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D'Arneth (t. HI, p

délia, tandis qu'on serait poursuivi en queue par les Autrichiens victorieux. Dans cette extrémité, chacun perdant la tête, Maillebois seul garda son sang-froid. Il proposa de passer hardiment sur la rive gauche du Pô, de rentrer ainsi dans le Milanais, non pour y rester, mais pour remonter le cours du fleuve et aller chercher au delà, ou aux environs de Pavie, un point où on pouvait le franchir de nouveau : on regagnerait ainsi le Piémont en tournant l'armée de Charles-Emmanuel et en passant sur ses derrières. L'idée était hardie, mais moins téméraire en réalité qu'en apparence, car, les deux armées ennemies étant occupées autour de Plaisance, en leur dissimulant le mouvement, on avait quelques jours pour Texécuter. D'ailleurs aucune autre issue n'était ouverte : la nécessité parlait et se fit obéir.

Français et Espagnols passèrent donc ensemble sur la rive gauche du Pô, dans les derniers jours de juin, ne laissant dans Plaisance que les quelques milliers d'hommes nécessaires pour masquer leur départ, et pour que la ville ne pût être emportée sans une résistance d'une certaine durée. Mais ce n'était pas tout d'avoir fait agréer à l'infant cette opération hasardeuse, il fallait

encore la lui faire exécuter. Or, une fois de retour

dons le Milanais, le prince, s'y trouvant plus à l'aise qu'il ne s'y attendait (ce qui était assez naturel, puisque le gros de l'armée autrichienne était devant Plaisance), ne voulait absolument plus en sortir. Soit timidité naturelle, soit répugnance à quitter définitivement les contrées dont la domination lui était promise et qu'il avait parcourues l'année précédente en vainqueur, il n'y eut pas moyen de le faire bouger. Maillebois s'épuisa en vain en instances désespérées; Luynes prétend même qu'il se jeta matériellement à ses genoux; on croira difficilement que cette irrésolution se prolongea pendant plusieurs semaines. C'était dix fois plus de temps qu'il n'aurait fallu aux vainqueurs de Plaisance, non seulement pour être avertis du mouvement tournant qui était médité et pour s'y opposer, mais pour presser eux-mêmes les deux armées fugitives, l'épée dans les reins, et les réduire soit à une capitulation honteuse, soit à une retraite désastreuse, à travers les défilés des Alpes. Maillebois s'attendait si bien à cette extrémité qu'il prenait les devants et envoyait à Paris sa démission, la mort dans l'âme: « Je vous serais obligé, disait-il, de charger quelque autre d'une Lcsojne véritablement insoutenable pour moi. 11 n'est vrai-

ment pas possible qu'un maréchal de France reste commandant de cette armée, à la façon dont elle et lui sont traités *. »

Il arrive souvent qu'on est sauvé des conséquences de ses propres fautes par celles de ses adversaires. Ce fut le cas : les causes de dissentiment et de défiance mutuelle n'existaient pas seulement entre Français et Espagnols; Autrichiens et Piémontais en avaient aussi leur part, et la victoire commune, comme c'est l'usage, ne tarda pas à la faire éclater. Il fut bien vite évident que la rentrée des armées gallispanes dans le Milanais causait à Charles-Emmanuel et au marquis de Botta des impressions très différentes. Pour le roi de Sardaigne, c'était tout profit : il était délivré d'une occupation qui depuis un an le tenait à la gorge, et il donnait volontiers congé aux troupes françaises, sans trop s'inquiéter s'il passait à son voisin lombard le fardeau dont il était déchargé. L'Autrichien, au contraire, très contrarié de voir reparaître sur le territoire de sa souveraine des intrus dont il se croyait délivré, voulait à tout prix les faire ou les laisser repartir,

1. Ministère de la guerre. {Correspondance d'Italie, Juillet 1746, passim.) La dernière phrase citée est tirée d'une lettre du comte de Maiilebois,fils du maréchal, au comte d'Argenson son oncle.

dussent-ils repasser en Piémont. D'ailleurs, après les mauvais bruits qui avaient couru sur la foi piémontaise, on savait trop quel usage Charles- Emmanuel ferait de sa liberté pour être pressé de la lui rendre, La perte de Tennemi commun passait donc en seconde ligne dans Tesprît de chacun des alliés, après la recherche de son propre intérêt, et animés de vues si différentes, ils ne purent réussir à combiner utilement leurs mouvements. Une partie des troupes autrichiennes se joignit aux Piémontais pour donner la chasse aux Gallispans et leur fermer l'accès du Pô; Tautre resta avec Botta devant Plaisance, laissant ainsi d'un corps d'armée à l'autre une distance suffisante pour qu'en prenant bien son moment il fût possible de passer entre eux *•

C'est ce que Maillebois, essayant sur l'esprit de l'infant un dernier effort, eut enfin le bonheur de lui persuader. Il fut aidé cette fois d'ailleurs dans son insistance par la difficulté que l'armée espagnole commençait à éprouver à se nourrir sur un terrain chaque jour plus resserré. Le passage du Pô fut donc tenté le 9 août, au point heureusement indiqué. Opérée dans de telles

i. C'est M. d'Arneth qui explique par cette difTcrence de vues le peu de parti qui fut tiré de la victoire de Plaisance.

conditions, cette manœuvre hardie demeure un des faits les plus honorables de nos fastes militaires. En moins de vingt-quatre heures, les deux armées eurent passé de Tautre côté du fleuve, sans que ni en amont, au camp piémontais, ni en aval où se trouvait Botta, le moindre éveil eût été donné. La marche fut commencée dès le lendemain pour rentrer en Piémont par Voghera et Tortone. Alors seulement Botta, qui n'était peutêtre pas fâché de n'avoir pas été averti plus tôt, se mit en mouvement, et fit mine de barrer le chemin; mais il était trop tard, et d'ailleurs l'attaque des Autrichiens était très gênée par le cours d'un petit affluent du Pô, le Tidon, qui les séparait de l'armée en marche. Tout se borna donc à une série de combats très vaillamment soutenus pendant les journées du 11 et du 12, sur la gauche des colonnes espagnoles et françaises et à leur arrière-garde. Le 14, toutes les forces gallispanes étaient réunies et en sûreté autour de Tortone.

Ce fut là que, dès le jour même, leur bienvenue fut saluée par l'apparition très inattendue d'un nouveau général envoyé par le nouveau roi d'Espagne. L'annonce de la mort de Philippe V était, en effet, arrivée à son fils pendant les jours d'irrésolution et de trouble dont on avait eu tant do

peine à le tirer et ne contribuait pas peu à accroître ses perplexités et ses défaillances. Chacun sentait, et lui-même ne se dissimulait pas combien sa position était changée par Tévénement qui lui enlevait la protection et la tutelle d'une mère passionnée : mais ni lui, ni personne n'était préparé à la décision qui lui fut communiquée. Le marquis de La Mina (c'était le nom du nouveau venu) apportait une lettre de Ferdinand à son frère, conçue dans les termes les plus affectueux, mais qui lui enjoignait de renvoyer tous ses conseillers, La Mina les remplaçait tous, avec des pouvoirs très étendus, qui ne laissaient plus à rinfant qu'une autorité nominale.

Quel était le but de ce changement et de quelles instructions était porteur le représentant du nouveau règne? Le choix même de l'envoyé n'annonçait rien de bon, car La Mina avait été ambassadeur à Paris pendant le ministère de Fleury et rappelé à la demande du cardinal, avec qui il n'avait pu s'entendre; il passait pour garder rancune de ce souvenir et pour être d'ailleurs animé à l'égard de la France des sentiments médiocrement bienveillants, communs à presque tous les Espagnols. Il ne s'en répandit pas moins, dans son premier entretien avec Maillebois, en prêtes-

talions que Talliance des deux couronnes durait toujours avec la même intimité et que dès lors rien ne serait négligé pour atteindre le but commun poursuivi en Italie; mais en dehors de ces assurances vagues, « je ne pus, dit Mailleboîs, rien tirer de clair de lui * ».

La clarté pourtant ne pouvait pas se faire attendre, car les armées autrichiennes et piémontaises ne pouvaient manquer d'arriver bientôt en force, du moment où elles n'avaient plus rien à faire ni devant Plaisance, ni de l'autre côté du Pô. La question se posait donc tout de suite, de savoir quelle attitude on prendrait à leur égard. Allait-on leur faire face et engager contre elles une campagne agressive, ou bien reculer en leur cédant le terrain? Le premier parti était celui que Maillebois appuyait avec insistance à ce point qu'il aurait voulu livrer bataille, dès le premier jour, en attendant les ennemis aux environs mêmes de Tortone. La Mina, sans opposer un refus absolu à cette tactique commandée par l'honneur comme par l'intérêt, fit pourtant naître tant de difficultés dans l'exécution, et, toutes les fois qu'il s'agissait de passer de la parole à l'ac-

1. Maillebois au comte d'Argenson, 10 août 1746. (Ministère de la guerre.)

tîon, il trouvait tant de mauvaises raisons pour attendre, et même pour se porter en arrière au lieu de marclier en avant, que Maiiiebois ne put s'y tromper. L'intention de TEspagnol était évidemment de ne point en venir aux mains avec les Autrichiens, et tout en gardant l'appui de l'armée française, de l'employer seulement à conserver les conquêtes déjà faites du comté de Nice et de la Savoie. Ces deux provinces pouvaient, en effet, servir d'échange dans une négociation (peut-être déjà subrepticement engagée) pour obtenir en faveur de l'infant des conditions raisonnables. Que ce fût là la lettre de ses instructions (l'historien des campagnes de Maillebois ne le met pas en doute), ou que ce fût seulement leur esprit amplifié et commenté avec malveillance, l'effet n'en était pas moins le même. Il n'y avait plus à espérer le concours des forces espagnoles pour reprendre une initiative énergique et faire une poussée dans l'intérieur du Piémont, et dès lors Maiiiebois devait aussi y renoncer lui-même : car du moment où on ne regardait pas en face le roi de Sardaigne en l'inquiétant pour la sûreté de ses États, de sa capitale et même de sa personne, rien ne l'empêchait de profiter du répit qu'on lui laissait pour passer

lui-même à son tour derrière les troupes françaises et en se rapprochant de la mer, couper leur communication avec la Provence. La position de Novi (qu'on fut assez heureux pour reprendre) était excellente, pendant la saison d'hiver, comme point de départ et comme point d'appui d'une campagne; mais on ne pouvait s'y concentrer et s'y tenir en repos sans risquer d'y être cerné. Il fallait s y battre ou s'en retirer. Un mouvement de retraite vers Nice et la Provence devint donc nécessaire et fut opéré d'accord entre les deux généraux, sans pourtant que ce fût le résultat d'un concert positif entre eux, et sans qu'aucun d'eux voulût en prendre la responsabilité. Ce fut un jeu que d'Argenson explique très spirituellement : « M. de Maillebois, dit-il, n'y comprenait rien, le nouveau général désapprouvait tout, il disait que l'état des armées ne demandait pas autre chose que la retraite, il applaudissait cependant d'abord aux plans de défense;... le lendemain, il y trouvait des difficultés, et le troisième jour, il ordonnait de marcher en arrière;... le général espagnol n'avait pas absolument ordonné seul de fuir; le général français n'avait pas absolument conseillé ni insisté pour qu'on gardât les postes, ainsi chacun pouvait se rejeter la faute... Chacun

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envoyait des courriers à sa cour pour se vanter de son désir de résistance et pour accuser son collègue du parti honteux de rétrograder, et c'est ainsi qu'en peu de semaines nous évacuâmes ritalie. »

Effectivement, Tune des deux armées tour à tour poussant et suivant l'autre, et le mouvement de recul de la veille rendant toujours nécessaire celui du lendemain, en moins d'un mois on avait passé de Tortone à Novi, de Novi à Voltrî, puis à Savone, à Finale, à Alberga, à Oneille et enfin aux portes de Nice K

La précipitation épeurée de cette retraite étonnait les populations qui voyaient passer devant elles une armée en fuite sans qu'aucun combat eût précédé, et les moins surpris n'étaient pas les vainqueurs eux-mêmes qui s'avançaient à leur aise, ne comprenant rien à la facilité de leur marche. Quand le général Braun arriva sans avoir rencontré personne devant lui jusqu'au défilé de la Boccheta qui gardait les approches de la ville de Gènes et dont quelques centaines d'hommes auraient suffi pour lui disputer le passage :

1. Campagnes de Maillebois, par le marquis de Pezay (t. II, p. 296 et suiv.). — Journal et Mémoires de d'Argenson (t. V, p. 26 et suiv.). (Ministère de la guerre. — Campagne d'Italie

en 1747. — Passim.)

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 379

« Dépêchons-nous donc d'aller en France, s'écriàt-il, ces gens-là ont perdu la tête. » Il ne pouvait croire qu'on abandonnât ainsi, sans esprit de retour et sans lui laisser un secours suffisant pour se défendre, une alliée fidèle et importante dont Tappui n'avait pas été indifférent dans les succès de l'année précédente.

C'était pourtant le fait, et dans cette malheureuse cité, ainsi abandonnée aux ressentiments d'un voisin jaloux et d'une ennemie implacable, régnait une consternation sans égale. La possession de Gênes avait surtout une grande importance pour les Espagnols, parce que c'était le point par où l'infant Charles qui régnait à Naples (bien qu'obligé par la surveillance des croisières anglaises à une neutralité prudente) faisait passer sous main à son frère des munitions et des vivres. Ce fut pourtant l'infant Philippe lui-même, qui eut bien le courage de venir présider au départ de la garnison qui occupait la citadelle, et quand une députalion du sénat se jeta à ses pieds en le suppliant de prendre pitié des victimes qui allaient être sacrifiées pour lui : « N'ayez pas peur, dit-il, en les regardant à peine : c'est un moment à passer, ce ne sera rien. — Nous remercions Votre Altesse, répondirent les députés en se rele-

vant, de ne pas désespérer de la république. » Il ne restait plus qu'à attendre et accepter sans murmurer les conditions du vainqueur *.

Elles furent impitoyables : les généraux autrichiens connaissaient leur souveraine et savaient que parmi ses rares qualités ne figurait pas l'oubli des injures. Ils ne négligèrent rien pour satisfaire d'avance ses ressentiments. Les portes de la ville durent être occupées par les troupes autrichiennes et toutes les places fortes de la république durent leur être livrées; toutes les troupes furent désarmées et traitées comme prisonnières de guerre, une contribution de vingt-quatre millions de florins fut exigée indépendamment d'une large distribution d'argent faite sur place à l'armée victorieuse. Encore ces conditions n'étaientelles que provisoires, le doge et six sénateurs s'engagèrent à aller, dans le délai de deux mois, en demander à Vienne la ratification à l'impératrice et à rester en otage jusqu'à la pleine exécution des ordres qu'elle voudrait leur imposer.

Si la souffrance était pour la pauvre république ainsi délaissée, la honte et l'humiliation étaient surtout pour ses alliés qui l'abandonnaient. On

!. Mémoire sur la campagne d'Italie en 1745 et 1746 déjà cité.

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ne s'y méprit nulle part, ni en Europe, ni en France, et à Versailles moins qu'ailleurs. Dès que le résultat fut prévu, avant même que la triste réalité fût connue, c'était dans le conseil ministériel de Louis XV un trouble général, a C'est une chose incroyable, écrit l'ambassadeur de Venise à Paris : on ne peut parler séparément à chacun des ministres qui composent le conseil d'État et qui décident des affaires politiques, c'est-à-dire le cardinal de Tencin, le comte de Maurepas, le maréchal de Noailles et les deux frères d'Argenson, sans qu'ils conviennent de la nécessité de secourir les Génois, et tombent d'accord qu'il y va de Thonneur et de l'intérêt de cette couronne de ne pas abandonner cette république; que la France ne trouvera plus, d'alliés, après un si funeste exemple; mais quand il s'agit de chercher un moyen de lui venir en aide, soit défaillance, soit difficulté de s'entendre, le temps se passe et on ne fait rien *. »

On peut bien juger que dans ces réunions du conseil, à la fois si agitées et si impuissantes, celui qui se sentait le plus mal à l'aise était le ministre qui, après avoir battu des mains à l'avè-

1. Relation des ambassadeurs de Venise à Paris, 12 septembre 1746 (Bibliothèque nationale).

nement du nouveau roi d'Espagne, se trouvait, en fait, si mal payé de ses compliments. Sa confusion était grande, d'autant plus qu'il apprenait en même temps des démarches et une négociation suspecte de la part du ministre d'Angleterre à Lisbonne. « Que se passe-t-il donc? écrivait-il tout ému à Vauréal. Le roi Ferdinand, si bon, si sage, si bien né, se prêterait-il à la proposition de rendre le mal pour le bien? Veut-on renoncer à tout en Italie, aussi bien pour Philippe que pour le roi de Naples? N'y a-t-il donc pas de milieu entre l'ambition et le renoncement absolu? » — « J'ai trouvé (écrivait Chambrier, l'envoyé de Frédéric à Versailles) ce ministre fort battu de Toiseau, de la mauvaise tournure des affaires d'Italie : j'ai fait de mon mieux pour le ranimer et lui remettre le cœur au ventre, en évitant cependant qu'il me rétorquât, que le meilleur remède serait que Votre Majesté aidât la France à se tirer d'affaire. » A quoi Frédéric ne manquait pas de répondre : « Saisissez cette occasion pour faire remarquer comment la France traite ses alliés *. »

1. Tron, ambassadeur de Venise à Paris, 12 septembre 1746. — D'Argenson à Vauréal, 12 août, 2 septembre 1746. {Correspondance d'Espagne,) — Chambrier à Frédéric, Frédéric à Chambrier, 9 et 27 septembre 1746. (Ministère des afTaires

étrangères.)

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Encore, si en retour du bon accueil fait par lui au nouveau règne, d'Argenson s'était acquis à Madrid une faveur personnelle qui lui permît de faire entendre des conseils; mais c'était l'opposé, une complication de famille assez grave aigrissait les premiers rapports de Ferdinand VI et de Louis XV, et d'Argenson qui, par un instinct de prudence, avait évité d'abord de s'y compromettre, avait fini par s'y laisser engager de plus en plus de manière à se trouver compris dans la mauvaise humeur qu'en devait concevoir et garder le jeune roi d'Espagne. C'est ce que j'ai maintenant à raconter.

On a vu que Louis XV, qui ne s'attardait pas longtemps lui-même à pleurer les objets de ses affections et n'avait pas grande sympathie pour les chagrins de cœur, avait décidé, dès le premier jour, de ne pas laisser regretter longtemps la dauphine. Il fut tout de suite résolu qu'avant la fin de son deuil le jeune dauphin serait remarié, et il ne restait plus qu'à lui chercher un parti convenable parmi les princesses d'Europe.

Or, il y en avait une qui semblait désignée pour combler, le plus tôt et le plus complètement possible, le vide si inopinément fait par la mort. C'était la sœur même de la princesse

défunte, la seconde fille de Philippe V et d'Elisabeth, rinfante Anlonia. Au point de vue diplomatique aussi bien que dans un intérêt de famille, le choix était indiqué : c'était maintenir Talliance des deux couronnes et l'union des deux branches de la maison royale dans les conditions mêmes où un double mariage les avait scellées. Un parti puissant se prononça donc tout de suite en faveur d'une combinaison si naturelle. Le dessein, mis en avant à Madrid par la fille de Louis XV, femme de don Philippe (celle qu'on appelait Madame Infante), fut agréé et pris à cœur par Ferdinand, toujours aflfectueusement disposé pour les enfants du second lit de son père. Tous les partisans de Talliance espagnole en France, le maréchal de Noailles en tête, adoptèrent ridée avec passion. On y fit entrer aisément la reine de France, docile aux influences de famille, et enfin, au premier moment, le dauphin lui-même qui, ne pouvant garder à celle qu'il avait perdue la fidélité de son affection, vit dans cette nouvelle alliance une manière de rendre un hommage à sa mémoire. L'ambassadeur Vauréal, voyant toutes ces influences réunies, se déclara, sans attendre d'instructions, dans le même sens* Il avait dû autrefois une grandesse à un des

mariages royaux, le même moyen pouvait lui valoir un chapeau cle cardinal.

L'ajffaire, qui semblait aller toute seule, vint subitement échouer contre un obstacle d'un genre inattendu : ce fut un scrupule de Louis XV. Ce prince, on le sait, avait la conscience très capricieuse : violant chaque jour sans se gêner les préceptes que l'Évangile met avant tousautres, sa dévotion s'arrêtait effrayée devant les^ règlements canoniques et les lois extérieures de rÉglise. Il s'agissait dans le cas présent de faire épouser au dauphin la sœur de sa première^ femme : c'était une affinité dont le degré constituait un empêchement de droit ecclésiastique^ Rien assurément n'était plus aisé que d'en aller chercher la dispense à Rome; les exemples et les précédents à cet égard ne faisaient pas défaut- Mais la valeur des dispenses pontificales, comme de tous les actes de la cour de Rome, n'était reconnue en France par l'épiscopat et la magistrature (deux corps alors également gallicans) qu'avec beaucoup de doutes, de contestations et de réserves. On alarma la piété délicate de Marie Leczinska : on prononça à l'oreille le mot d'inceste; c'était renouveler, disait-on, sous une

fausse apparence de légalité, le scandale donné I. 22

par les demoiselles de Mailly, que la colère divine avait si cruellement châtiées. Louis XV, troublé lui-même par ce souvenir, se mit à craindre que, le mariage étant réprouvé par des docteurs graves, et mal vu de la population pieuse, la légitimité de la postérité qui en sortirait ne fût mise en doute. Ferdinand, au contraire, élevé à une tout autre école de théologie, ne pouvait comprendre qu'un mot du pape ne mît pas toutes les consciences en repos. Bref, on vit naître et grossir une de ces difficultés qui, mettant aux prises des sentiments d'une nature très délicate, jettent souvent du froid, même entre particuliers, dans les familles les mieux unies.

D'Argenson résolut d'abord très sensément de s'en tenir à l'écart. « L'affaire du second mariage de M. le dauphin, écrivait-il à Vauréal \ me fait tout craindre : je n'ai jamais eu tant de poltronnerie que dans celle-ci : j'ai évité d'en dire mon avis... Je me suis retiré dès le premier moment... Quelque dauphîne que nous ayons, j'y aurai un peu moins contribué que la mouche du coche, même par le bourdonnement; ce n'est

1, D'Argenson à Vauréal, 20 août 1746. (Correspondance d'Es' pagne. Ministère des affaires étrangères.)

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point affaire de conseil, pas raérne de travail, mais de pure volonté du roi. »

11 ne resta malheureusement pas longtemps dans cette sage réserve. Dès que la volonté du roi se fut prononcée (et elle fut exprimée avec une netteté et une énergie inaccoutumées), au lieu de se borner à s'y soumettre, il entra avec passion et gans déguisement dans une véritable lutte contre ceux qui tentèrent de s'y opposer; ils étaient nombreux, ardents et ne se découragèrent pas facilement. Le combat qu'il nous décrit, avec sa verve accoutumée, fut très acharné. « La brigue et l'adresse infernales des cours, dit-il, furent des plus vifs sur cette affaire... Chaque jour elles augmentaient les menaces et les progrès en faveur du mariage d'Espagne... Les Noailles, les Maurepas qui composent toute la cour femelle, toutes les harpies, les fausses dévotes, les commodes(?), les câlins, tout était en mouvement. Madame Infante écrivait au roi les lettres les plus longues et les plus tendres sur cette matière... L'évêque de Rennes avait le déparlement des menaces, il nous menaçait des plus affreux malheurs politiques si on ne prenait pas Tinfante Antonia... Le roi me donna occasion de lui parler ouvertement sur

•celte affaire : 51 me montra une lettre de Madame Infante qu'il me donna en entrant à la tribune de la chapelle et que je fus obligé de lire dans mon chapeau pendant la messe... Je l'assurai que, s'il voulait déclarer demain qu'il mariait le dauphin à toute autre qu'à Tinfante, il ne serait rien de toutes les grandes menaces, que personne ne soufflerait plus et que l'Espagne n'en serait que mieux avec nous. Ce fut le point sans doute que j'eus le plus de peine à lui persuader, €ar tout ce qui environnait le roi ne lui parlait que de ma prétendue incapacité *. »

Tant d'ardeur ne pouvait manquer de surprendre, car on avait peine à s'expliquer pourquoi un ministre, — ami de Voltaire, — qui ne se piquait pas d'un excès de dévotion, — nullement puritain d'ailleurs sur l'article des mœurs — se passionnait à ce point pour faire prévaloir sur un intérêt politique sérieux des considérations tirées de difficultés théologiques. Lui-même en était un peu embarrassé; tantôt il faisait semblant de partager, au nom de l'honnêteté et de la morale, les scrupules de la casuistique; tantôt, cessant de feindre, il donnait seulement son

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