutôt ici l'adresse d'une intrigue bien nouée, que l'éclat d'un haut fait d'armes. Il manquerait même quelque chose au caractère moitié tragique et moitié plaisant de l'aventure, si on n'y ajoutait que, pendant la première journée, le bruit s'étant répandu à Turin que le coup était manqué, Gorzegue fit venir Champeaux et lui demanda s'il ne pourrait pas faire courir après le comte de Maillebois, pour le prier de redire son affaire : le lendemain, le résultat étant connu, nouveau contre-ordre. Ce trait, qu'un auteur comique ne négligerait pas^ achève le tableau *.

La signature de Montai était à peine apposée au texte de la capitulation qu'on entendit un signal partant des hauteurs qui dominent Asti. C'était le maréchal de Maillebois qui, enfin, sorti de sa confiance léthargique, accourait en toute hâte, plein de confusion et de colère. Quand on lui apporta le malheureux écrit que venait de souscrire son lieutenant, à peine pouvait-il on croire ses yeux; sa consternation et son désespoir furent au comble. Un récit du temps dit que

1. Champeaux à d'Argenson, 5 mars 1746. (Correspondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères.)

ses genoux se dérobèrent sous lui, et qu'il faillit tomber à la renverse. A la joie d'une pacification triomphante, substituer du jour au lendemain Thumiliation d'un échec presque sans exemple! Il était impossible de tomber de plus haut. Et pas un avis, pas un mot ni de son fils, ni de Champeaux! Où étaient-ils? Où les chercher dans cette bagarre? Sa première lettre au comte d'Argenson, son ministre, écrite le soir même du désastre, porte le caractère d'un véritable affolement « Jamais, dit-il, on ne vit de situation pareille à la mienne : j'ai la mort dans le cœurl » Et il avoue que les idées les plus étranges lui passaient par l'esprit, celle entre autres de s'adresser directement au général ennemi pour le prier de faire passer une lettre à son fils, s'il était encore à Turin. Mais au milieu de son trouble, il conservait pourtant encore assez de calme et de soin de sa légitime défense pour transcrire textuellement le malheureux billet que le marquis lui avait écrit et qui était en réalité, à ses yeux, la cause de tout le malheur *.

Rien pourtant n'eût été tout à fait irréparable si on avait pu marcher en toute hâte sur Alexan-

1. Le maréchal Maillebois au comte d'Argenson, 9 mars 1746. (Ministère de la guerre.)

drie pour y devancer et attendre Leutrum. Mais comment s'aventurer ainsi, au lendemain d'une pareille surprise qui pouvait en annoncer d'autres, quand on apprenait que Lichtenstein et ses Autrichiens s'apprêtaient à tenter le même coup sur Montcalvo? A la vérité, là veillait le brave Ghevert, moins sujet que Montai à la défaillance. On ne pouvait pourtant abandonner ainsi un terrain menacé et laisser dégarnir toute la rive supérieure du Pô. Maillebois se borna donc à envoyer en toute hâte demander des renforts à l'armée espagnole qui était campée devant Milan; mais, avant que la demande pût être parvenue à son adresse, tout était fini à Alexandrie. Le commandant du siège (un officier espagnol comme je l'ai dit), le comte de Lasci, n'avait pas même attendu d'être attaqué. Sur la nouvelle de la prise d'Asti et de l'arrivée des Piémontais, il avait levé le camp, se retirant sur Tortone et emmenant avec lui tout le contingent espagnol. Les bataillons français, ne pouvant se défendre seuls, avaient dû le suivre. Et quand le maréchal manda Lasci auprès de lui, pour lui demander l'explication de sa conduite : « Vous n'allez pas me faire croire, dit l'Espagnol avec insolence, que vous avez besoin de nous pour vous défendre

contre les Piémontais : vous vous entendez trop bien avec eux *.

C'était là le dernier coup et le plus crueU réservé à l'infortuné maréchal. Dupe et jouet des Piémontais, il ne lui manquait plus que de passer pour leur complice : et c'est, en effet, ce qui avait lieu. L'idée d'un accommodement secret intervenu entre les rois de France et de Sardaigne était si fort répandue, on croyait si bien la chose faite, dès lors Tagression des Piémontais était si étrange et la faiblesse des Français si peu croyable, que le soupçon d'un jeu concerté et d'une connivence entre eux paraissait aux spectateurs l'explication la plus vraisemblable. Fausse attaque d'un côté, résistance simulée de l'autre, disaient les témoins ébahis, le tout pour pro-^ longer l'équivoque quelques jours de plus et surtout pour pe^er sur les résolutions incertaines de l'Espagne *.

1. Henri Moris, Opérations militaires dans les Alpes et les Apennins pendant la guerre de la Succession d* Autriche (1886» p. 161}. La plupart des historiens expliquent cette étrange conduite de Lasci par des ordres qu'il aurait reçus de Milan, après la nouvelle de la chute d'Asti. Le rapprochement des dates me parait rendre cette interprétation impossible : Asti capitula le 8 mars et Alexandrie fut évacuée le 10. Il n'y a pas entre les deux jours le temps nécessaire pour un échange de courrier entre Alexandrie et Milan. Lasci a donc dû devancer l'ordre, que, d'ailleurs, il n'aurait pas manqué de recevoir.

2. Cette supposition, bien que singulière, pouvait se justifier

Nulle part cette odieuse interprétation ne rencontra plus de faveur que dans le camp des Espagnols et autour de don Philippe lui-même. L'infant était tenu au courant, de Madrid, par sa mère, de toute la négociation engagée à Turin, et des commentaires passionnés ne lui avaient rien laissé ignorer des moyens de contrainte qu'on avait tenté d'employer sur le roi son père. La France, lui avait-elle écrit, vous traite comme un marmouset. La chute d'Asti, sans résistance réelle, lui parut tout simplement le prélude de l'abandon complet dont il se savait menacé; ni lui ni le comte de Gages ne se firent faute de le dire tout nettement au maréchal lui-même. « Un <3oup pareil, lui écrivait le comte de Gages, étonnerait toute l'Europe, qui connaît vos grandes qualités dans le métier de la guerre. L'infant a «dans les mains la copie du traité fait entre le roi Très Chrétien et le roi de Sardaigne : il a même une lettre du roi, son père, où il est annoncé qu'on rendra libre la communication d'Alexan-

par des exemples récents. On avait vu, en effet, Frédéric et Marie-Thérèse quatre ans auparavant jouer un jeu analogue au siège de Neiss en Silésie. La ville s'était rendue aux Prussiens presque sans résistance pendant que Frédéric s'engageait à ne tirer aucun parti de cette victoire et à se contenter des avantages qu'un traité secret lui assurait an même moment. {Frédéric II et Marie-Thérèse, t. H, p. 197 et 110.)

ET LE MARQUIS D*ARGENSON. Îît05

<irîe, et il ne doute pas que vous ayez agi en conséquence. Vous jugez bien, monsieur, que personne ne croira qu'un dérangement si extraordinaire ait pu se faire sans mystère. » — « Je ne puis me persuader, écrivait Tinfant lui-même, qu'un général aussi expérimenté, tel que vous, ayez pu commettre une faute semblable, sans qu'il y ait quelque motif que je crains d'entendre, tout opposé qu'il est aux sentiments de mon cœur *. » Et il ajoutait que, ne pouvant plus compter que sur lui-même pour se défendre, il rappelait toutes ses troupes autour de lui pour faire face aux renforts autrichiens qui arrivaient de Mantoue. Le maréchal, comme on le pense bien, justement offensé, ne voulait pas rester en reste de récriminations. Tout le mal, répondait-il, venait de la sotte expédition poussée sur Milan, qui l'avait laissé dans l'abandon, avec une ligne de défense toute dégarnie et ouverte à toutes les surprises. »

Décrire le trouble et le désordre que ces soupçons réciproques jetaient dans les deux armées serait chose véritablement impossible. Jamais, de mémoire d'homme, on ne vit pareille confusion

1. Le comte de Gages à Maillebois, 10 mars 1746; — l'infant à Maillebois, même date. (Ministère de la guerre.)

des langues. Des courriers passaient d'un étatmajor à l'autre, chargés de gros mots et d'injures. C'était, de part et d'autre, un échange d'imputations outrageantes : il n'était pas de bruit étrange qui ne trouvât créance. C'était le maréchal, à qui on venait dire que, s'il essayait de se présenter au camp de l'infant, tout était prêt pour l'arrêter et le conduire à Madrid comme traître à la cause commune. Puis des officiers espagnols rencontrant des voitures de l'intendance française avaient la prétention de les fouiller pour y trouver la preuve des lâches intrigues dont ils étaient victimes. Enfin, on allait jusqu'à dire que, quand les Autrichiens arriveraient, les Espagnols, usant de représailles à leur tour, au lieu de les combattre, se jetteraient dans leurs bras, et que, les Piémontais, coupant nos communications avec la Méditerranée, l'armée française se verrait cernée et obligée de mettre bas les armes. Tout paraissait possible et tout à craindre. En un mot, dit un historien contemporain, une perfidie supposée faisait naître mille trahisons réelles.

Au milieu de ce trouble général, on retrouvait par instant quelqu'un de ces traits de vaillante gaieté fançaise qui ont toujours éclairé les jours

les plus sombres de notre histoire. Telle est l'anecdote du sergent Va-de-bon-cœur que rapportent toutes les chroniques du temps. Obligé d'évacuer rapidement la ville de Moncalvo pour répondre à l'appel de Maillebois, Chevert avait dû y laisser ses blessés et ses malades, en les recommandant à la clémence du vainqueur, qui, entrant dans la ville sans résistance, n'aurait eu aucune raison pour maltraiter des infortunés. Mais avant que les Piémontais eussent paru devant les remparts, un de ces pauvres abandonnés, qui portait le nom de guerre de Va-de-bon-cœur, se soulevant sur son grabat et se retournant vers ses compagnons : « Camarades, leur dit-il, est-ce que nous allons nous rendre sans souffrir au moins pour deux liards de siège? » Et il leur fit comprendre que, moyennant quelques vieilles pièces de canon rouillées, mises en place sur les remparts, on pourrait faire un simulacre de défense qui leur donnerait droit aux conditions d'une capitulation honorable. Aussitôt dit, aussitôt fait, et quand le baron de Leutrum arriva aux portes de la ville, il fut reçu, à sa grande surprise, par une décharge d'artillerie qui mit quelques-uns de ses hommes hors de combat.

Touché lui-même de ce trait d'énergie, il fit tout

de suite offrir à ces défenseurs improvisés de leur accorder le traitement qui leur conviendrait. « Non, répondit Va-de-bon-cœur, nous ne nous rendrons pas que vous n'ayez fait une tranchée, n3 fût-elle que de la longueur de ma pipe. »

Leutrum se prêta à la plaisanterie, et après une heure de bombardement assez mollement opéré, il accorda aux assiégés une capitulation qui leur permettait de sortir avec les honneurs de la guerre. Le régiment des infirmes défila alors devant lui, chacun portant, en guise des armes qu'il n'aurait peut-être pas été en état de soutenir, quelque signe de sa maladie ou de sa blessure : celui-ci brandissant sa béquille, cet autre le bras en écharpe, quelques-uns montés sur les épaules de leurs camarades, et ce fut dans cet appareil qu'ils rejoignirent l'armée française, où ils furent reçus avec de joyeuses exclamations* Quelques semaines plus tard, disons-le à l'honneur de l'ancien régime. Va-de-bon-cœur était nommé officier, et son nom figurait sur les contrôles à côté des plus illustres de la noblesse française *. Sans produire d'aussi fâcheuses conséquences que sur le théâtre du désastre, l'effet de la sur-

1. Mémoire sur les campagnes d^ Italie en 1745 et 1746 (Amsterdam, 1777).

prise causée par le coup de main d'Asti ne fut guère moindre à Versailles. Là aussi, le départ du comte de Maillebois ne laissait plus aucun doute sur la conclusion de l'alliance piémontaise ; et d'Argenson lui-même, qui devait pourtant savoir à quoi s'en tenir, se croyait encore si sûr de son fait que, le 7 mars (le jour même de la prise d'Asti), il entrait en conversation avec l'ambassadeur de Venise à Paris pour offrir à la république la ville de Mantoue, comme sa part dans la nouvelle distribution de Tltalie. Quand la triste réalité fut connue, ce fut une stupeur et bientôt un soulèvement général. Une véritable tempête de reproches fut déchaînée contre tous ceux, diplomates ou militaires, qui avaient mené perdre l'honneur de Tarmée française dans une si cruelle aventure. Ni Champeaux, ni Maillebois, ni son fils n'étaient épargnés, on allait même jusqu'à accuser tout bas le roi lui-même qui avait voulu conduire une si grande affaire à l'insu de ses ministres. « La personne du roi de France, écrit Chambrier au roi de Prusse, est intéressée dans l'affaire de Sardaigne; c'est lui qui a voulu entamer la négociation, voulant imiter Votre Majesté. » Mais d'Argenson, naturellement, recevait en pleine poitrine la plus forte

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atteinte» Les premiers et les plus ardents à l'accuser étaient ses collègues, naguère très piqués, maintenant heureux de n'avoir rien fait ni rien su ; celui qui parlait le plus haut, c'était le comte son frère, ne se faisant pas faute de montrer ce malheureux billet (source de tout le mal), dont on lui avait dérobé la connaissance. D'Argenson, au contraire, avec sa générosité accoutumée, ne cherchait nullement à se disculper aux dépens d'autrui, il ne pouvait souffrir surtout qu'on s'en prît aux deux Maillebois qui lui étaient unis par les liens de Tamitié et du sang. « Le père et le fils, écrivait-il à Vauréal, dans son style imagé, sont innocents comme la chaste Suzanne *. »

Par une étrange fatalité, un événement longtemps attendu, qui un peu plus tôt aurait comblé tous ses vœux, arriva juste à point pour accroître ses regrets. L'Espagne cédait enfm et acceptait sans réserve les conditions proposées. Déjà, depuis quelques jours, cette modification d'humeur était visible : la reine avait dit à Vauréal : « J'ai fait dire beaucoup de messes pour les

1. D'Argenson à Vauréal, 22 mars 1746. {Correspondance d'Espagne. — Ministère de la guerre.) — Chambrier à Frédéric, 25 mars 1746.

émes du purgatoire, ce sont mes bonnes amies; mais j'y ai mis pour condition qu'elles inspireraient au roi une bonne résolution. » En conséquence, le 8 mars, le jour même où Asti ouvrait ses portes, elle faisait venir de nouveau l'ambassadeur. « Nous n'avons pas dormi cette nuit, le roi et moi, disait-elle, nous n'avons fait que raisonner sur le traité que le roi Très Chrétien a signé avec le roi de Sardaigne et de la fermeté qu'il apporte à le soutenir, nous cédons enfin et nous voulons bien Texécuter ^ »

Concession tardive qui, dans le trouble général, ne fut pas même écoutée. Il n'y eut que d'Argenson qui y vit un rayon d'espoir et eut encore assez de crédit sur Louis XV pour le déterminer à faire l'essai d'en profiter. Charles- Emmanuel avait écrit à son neveu une lettre d'excuse banale où il persistait, malgré le contretemps survenu (c'est ainsi qu'il appelait la surprise d'Asti), à l'assurer de ses dispositions amicales et pacifiques. La réponse dictée à Louis XV fut d'une mansuétude exemplaire absolument exempte de tout ressentiment. « Personne, lui

1. Journal et Mémoires de cVArgenson (t. IV, p. 306). — Vauréal à. d'Argenson, 15 mars 1746. (Cotrespondance d^Espagne, — Ministère des afTaires étraDgëres.)

faisait-on dire, n'est plus persuadé que moi du caractère de vérité, de religion et de candeur de Votre Majesté. » El il annonçait de nouvelles instructions adressées à M. de Ghampeaux, relatives aux circonstances présentes. Charles-Emmanuel mit le satisfecit en poche, pour se justifier devant l'histoire ou pour en faire par la suite tel usage que de raison. Mais il n'en fit pas moins très nettement savoir à Ghampeaux que, la face des choses ayant changé, les arrangements pris ne pourraient être maintenus sans de grandes modifications. Dès lors, son séjour à Turin donnant lieu à de fâcheux commentaires, il paraissait convenable d'y mettre un terme. « Il faut qu'il s'en aille, disait Gharles-Emmanuel à Villette, je le porte sur les épaules. » Ghampeaux dut plier bagages, sans mot dire, et tout fut fini de ce côté *. Un seul résultat restait donc de cette noble tentative condamnée à un si triste avortement : c'était le trouble profond apporté dans les rela-

1. Voir les lettres de Charles-Emmanuel et de Louis XV (8,25 mars et 5 avril 1746), dans Rendu, page 178, 180. La lettre de Louis XV porte en marge des notes critiques et railleuses^ du ministre Gorzegue. — Villette au duc deNewcastle, 22 mare 1756. — Voir à V Appendice A, une note de d'Argenson sur la manière dont toute cette négociation devait, suivant lui, être présentée dans une circulaire à tous les agents diplomatiques. Tout le tort est rejeté sur l'Espagne et le gouyernemeni piémontais est absolument disculpé.

tions des deux armées et des deux cabinets de France et d'Espagne, et, puisqu'on allait se retrouver en tête à tête et obligé de faire campagne ensemble, rien n'était plus pressé que de faire cesser un état violent de discorde qui rendait tout concert d'efforts impossible. Que ne pouvait-on craindre, d'ailleurs, de la part de l'irascible Elisabeth, qui allait se trouver d'autant plus humiliée de la concession qu'on lui avait arrachée, qu'elle n'en recueillait pas le bénéfice? Que l'Angleterre et l'Autriche lui fissent des offres séduisantes, ne se croirait-elle pas en droit d'user de représailles en se séparant de l'alliance française sans prévenir? Des correspondants secrets signalaient déjà la présence à Padoue d'un ecclésiastique espagnol qui était admis à des entretiens confidentiels avec les représentants de Marie- Thérèse, réfugiés dans cette ville depuis la prise de Milan*.

1. Arnelh (t. III, p. 182, 183, 449). — Cet ecclésiastique, un abbé Armand!, ne proposait rien de moins, nous dit M. d'Arneth, qu'une alliance de TEspagne avec rÂutriche pour loi faire rendre la Siiésie par la I^russe et enlever à la France la Lorraine et PAlsace en échange d'un établissement fait à Tinfant Philippe en Italie. Il est impossible de savoir jusqu'à quel point cet agent obscur était autorisé à engager ces pourparlers Plus tard, d'autres négociations furent directement engagées entre Vienne et Madrid, entre autres par le marquis de Grimaldi, ministre de Gênes auprès de la cour d*Espagne. Mais d^Argenson prétend, dans ses Mémoires, que c'était avec la

C'était donc à Madrid qu'il fallait aller en toute hâte panser la plaie de l'orgueil royal. Le vieux maréchal de Noailles, en sa qualité d'ancien compagnon d'armes de Philippe V, qui avait contribué à le mettre sur le trône, se crut propre à cet office délicat et s'offrit pour le remplir. Louis XV accepta sa proposition avec empressement, sans songer que Noailles était l'adversaire direct et le contradicteur habituel de d'Argenson dans le conseil, et que donner à un ministre son propre rival comme ambassadeur, pour réparer ses fautes, c'était lui causer un dégoût difficile à supporter. Mais les princes, accoutumés à être obéis dès l'enfance, prennent peu de souci de la dignité de leurs serviteurs; et, quant à craindre une démission volontaire, c'était un acte d'irrévérence que les habitudes du temps ne comportaient pas. D'Argenson dut donc dévorer l'injure sans se plaindre, il en fut quitte pour s'attribuer à lui-même la nomination de son rival et déclarer (comme il le fait encore

connaissance et le consentement du maréchal de Noailles qui en avait préalablement informé le roi, ce qui suppose que les intérêts français n'auraient pas été sacrifiés. Cette assertion n'a rien d'invraisemblable, étant donnée l'habitude que Louis XV commençait à prendre de suivre les affaires diplomatiques par des voies secrètes à l'insu des ministres. (Jouimal de dAr» gensoHy t. IV, p. 315.)

dans ses Mémoires) qu'il était trop heureux de débarrasser le conseil, au moins pour quelques semaines, d'un brouillon et d'un importun. Mais sa disgrâce apparut dès lors comme prochaîne à tous les yeux : il n'était plus ministre que de nom. Ainsi, par une singularité dont ce n'est pas Tunique exemple, l'acte de la vie ministérielle de d'Argenson qui, auprès de la génération présente, a fait le plus d'honneur à sa mémoire, fut celui-là même qui le perdit dans le jugement de ses contemporains, et qui prépara sa chute.

Cette réhabilitation tardive d'un dessein longtemps méconnu n'est pourtant pas sans justice, et c'est à bon droit que le nom de d'Argenson est resté attaché au plan d'émancipation de l'Italie, car il n'est aucune de ses œuvres à laquelle il ait porté une passion plus vive et plus désintéressée. II s'y adonna sans réserve, et n'est-il pas vrai que, dans le récit qu'on vient de lire, on le voit apparaître tout entier avec l'élévation de ses vues, la générosité de ses sentiments, la loyauté de sa parole, son ignorance de la malignité humaine, ses conceptions originales poursuivies un peu au hasard, sans souci (pour parler comme les politiques savoyards) de la trop forte impression de nouveauté qu'elles produisaient autour de lui, en

un mot, celte recherche d'un résultat idéal qui l'exposait trop souvent à manquer le but en visant trop haut?

C'est bien le jugement que porte de lui, en lui témoignant sa reconnaissance au nom de lltalie, Tillustre écrivain Botta, plus équitable et plus impartial, sur ce point, que les autres historiens fies compatriotes. Après avoir raconté le cruel mécompte infligé par le savoir faire du ministre de Charles-Emmanuel à la naïveté de celui de Louis XV, il conclut en ces termes :« D'Argenson, trompé par Texcès de sa bienveillance envers ritalie, mérite plus d'éloges pour l'excellence de ses intentions que pour l'habileté de sa conduite : Bogino, au contraire, avec sa froideur calculée, fait preuve de plus d'adresse que de sincérité ou de droiture. L'abbé de Saint-Pierre aurait mieux aimé d'Argenson : Machiavel aurait préféré Bogino. Du train dont va le monde, je laisse au lecteur à décider laquelle des deux préférences serait la mieux placée *. » Cet avis ne diffère guère de celui qu'exprimait, au lendemain même de Tévénement, un témoin intelligent, l'ambassadeur de Venise à Paris, plus en mesure que per-

1. Botta, Histoire d'Italie, faisant suite à Guichardin (t. V, p. 119).

sonne d'apprécier celte finesse italienne dont son propre gouvernement n'ignorait aucun des secrets. « II est certain, disait-il, qu'en tout temps la maison de Savoie a su, mieux que toutes les autres cours, le moyen de mener à bien une négociation, et qu'elle doit son agrandissement surtout à l'art d'avoir su bien tromper les hommes, et les cours en tout temps ne changent guère leur manière d'agir *. »

Le tort du plan de d'Argenson (il l'a reconnu lui-même) était d'être prématuré, et de devancer de plus d'un siècle le temps où l'exécution en eût été possible. C'était d'ailleurs en toutes choses (qu'il portât ses regards et son action au dedans ou au dehors de sa patrie) le trait particulier qui distinguait l'esprit de d'Argenson, de savoir s'élever au-dessus des horizons bornés de la société où il était né, et de pressentir un cours d'événements et d'idées, que personne autour de lui ne soupçonnait. Mais ce qui faisait le mérite du philosophe causait aussi les fautes du

1. Egli è certo che in tutti li tempi quella casa a saputo meglio di lutte le altre li modi di negoziare, e che air arte di saper bene ingannare gli uomini deve sopre ogni altra cosa il proprio ingrandimento. E le corte in tutti li tempi conservano sempre, poco più poco meno, le medesime massime. (Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 4 avril 1746. — Bibliothèque nationale.)

politique. Quand on veut gouverner les hommes, il faut les connaître et les accepter tels qu'ils sont, non tels qu'ils devraient être, ou qu'on espère qu'ils seront un jour. Il est presque aussi dangereux de vivre par l'imagination dans l'avenir que de s'attarder dans des traditions surannées. Si Louis XV eût chargé d'Argenson de réformer la constitution de la France, la hardiesse de ses principes démocratiques aurait étonné Rousseau lui-même et dépassé d'un bond le Contrat social. Ses notes diplomatiques nous le montrent préoccupé, avec la même témérité d'innovation, d'établir sur des bases rationnelles une nouvelle répartition des peuples et des territoires entre les États d'Europe, et, en ce genre non plus, aucune révolution ne l'aurait efifrayé* « Dois-je donc, disait Marie-Thérèse au ministre d'Angleterre qui la pressait de céder quelquesunes de ses provinces, abandonner l'Allemagne au roi de Prusse et l'Italie au roi de Sardaigne? > — Si la question eût été posée à d'Argenson, elle ne l'aurait peut-être pas surpris, et sa réponse aurait pu être affirmative. Car de ces deux grandeurs nouvelles que Marie-Thérèse voyait poindre avec un effroi prophétique, il avait consenti de grand cœur à l'accroissement de l'une, et il n'a

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pas tenu à lui, nous venons de le voir, de préparer les voies à l'autre. Seulement il est douteux que, s'il eût été appelé à prêter ainsi son concours à la fortune d'autrui, il eût su faire preuve d'autant de prudence que de désintéressement et qu'il eût pris les précautions suffisantes pour que ses services fussent payés de reconnaissance. II est vrai que, s'il sortait aujourd'hui de la tombe, c'est un reproche qu'il aurait le droit d'adresser avec plus de justice encore à ceux qui, chargés, un siècle après lui, de la conduite de nos destinées, et placés en face des mêmes problèmes, ont pris à tâche de les résoudre.

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