Souven'is du mcriuis de Valfon?, p
liberté d'attaquer par Tesplanade de la ville et par le côté de TEscaut aussi bien que par celui ci, mon opération en aurait été plus prompte; malgré cela, je fais mon possible pour que ceci aille bien, et je puis vous dire, madame, que je chemine promptement, vu la gêne à laquelle je suis... Ce que j'ai à vous mander qui m'intéresse plus que tout, c'est que le roi est gai et se porte à merveille. Je vous demande la permission de vous écrire quelquefois pour vous demander de vos nouvelles. Je vous prie d'être persuadée que je m'y intéresse infiniment. Ne doutez pas, madame, du respect, de la reconnaissance et de l'attachement que je vous ai voués : ces sentiments sont, je vous assure, inviolables. » Et pour plus de sûreté, il écrivait aussi à Pâris- Duverney * : « Principauté à part, si j'étais un homme à ne point vouloir relâcher aucune des troupes qu'on m'aurait confiées, qu'à mon corps défendant après de longues discussions, on aurait raison de ne m'en donner qu'à lèche-doigts; mais comme je ne pense ni ne songe et ne désire que le bien du service, on doit me confier les troupes
1. Ciermont à madame de Pompadour et à Pâris-Duverney, mai, juin, juillet 1746. (Ministère de la guerre. — Papiers de Condé.) — La correspondance avec madame de Pompadour a lieu au moins une fois par semaine.
sans crainte et avec la certitude que je serai toujours en état de les rendre. » Du reste, le siège d'Anvers marchant bien et la citadelle se rendant au bout d'un mois, il n'y eut plus lieu à récriminations de part ni d'autre.
Avec l'autre prince, chargé de l'autre siège, les difficultés furent plus grandes encore et beaucoup moins heureusement terminées. D'abord Mons, mieux défendu ou moins habilement attaqué qu'Anvers, mit plus longtemps à se rendre.Puis, lorsque, enfin, au bout de deux mois, la citadelle eut capitulé, la situation militaire avait fait un grand pas. Les alliés, ayant reçu, soit d'Angleterre, soit d'Autriche, tous les renforts qu'ils pouvaient attendre, se mettaient aussi en mouvement et débouchaient, sous les ordres du prince de Lorraine, entre Hasselt et Maëstricht, par la frontière de Hollande, avec des intentions agressives. Leur dessein était, visiblement, d'abord de couvrir Namur, la dernière place importante qu'ils possédassent encore sur le cours de la Meuse, puis de passer entre les deux armées françaises, rejetant celle de Conti sur la France et interrompant les communications de Tarmée royale. Si ce double résultat était atteint, Bruxelles pouvait être repris et,
Maurice se voyant obligé de se replier précipitamment pour ne pas être séparé de la France, toute la province était reconquise. Maurice n'hésita donc pas à se porter immédiatement avec toutes ses forces au-devant de l'ennemi. Laissant le roi retourner en France, pour assister aux couches de la dauphine, il quitta lui-même Bruxelles et vint à la rencontre du prince de Lorraine pour lui barrer le chemin de Namur.
Les deux armées se firent face sur les rives du Mehaigne, petit affluent de la Meuse. Une action décisive pouvait être engagée d'un jour à l'autre. Maurice pria instamment Conti (il n'avait pas d'ordre à lui donner) de venir le rejoindre sans délai. L'invitation était d'autant plus naturelle que, par suite du mouvement que Maurice venait de faire, il s'était rapproché du théâtre des opératiens de Conti, et les deux quartiers généraux n'étaient plus séparés l'un de l'autre que par une distance de quelques lieues. C'était le théâtre où s'était jouée la partie la plus mémorable de^ la guerre de la Succession d'Espagne, et le lieu même où Marlborough avait infligé à la France un des plus grands désastres qu'elle eût jamaissubis. Ramillies n'était qu'à quelques lieues du camp de Maurice; on conçoit ce que ce sou--
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venir ajoutait à la solennité de ce moment critique.
Conti ne se pressa nullement de se rendre à l'appel. Mons à peine soumis, il avait mis le siège devant Charleroî et ne se souciait pas de Tinterrompre. Il se borna à détacher un de ses lieutenants, le comte d'Estrées, avec douze bataillons et dix escadrons, et à l'envoyer à la rencontre du maréchal, pour Tappuyer s'il était besoin. Mais quelle ne fut pas la surprise du maréchal lorsque, à la première réquisition qu'il adressa, le comte d'Estrées exhiba une instruction du prince de Conti lui interdisant d'agir, à moins qu'il n'en eût reçu de lui Tordre positif! L'indignation du maréchal devant cet acte de véritable trahison fut extrême, et il l'exprima au ministre de la guerre dans les termes les plus vifs :
« Voilà, disait-il, une chose qui mérite toute l'attention du roi et la vôtre... Vous verrez, par la lettre de M. le prince de Conti, que si les ennemis venaient pour m'attaquer (ce qui peut arriver d'un moment à l'autre), M. d'Estrées serait obligé de rester spectateur du combat, à moins qu'il n'eût obtenu la permission d'agir de M. le prince de Conti, qui reste à six grandes lieues d'ici... Cette conduite du prince est incom-
préhensible : je la cache avec grand soin à l'armée, afin que Tennemi l'ignore... Je suis trop bon serviteur du roi pour rendre à M. le prince de Conti ce qu'il me fait. Je veux cependant lui en faire la peur, en le menaçant de me retirer au camp de Louvain », c'est-à-dire en le laissant seul en face de l'armée autrichienne, qui en aurait eu aisément raison. Ce n'était qu'une menace, et peut-être pas le meilleur moyen de rappeler à son devoir un prince d'un caractère hautain comme Conti, qui se borna à lui répondre, après quelques offres de concours toujours un peu vagues : « Si vous voulez vous en aller à Louvain, il faut m'en avertir, pour que je sauve mon canon. » Mais le comte d'Argenson, averti de la querelle, s'en émut davantage. « Sa Majesté, écrivit-il à Maurice, trouve bon que vous employiez toutes les troupes pour faire avorter les projets fastueux que les alliés ont annoncés dans toutes les cours d'Europe. C'est en le présentant sous cet aspect à M. le prince de Conti qu'elle ne doute pas que ce prince n'y concoure de toutes ses forces, en préférant à l'intérêt même du siège dont il est chargé celui d'imposer à un ennemi présomptueux, qui ne devrait pas l'être devant vous. Vous pouvez donc vous adresser à lui avec con-
fiance; je connais trop son amour pour le roi et pour rÉtat pour être persuadé {sic) que la confiance qu'il aura dans la sagesse de vos avis sera plus puissante sur lui que la crainte d'une retraite sur Louvain, qu'il ne croira jamais que vous ayez pensée sérieusement *. » Heureusement, quand cette réponse arriva, le siège de Charleroi était terminé par une soumission si prompte et si brusque que le commandant fut soupçonné de s'être laissé corrompre.
Conti parut alors se décider à se joindre enfin au maréchal, et il lui fit demander un rendezvous pour le lendemain, 2 août, dans des termes qui semblaient bien indiquer quelques remords de s'être fait si longtemps attendre. « Sivous ne pouvez venir, lui écrivit-il, ce qui serait signe de combat, j'irai vous rejoindre à tire d'aile avec toutes les forces que je pourrai vous amener. »
La conférence eut lieu, le 2 août, dans la bourgade de Walhem. Une discussion s'engagea immédiatement entre les deux généraux : elle fut très vive et ne tarda pas à devenir orageuse; Conti, si lent à se mettre en mouvement la veille,
i. Maurice de Saxe au comte d^Argenson, 31 juillet 1746. <— Conti à Maurice, 1'' août 1746. — Le comte d*Ârgensoii à Maurice, 2 août 1646. (Ministère de la guerre.)
voulait maintenant agir sans délai et pousser droit à l'ennemi; ce fut, au contraire, Maurice qui tint à rester dans une imposante et formidable attitude de défense. Non que, s'il eût suivi ses propres inspirations, il n'eût été porté, comme toujours, au parti le plus audacieux j mais il connaissait ses instructions et la limite qu'il lui était défendu de franchir. A quoi bon,, dès lors, attaquer, si, même victorieux, il lui était interdit de poursuivre? Il valait mieux laisser le prince de Lorraine en face de la masse vraiment redoutable qu'allaient former les deux armées réunies, gêner ses communications avec la Hollande et attendre que, n'osant pas avancer et ne pouvant subsister longtemps sur le coin de terre étroit et promptement épuisé où il s'était campé, il prit de lui-même le parti de la retraite*.
Le débat se prolongea pendant deux jours devant les états-majors des deux armées, infor-
1. C'est ce que le chevalier de Belle-Isle (présent à Parmée comme je vais le dire) écrit à son frère le 4 août pendant lac durée même de la conférence — « Je ne sais si les dispositions de M. le prince de Conti sont nerveuses; mais il me parait que celles de M. le maréchal visent à la défensive, non que je pense qu'il la juge nécessaire, vu la supériorité des deux armées réunies, mais apparemment parce qu'il la croit plus homogène aux dispositions du conseil. » (Ministère de la guerre. — Partiesupplémentaire,)
mées de la dissidence et attendant l'issue avec impatience. Conti avait pour lui tout ce qui était jeune et bouillant, même dans l'armée de Saxe, la conduite de Maurice, dont on ne pénétrait pas le secret, causant à la vivacité française un véritable agacement de nerfs; et parmi ceux qui ne cachaient pas leur mécontentement, il fallait compter le chevalier de Belle-Isle, confident intime et correspondant régulier du maréchal, son frère, auquel il avait soin de faire connaître tout ce qui se passait à l'armée, et surtout les fautes ou les torts vrais et faux d'un rival *.
Enfin, de guerre lasse, mais de très mauvaise grâce, Conti finit par céder. « Votre armée étant la plus nombreuse, dit-il à Maurice, c'est vous qui devez décider. » Par la même raison, le bon
1. La correspondance du chevalier avec son frère est resiée au ministère de la guerre avec tous les papiers du maréchal. Il se défend beaucoup d'avoir pris parti dans la querelle de Conli et du maréchal de Saxe. Mais il convient que Conti 1 avait entretenu de sa manière de voir, et on voit que dans les jours qui suivirent Faltercation des deux généraux, il craignit lui-même sérieusement d'être arrêté (3 et 4 août 1746). — L'impatience causée par la conduite de Maurice était la même à Paris. Le comte de Loos, ministre de Saxe à Paris, écrit le 3 août au comte de Brûbl : « Le public est extrêmement surpris des nouvelles qui font juger (ainsi que cela est vrai) que le maréchal a ordre d'éviter d'en venir aux mains avec les alliés; mais cette manœuvre n'est pas du goût de tout le monde et donne lieu de tenir toutes sortes de raisonnements prématurés sur le compte du maréchal. » (Loos au comte de Brûhl. — Archives de Dresde.)
sens disait que c'était Maurice aussi qui devait commander; mais Conti ne l'entendait pas ainsi. « Un prince du sang, disait-il, qui a patente de général, ne doit obéir à personne, pas même à un maréchal de France. » Et il citait Fexemple du grand Gondé, qui avait exigé dans sa dernière campagne que, non seulement luimême, mais son fils, prît le pas sur cinq maréchaux de France. Le débat devenait trop personnel pour être poursuivi directement entre les deux interlocuteurs, et Conti se retira sans annoncer ses intentions. Le lendemain, en apprenant qu'il avait demandé à Versailles la permission de quitter son poste et qu'il se préparait à partir : « Aurai -je eu le malheur de vous déplaire.
Monseigneur? écrivit sur-le-champ Maurice, un peu troublé de cette brusque résolution. J'ai plusieurs choses à régler auxquelles je ne suis point préparé. Voudriez-vous m'indiquer une heure pour prendre vos ordres et vous présenter mes respects? — J'étais parti, en chemin, répliqua sèchement le prince, quand j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite hier. C'est avec plaisir que j'eus (sic) conféré avec vous, si je n'avais pas été embarqué. Il est vrai que j'ai demandé au roi de m'en aller; la façon dont nous
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avons été ensemble ne doit pas, monsieur le maréchal, vous faire imaginer que je me plaigne de vous. » Cette assurance, donnée du bout des lèvres, ne promettait rien de bon, et bien que Maurice demeurât, en réalité, maître du terrain, (puisqu'un ordre ministériel ne tarda pas à mettre les deux armées sous son commandement), il n'en restait pas moins défiant, irrité et convaincu qu'il avait désormais à la cour un ennemi puissant qui ne songeait qu'à le desservir. Il n'avait pas tort d'être inquiet, car Conti, malgré la surprise et le mécontentement général que causaient sa retraite et la sotte prétention qui la motivait, fut reçu à Versailles avec tous les égards ordinaires. Le roi ne lui témoigna aucun déplaisir, et on sut bientôt que madame de Pompadour, loin de lui en vouloir, se montrait satisfaite qu'en faisant cesser de lui-même la division du commandement en Flandre, il eût ôlé au roi le motif qu'il donnait habituellement pour se montrer pressé d'y retourner *.
A ces sourdes intrigues qu'il soupçonnait, Maurice fit la meilleure des réponses. Quinze
1. Maurice au priucc de Coati, 12 août. — Conti à Maurice, 13 août 1746. (Ministère de la guerre. Partie supplémentaire.) — Jouimal de Luynes (t. VII, p. 388-391). — Le comte de Loos au comte de Brûhl, 17 août 1746. {Archives de Dresde.)
jours n'étaient pas écoulés que le prince de Lorraine, après quelques essais d'attaques aussi timides qu'infructueux, se sentant coupé de la Hollande et craignant d'être enveloppé, se décidait à passer la Meuse avec armes et bagages, et à sortir de Flandre par la porte du Luxembourg. Le siège de Namur pouvait commencer sans courir risque d'être interrompu.
Il y avait plus d'un motif, d'ailleurs, pour que le retour de Conti, tout en donnant lieu à quelques commentaires, passât à peu près inaperçu à Versailles. Deux événements imprévus, arrivés coup sur coup, y mettaient tout en rumeur. Les couches de la dauphine, dont l'attente avait motivé le retour du roi, avaient eu lieu dans les circonstances les plus douloureuses. A peine la princesse avait-elle donné le jour à une flUe qui ne devait pas vivre, qu'on recevait la nouvelle de la fin subite du roi d'Espagne, son père; Philippe V succombait à une attaque d'apoplexie qui l'avait frappé dans son lit, à côté de là reine,
sans qu'il eût un instant pour se reconnaître; et
quelques jours après c'était la dauphine elle-même qui était emportée, avant d'être relevée de ses couches, par un accident que rien ne faisait pressentir,
La désolation de son jeune époux était extrême. Ce fut aussi une contrariété générale que de voir ajourner encore les espérances de la succession royale, qui était toujours menacée dans la ligne directe, puisqu'elle ne reposait que sur une seule tête. Ce n'étaient là cependant que les moindres des préoccupations causées par ces coups inattendus de la mort. Un nouveau roi allait gouverner l'Espagne, et ce n'était pas le fils d'Elisabeth! La main saccadée et violente qui remuait depuis tant d'années la machine politique de l'Europe allait donc être forcée cette fois de lâcher les rênes. Quel changement! quel vide dans la balance! Par quel poids nouveau serait-il remplacé ?
Au premier moment, d'Argenson (il s'en confesse dans ses Mémoires et il faut en vérité l'en excuser) éprouva de cette mort imprévue une satisfaction qu'il ne prit même pas la peine de dissimuler. C'était pour lui la délivrance : c'était le trône enlevé à son ennemie déclarée et un cruel déboire pour Noailles, son rival, qui n'avait
rapporté d'une ambassade solennelle d'autre profit que la faveur d'Elisabeth : c'était donc, à ses yeux, un âge d'or qui commençait pour TEspagne. « Le gouvernement d'Espagne, écrivait-il sur-lechamp à Vauréal, a élé français du temps de Louis XIV, italien le reste du règne de Philippe; il va devenir castillan et national. Comme nous ne voulons que sa gloire et sa sûreté, il ne vous sera pas difficile d'y être d'autant mieux reçu qu'il sera dirigé par les principes qui lui conviennent le mieux. » Et puis le nouveau roi n'était-il pas un Savoyard par sa mère, sœur de Charles-Emmanuel?* On prétend qu'il est fort éloigné d'avoir de l'aversion pour son oncle. » Ne trouverait-on pas occasion de lui dire un mot de ce traité de Turin tant calomnié, et qu'il serait si aisé de reprendre? Seulement, ajoutait d'Argenson, en ce cas, le secret serait plus que jamais de rigueur, et une correspondance destinée au roi seul, à l'insu du conseil, deviendrait une précaution indispensable. « Gela est devenu malheureusement et indécemment nécessaire depuis quelque temps. » Le roi, non plus, ne semblait pas prendre trop au tragique la perte ni de son oncle, ni même de sa belle-fille. « J'en suis inconsolable, écrivait-il de son côté, par toutes sortes de rai-
sons; sauf sa timidité, elle eût été parfaite, à sa tête près, qui n'était pas ce que vous aviez dépeint (elle était rousse, et Vauréal n'en avait pas prévenu); mais mon fils s'en accommodait. Ce sera un furieux vide pour lui, qui était jour et nuit avec elle; nous tâcherons de le lui rendre court aussi que possible *. »
Les pronostics favorables portés sur le nouveau règne, sans être complètement démentis, ne tardèrent pourtant pas à être assombris par quelques nuages. Ferdinand VI (c'était le nom du successeur de Philippe) était un prince doux, doué de sentiments élevés (dont il fit preuve tout de suite par les égards qu'il témoigna à la douairière sa belle-mère), mais d'une humeur triste et d'un caractère et d'un tempérament débiles. Sa femme, fille du roi de Portugal, était aimable, gracieuse quoique laide, mais sujette à d'étranges caprices. On remarquait en particulier avec surprise la faveur qu'elle témoignait (sans qu'on pût ^tpour cause y imputer aucun motif coupable) à un chanteur italien nommé Farinelli, qu'elle avait fait venir de Naples et qui avait l'art de calmer
1. D'Argenson à Vauréal, 17 juillet 1746. — Le roi à Vauréal, 26 juillet 1746. (Correspondance d'Espagne, — Ministère des alTaires étrangères.)
par ses accens mélodieux les accès de mélancolie noire auxquels Ferdinand était sujet. Elle l'admettait dans son intimité et suivait volontiers les avis de cet étrange conseiller. Il était dès lors difficile de préjuger dans quel sens serait dirigée l'influence assez grande qu'elle exerçait sur le jeune roi. On savait seulement qu'elle restait très attachée à son ancienne patrie, et les relations des cours de Londres et de Lisbonne, bien que momentanément moins intimes, reposaient sur des intérêts communs et d'anciennes habitudes qui ne perdaient pas leur empire. L'Angleterre pouvait donc trouver de ce côté une entrée facile pour les propositions d'accommodement qu'elle ne cessait de faire par voie indirecte, dans le dessein de rompre l'alliance des deux couronnes de la maison de Bourbon. Assurément le nouveau couple royal, quoique par des raisons diff'érentes, devait mettre autant de prix que le précédent à assurer l'établissement promis à l'infant, en Italie; car la présence à Madrid d'un fils d'Elisabeth, gendre de Louis XV, et mari d'une princesse qui n'était dépourvue ellemême ni d'esprit d'intrigue ni d'ambition, pouvait devenir un embarras dont il y avait tout intérêt à se délivrer. Mais, outre qu'on pouvait se contenter d'un lot plus modeste que celui qu'avait
rêvé la convoitise maternelle, le résultat, au lieu d'être conquis Tépée à la main, avec le concours des armes françaises, pouvait être tout aussi bien obtenu par une concession de Marie-Thérèse, due à l'intervention du cabinet britannique.
C'est ce que Noailles, un instant déconcerté, ne tarda pas à faire remarquer dans un mémoire destiné à passer sous les yeux du roi, et c'est aussi ce que Vauréal, qui connaissait bien le terrain, laissa tout de suite entendre à d'Argenson, pour calmer son imagination trop prompte à se mettre en campagne : «J'ai été voir le nouveau roi, écrivait-il en sortant de sa première audience, et je n'ai pas tardé à voir qu'il fallait suivre le style usité en cette cour, qui est de parler en commun au roi et à la reine ; le roi ne sait rien des affaires, c'est la reine qui le dit, et lui dit simplement qu'il n'est au fait de rien... C'est Marie qui succède à Elisabeth plutôt que Ferdinand à Philippe... Les Anglais vont se remuer, et je crains maintenant que la paix ne soit trop facile. » Puis il racontait qu'ayant dû faire sa visite à la reine douairière, cette princesse, qui cachait sous Tapparence d'une douleur conjugale exagérée sa rage intérieure, lui avait dit à l'oreille : « Ne vous y trompez pas; le roi est bonasse, mais la reine hait les Français, il
n'y en aura plus ici que pour les Portugais et les musiciens. » Il est vrai qu'elle venait de sortir du palais où elle avait régné tant d'années en traversant les rangs d'une foule dans laquelle il y avait, dit encore Vauréal, plus de contents que d'affligés. « J'ai vu, ajoutait Tambassadeur, bien des pompes funèbres, mais je n'ai rien vu qui m*ait fait une si forte impression : il m'a semblé que c'était un vivant qui allait à son propre enterrement *. »
Enfin quelque temps après, répondant évidemment à la pensée trop optimiste exprimée par d'Argenson, à savoir, qu'il suffirait à Ferdinand d'être bon Espagnol pour être bon Français : « II ne faut pas nous y tromper, disait-il, quarante-six ans de règne de Philippe V nous ont gagné fort peu de cœurs espagnols : nous n'avons plus à combattre les emportements d'une reine italienne, mais une opposition constante dans toute cette nation. Les Espagnols apprennent à haïr les Français comme à aimer les combats de taureaux, et cela depuis le plus grand jusqu'au plus petit... même dans ce
1. Vauréal à d'Argenson, il, 26 juillet, 6 août 1746. (Cor^ respondance (TEspagne. — Ministère des affaires étrangères.) — D'Argenson dans ses Mémoires confirme ce que dit Vauréal de Tinfluence de la reine Marie. « Ferdinand, ditril, est ùxorius, »
qu'on appelle les honnêtes gens et les dévots, qui sont en grand nombre, à la cour il n'y en a pas un qui dise du bien de nous; les meilleurs et en petit nombre sont ceux qui n'en disent pas de mal *. »
La persévérance du nouveau roi dans l'alliance française demeurait ainsi en problème, malgré les assurances contraires et les protestations officielles qui ne firent pas défaut. Il n'était donc nullement sûr qu'on eût gagné au change, autant que se rimaginait d'Argenson, et ses ennemis ne manquèrent pas de faire remarquer que ce qui causait le ravissement du ministre français n'apportait pas un contentement moindre à Vienne et à Londres. Là, on voyait déjà la France privée de son allié, et on poussait de véritables cris de joie. « La mort du roi d'Espagne, écrivait-on d'Angleterre, a fait perdre le peu de cervelle qui restait ici. » — « Cette cour se flatte, écrivait le représentant de Venise à Vienne, que l'avènement du prince des Asturies va changer toutes les maximes politiques et faire cesser les causes qui troublent l'Europe. » Et le malheur voulait que ces prévisions s'accréditaient au moment môme où les opé^
1. Vauréal à d'Argenson, 23 août 1746. {Correspondance d'Espagne, Ministère des afTaires étrangères.)
rations militaires avaient pris en Italie un tour très fâcheux, et où le doute, répandu sur les intentions futures du cabinet de Madrid, ne pouvait amener que des désastres.
Une bataille importante venait, en effet, d'être livrée et perdue sur ce théâtre, laissant les deux armées alliées plus que jamais mécontentes Tune de Tautre, et toutes deux dans la situation la plus critique. C'était la conséquence directe de l'étrange et douloureuse instruction qui réduisait un maréchal de France, commandant une grande armée, à l'état de simple lieutenant d'un infant sans capacité et sans expérience. Après l'évacuation de Milan, opérée sous Tempire d'une véritable panique par l'armée espagnole, la Lombardie était perdue. Les Autrichiens, sous la conduite du marquis de Botta qui remplaçait le prince Liclitenstein, s'y répandaient sans obstacle. Ce n'eût été que demi-mal, et le malheur eût encore ét^ bon à quelque chose, si, instruits par l'expérience, l'infant et ses conseillers eussent renoncé à une conquête qui avait si mal tourné et fussent revenus au plan de concentration si heureusement suivi Tannée précédente. La raison leur commandait, sinon de venir rejoindre tout de suite
Maillebois, toujours campé à Novi, au moins de I. 21
lui tendre la main en restant en observation devant Pavie et le long du cours supérieur du Pô. De la sorte les deux armées, rapprochées au moindre signal, auraient pu faire face en commun, soit à gauche à un mouvement agressif de Charles-Emmanuel, soit à droite à la marche victorieuse de l'armée autrichienne, et empêcher la jonction de ces forces ennemies. Ce fut le sage conseil de Maillebois, qui n'eut pas le bonheur d'être agréé, l'infant ayant pour consigne de ne quitter à aucun prix les États héréditaires de sa mère. Aussi, arrêtant à Plaisance sa retraite précipitée, il s'obstina à y rester avec tout son monde; il laissait ainsi entre Maillebois et lui une distance longue à parcourir et un vide impossible à combler. Ce ne fut qu'à grand'peine qu'on put obtenir de lui de rappeler un détachement qu'il avait déjà aventuré à Parme, loin de tout secours possible.
Ce que Maillebois avait prévu ne manqua pas d'arriver : Plaisance, devenant le quartier-général de l'armée espagnole ainsi séparée de son alliée, devint aussi, par là même, l'objectif des deux armées piémontaise et autrichienne. Sûrs de franchir sans obstacle l'espace laissé libre devant eux, Emmanuel et Botta se donnèrent rendez- vous sur
ce point naturellement désigné pour opérer leur réunion. Les Autrichiens arrivèrent les premiers, et leur seule présence dans les campagnes environnantes fit manquer tout de suite de vivres et de fourrages la ville, où aucun magasin n'avait été préparé. Le général Braun, lieutenant de Botta (mais plus actif et plus entreprenant que son chef), déclarait déjà tout haut que le siège qui allait commencer ferait oublier les rigueurs de celui de Prague. L'infant alors, se sentant serré de si près, prit peur et envoya à Mailleboîs l'ordre de détacher de son armée dix bataillons et de les lui expédier, promettant de faire, moyennant ce secours, un puissant effort pour se dégager, ce qui permettrait de les lui ramener et de les lui rendre.
Maillebois s'exécuta à regret, ne se dégarnissant pas sans crainte du tiers environ des forces dont il pouvait disposer. Il laissa partir les dix bataillons sous la conduite du marquis de Mirepoix. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque, peu de jours après, un nouveau commandement lui arrivait, et ce n'était plus seulement une fraction de ses troupes, c'était son armée tout entière qu'on lui enjoignait d'amener de sa personne à Plaisance! L'ordre était exprès et de plus appuyé
par une lettre du marquis de Mirepoix, lui faisant savoir qu'il avait trouvé un tel état de démoralisation dans le camp espagnol, qu'à moins de la prompte arrivée du secours attendu, on allait capituler et mettre bas les armes. Pour le coup, c'en était trop! et le maréchal éprouva un véritable accès de désespoir. C'était bien la concentration qu'il avait toujours demandée, mais opérée au rebours du sens commun. Novi était la tête de sa ligne de communication avec la France, et le point d'où il pouvait couvrir la république de Gênes, notre alliée, dont la fidélité commençait à s'ébranler. Nul doute que cette position importante, à peine abandonnée par lui, serait occupée par les Piémontais, et toute son armée allait se trouver ainsi en l'air, sans aucune retraite préparée ni possible en cas de revers; aussi, tout en se mettant en devoir d'obéir (il n'avait pas le choix), il voulut au moins se le faire dire à deux fois. 11 se mit en marche en sollicitant un contreordre qu'il espérait recevoir en chemin : « Je connais trop votre probité, écrivait-il à Mirepoix, pour croire que vous ayez part à l'avis qui détermine ma marche. J'espèce qu'en bon citoyen et en homme sur qui je puis compter, vous ferez tous vos efforts pour ramener l'infant et son con-
seil à un parti plus salutaire pour la cause commune. » Vain espoir! Une nouvelle lettre du prince arriva bien, en effet, mais ainsi conçue : « Je sens, à la vérité, que Gênes et la communication restent à découvert, que vos magasins et les nôtres sont exposés et nos malades en danger d'être pris; mais la situation où je me trouve exige absolument votre jonction. » Le maréchal n'eut plus alors d'autre ressource que d'écrire au ministre de la guerre pour dégager sa responsabilité des conséquences : « Je prends, disait-il, le parti d'obéir et d'abandonner les troupes du roi aux ordres supérieurs; je souhaite qu'elles s'en trouvent bien *. »
Faisant taire ensuite toutes ses répugnances, le maréchal marcha avec assez de diligence pour devancer, devant Plaisance, l'arrivée des Piémontais. Charles-Emmanuel s'attardait, comme il était aisé de le prévoir, à prendre possession des lieux que les Français abandonnaient. Grâce à ce retard, dont la cause était si fâcheuse, Maillebois eut au moins l'avantage de prendre sur lui deux ;ours
1. Mirepoix à Maillebois et Maillebois à Mirepoix, 5 et 6 juin i746. (Ministère de la guerre.) — Histoire des campar)nes du maréchal de Maillebois, par le marquis de Pezay (t. Il, p. 240). — Maillebois au comte d'Argenson, 8 juin 1746. (Minislèrj de la guerre.)
d'avance; c'était juste le temps nécessaire pour livrer bataille avant la jonction des ennemis. Mais, dès son arrivée, il put se convaincre tout de suite que rien, absolument rien n'avait été préparé pour une nécessité si pressante. Une fois le secours assuré et l'attaque des Autrichiens se trouvant moins vive au premier moment qu'on ne s'y attendait, tout le monde, l'infant tout le premier, s'était rassuré : « Le maréchal, dit un récit du temps, arriva le 14 juin avant midi, il alla descendre de cheval à la porte de l'infant; il monta dans la salle d'audience. Là, l'infant le fit attendre un quart d'heure, pendant lequel le maréchal s'assit, se déboutonna et s'essuya; arrive enfin Son Altesse, qui, s'avançant auprès de M. de Maillebois, lui dit : « Ah! vous voilà, monsieur le maréchal! Je viens de là-haut, j'examinais avec la lunette le camp des ennemis. Ils tirent beaucoup sur nous, mais il n'y a que quelques coups perdus qui viennent jusqu'à nos retranchements. » Faisant ensuite une pirouette, il fit remarquer au maréchal un voile blanc qu'il mettait pour la première fois : « Vous .voyez, monsieur le maréchal, reprit-il, je me suis voué au blanc : Je vais à la messe, dit-il ensuite, reposez- vous. » On remarqua que.
quand le maréchal entra dans le palais avec les officiers français qui le suivaient, aucun Espagnol ne se trouva sur son passage ni à l'audience *. »
Coûte que coûte, n'ayant à choisir qu'entre les inconvénients de l'attente et ceux de la précipitation, Mailiebois insista pour qu'on engageât le combat dès le lendemain au point du jour. Le résultat, dans de telles conditions, ne pouvait guère être favorable. La lutte pourtant fut soutenue sans trop de désavantage pendant toute la première partie de la journée jusqu'au moment où les troupes espagnoles, ne pouvant emporter, après plusieurs efforts réitérés, les retranchements élevés par les Autrichiens, se découragèrent et entraînèrent dans leur fuite les bataillons français qui leur étaient adjoints. Il n'était que deux heures après-midi. Mailiebois et ses aides de camp avaient déjà reformé leurs troupes et s'apprêtaient à charger eux-mêmes à leur tête quand rinfant, effrayé ou trompé par un faux avis, donna le signal de la retraite. Elle s'opéra sans trop de désordre, mais en laissant aux mains des ennemis dix-sept drapeaux et dix pièces de
i. Mémoire sur les campagnes d'Italie en i745 et i746, (Amsterdam, 1717.)
canon. La perte en hommes était à peu près égale des deux côtés.
C'était, de compte fait, depuis le commencement de la guerre, la première victoire qu'un général de Marie-Thérèse eût remportée, en bataille rangée, sur un général français. Aussi rien n'égala Témotion de l'impératrice quand un courrier, qu'elle attendait avec impatience, vint lui apporter, après tant de déceptions, cette joie inaccoutumée. Elle arrêta Tofficier porteur de la dépêche au relais qui précédait Vienne pour le faire entrer dans la capitale, en triomphe, au milieu des acclamations du peuple, dans une voiture attelée de douze chevaux. « Voilà, j'espère, disait-elle à l'ambassadeur de Venise, de quoi décourager les gens qui veulent me faire sortir de l'Italie *. x>
En réalité, la position des Gallispans ( comme on les appelait) devenait intenable. Rester à Plaisance, c'était attendre un siège avec toutes les horreurs de la famine. Mais comment en sortir? Pour retourner par où Mailleboîs était venu, la voie était barrée : on se trouverait en face de Charles- Emmanuel et des Piémontais déjà arrivés à Slra-