‹ Maurice de Saxe et le marquis d'ArgensonChapitre 20 sur 31 · Mémoires de Favart (t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Favart (t. I, p

Le maréchal ne manqua pas de venir prendre place parmi les spectateurs et au moment où il parut, on entendit un coup de tonnerre, puis Facteur qui était en scène entonna ce détestable couplet de facture :

Est-ce là noire général

Que ramène Bellone?

Ehl oui, c'est le grand maréchal.

C'est lui-même en personne,

Non; je le vois à ces regards,

C'est le dieu de la guerre.

Et Jupiter annonce Mars

Par un coup de tonnerre.

c Cet impromptu, ajoute Favart, fut transcrit par tout le monde avec empressement. On le porta au maréchal, qui était à dîner avec les officiers généraux. On m'envoya chercher. Un plaisant demanda ce qu'un poète comme moi venait faire à Tarmée. Je répondis que je venais chanter les exploits de nos généraux et chansonner les ennemis... Le comte de Saxe, qui connaissait le caractère de notre nation, savait qu'un couplet de chanson, une plaisanterie faisait plus d'effet sur l'âme ardente des Français que la plus belle harangue. Il m'avait intitulé le chansonnier de l'armée, chargé d'en célébrer les événements les plus intéressants. »

Peu de jours après (quel contraste!) une autre cérémonie attestait aussi, par un témoignage d'un genre tout différent, la prise de possession de la capitale de la Flandre autrichienne par les armes victorieuses de la France. C'était le roi qui arrivait et qui, suivant l'usage observé, nous dit Luynes, dans toutes les villes conquises, mettait pied à terre devant la cathédrale, où un Te Deum devait être chanté. L'archevêque, le cardinal d'Alsace appartenant à l'ancienne famille d'Henin, dut attendre et haranguer le souverain vainqueur sur la porte de son église. Son langage (dans cette occasion si délicate pour un sujet resté fidèle de Marie-Thérèse) fut plein de tact et de dignité chrétienne. « Sire, dit- il, le Dieu des armées est aussi le père des miséricordes : tandis tjue Votre Majesté lui rend des actions de grâces pour ses victoires, nous lui demandons de les faire cesser heureusement par une paix prompte et durable. Le sang de Jésus-Christ est le seul qui coule sur nos autels; tout autre nous alarme; un prince de l'Église peut sans doute avouer cette crainte devant un roi très chrétien. C'est dans ces sentiments que nous allons entamer le Te Deum que Votre Majesté nous ordonne de chanter. »

Dès le lendemain, il fallait ouvrir la campagne sur le terrain ingrat et limité où on avait ordre de la renfermer. Maurice fit de son mieux pour satisfaire les ardeurs princières dont la tutelle importune lui était confiée. Tandis que Conti, ramenant toute son armée par Maubeuge et Thionville dans le Hainaut, venait mettre au sud de Bruxelles le siège devant Mons, l'armée royale, manœuvrant dans le nord et refoulant les troupes alliées qui reculaient devant elle sans l'attendre, allait tenter à Anvers une opération du même genre dont la direction dut être confiée au comte de Clermont. Mais la marche n'était pas commencée que déjà le prince et le maréchal ne pouvaient plus s'entendre. Ce n'est pas que Clermont fût, comme son cousin Conti, un ambitieux à hautes prétentions, voulant en faire à sa tête et n'obéir à personne. C'était au contraire un bon vivant, ne songeant guère qu'à rire et à s'amuser: il y avait en lui un mélange de qualités ou de vices, comme comme on voudra, très singulier à rencontrer chez un cadet de maison royale, destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique, qui avait porté longtemps le petit collet et jouissait encore de deux cent mille livres de rente du chef de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, dont il

avait la commeade. Cet étrange abbé, après avoir rempli Paris du bruit des hauts faits d'un liheir, tinage élégant, Jet matigé'Te bien de l'Église et des pauvres, avec la Camargo, la du Luc et toutes /' les filles de joie en renom, avait obtenu, depuis deux ans déjà, la permission d'endosser Tunîforme sans quitter ses bénéfices. Bien que ce nouvel état lui plût infiniment mieux que le premier, il n'y portait pas beaucoup plus de sérieux. Faisant très bien son devoir au jour du péril, commandant môme au besoin avec sang-froid et habileté, il n'en continuai, pas moins à réunir sous sa tente, où il tenait table ouverte, un jeune état-major des plus gais, dont les propos, méconnaissant toutes les convenances et aussi libres que dans un souper de cabaret à Paris, ne respectaient personne et le général en chef moins que tout autre. \C'était là surtout qu'on s*amusaît tout haut des faiblesses galantes du maréchal, dont assurément en pareille compagnie on ne lui faisait pas un grand crime, mais dont on lui reprochait de ne pas choisir les objets avec un goût assez délicat. On riait de son penchant pour les beautés faciles et aussi de son accent étranger, de sa façon originale de parler, qui avait le tort de ne pas ressembler au ton des cercles et des

salons à la mode. ?0n le tournait même au besoin en caricature. « Qu'il est donc fâcheux, disait un de ces petits-maîtres, d'obéir à Thomme de la cour qui a le moins d'esprit! »

L'écho de ces légèretés indécentes ne pouvait manquer d'arriver aux oreilles du maréchal, qui n'était pas d'humeur endurante sur ce qui touchait à la dignité du commandement, et moins que jamais peut-être quand il sentait que les traits l'atteignaient à son côté faible. Il prit la plaisanterie en très mauvaise part; et la vengeance qu'il en tira ne fut peut-être ni digne ni prudente. Il diminua graduellement les forces qu'il mettait aux ordres de Clermont de manière à le réduire (il le disait lui-même) à l'état d'un capitaine de partisans. Clermont sentit le coup, et malgré son humeur habituellement accommodante, ne put le supporter de sang- froid. Il déclara très haut qu'il allait partir, ne pouvant se laisser traiter de la sorte par un bâtard étranger. Gha^ cun savait où il irait en débarquant à Versailles, car il était en correspondance habituelle avec madame de Pompadour, à qui il avait promis d'envoyer régulièrement des nouvelles du roi.

Par bonheur, au nombre des coupables, il en était un, le jeune marquis de Valfons, qui, peut-

être aussi prompt que les autres à parler après boire, sentait mieux, une fois les fumées du vin dissipées, le danger des coups de langue. Il représenta au prince, qu'étant un militaire d'occasion, quitter brusquement l'armée à la veille d'une action, était un parti qui ne lui ferait pas assez d'honneur pour avancer ses affaires et qu'il ne lui resterait ensuite qu'à se retirer dans son abbaye. Il finit par le décider à écrire au maréchal pour se défendre d'avoir tenu les propos qu'on lui prêtait. Valfons, ayant combattu auprès du maréchal, à Fontenoy, restait assez bien avec lui : il se chargea de faire la remise de la lettre; mais s'il avait été difficile de la faire écrire, il le fut encore plus de la faire lire. Dès que le maréchal le vit entrer : « Que me veut ton prince? lui dit-il; a-t-il un mouvement des ennemis à me faire connaître? — Monsieur le maréchal, dit Valfons, il vous souhaite le bonjour. — Dis plutôt qu'il souhaite que le diable m'emporte! » et prenant le papier, il le jetait loin de lui, sans vouloir le décacheter ni l'ouvrir. A force d'insister, Valfons obtint pourtant la permission d'en faire lecture; les termes en étaient polis et bien tournés : le visage du maréchal fut rasséréné. Mais à aucun prix, il ne voulait répondre : c Je

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ne veux pas, disait-il, être le pédagogue éternel des princes; il faudrait que je lui dise qu'il a mal fait : on a beau être prince du sang, il faut savoir se taire et respecter le choix du roi. » Valfons rappela alors que le maréchal lui-même, pour opérer un fourrage qu'il avait ordonné, aurait à se rendre dans le voisinage du quartier où campait le prince et pourrait s'y arrêter pour dîner. « Non, dit le maréchal, je ne dîne pas chez les gens qui s'égayent à mes dépens. » Le lendemain pourtant le fourrage eut lieu, et Valfons, servant de guide au maréchal, l'égara sans peine à rentrée de la nuit, de manière à le conduire devant le logis du prince, où un dîner était préparé. Vu l'heure avancée, il fallut bien entrer et s'y asseoir. Le repas était bon et bien servi : le maréchal fut mis à la première place, le prince s'asseyant à sa gauche : on ne parla pas de l'affaire de la veille, et tout se passa de bonne grâce. En sortant seulement, Valfons dit à l'oreille de Maurice : c Vous] voyez bien, monsieur le maréchal, qu'on vous trompait et que M. de Clermont est de vos amis. — C'est bon, c'est bon, reprit Maurice, nous nous aimons beaucoup, mais surtout au feu. »

Peu de jours après, le corps de Clermont fut

reconstitué, porté à douze mille hommes avec vingt pièces de canon, et trois cents servants d'artillerie, et le siège d'Anvers put commencer dans de bonnes conditions *.

Clermont remercia le maréchal avec une effusion peut-être sincère. « Quand vous me connaîtrez mieux, lui écrivait-il, vous verrez que je ne suis ni avantageux, ni intrigant, ni étourdi; que je ne connais pas de dessous et que je m'attache sincèrement à ceux qui ont de Taffection pour moi. » Mais en attendant, pour ne plus être exposé à se retrouver dans l'embarras, il prenait acte auprès de madame de Pompadour de la marque de confiance qui lui était donnée, et, par une flatterie délicate, il l'entretenait de détails militaires qu'elle n'était sûrement pas en état de comprendre. « A présent, disait-il, que le roi m'a fait la grâce de me détacher avec un corps pour faire le siège de la citadelle d'Anvers, je vous prie d'en agréer les nouvelles. Cette citadelle se défend par un feu assez raisonnable, parce que, voulant ménager la ville d'Anvers, je n'ai pas un grand front d'attaque et que les ennemis portent toutes leurs défenses sur ma tranchée. Si j'avais eu la

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