CHAPITRE III
AMBASSADE DU MARECHAL DE NOAILLES EN ESPAGNE. — NEUTRALITÉ DE L'EMPIRE.
Le maréchal de Noailles est envoyé en Espagne pour calmer le ressentiment de Philippe et d'Elisabeth. — Bon accueil qui lui est fait. — Il correspond secrètement avec Louis XV à l'insu de d'Argenson, et se fait publiquement à Madrid TaccuFaleur de ce ministre. — Il ne peut obtenir de Philippe et d'Elisabeth qu'ils consentent à substituer des conditions raisonnables à Texécution complète du traité de Fontainebleau. — Projet de pacification fait à Versailles entre le ministre français et le plénipotentiaire hollandais. — Ce projet n'est agréé nulle part, ni à Londres, ni à Madrid, ni à Vienne. — Reprise des hostilités. — Le roi se rend à l'armée de Flandre auprès du maréchal de Saxe. — Négociations de d'Argenson pour assurer la neutralité de TEmpire. — Conclusion d'une convention avec la Saxe. — Auguste III s'engage, moyennant un subside pécuniaire, à ne pas entrer en hostilité contre la France,
La Flandre (disait tristement d'Argenson au ministre de Prusse, peu de jours après avoir reçu la nouvelle du désastre d'Asti) devra payer
les dettes de Tltalie. Rien n'était plus vrai. Non seulement, en effet, ce douloureux incident nous enlevait le prestige de la victoire encore intact la veille, mais, pour avoir entraîné avec nous nos alliés espagnols dans le piège ridicule où nous étions tombés nous-mêmes, nous nous trouvions exposés à un grave danger : c'était d'être délaissés par eux à noire tour, et de rester aussi isolés sur terre que sur mer et au delà des Alpes qu'au delà du Rhin. A tout prix et au plus tôt il fallait, je l'ai dit, calmer l'irritation de la cour de Madrid. Or il n'existait qu'un moyen d'empêcher Elisabeth de se jeter dans les bras ou même aux pieds de l'Angleterre et de TAutriche, c'était de lui donner quelque gage éclatant contre le retour de pareilles surprises et de nouveaux mécomptes. Ce gage, nos conquêtes de Flandre offertes libéralement en sacrifice et en échange pour l'établissement de l'infant en Italie pouvaient seules le fournir *. Dès lors le terrain de la négociation engagée à Versailles, avec l'envoyé hollandais, devait nécessairement changer. D'une part, il n'était guère plus possible d'agiter le fantôme d'une agression victorieuse prête à faire apparaître, du jour au
1. Chambrier à Frédéric, 25 avril 1746. (Min islëre des adaires étrangères.)
lendemain, malgré les rigueurs de l'hiver, Maurice en armes, devant Amsterdam ou La Haye.
On connaissait nos embarras en Italie et la nécessité d'y pourvoir par de nouveaux renforts qui (s'ils n'obligeaient pas de diminuer l'armée des Pays-Bas) empêchaient du moins de l'accroître et même d'en combler les vides. Les paroles comminatoires perdaient par là une partie de leur efifet. Puis du moment où les provinces soumises ne devaient pas servir d'extension au territoire français, mais seulement d'éléments de négociation pour obtenir de nouveaux arrangements politiques, à quoi bon pousser plus loin la conquête? Le fait seul qu'une partie considérable de la Flandre autrichienne était déjà occupée par les armes françaises suffisait pour peser sur les décisions de la cour de Vienne et lui arracher des concessions en Italie. Il n'était plus nécessaire d'aller pousser dans ses retranchements et blesser au cœur une république autrefois amie, avec qui on n'était pas officiellement en guerre, qui jouissait d'un grand crédit en Europe par sa puissance financière et dont les gémissements répétés par tous les échos de sa presse auraient réveillé les souvenirs fâcheux de l'ambition de Louis XIV. Le système de désintéressement, déjà si chaleu-
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reusement plaidé par d'Argenson au nom de l'honneur de la France, pouvait désormais, par TefiTet d'un malheur imprévu, être soutenu par des arguments moins chevaleresques et plus conformes aux conseils de la prudence et de la politique. Et comment Noailles lui-même, qui s'en était fait si résolument l'adversaire, aurait- il mis tant d'ardeur à le combattre, quand, pour se faire admettre et écouter à Madrid, il avait besoin d'arriver, de son côté, les mains pleines d'oflfres généreuses?
Un événement d'une gravité plus grande encore ne tarda pas à venir aussi améliorer la situation si difficile, à la première heure, à laquelle avait dû faire face seul, au milieu d'une cour ennemie, le spirituel comte de Wassenaer. La rébellion écossaise qui paralysait toutes les forces de l'Angleterre se trouva tout d'un coup supprimée et comme étouffée par la victoire que le duc de Cumberland remporta à CuUoden sur Charles- Edouard. Bien que déjà, depuis le commencement de l'hiver, la fortune, jusque-là si favorable à l'insurrection jacobite, eût paru visiblement tourner contre elle, — bien que la petite armée du prétendant, perdant chaque jour du terrain, et forcée de se réfugier dans les montagnes d'Ecosse, eût peine
à se défendre contre des privations et des souffrances de tout genre, rien pourtant ne faisait prévoir un si brusque dénoûment. La résistance concentrée dans des hauteurs inaccessibles, au milieu de populations dévouées à la race des Stuarts, pouvait, en se prolongeant pendant bien des mois encore, donner à réfléchir au gouvernement anglais et tenir ses troupes en échec. Ce fut Charles-Edouard lui-même qui, lassé de Tépreuve et de l'attente, désespérant de voir à Thorizon Tescadre tant de fois annoncée qui devait lui amener les secours de l'armée française, se résolut, malgré les conseils de ses partisans, à venir chercher son adversaire en rase campagne et à tout risquer dans une partie décisive. La défaite qui suivit fut complète. Resté seul sur le champ de bataille, obligé de fuir et de se cacher dans des réduits obscurs, Charles-Edouard commença ce jour-là cette odyssée aventureuse que le roman et le drame se sont plu tant de fois à célébrer. Plus heureux, ou plus avisé, l'agent français, le marquis d'Éguilles, en se réfugiant à temps dans une place forte avec sa petite troupe, eut Fart d'obtenir une capitulation et de se faire traiter en prisonnier de guerre. Rien n'égala, on le conçoit, la joie ou plutôt rivresse que causa à Londres ce succès inespéré;
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mais à La Haye le contentement ne fut guère moindre. Sûre maintenant d'être secourue à bref délai par les troupes qui venaient de vaincre à Culloden, la république prenait sa part du triomphe sans avoir été mêlée au combat. Elle n'était plus Thumble suppliante réduite à demander grâce, mais bien un intermédiaire utile à ménager pour traiter, avec une puissance victorieuse, des conditions de la paix générale. C'était le rôle que son plénipotentiaire avait tenu à jouer dès le premier jour, que d'Argenson avait eu le tort de lui laisser prendre quand il était en mesure de le lui disputer, et que ce retour de fortune lui rendait sans contestation.
Bien que gravement atteint dans son crédit et très mortifié dans son amour-propre par la suite des échecs qui amenait un tel revirement,. d'Argenson laisse clairement apercevoir, dans ses Mémoires^ qu'il n'en regretta pas autant la conséquence. N'importe à quel prix, ses maximes de droit public prévalaient, et la négociation se trouvait replacée sur les bases qu'il avait tenu à lui assigner. Il n'y avait pas jusqu'à la déroute de l'héritier des Stuarts qui ne lui parût présenter quelque avantage, en terminant une question
dynastique qui engageait la France dans une que-^
relie à mort avec la personne du roi George et ne permettait pas même d'entrer en pourparlers avec ses ministres *. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se remit tout de suite à l'œuvre, de concert avec Wassenaer, pour ramener à des proportions plus modestes et à des termes acceptables le projet arrogant présenté par cet agent et dont la première lecture avait soulevé, dans le conseil de Louis XV, une réprobation unanime.
Fut-ce par lui, fut-ce à ce moment et pour masquer cette retraite que fut suggérée à Louis XV cette formule déclamatoire dont Voltaire lui a fait plus tard un compliment peut-être ironique : « Le roi de France veut faire la guerre en roi et non pas en marchand; il ne demande rien pour lui-même : il ne prend la cause que de ses clients et de ses protégés? » C'est possible, et ce ne serait pas la seule fois que, même en diplomatie, l'emphase de la forme aurait été appelée en aide pour couvrir la pauvreté du fond. Quoi qu'il en soit, Wassenaer, qui faisait moins de phrases et plus de besogne, trouva bientôt l'affaire assez avancée et peut-être assez voisine d'une conclu-
1. Avant la bataille perdue à Culloden, dit en propres termes d'Argenson dans ses Mémoires (t. IV, p. 341), la paix n'était pas faisable.
sion possible pour demander à sa cour de lui adjoindre un auxiliaire qui partageât sa responsabilité. Les États généraux firent choix du pensionnaire Gilles, un des premiers personnages de l'État. La Hollande se trouva ainsi représentée à Versailles par trois agents, l'ambassadeur ordinaire, le bon Van Hoey avec qui on ne comptait guère, mais qui n'en parlait pas moins haut, et deux à titre extraordinaire. On eût dit un petit congrès. Pour un faible État naguère aux abois, c'était avoir acquis en peu de temps autant d'hon^ neur que d'importance.
Le résultat de ces conférences, où le ministre avait affaire à de si habiles interlocuteurs, fut la confection d'un projet en vingt-deux articles, dont les termes, légèrement modifiés à l'avantage de la France, ne s'écartaient pourtant pas essentiellement des bases du projet hollandais. Encore à plusieurs reprises, le rédacteur du nouveau projet, l'abbé de La Ville, naguère ministre en Hollande et qu'on avait appelé pour tenir la plume, eut-il à intervenir pour repousser des conditions que son chef eût peut-être admises, mais qu'il jugeait, dit-il, de nature à révolter l'honneur et la conscience du roi. Le principe du rétablissement du statu qiio ante hélium fut expressément
maintenu. Par suite, restitution par la France de toute la Flandre autrichienne, et par l'Angleterre de tous les points occupés en Amérique. Tout au plus la France dut-elle être admise à garder deux petites villes du Hainaut sans importance (Beaumont et Chimay), nécessaires pour relier au territoire français des enclaves qui en étaient séparées- En vertu de la même règle, toutes les places fortes dans lesquelles la Hollande tenait garnison depuis le traité d'Utrecht, et qu'elle considérait comme une barrière indispensable pour sa défense, devaient également être remises dans l'état où elles avaient été trouvées, y compris les munitions de guerre et de bouche dont elles étaient garnies au moment de l'occupation. Dure condition, on en conviendra, pour des vainqueurs. Mais ce n'était rien auprès d'une autre conséquence du même principe, qui parut tellement pinible et même exorbitante qu'on n'osa pas l'articuler sans ménagement : je veux parler de cette condition vraiment humiliante du même traité d'Utrecht,. qui condamnait la cité française de Dunkerque à rester éternellement dans un état de désarmement et d'impuissance. Pour ne pas rétablir expressément cette odieuse précaution de la jalousie britannique, on s'en tira par une distinction; tous
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les travaux du port qui pouvaient porter ombrage à la marine anglaise durent être détruits; maison consentait à faire grâce aux fortifications élevées du côté de la terre qui pouvaient servir à clore ce^ coin de la frontière resté jusque-là découvert.
C'était là tout ce que la France demandait et obtenait pour elle-même. Pour tant de sang répandu et de gloire acquise, on conviendra quec'était peu de chose. Plus exigeante pour ses alliés^, elle réussissait à leur faire promettre un meilleur traitement : à l'électeur palatin, qui nous avait tenu si fidèle compagnie quand son puissant collègue Frédéric s'éloignait de nous, elle faisait attribuer, en récompense de son dévouement, la- Gueldre autrichienne et le Limbourg. Pour le duc de Modène, elle obtenait la réintégration dans son petit État. Mais le plus favorisé devait être don» Philippe, puisqu'il était convenu que tout devait lui être sacrifié. Après bien des difficultés et des hésitations, les Hollandais se chargèrent de réclamer pour lui un lot vraiment magnifique, le grand-duché de Toscane. Il n'était nullement certain ni qu'on pût le lui faire attribuer, ni que lui-même s'en contentât*.
1. Jowmal et Mémoires de d^Argenson (t. IV, p. 341-342). — Jonge, Histoire de la diplomatie hollandaise pendant la guerre
La singularité, en effet, de cet arrangement fait ainsi à huis clos et en tête à tête entre des négociateurs officieux, c'est que ceux qui remaniaient si librement la carte de l'Europe n'avaient de pouvoir de personne : ni George, ni Marie- Thérèse, ni Philippe n'étaient consentants ni même prévenus. Avant toute chose, il fallait sonder le terrain pour connaître quel accueil chacun des intéressés pourrait faire aux propositions ainsi bénévolement enregistrées en son nom. Et pour le cabinet français, c'était par Madrid que cette enquête devait commencer. Il aurait été imprudent d'y porter aucune proposition nouvelle avant de savoir comment le maréchal de Noailles y serait reçu. Aurait-il l'art de faire oublier les injures passées et de faire agréer pour l'avenir des conseils de modération et de sagesse?
de la Succession d'Autriche (p. 121-126 et appendice 184 et 186). - Parmi les conditions proposées par la France et acceptées provisoirement par les négociateurs hollandais, il en est une que je ne mentionne pas, parce que, retirée tout de suite par les Ëlats généraux, elle ne devait plus reparaître dans la suite des né;:;ociation8 : ce fut l'idée d*une convention internationale qui assurerait aux Pays-Bas autrichiens les avantages en leur imposant les devoirs de la neutralité. La Hollande aurait été ainsi garantie contre les attaques de la France et la frontière septentrionale française contre les attaques de TAu triche. Celte combinaison très préférable à celle de la Barrière, établie par le traité d'Utrecht, a été réalisée de nos jours en faveur du royaume de Belgique au moment de la création de ce petit État.
L'ambassadeur Vauréal, très déçu, à la vérité, d'avoir travaillé sans fruit, et peu content, d'ailleurs, de voir arriver un suppléant et un supérieur, n'annonçait rien de bon à cet égard. La reine, suivant lui, loin de s'émouvoir de Thumiliation des armes françaises, laissait éclater une satisfaction malicieuse et presque indécente. « J'ai vu peu de nouvelles, écrivait-il, reçues avec tant de joies. » Nulle compassion surtout pour la déconvenue, soit de Maillebois, soit de d'Argenson, deux traîtres à ses yeux justement pris dans leurs propres pièges. Quant à elle, elle avait tout prévu, tout prédit, et triomphait d'être encore à temps de revenir sur des concessions qu'on lui avait arrachées par violence. « Votre diligence me parait bien embourbée, écrivait à Noailles Louis XV lui-même, en lui envoyant ses dernières commissions pour son départ, nous verrons ce qui en arrivera : vous êtes instruit et sage; si quelqu'un peut réussir, ce sera vous. »
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
Et pour lui rendre les premiers moments d'entretien plus faciles, il le chargeait d'une véritable profusion de caresses et de compliments pour chacun des membres de la famille royale. « Je
charge particulièrement, écrivait-il dans un billet autographe à Philippe V, Monsieur le maréchal de Noailles d'assurer Votre Majesté de ma tendresse extrême pour Elle. Il est pleinement convaincu de la nécessité que nous soyons unis à jamais. Je souhaite qu'il revienne satisfait de Votre Majesté et qu'il la convainque que ce que j'ai fait, ce que je fais et ce que je ferai est pour l'accomplissement de ses désirs. Pour la reine, force compliments, amitiés et confiance; à ma fille, tendresses et amitiés. »
Enfin, comme il sentait bien que Noailles ne pourrait même entrer en matière sans entendre mal parler de son ministre, et que la confiance ne serait jamais complète entre lui et le collègue dont on le chargeait d'aller réparer les fautes, lo roi avait arrangé que chaque courrier emporterait, outre ses dépêches, une boîte cachetée où seraient censés renfermés de petit envois échangés entre les deux reines et leurs familles ; et c'est là que seraient placés les documents confidentiels qu'il conviendrait de soustraire à la connaissance de d'Argenson *.
1. Louis XV à Noailles, mars et avril 1746. — Roussel (l, II,. p. 196 et 200). {Mémoires du maréchal de Noail'es, édition Pelitot, t. III, p. 422, 429, 435.)
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Quant à d'Argenson lui-même, qu'il ignorât ou non ces manèges occultes (il est difficile de croire qu'il n'en eut pas au moins le soupçon), il n'en jugeait pas moins convenable de joindre aux instructions du maréchal de Noailles un de ces commentaires de moralité philosophique dont il ne croyait pas l'usage déplacé, même en diplomatie, et dont le ton différait singulièrement de celui des^ effusions paternelles de Louis XV. C'est par la raison surtout, pensait-il, que le maréchal devait agir sur Tesprit troublé de la reine d'Espagne. — « Que dit-elle donc, cette raison? écrivait-il à Vauréal au sujet de ce qui arrive. Gonseille-t-elle de nous livrer à la passion, de nous venger du roi de Sardaîgne, de conserver Parme et Plaisance, ces objets de l'affection • de la reine d'Espagne, à quelque danger que cela expose? de faire des^ courses et des invasions dans des lieux où Ton. ne pourrait subsister pendant l'hiver? Est-ce enfim de dégarnir nos frontières pour envoyer renfortssur renforts par delà les monts? Il n'y a qu'un moyen de remédier au mal : il faut chasser les flatteurs et les fripons, du moins leur ôter la confiance et la rendre entièrement aux deux généraux, en leur donnant carte blanche pour conduire militairement une affaire toute militaire...
23i MAURICE DE SAXE
Écarter les bons conseils, se refuser obstinément à la vérité, se livrer à Tentétement et à la flatterie, sacrifier tout à la fureur, méconnaître ses parents, ses alliés, ses bienfaiteurs, se réjouir de la perte d'un remède salutaire, et cela au milieu des plus grands dangers et des plus grands maux, voilà ce qui cause la perte assurée des aflaires de l'État. Dès que toutes les forces de la monarchie de Gastille sont aujourd'hui en Italie, comme vous nous l'avez dit à plusieurs fois, comptez que cette grande monarchie périra avec l'entreprise italique... Mais au moins, écrivait-il avec désespoir, si l'Espagne veut périr, qu'elle périsse seule *• »
En réalité, ce qui, plus encore que les leçons morales de d'Argenson et même que les caresses de Louis XV, devait contribuer à assurer la bienvenue de l'envoyé français, c'était un ordre expédié •en même temps au maréchal de Maillebois, en Italie, et dontNoailles eut la commission expresse de ne rien laisser ignorer à Madrid. En vertu de cette instruction, une des plus tristes et des plus étranges peut-être qui aient été adressées par un ministre de la guerre à un général en chef d'une
1. D'Argenson à Vauréal, 23 avril 1746. (Correspondance éPEs' pagne, — Ministère des affaires étrangères.)
armée française, nos troupes était mises purement et simplement à la discrétion et sous le commandement des généraux espagnols. Maillebois recevait rinjonction de se conformer, à l'avenir, en toutes choses, aux plans qui lui seraient envoyés de rétat-major de Tinfant, dont il ne devait plus se regarder que comme l'auxiliaire et le subordonné. Avec quelle humiliation et quel désespoir Maillebois dut recevoir une communication de celte epèce, il est aisé de le concevoir! L'ordre lui tombait des nues au moment, on peut se le rappaler, où il avait peine à se reconnaître dans la plus douloureuse et la plus difficile des situations. A peine remis du saisissement causé par la perfidie des Piémontais et par le désastre de son lieutenant à Asti, en butte lui-même aux plus injurieuses suspicions, ayant cessé presque tout rapport avec le camp espagnol, — où tous ses courriers étaient mis en quarantaine et où sa personne, s'il s'était présenté, n'aurait pas été en sûreté, — il avait dû se retirer avec toutes ses troupes au delà du Tanaro, et les garder groupées autour de la position importante de Novi. De là, il ne recevait que des nouvelles affligeantes : c'étaient les Piémontais qui reprenaient, derrière Iui,successivement,presque sans résistance,Acqui,
Casai, Valence, presque tout le terrain conquis Tannée précédente; puis c'étaient trente mille Autrichiens envoyés par Marie-Thérèse qui arrivaient à marches forcées, chassant devant eux les Espagnols aussi prompts à leur céder la place qu'ils Tétaient naguère de courir san^ précaution à leur rencontre : c'était le château de Milan aussi précipitamment évacué qu'il avait été occupé la veille. Un véritable cercle de feu se resserrait ainsi d'heure en heure autour de l'armée française presque prisonnière dans ses positions. Et c'est dans ce moment critique où la moindre faute pouvait amener un désastre, qu'on lui enlevait la disposition de lui-même pour le mettre à la remorque d'une armée cent fois plus désemparée encore que la sienne, et soumise d'ailleurs (il ne le savait que trop par expérience) à tous les ordres fantasques qui pouvaient arriver de TEscurial ou d'Aranjuez. Le pauvre maréchal, consterné, insista au moins respectueusement pour n'être en aucun cas obligé de s'éloigner de Novi, point central d'où il pouvait rester en relation à la fois avec la Lonibardieet avec la république de Gênes notre alliée, et assurer, par le littoral de la Méditerranée, la liberté de ses communications avec la France. Cette réserve ne fut pas admise. « Le roi, écrivait
en propres termes le comte d'Argenson, prend son parti de laisser plutôt couper ses communications avec la France que de se séparer des Espagnols. » — « Vous ferez sentir à l'infant, ajoutaitil, que la nature du sacrifice que le roi fait à cette occasion et les hasards que Sa Majesté consent à faire courir à ses troupes, doivent le convaincre, ainsi que la cour d'Espagne, de la préférence qu'il donne à rétablissement de son gendre sur la sécurité de ses propres frontières. » Il était difficile, en eflet, de mieux prouver Tenvîe de plaire et le besoin de se faire pardonner *. Tant de complaisance était bien faite pour trouver grâce, et l'accueil réservé à Noailles, par Leurs Majestés Catholiques fut en efl'et plus clément qu'on n'osait l'espérer. Philippe V eut le bon goût de traiter l'envoyé de Louis XV, non comme un ambassadeur chargé d'une mission délicate, mais comme un vieil ami, un compagnon d'armes des jours héroïques de sa jeunesse, La cour était à Aranjuez : des logements à proximité du palais furent assignés au maréchal et à son fils, le comte de Noailles, brillant officier, qui l'accompagnait en qualité de secrétaire. L'un et l'autre eurent
1. Le comle d'Argenson à Maillebois, 29 mars 1746. (Ministère de la guerre.)
ainsi la facilité d'être reçus sans cérémonie à toute heure. Charmé de ces bontés qui passaient son attente, le maréchal en exprimait dans sa première lettre à Louis XV une joie presque naïve. Il passait en revue tous les membres de Tintérieur royal avec la bienveillance que donne la satisfaction de soi-même, et entrait sur chacun d'eux dans des détails d'une nature intime et presque familière, comme s'il n'eût pas été fâché de faire voir que le neveu de madame de Maintenon et le beau-frère du comte de Toulouse savait se mettre, chez d^s descendants de Louis XIV, sur un [pied de quasi -parenté. « Je commencerai par dire à Votre Majesté, écrivait-il, que j'ai trouvé le roi d'Espagne si changé que je l'aurais à peine reconnu si je l'avais trouvé ailleurs que dans son palais. Il est grossi considérablement et m'a paru plus petit qu'il n'était, ayant beaucoup de peine à se tenir debout et à marcher, ce qui ne vient que du manque absolu d'exercice. A l'égard de l'esprit, il m'a paru le même : beaucoup de sens, répondant avec justesse et précision à ce qu'on lui dit, quand on lui parle d'affaires et qu'il veut bien s'en donner la peine. Il n'a rien oublié de tout ce qu'il a fait, vu et lu, il en parle avec le plus grand plaisir. Il n'y a pas un rendez- vous
de chasse de la forêt de Fontainebleau dont il ne se souvienne. Il vous chérit, sire, et ne parle de vous qu'avec tendresse et le plus vif intérêt. Il n'y a personne ici qui ne dise à Votre Majesté qu'il est plus touché de vos succès en Flandre que de ceux de l'infant en Italie, et on peut dire avec vérité que ce prince a le cœur tout français. »
Ce n'était pas là absolument, on l'a vu, Topinion de Vauréal, qui n'aurait pas signé non plus le portrait suivant de la reine, si différent de celui qu'il avait tracé tant de fois lui-même; mais cette fois on avait affaire à un peintre résolu à voir tout en beau : « A l'égard de la reine, dit Noailles, elle me paraît avoir de l'esprit, de la vivacité, entend finement, répond juste, elle a une politesse noble. Je n'ai pas encore assez traité avec elle pour avoir pu approfondir son caractère; mais, en général, je crois que l'on peut avoir excédé dans les portraits qu'on en faits : elle est femme, elle a de l'ambition, elle craint d'être trompée : elle Va été, ce qui lui donne de la défiance qu'elle pousse peut-être un peu loin, mais je crois qu'un homme sage et désintéressé, qui saurait gagner sa confiance, la ramènerait avec patience à ne prendre que des partis raisonnables. »