BATAILLE DE ROCOUX. — SECOND MARIAGE DU DAUPHIN
Caractère «t rôle de madame de Pompadour. — Influence des deux frères Pâris-Duverney et Paris de Montmartel. — Embarras causé au maréchal de Saxe par le prince mis sous ses ordres. — Il fait venir la troupe d*opéra-comique de Favart pour distraire Parmée pendant la longueur du siège qu'il est obligé de mettre devant la principale ville de Flandre. — Différends du maréchal avec le comte de Clermont et le prince de Conti. — Mort de la dauphine, infante d'Espagne et de Philippe V. — Avènement de Ferdinand VI. — Campagne désastreuse en Italie. — Bataille de Plaisance. — Les armées espagnoles et françaises sont forcées d'évacuer le Piémont et de reculer jusqu'à la frontière de Provence. — Prise de Cônes par les Autrichiens. — Négociation pour le second mariage du Dauphin. — Maurice de Saxe intervient secrètement pour le choix de sa nièce, fille d'Auguste III. — Victoire de Rocoux, qui favorise cette prétention. — D'Argenson ignore l'action de Maurice et croit avoir négocié à lui seul le mariage saxon.
« Cette favorite, dit d'Argenson en parlant de madame de Châteauroux, était haute, fière, de grande dignité; on prétend même qu'elle était
de bon sens et de beaucoup de jugement... De la beauté, de la naissance et le manque de bien dans une cour somptueuse, quelques objets de vengeance et des créatures à avancer, voilà les passions qui métamorphosent honteusement une femme bien née en courtisane. » Passant alors à celle qui remplaçait madame de Ghâteauroux dans la faveur royale : « Madame de Pompadour, dit-il, est de la plus basse extraction; elle est blonde' et blanche, sans traits, mais douée de grâce et de talents... Elle emporte le prix du chant, de la danse; elle joue la comédie, imite et contrefait tout ce qu'elle veut, les passions et même la vertu quand il le faut; Téducation a perfectionné la nature pour exceller dans le rôle qu'elle devait jouer, c'est le gracieux instrument de tristes desseins. »
Ces deux portraits tracés avec art se ressentent par ropposition des traits que le peintre s'est plu à mettre en regard, de l'impression qui fut éprouvée à la cour quand, pour la première fois, on vit une simple bourgeoise, comme madame Lenormand d'Étiolés, élevée à ce poste de maîtresse déclarée du roi, qui n'avait appartenu, jusque-là, qu'à des personnes bien nées. On a presque honte de dire que la noblesse s'en trouva mortifiée
comme d'une atteinte portée à Tun de ses privilèges. Sans s'associer, même de loin, à ce renversement de toutes les lois morales et à cet oubli de la vraie dignité, qui devrait être Tapanage des familles honorées par Téclat de leur nom, il est impossible de refuser un certain fond de justesse à la comparaison faite par d'Argenson. Il est certain que, tandis que madame de Châteauroux se piquait de rester fidèle, au moins par Télévalion des idées, aux traditions des aïeux dont elle était fière, madame de Pompadour apportait à la cour, avec des prétentions moins hautes, des habitudes et un tour d'esprit qu'on n'y connaissait pas et qui étaient propres au milieu social (comme nous disons aujourd'hui) où s'était passée sa jeunesse.
Non que je veuille dire, assurément, que jusqu'à ce milieu du xviii* siècle, qui marque le déclin de l'ancienne monarchie, la noblesse seule eût le privilège d'approcher du souverain et qu'il ait fallu un caprice de libertinage royal pour ouvrir à la bourgeoisie l'entrée de la cour; encore moins que nos rois n'aient pas accordé de bonne heure à ce tiers état éclairé, qui tient dans notre histoire une place si honorable, les égards mérités par ses lumières et par ses services. Ce serait
Topposé de la vérité. Ce fut au contraire, on le sait, rinstinct merveilleusement intelligent de la royauté française, de choisir de préférence dans cette classe qui était le cœur même de la nation, ses conseillers et ses ministres. En réalité, depuis deux siècles au moins, en fait, c'était la bourgeoisie (l'humeur d'un écrivain entiché de noblesse comme Saint-Simon l'atteste assez) qui gouvernait la France, et la classe qui avait fourni des ministres comme Colbert, des capitaines comme Fabert et Gatinat et des prélats comme Bossuet, n'attendait pas l'apparition de madame de Pompadour pour ne pas être traitée comme une caste inférieure. Nul emploi important et même honorifique ne lui était interdit, et la politique qui lui ouvrait ainsi, à toute heure, les portes du cabinet royal, n'aurait pas laissé celles de la cour se fermer longtemps devant elle.
Mais c'était la bourgeoisie elle-même qui subissait à cette époque de transition une transformation très sensible dans sa manière d'être et de vivre. Pendant les règnes précédents, elle s'était élevée surtout par le travail et par l'épargne; ceux qui sortaient de ses rangs pour pénétrer dans les régions tout à fait supérieures de l'État
montaient par degrés, quittant leur propre •sphère, après avoir traversé les emplois austères de la magistrature ou les fonctions, plus modestes en apparence, mais plus importantes, en réalité, de l'intendance. Anoblis alors par grâce royale, ils ne songeaient qu'à se perdre et à se confondre dans le monde où ils étaient appelés et à y faire oublier leur origine. La bourgeoisie, sous Louis XV, commence à présenter un tout autre aspect, prélude d'une révolution économique et symptôme d'une révolution sociale. De très grandes fortunes, acquises soit par des services pécuniaires rendus à la royauté pendant les malheurs des dernières années de Louis XIV, soit dans les grandes opérations financières si malheureusement tentées sous la Régence, — mais dont les joueurs prudents avaient su se retirer à temps, avant la catastrophe, — avaient créé, à Paris surtout, toute une bourgeoisie riche, en état de se suffire pleinement à ellemême. Sa fortune dépassait celle de la noblesse de cour, que de grandes propriétés foncières, mal administrées et encombrées de substitutions, ne préservaient ni des embarras, ni même parfois de la ruine. C'est en réalité la première apparition, dans notre histoire, de cette puissance du
capital et de la richesse mobilière qui, fécondée par le crédit, produit sous nos yeux tant de merveilles. Les dépositaires de ce pouvoir nouveau étaient surtout les fermiers généraux, qui détenaient entre leurs mains, par la perception de rimpôt, toutes les ressources d'un état souvent obéré, obligeaient les ministres et le roi luimême à compter avec eux, et, dans des jours de détresse et de nécessité pressante, les tenaient véritablement à leur discrétion. Partout où un pouvoir existe, se groupe autour de lui une réunion de clients et de complaisants qui prend plus ou moins l'apparence d'une cour; c'était le cas de ces petits potentats financiers qui formaient, entre eux, une confrérie assez étroite. Loin de cacher une opulence qui, en d'autres temps, en les désignant à Tenvie, aurait attiré sur eux une défaveur menaçante, ils prenaient plaisir à l'étaler dans de magnifiques hôtels à Paris, dans de somptueuses maisons de campagne, où ils déployaient un luxe élégant.
C'était le théâtre de réunions brillantes où se pressait une société mêlée de toutes sortes de distinctions : des artistes, des gens de lettres, d'illustres étrangers visitant la France, des seigneurs, même du plus haut parage, et des
abbés de cour fuyant l'étiquette et l'ennui des grandeurs.
Madame de Pompadour, quand la faveur de Louis XV vint la chercher, était la reine (on aurait dit volontiers, dans le langage du temps, la déesse) d'une de ces petites cours. Bien que fille d'un simple commis, ses rares agréments de figure l'avaient fait de bonne heure rechercher eu mariage par le jeune Lenormand d'Étiolés, qui partageait avec son oncle Lenormand de Tournehem une des plus grosses fermes de l'impôt. L'amour d'un mari, que ses charmes dominaient complètement, mettait à ses pieds de larges revenus dont elle usait sans compter. Dans sa belle demeure de la rue Groix-des-Petits- Champs, dans son château d'Étiolés, qu'elle avait su orner avec le goût le plus délicat, elle menait une vie toute de plaisirs, faisant elle-même, par ses grâces, ses talents, l'attrait piquant de son esprit, le principal ornement de ses fêtes. « J'ai vu, écrivait le président Hénault à madame du Deffand, chez M. de Montigny, la plus jolie femme que j'aie jamais vue : c'est madame d'Étiolés; elle sait la musique parfaitement bien, elle chante avec toute la gaieté et le goût possible, fait cent chansons et joue la comédie, à Étioles, sur un
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théâtre aussi bien que celui de TOpéra, où il y a des manœuvres de changement. » Les visiteurs, les adorateurs affluaient dans ce lieu de délices; et, dans le nombre, il en était (et des plus empressés) dont l'hommage avait un prix tout particulier. C'étaient les écrivains en vogue, même les plus graves, comme Montesquieu; les plus délicats, comme Fontenelle; les plus renommés, comme Voltaire. Tout ce monde de lettrés et de savants, d'humeur naturellement assez susceptible, et devenu déjà très fier par l'importance croissante qu'il prenait dans l'esprit public, supportait plus volontiers le joug capricieux, mais aimable, d'une jolie femme qu'ils avaient vue naître et grandir à côté d'eux, que le patronage des grandes dames qui, en les honorant, les protégeaient toujours d'un peu haut. A Étioles, ils étaient à leur aise et comme chez eux. Voltaire y régnait, tandis qu'il devait encore obéir et même flatter à Versailles. « Après tout, elle était des nôtres », disait d'Alembert après sa mort, et il avait raison. Ce serait d'ailleurs toute une histoire à faire, et dont on trouverait ici le premier chapitre, que celle de ces salons de fermiers généraux, qui, dans toute la seconde partie du siècle, devaient devenir le terrain commun
OÙ la finance et les lettres, deux grandeurs nouvelles, portées par le même mouvement social, allaient traiter de puissance à puissance.
Entrée à la cour, où elle ne connaissait personne (^auf peut-être un jeune ecclésiastique de bonne maison, renommé par ses poésies légères et sa conduite plus légère encore, Tabbé de Pierres de Bernis), madame de Pompadour ne pouvait avoir la prétention d'y être suivie par la pléiade des constellations qui l'entouraient : réunion très brillante, sans doute, mais d'un tout autre éclat que celui du monde où elle allait vivre. Elle n'en eut pas la prétention, mais elle ne pouvait non plus se défaire des habitudes et d'un tour d'esprit dont le charme, d'ailleurs, répondait si bien à celui de sa figure. Elle avait vécu jusque-là pour le plaisir; le jour où elle devenait la maîtresse du roi n'était pas celui où elle devait commencer à songer au devoir, ni même à l'honneur. Elle eut, d'ailleurs, bien vite compris de quel malaise souffrait ce royal enfant gâté. Lassé d'une grandeur dont il avait épuisé les jouissances sans avoir la force d'en remplir les obligations, le roi s'ennuyait : madame de Pompadour sentit que, pour continuer à lui plaire, il fallait sans cesse le
distraire et le divertir. Madame de Ghâteauroux
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avait rêvé de Tillustrer en s'associant à sa gloire; madame de Pompadour ne se mit en peine que de l'amuser en partageant ses passe-temps. Elle prit en main tout de suite la direction des plaisirs de la cour; et, par une douce et insensible influence, elle en eut bien vite changé tout le caractère. Les divertissements mêmes avaient jusque-là, à Versailles, quelque chose de fastueux et de guindé qui leur donnait tout l'apparat d'une solennité publique. Louis XIV, dans les jours de sa plus vive jeunesse, n'avait jamais pu dépouiller cette gravité extérieure. Quand il figurait dans un ballet paré, Racine Ten blâmait et on en murmurait déjà; mais au moins il se donnait en spectacle aux Romains sous le costume d'une déité de l'Olympe, et la foule, éblouie, pouvait admirer sa majesté native déguisée, mais non dégradée, sous cette noblesse d'emprunt.
Tout autre fut le théâtre des petits cabinets, installé par madame de Pompadour dès la première année de son règne. Là, nulle pompe; tout se passait à portes closes, devant un petit nombre d'élus : les pièces, choisies parmi les plus gaies, souvent même les moins décentes du répertoire, étaient jouées par de grands seigneurs et de grandes dames travestis en valets, en soubrettes
OU en villageois, pour chanter des airs d'opéracomique. Rien de plus différent aussi que les Marly, dont Saint-Simon nous décrit le cérémonial rigoureux, et les petits soupers de Choisy, que Luynes est bien forcé d'enregistrer dans son Journal, mais où la seule condition, pour être admis, était de se montrer bon compagnon et de joyeuse humeur. En un mot, madame de Pompadour ne négligeait rien pour faire à Louis XV, à côté de l'éclat extérieur dont il était lassé, une vie intime affranchie à la fois des conventions de l'étiquette et des convenances de la dignité royale. Tout ce qu'elle touchait demeurait empreint d'une grâce voluptueuse bien différente | de la sévère grandeur qui doit régner dans l'entourage d'un souverain. En un mot, si elle n'introduisit pas à la cour la société de mœurs plus libres où elle avait vécu, elle y amenait au moins une aisance et un agrément qui étonnaient les traditions héréditaires des vieux courtisans. Le roi se laissait aller volontiers à en subir le charme; heureux peut-être, sans se Tavouer, de ne plus retrouver dans sa liaison nouvelle les exigences de la passion altière qui, la veille encore, le dominait. Il était fatigué, dit Bernis, de l'ambition des dames de cour; il espérait